2001
Journal Français de Psychiatrie
L’indication thérapeuthique en institution éducative
Claire Caumel de Sauvejunte-Feltin
[*]
Nos institutions
éducatives fonctionnent maintenant avec des contrats. La mise en place du
contrat part d’une bonne intention, puisqu’elle vise à mettre un terme au déni
que peut engendrer tout pacte. En effet, un pacte engage une parole qui peut
toujours être déniée, surtout lorsque le social ne lui reconnaît plus sa
valeur.
Mais ce contrat qui vise la transparence, ce contrat écrit,
dénie la parole et sa fonction. En prétendant mettre fin à l’opacité, au
malentendu, au devoir de réserve, il rend impossible les conditions d’une
rencontre avec l’analyste : rencontre réglée à partir d’un pacte, à partir de
la demande d’un patient qui s’adresse à un psychanalyste. Demande où le patient
sait qu’il demande une psychanalyse mais ne sait pas ce qu’est une
psychanalyse.
Les psychothérapies, par contre, vont venir soutenir la mise en
place des contrats. L’indication de psychothérapie se fait non pas à partir
d’un pacte établi au départ, mais à partir de la demande de guérir d’un
symptôme, demande qui ne permet pas que s’élabore un transfert mais qui pose
seulement la question : quels soins avez-vous à me proposer pour guérir
?
Prenons l’exemple d’un adolescent qui va rentrer en institution
; il va signer un contrat dans lequel il s’engage à respecter, pendant son
séjour en institution, un projet qu’il met en place à son arrivée avec le
personnel éducatif. Même s’il est de bonne volonté, comment un jeune peut-il
honorer un contrat où il a signé que le symptôme qui l’amène dans l’institution
n’existera plus ? Certains jeunes, pourtant, y arrivent, mais à quel prix ? Au
prix de ne pas prendre en compte leur écriture inconsciente. Signer un contrat,
c’est donner sa signature à la mise à l’écart du sujet.
L’indication de psychothérapie, dans ce contexte, sera proposée
aux jeunes qui ne respectent pas leur contrat, la psychothérapie devant les
rendre aptes au contrat, aptes à faire taire leur symptôme. L’indication ne se
fait pas à partir d’un transfert éducatif, du lieu duquel un jeune peut poser
sa question et accepter une rencontre avec un analyste, elle se fait à partir
de l’échec du contrat, échec à faire taire.
Quelle va être la référence du thérapeute qui accepte de
recevoir une telle demande ? Sa référence est celle d’un père tout amour, le
père du traumatisé, celui qui propose de prendre en compte la souffrance de son
patient et de l’en soulager, mais de le soulager aussi de ce qui constitue son
existence. Si la psychothérapie marche, si le symptôme du jeune s’est tu, on
dit alors que ce jeune a pu se construire. Cette construction imaginaire qui se
nomme du côté de la réparation n’a rien à voir avec celle dont Freud nous parle
dans son texte « Constructions dans l’analyse », où il s’agit d’une
construction symbolique à partir des signifiants du sujet.
L’analyste, s’il n’ignore pas la souffrance de son patient,
s’intéresse à ce qui a constitué son histoire, seule condition pour qu’un
patient ne soit pas, sa vie durant, mené par ses affects et puisse, s’il le
souhaite, décider de vivre en prenant en compte le désir qui le mène.
Les effets de ces contrats éducatifs et des psychothérapies qui
viennent les soutenir se lisent de manière exemplaire avec la question des
enfants dits « adoptables ».
Nous ne savons pas beaucoup qu’en France, il y a de nombreux
enfants et adolescents dits « adoptables », qui ont entre six et dix-sept ans,
nous ne le savons pas parce qu’ils sont devenus « inadoptables ». Ces jeunes
ont un long parcours en institutions éducatives ou en familles d’accueil
garanties par des suivis éducatifs. Ils ont par ailleurs un long suivi
psychothérapeutique. Ces suivis constituent pendant des années, pour ces
jeunes, un refoulement de l’abandon, du lieu duquel ils deviennent des enfants
inadoptables.
Pour être adopté par des parents, voire par ses propres
parents, il faut que le manque soit inscrit chez l’enfant, sinon pas moyen de
reconnaître des parents.
