Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 22 à 23
doi: 10.3917/jfp.012.0022

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no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

L’indication thérapeuthique en institution éducative

Claire Caumel de Sauvejunte-Feltin  [*]
Nos institutions éducatives fonctionnent maintenant avec des contrats. La mise en place du contrat part d’une bonne intention, puisqu’elle vise à mettre un terme au déni que peut engendrer tout pacte. En effet, un pacte engage une parole qui peut toujours être déniée, surtout lorsque le social ne lui reconnaît plus sa valeur.
Mais ce contrat qui vise la transparence, ce contrat écrit, dénie la parole et sa fonction. En prétendant mettre fin à l’opacité, au malentendu, au devoir de réserve, il rend impossible les conditions d’une rencontre avec l’analyste : rencontre réglée à partir d’un pacte, à partir de la demande d’un patient qui s’adresse à un psychanalyste. Demande où le patient sait qu’il demande une psychanalyse mais ne sait pas ce qu’est une psychanalyse.
Les psychothérapies, par contre, vont venir soutenir la mise en place des contrats. L’indication de psychothérapie se fait non pas à partir d’un pacte établi au départ, mais à partir de la demande de guérir d’un symptôme, demande qui ne permet pas que s’élabore un transfert mais qui pose seulement la question : quels soins avez-vous à me proposer pour guérir ?
Prenons l’exemple d’un adolescent qui va rentrer en institution ; il va signer un contrat dans lequel il s’engage à respecter, pendant son séjour en institution, un projet qu’il met en place à son arrivée avec le personnel éducatif. Même s’il est de bonne volonté, comment un jeune peut-il honorer un contrat où il a signé que le symptôme qui l’amène dans l’institution n’existera plus ? Certains jeunes, pourtant, y arrivent, mais à quel prix ? Au prix de ne pas prendre en compte leur écriture inconsciente. Signer un contrat, c’est donner sa signature à la mise à l’écart du sujet.
L’indication de psychothérapie, dans ce contexte, sera proposée aux jeunes qui ne respectent pas leur contrat, la psychothérapie devant les rendre aptes au contrat, aptes à faire taire leur symptôme. L’indication ne se fait pas à partir d’un transfert éducatif, du lieu duquel un jeune peut poser sa question et accepter une rencontre avec un analyste, elle se fait à partir de l’échec du contrat, échec à faire taire.
Quelle va être la référence du thérapeute qui accepte de recevoir une telle demande ? Sa référence est celle d’un père tout amour, le père du traumatisé, celui qui propose de prendre en compte la souffrance de son patient et de l’en soulager, mais de le soulager aussi de ce qui constitue son existence. Si la psychothérapie marche, si le symptôme du jeune s’est tu, on dit alors que ce jeune a pu se construire. Cette construction imaginaire qui se nomme du côté de la réparation n’a rien à voir avec celle dont Freud nous parle dans son texte « Constructions dans l’analyse », où il s’agit d’une construction symbolique à partir des signifiants du sujet.
L’analyste, s’il n’ignore pas la souffrance de son patient, s’intéresse à ce qui a constitué son histoire, seule condition pour qu’un patient ne soit pas, sa vie durant, mené par ses affects et puisse, s’il le souhaite, décider de vivre en prenant en compte le désir qui le mène.
Les effets de ces contrats éducatifs et des psychothérapies qui viennent les soutenir se lisent de manière exemplaire avec la question des enfants dits « adoptables ».
Nous ne savons pas beaucoup qu’en France, il y a de nombreux enfants et adolescents dits « adoptables », qui ont entre six et dix-sept ans, nous ne le savons pas parce qu’ils sont devenus « inadoptables ». Ces jeunes ont un long parcours en institutions éducatives ou en familles d’accueil garanties par des suivis éducatifs. Ils ont par ailleurs un long suivi psychothérapeutique. Ces suivis constituent pendant des années, pour ces jeunes, un refoulement de l’abandon, du lieu duquel ils deviennent des enfants inadoptables.
