Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 17 à 18
doi: 10.3917/jfp.012.0017

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no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

Que vienne en débat...

J.-P. Rumen  [*]
Que vienne en débat la question de la réglementation des psychothérapies est assurément utile car cela oblige à reprendre des questions restées trop longtemps sans réponse : celles de la formation, des rapports entre psychanalyse et psychothérapie, du rôle des associations et de l’État.
La position de l’Association française de psychiatrie-Syndicat des psychiatres français sur cette question n’est pas de tout repos. L’Association travaille la proposition du député de Savoie B. Accoyer, médecin lui-même, tendant à réserver l’usage du titre de psychothérapeute aux psychiatres et aux psychologues. Position qui évolue, puisque après le colloque organisé à l’Assemblée nationale le 23 mars dernier : « … il s’est donc dégagé l’idée qu’il convient non pas de créer un nouveau titre, mais de réserver la prescription et la conduite des psychothérapies à des médecins psychiatres et à des psychologues cliniciens » (communiqué de presse de B. Accoyer).
Cette rencontre du député et de l’afp a été accidentelle, ainsi que l’a relaté C.Vasseur, son secrétaire général, et il n’est pas exact d’écrire que « certains syndicats de psychiatres étaient défendus par le Dr Accoyer [1]. »
Cette position a été brocardée. On a voulu y voir une manifestation de corporatisme, ce qui est assez peu fondé dans la mesure où la pratique de la psychothérapie par le psychiatre est certainement moins rentable et plus fatigante que la rapide distribution des potions. Simultanément, on aurait bien voulu décrire les psychiatres comme d’exclusifs pourvoyeurs en neuroleptiques, ignorants de toute dimension psychothérapique.
C. Vasseur a eu raison de rappeler que la séparation de la neurologie et de la psychiatrie s’était faite précisément sur cette dimension morale du traitement du psychisme, qui est donc constitutive de la psychiatrie, spécialité médicale.
D’autre part, la place faite aux psychologues représente un engagement nouveau de la part de médecins et ne sera pas forcément du goût du conseil de l’Ordre des médecins. Elle est peut-être risquée pour les psychiatres puisqu’elle comporte la possibilité d’un moindre taux de remboursement de ces actes par la ss, donc l’introduction de la concurrence.
Ce remboursement est sans doute un enjeu capital du débat. Les psychothérapeutes souhaitent obtenir cette reconnaissance qui leur en ouvrirait la possibilité.
Les pouvoirs publics espèrent obtenir des actes psychothérapiques moins chers que le cnpsy.
(Je cote comme la ss qui ignore toujours la séparation Psy-npsy.)
La position des psychiatres à propos des psychologues est fondée sur la constatation toute simplette que se sont les psychologues qui effectuent la plupart de ces actes dans le service public.
En fait, la position de l’afp peut se soutenir d’un autre point de vue, celui de l’histoire de la psychothérapie précisément.
Cette position est d’ordre médical. Elle procède des médecins Pinel et Messmer. Celui-là par le traitement moral de la folie, celui-ci par le magnétisme, c’est-à-dire l’utilisation de l’amour de transfert à des fins empiriques de suggestion, ce qui reste la caractéristique des psychothérapies, en ce qu’elles ignorent l’éclairage donné par Freud à ces phénomènes.
C’est-à-dire qu’il s’agit d’un champ encore largement balisé par la religion. La médecine prend la succession du religieux. Ce sont les moines de Saint-Jean-de-Dieu qui, chez nous, accueillent « humainement » les malades mentaux. Ailleurs, en Russie, en pays musulman, ce sont toujours les religieux qui s’attachent à ce que les malades mentaux soient bien traités.
Le mouvement français de psychothérapie (je souligne intentionnellement) institutionnelle représente de ce point de vue l’un des ultimes avatars de cette origine religieuse (Saint-Alban était géré par des religieuses). L’apport de la psychanalyse à ce mouvement visait essentiellement à aider ce que Bonnafé définissait comme « le minimum qu’on pouvait exiger d’un service de psychiatrie, par analogie avec l’asepsie d’un service de chirurgie », par l’étude du contre-transfert institutionnel.