Or, ces enfants orphelins, terme qui a disparu du vocabulaire
courant comme ont disparu les orphelinats, sont des enfants sans manque. Ces
enfants et adolescents sont aimés pour leur capacité à vivre hors de toute
inscription d’une dette symbolique.
Pour qu’ils ne souffrent pas de l’abandon, on leur garantit
l’amour. Ils ne sont, en général, adoptables qu’assez tard puisque l’on tente,
tout le temps, de maintenir les relations aux parents, ou à un des deux
parents. Des explications assurent l’enfant que ses parents ne peuvent
s’occuper de lui, mais l’aiment. Des explications assurent les parents de leur
capacité à élever et à aimer leur enfant, bien que ce qu’ils mettent en place
prouve le contraire. S’installent ainsi un tel amour, un tel impératif de
l’amour, que des parents qui ne voient plus leurs enfants n’engagent même pas
de procédure d’abandon : ils sont dégagés aussi de cette
responsabilité.
L’amour réel, le vrai amour, soustrait à toutes les
responsabilités, que ce soit celle de s’occuper de ses enfants mais aussi celle
de dire qu’on ne peut pas s’en occuper. Ce sont les services sociaux qui font
les demandes de procédures d’abandon.
Lorsque aboutit une telle procédure, comment un enfant venant
d’un pareil parcours, d’un tout-amour, pourrait-il envisager l’aliénation à une
filiation symbolique, alors qu’il est appelé à une aliénation réelle par
l’amour ? Pourquoi réelle ?
Parce que l’amour dont ils sont gavés est un amour ravageant,
sans référence à l’ordre symbolique, un amour qui n’a aucun compte à rendre :
des parents qui abandonnent sans avoir à le dire, des familles d’accueil qui
refusent d’adopter un enfant qu’ils ont élevé, après l’avoir assuré d’un amour
inconditionnel, irresponsable, des travailleurs sociaux et des
psychothérapeutes qui garantissent à cet enfant qu’ils ne le laisseront jamais
tomber, qu’ils ont toujours été là. Là pour accompagner un parcours imaginaire
qui travestit leur réel, les rendant inaptes à tout apprentissage, car, pour
eux, apprendre est un risque, le risque d’apprendre l’abandon et de devoir
l’inscrire dans leur histoire. Certains poussent ce travestissement jusqu’à
l’endosser et devenir eux-mêmes travestis.
L’inaptitude aux apprentissages vient satisfaire leur entourage
éducatif, psychothérapeutique, car si ces enfants venaient à savoir, c’est la
référence mystique et obscurantiste de leur entourage qui serait démasquée.
Mais l’entourage n’a rien à craindre quand une famille ose se risquer à
souhaiter adopter un enfant issu de ce dispositif : l’enfant fera savoir qu’il
rêve de se trouver dans la situation de son ami qui reste en famille d’accueil
et que personne n’a demandé à adopter. Ce qu’il ne sait pas, saturé d’amour
comme il l’est, c’est que son ami est débile et lui pas ; l’amour lui barre
l’accès à ce savoir de la différence.
Dans un tel contexte, une famille qui désire adopter vient
forcément faire symptôme à l’amour réel. Elle est d’emblée du côté de
l’inadaptation, et pourquoi pas de la pathologie. Pathologie qui consiste à
prétendre souhaiter une filiation symbolique dans le bonheur de la psychose
sociale : un travailleur social chargé de s’occuper de l’accueil en vue de
l’adoption va recevoir la famille adoptante et va lui transmettre ce qu’il
appelle le désir de l’enfant d’être adopté. Ce désir est impersonnel, il peut
être transmis par un travailleur social qui n’a jamais rencontré l’enfant et
qui ne fait que rapporter ce qui émane du travail de l’équipe. C’est une équipe
qui prétend avoir mis à jour le désir de l’enfant, désir dont ont témoigné en
équipe les travailleurs sociaux, le psychologue qui ont accompagné
l’enfant.