Pour être adopté par des parents, voire par ses propres parents, il faut que le manque soit inscrit chez l’enfant, sinon pas moyen de reconnaître des parents.
Or, ces enfants orphelins, terme qui a disparu du vocabulaire courant comme ont disparu les orphelinats, sont des enfants sans manque. Ces enfants et adolescents sont aimés pour leur capacité à vivre hors de toute inscription d’une dette symbolique.
Pour qu’ils ne souffrent pas de l’abandon, on leur garantit l’amour. Ils ne sont, en général, adoptables qu’assez tard puisque l’on tente, tout le temps, de maintenir les relations aux parents, ou à un des deux parents. Des explications assurent l’enfant que ses parents ne peuvent s’occuper de lui, mais l’aiment. Des explications assurent les parents de leur capacité à élever et à aimer leur enfant, bien que ce qu’ils mettent en place prouve le contraire. S’installent ainsi un tel amour, un tel impératif de l’amour, que des parents qui ne voient plus leurs enfants n’engagent même pas de procédure d’abandon : ils sont dégagés aussi de cette responsabilité.
L’amour réel, le vrai amour, soustrait à toutes les responsabilités, que ce soit celle de s’occuper de ses enfants mais aussi celle de dire qu’on ne peut pas s’en occuper. Ce sont les services sociaux qui font les demandes de procédures d’abandon.
Lorsque aboutit une telle procédure, comment un enfant venant d’un pareil parcours, d’un tout-amour, pourrait-il envisager l’aliénation à une filiation symbolique, alors qu’il est appelé à une aliénation réelle par l’amour ? Pourquoi réelle ?
Parce que l’amour dont ils sont gavés est un amour ravageant, sans référence à l’ordre symbolique, un amour qui n’a aucun compte à rendre : des parents qui abandonnent sans avoir à le dire, des familles d’accueil qui refusent d’adopter un enfant qu’ils ont élevé, après l’avoir assuré d’un amour inconditionnel, irresponsable, des travailleurs sociaux et des psychothérapeutes qui garantissent à cet enfant qu’ils ne le laisseront jamais tomber, qu’ils ont toujours été là. Là pour accompagner un parcours imaginaire qui travestit leur réel, les rendant inaptes à tout apprentissage, car, pour eux, apprendre est un risque, le risque d’apprendre l’abandon et de devoir l’inscrire dans leur histoire. Certains poussent ce travestissement jusqu’à l’endosser et devenir eux-mêmes travestis.
L’inaptitude aux apprentissages vient satisfaire leur entourage éducatif, psychothérapeutique, car si ces enfants venaient à savoir, c’est la référence mystique et obscurantiste de leur entourage qui serait démasquée. Mais l’entourage n’a rien à craindre quand une famille ose se risquer à souhaiter adopter un enfant issu de ce dispositif : l’enfant fera savoir qu’il rêve de se trouver dans la situation de son ami qui reste en famille d’accueil et que personne n’a demandé à adopter. Ce qu’il ne sait pas, saturé d’amour comme il l’est, c’est que son ami est débile et lui pas ; l’amour lui barre l’accès à ce savoir de la différence.
Dans un tel contexte, une famille qui désire adopter vient forcément faire symptôme à l’amour réel. Elle est d’emblée du côté de l’inadaptation, et pourquoi pas de la pathologie. Pathologie qui consiste à prétendre souhaiter une filiation symbolique dans le bonheur de la psychose sociale : un travailleur social chargé de s’occuper de l’accueil en vue de l’adoption va recevoir la famille adoptante et va lui transmettre ce qu’il appelle le désir de l’enfant d’être adopté. Ce désir est impersonnel, il peut être transmis par un travailleur social qui n’a jamais rencontré l’enfant et qui ne fait que rapporter ce qui émane du travail de l’équipe. C’est une équipe qui prétend avoir mis à jour le désir de l’enfant, désir dont ont témoigné en équipe les travailleurs sociaux, le psychologue qui ont accompagné l’enfant.