C’est-à-dire, en fait, comment ne pas maltraiter les personnes hospitalisées, éviter d’aggraver leur état par des attitudes moralement néfastes. Pour ce faire, un travail considérable a été accompli, de réunions, de réflexion dont la technique a été reprise par les administrations pour obtenir la collaboration à la logique gestionnaire. De nos jours, les réunions de service étant devenues obligatoires, elles ne sont plus que politico-syndicales. Quant aux malades, on s’en soucie en affichant dans le service une charte de leurs droits, ce qui leur fait, comme on dit, une belle jambe.
Dans cette affaire de la réglementation des psychothérapies, il faut aussi considérer que l’opinion selon laquelle la psychanalyse n’est pas concernée n’est pas partagée par tous (même si elle l’est par l’apf et la plupart des sociétés de psychanalyse). Tout d’abord, il y a l’exemple des autres pays européens, l’Italie notamment, où la psychanalyse est diluée parmi les psychothérapies, un peu comme elle le fut en Allemagne sous la houlette de Goering (le cousin). D’autre part, certains psychanalystes en quête de reconnaissance peuvent tenir un double discours. Enfin reste la pratique des psychanalyses avec feuille de soins de la ss. Certains psychanalystes non médecins ne seraient pas fâchés de bénéficier de cette facilité.
Mais tout ceci n’aborde pas la question de fond : qu’est-ce que la psychothérapie ? Il s’agit à peu près de n’importe quoi. N + 1 variétés de psychothérapie, dont le seul trait commun est d’utiliser, seule ou accompagnée, la suggestion aux fins de procurer un mieux-être au patient par l’atténuation du conflit intrapsychique. Ce conflit, comme le faisait remarquer C. Melman le 25 mars dernier à Sainte-Anne, au colloque de la Fondation européenne pour la psychanalyse, n’a lieu qu’au bénéfice du surmoi, et uniquement en prenant appui sur le transfert, grâce à la promesse de bien-être, la promesse d’une meilleure connaissance de soi. Car la psychothérapie n’est pas sans effet. C’est même cet effet qui fait craindre l’influence des sectes qui tirent un bénéfice délictueux de l’empire acquis sur les adeptes par la suggestion et le transfert. On en est maintenant à un projet de loi sanctionnant les « manipulations mentales » dont on voit mal ce qui pourrait empêcher qu’elle s’applique aux psychanalystes, psychothérapeutes, médecins et… hommes politiques et autres communicateurs de tout poil !
Tout ceci peut conduire à la considération qu’il est préférable de ne pas légiférer, qu’il faut certes informer, mais laisser à chacun la responsabilité de son choix.
Cette hypothèse d’un lieu de non-loi n’est pas sans séduction dans un monde saturé de textes, dont la plupart ne servent à rien…
Mais, outre que la pente actuelle n’est pas celle-là, restera toujours la question de la protection des usagers, celle-là même qui a conduit à rechercher une norme afnor du psychothérapeute…
Cette question n’est pas nouvelle puisqu’elle constituait déjà le souci d’Hippocrate. Les patients des médecins trouvaient une garantie dans le caractère sacré attaché à la profession médicale, qui seul les mettait à l’abri de l’abus toujours possible dans cette situation. Ce qui subsiste de ce caractère sacré peut (et doit) encore servir. Et c’est un argument de plus pour réserver cet espace au médecin (ou au psychologue par assimilation et après avoir constaté son souci de se munir d’un code de déontologie), mais sans trop d’illusion.
Par exemple, les actuels maîtres en médecine se chargent d’achever ce qui reste de sacré dans le fameux serment dans un style « moderne » et consumériste en le tripatouillant allègrement pour en donner une version « propre » à chaque université [2].
Il est douteux que l’on puisse encore longtemps s’adosser au sacré pour se fier aux médecins. Alors ?
« Si le médecin doit rester quelque chose, qui ne saurait être l’héritage de son antique fonction qui était une fonction sacrée, c’est pour moi, à poursuivre et à maintenir dans sa vie propre la découverte de Freud [3]. »
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NOTES
 
[*] Psychiatre, ex-praticien hospitalier, psychanalyste.
[1] Litura, n° 12.
[2] M. Gourévitch : « Sermon d’Hippocrate à poutres apparentes », dans Synapse, fév. 2000, n° 163.
[3] J. Lacan : Table ronde sur la place de la psychanalyse dans la médecine, Cahiers du Collège de médecine des hôpitaux de Paris, n° 12, 1966, republié dans Bulletin de l’Association freudienne internationale, n° 80, novemvre 1998.
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