De quel désir s’agit-il ? Ce désir est un désir d’être débile
qui se confirme pendant l’accueil en vue d’adoption où l’enfant mettra tout en
place pour rendre l’accueil impossible. De retour dans la bonne institution, il
redeviendra un enfant sage, non hyperactif, gentil, sans troubles du sommeil,
un shooté de l’amour que l’on orientera en classe d’adaptation, en attendant
qu’un jour l’orage gronde, car toujours gronde le symbolique chez l’être
humain.
La famille adoptante est désormais une famille pathologique et
ce qu’elle peut dire du lieu d’une énonciation fait signe d’une pathologie pour
l’entourage de l’enfant. Que l’enfant, pendant l’accueil dans cette famille, se
soit réveillé scolairement, se soit ouvert au monde, ne présente aucun intérêt.
Seuls sont retenus les troubles du sommeil : il faut dormir, dormir dans
l’aliénation réelle du contrat pour que ne s’entende pas le bruit que fait la
proposition d’inscrire un pacte, une aliénation qui partirait des signifiants
de l’enfant ou de l’adolescent.
Ce qui est à repérer, dans ces suivis éducatifs et
psychothérapeutiques, c’est qu’ils se soutiennent d’un père tout amour, pas
défaillant celui-là, mais injonctif. C’est le père de l’autorité parentale,
celui qui nous dispense du désir, mais exige une croyance aveugle. Un jeune va
s’y soumettre d’autant plus que le pouvoir de ce père ne s’énonce pas à partir
d’une parole ordonnée par une chaîne signifiante sexuée, donc d’un manque.
C’est le père de la suggestion qui prétend éviter l’arbitraire de la fonction
paternelle, toujours défaillante puisque s’originant d’une faille. C’est le
père de la Vérité qui vous soumet au réel d’une parole vraie, débarrassée du
désir, père tout amour qui tient sa promesse de vous dispenser de l’existence,
en éradiquant la question du sujet.
Lorsque l’un de ces jeunes dont nous parlons rencontre un
analyste, ce qu’il nous dit, même s’il ne peut pas toujours décider de
poursuivre, c’est qu’il n’a jamais rencontré un homme ou une femme qui parlait
ainsi et qu’il découvre qu’on lui a toujours menti au nom de la Vérité ; c’est
déjà entrevoir une autre manière de prendre en compte sa vie.
Ce que nous apprennent ces jeunes qui ont été abandonnés et
adoptés, lorsqu’ils condescendent au transfert analytique, c’est que le plus
difficile pour eux est de prendre en compte leur histoire. L’abandon d’où ils
viennent ne leur a pas permis de se confronter à leurs géniteurs, de les
désidéaliser, chemin que nous avons tous à parcourir.
Ils restent fixés à cette idéalisation à l’endroit où leurs
géniteurs viennent imaginairement occuper une place particulière. L’adolescent
d’ordinaire s’invente, dans son roman familial, d’autres parents, plus
distingués que les siens, qui seraient dignes de soutenir la fonction
symbolique. C’est à la place de ces parents, d’un autre rang, qui seraient les
seuls à la hauteur, que viennent se loger les géniteurs inconnus pour l’enfant
adopté.
Il est très difficile pour un enfant adopté de déloger ces
géniteurs de cette place parce que la confrontation avec eux n’est pas
possible. Si elle le devient un jour, c’est souvent une rencontre décevante. Il
est donc difficile de se déloger de cette idéalisation pour reconnaître sa
filiation dans une famille adoptive.
C’est à cette difficulté que l’analyste est confronté dans sa
rencontre avec un enfant adopté.
À cette difficulté, ou à d’autres difficultés se présentant
dans la cure pour d’autres personnes, va-t-on répondre par l’amour ? Pour notre
exemple, ce serait confirmer une idéalisation qui rend impossible une
aliénation symbolique et laisse un jeune à l’abandon.
Si l’analyste s’intéresse à l’articulation signifiante du
sujet, l’abandon s’inscrit alors seulement comme un signifiant représentant un
sujet pour un autre signifiant dans son rapport à l’instance phallique, alors
que le refoulement du signifiant abandon occulte le désir du sujet en le
réduisant à l’affect abandonnique (dépression, ennui, malvivre etc.)
Lorsque l’amour devient, en toute bonne foi, la référence de
nos institutions éducatives et thérapeutiques, où se situe l’accès à
l’existence ?
[*]
Psychanalyste.