De quel désir s’agit-il ? Ce désir est un désir d’être débile qui se confirme pendant l’accueil en vue d’adoption où l’enfant mettra tout en place pour rendre l’accueil impossible. De retour dans la bonne institution, il redeviendra un enfant sage, non hyperactif, gentil, sans troubles du sommeil, un shooté de l’amour que l’on orientera en classe d’adaptation, en attendant qu’un jour l’orage gronde, car toujours gronde le symbolique chez l’être humain.
La famille adoptante est désormais une famille pathologique et ce qu’elle peut dire du lieu d’une énonciation fait signe d’une pathologie pour l’entourage de l’enfant. Que l’enfant, pendant l’accueil dans cette famille, se soit réveillé scolairement, se soit ouvert au monde, ne présente aucun intérêt. Seuls sont retenus les troubles du sommeil : il faut dormir, dormir dans l’aliénation réelle du contrat pour que ne s’entende pas le bruit que fait la proposition d’inscrire un pacte, une aliénation qui partirait des signifiants de l’enfant ou de l’adolescent.
Ce qui est à repérer, dans ces suivis éducatifs et psychothérapeutiques, c’est qu’ils se soutiennent d’un père tout amour, pas défaillant celui-là, mais injonctif. C’est le père de l’autorité parentale, celui qui nous dispense du désir, mais exige une croyance aveugle. Un jeune va s’y soumettre d’autant plus que le pouvoir de ce père ne s’énonce pas à partir d’une parole ordonnée par une chaîne signifiante sexuée, donc d’un manque. C’est le père de la suggestion qui prétend éviter l’arbitraire de la fonction paternelle, toujours défaillante puisque s’originant d’une faille. C’est le père de la Vérité qui vous soumet au réel d’une parole vraie, débarrassée du désir, père tout amour qui tient sa promesse de vous dispenser de l’existence, en éradiquant la question du sujet.
Lorsque l’un de ces jeunes dont nous parlons rencontre un analyste, ce qu’il nous dit, même s’il ne peut pas toujours décider de poursuivre, c’est qu’il n’a jamais rencontré un homme ou une femme qui parlait ainsi et qu’il découvre qu’on lui a toujours menti au nom de la Vérité ; c’est déjà entrevoir une autre manière de prendre en compte sa vie.
Ce que nous apprennent ces jeunes qui ont été abandonnés et adoptés, lorsqu’ils condescendent au transfert analytique, c’est que le plus difficile pour eux est de prendre en compte leur histoire. L’abandon d’où ils viennent ne leur a pas permis de se confronter à leurs géniteurs, de les désidéaliser, chemin que nous avons tous à parcourir.
Ils restent fixés à cette idéalisation à l’endroit où leurs géniteurs viennent imaginairement occuper une place particulière. L’adolescent d’ordinaire s’invente, dans son roman familial, d’autres parents, plus distingués que les siens, qui seraient dignes de soutenir la fonction symbolique. C’est à la place de ces parents, d’un autre rang, qui seraient les seuls à la hauteur, que viennent se loger les géniteurs inconnus pour l’enfant adopté.
Il est très difficile pour un enfant adopté de déloger ces géniteurs de cette place parce que la confrontation avec eux n’est pas possible. Si elle le devient un jour, c’est souvent une rencontre décevante. Il est donc difficile de se déloger de cette idéalisation pour reconnaître sa filiation dans une famille adoptive.
C’est à cette difficulté que l’analyste est confronté dans sa rencontre avec un enfant adopté.
À cette difficulté, ou à d’autres difficultés se présentant dans la cure pour d’autres personnes, va-t-on répondre par l’amour ? Pour notre exemple, ce serait confirmer une idéalisation qui rend impossible une aliénation symbolique et laisse un jeune à l’abandon.
Si l’analyste s’intéresse à l’articulation signifiante du sujet, l’abandon s’inscrit alors seulement comme un signifiant représentant un sujet pour un autre signifiant dans son rapport à l’instance phallique, alors que le refoulement du signifiant abandon occulte le désir du sujet en le réduisant à l’affect abandonnique (dépression, ennui, malvivre etc.)
Lorsque l’amour devient, en toute bonne foi, la référence de nos institutions éducatives et thérapeutiques, où se situe l’accès à l’existence ?
 
NOTES
 
[*] Psychanalyste.
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