2001
Journal Français de Psychiatrie
Éditorial La psychanalyse sera-t-elle étatisée ?
[*]
Charles Melmann
[**]
Une large offensive
vis-à-vis des pouvoirs publics et de Bruxelles a été déclenchée par un
consortium de groupes de psychologues et de psychoactivistes pour obtenir la
mise en place d’un diplôme d’État de psychothérapeute. Sexologues,
sophrologues, gestaltistes, hypnotiseurs, rêveurs éveillés, cri primal, etc. se
trouvent ainsi rassemblés par des lobbyistes professionnels qui œuvrent en
permanence dans les couloirs des commissions bruxelloises et du ministère de la
Santé. Ils ont même commandé à Afnor, société d’experts habituellement chargée
de labelliser les cuisinières à gaz et les réfrigérateurs, une étude pour
définir, après enquête auprès des praticiens et des usagers, les normes de
qualité du psychothérapeute NF. Le résultat pourrait paraître surréaliste si
n’y manquait une pointe d’humour. Retenons toutefois que le futur
psychothérapeute trois étoiles sera autonettoyant puisqu’il devra
obligatoirement passer par un « travail personnel sur lui-même » sans que
quiconque puisse deviner les moyens de ce décapage.
Ce lobby a le bonheur d’aller au-devant d’une légitime
préoccupation du ministère, qui est de contrôler la qualité des soins dispensés
dans le pays et d’éviter la répétition de négligences, comme celles du sang
contaminé. Or le domaine des « psychothérapies » est foisonnant d’inventions
alléchantes qui n’ont d’autre limite que l’esprit de libre entreprise et la
crédulité du public. La lecture des petites annonces dans les quotidiens de
province – Le Méridional, en
particulier – est édifiante à cet égard.
L’obligation d’avoir, pour exercer, un diplôme d’État devrait
écarter les petits malins sans scrupule. Le problème est malheureusement plus
complexe. D’abord parce que les études préparatoires au diplôme, qui seront
inévitablement de psychologie, ne peuvent former un praticien. Nul n’ignore, en
effet, que ce sont les qualités personnelles, les références idéologiques dudit
praticien, voire le besoin qu’il a de gagner sa vie, qui seront déterminants.
Le diplôme viendra ainsi donner la garantie de l’État à des pratiques sans lien
avec la formation reçue, mais dépendantes de préoccupations qui peuvent
s’avérer aberrantes, parfois même scandaleuses. Il est attesté, en effet, que
l’efficacité de ces diverses techniques tient à un moyen unique qui se nomme la
suggestion. L’hypnose mérite ainsi d’être reconnue comme la mère de toutes les
psychothérapies, y compris en raison de l’ancienne et savante élaboration
qu’elle a suscitée, qui culmine dans la manipulation du pouvoir impérial et
aveuglant de la parole. Mais alors qu’elle-même dit clairement le médium de son
action, ses filles la dissimulent derrière des artifices. Et l’affichage du
diplôme ne saurait garantir la déontologie.
Une autre question interroge la visée du soin : doit-il, sur un
mode orthopédique, traiter une fonction (motrice, sensorielle, sexuelle,
psychique, etc.) ou bien chercher la restitution d’une subjectivité qui
ipso facto en autoriserait le jeu ? La
première intention traite le semblable comme un mineur qu’une manipulation peut
rendre à une activité dont la qualité n’est pas prise en compte ; la seconde le
traite comme un sujet responsable auquel un équilibre entre les instances
psychiques devrait permettre de décider de sa conduite.
L’éthique sociale est ici convoquée, et il n’est pas surprenant
que les nazis aient substitué un Institut de psychothérapie à l’Institut
psychanalytique de Berlin ; on en a récemment retrouvé un rejeton au Brésil où,
en pleine forme grâce à sa cure faite chez l’un de ces psychothérapeutes
émigrés en 1945 là-bas, un jeune psy collaborait dans la chambre de torture
avec les tortionnaires de la dictature militaire.
Nous sortons péniblement d’une époque marquée par la puissance
de la suggestion exercée dans le domaine politique au niveau des masses. Voilà
que cette puissance ressurgit dans le champ individuel, toujours, bien sûr,
animée de bonnes intentions. Mais un pas de plus et nous nous retrouvons dans
l’univers des sectes, dont les moralistes sont encore incapables de définir les
nuisances, qui ne reposent pourtant que sur leur usage de la suggestion et donc
de la manipulation. Il arrive certes à des psychanalystes de pratiquer des
psychothérapies, sous la contrainte des circonstances extérieures, de la
particularité du cas, de l’urgence, etc., mais c’est toujours en refusant de se
poser en guide et en laissant ouverte la possibilité d’une analyse du
transfert. Le psychanalyste ne peut, en effet, comme disait Lacan, se mettre au
service des biens puisque ce sont eux qui, souvent, servent à distraire le
sujet de sa misère.
Prions, de grâce, nos gouvernants d’épargner aux analystes les
exigences d’une reconnaissance par l’État. Depuis près de 100 ans, leurs
instituts de formation assurent une qualification qui ne s’arrête pas à la
somme du savoir mais intéresse le plus intime des engagements du futur
praticien. Et la participation permanente aux travaux de leurs sociétés les
expose à une évaluation collective difficile à récuser. J’ai eu l’occasion de
faire remarquer à la brillante et savante collaboratrice du ministère
sollicitée par les psychothérapeutes que la délivrance d’un diplôme ne pouvait
être synonyme de garantie et que, dans ce cas précis, elle risquait d’engager
de façon incontrôlable la garantie de l’État.
Les exemples étrangers ne sont pas encourageants. En Allemagne,
l’intervention des caisses d’assurance aboutit à un contrôle qui rompt la
confidentialité, décharge le patient de sa responsabilité et contraint les deux
partenaires à une obligation de résultat antipathique avec le déroulement de la
cure. En Italie, le rattachement obligé aux écoles de psychothérapie, seules
reconnues par l’État, brouille la spécificité de la psychanalyse.
La France, elle, a le privilège d’enseignements qui font d’elle
aujourd’hui le centre de référence pour la psychanalyse dans le monde. Espérons
que l’État continuera de respecter une liberté acquise qui fait de ce domaine
le seul encore capable de faire connaître et de propager notre langue.
[*]
Reproduit avec l’autorisation de la revue
Passage (mars 2000).
[**]
Psychanalyste, ex-médecin des hôpitaux.