2001
Journal Français de Psychiatrie
Les formations au développement personnel dans la formation
continue
Financeurs et commanditaires
Jacqueline Bonneau
[*]
Notre expérience dans
le champ des formations du secteur social, complétée par l’étude documentaire
et les entretiens conduits pour l’élaboration de ce numéro, nous ont amené à
nous interroger sur les conditions, voire les effets, de la prolifération des
enseignements offerts largement aux travailleurs sociaux et sanitaires, comme
aux institutions qui les emploient, par les « Écoles » de psychothérapie. La
diffluence de leurs références théoriques et de leurs méthodes nous semble
poser un problème qui concerne tous les acteurs de ce système.
À défaut de pouvoir dans cette étape mener une véritable étude,
nous avons souhaité prendre contact avec les organismes gestionnaires des fonds
d’assurance formation et rencontrer le principal financeur de la formation
continue dans ce secteur ainsi que deux responsables d’institutions éducatives
et sociales qui ont une expérience large et diversifiée de ces questions dans
le secteur public et surtout dans le secteur privé.
Promofaf
Entretien avec Olivier de Labarthe
[1].
J. B. – Nous aimerions
vous proposer de jeter un regard sur ces trente années de formation continue
des travailleurs sanitaires et sociaux depuis que la loi de 1972 a institué «
la formation continue dans le cadre d’une éducation permanente ». Il semble que
dès l’origine, dès les premiers financements, quelque chose de l’ordre d’un
rapport marchand entre l’offre et la demande s’est mis en place. Rapport
marchand, mais peut-être aussi rapport de forces, de séduction, entre des
organisations aux intérêts divergents, aux objectifs mal définis.
O. de L. – Oui, tout à
fait.
J. B. – Nos questions
portent à la fois sur ce moment-là, sur ce qui s’est passé, ce que cela
signifiait, et sur les moments importants de l’évolution pour tenter d’en
éclairer certains aspects, comme « les formations au développement personnel ».
Ces actions de formation semblent s’être développées très largement dans les
institutions, de façon plus ou moins anarchique, parfois orientées,
conditionnées par l’offre.
O. de L. – Oui… C’est
vrai que votre question met tout de suite en exergue un problème qui existait
dès l’origine : le statut même des actions de formation, puis l’évolution du
dispositif de formation professionnelle en France qui a généré un certain
nombre de dérives.
Dès l’origine, le statut de ce nouveau marché que constituait
la formation professionnelle continue n’a pas été clair. Il était dit à la fois
qu’il s’agissait d’actions touchant le travail, la formation professionnelle –
et c’est bien cela la formation professionnelle continue – mais aussi qu’il
pouvait s’agir de formation permanente.
Il y a donc déjà un amalgame, le dispositif pouvant s’adresser
aux uns et aux autres, tout logique que ce soit de ne pas vouloir s’en tenir à
des actions strictement d’adaptation professionnelle. Ce dispositif est aussi
donné aux personnes pour qu’elles puissent vivre des temps qui leur permettent
de progresser dans la vie, notamment dans la vie professionnelle, mais d’une
façon qui ne soit pas forcément mécaniciste.
C’est-à-dire que ce ne sont pas forcément des stages
professionnels, ce peuvent être des formations « culturelles » susceptibles de
conduire à la promotion dans la vie professionnelle ou personnelle.
Quel est le statut de ces actions-là ?
On en voyait la finalité : la promotion sociale. Mais on n’en a
pas du tout défini la nature. Si bien qu’au fil du temps certains aspects du
dispositif ont terriblement modifié les donnes de départ.
On peut faire deux remarques.
- S’agissant d’une décision de l’employeur, progressivement
ce sont essentiellement les formations d’adaptation, professionnalisantes, qui
ont été de plus en plus les seules possibles.
- Quand le dispositif des congés individuels est venu
compléter en 1986 le dispositif initial, pour justement redonner aux individus
le moyen de faire des formations pour eux-mêmes, cela a consacré la
dichotomie.
Faut-il se plaindre de cette dichotomie ? Formations
professionnelles d’un côté et, de l’autre, formations d’ouverture, relevant de
la formation permanente, de la promotion des personnes. Faut-il s’en plaindre ?
Ce sont deux réalités distinctes, mais gérées confusément.
Toujours est-il que ce manque de clarté perturbe un tant soit
peu la nature du marché, la nature des produits proposés aujourd’hui. En effet,
sous couvert de formations professionnalisantes, on propose de plus en plus –
c’est une accentuation réelle ces dernières années – des actions qui
s’adressent à la personne pour elle-même. Ces actions, au lieu d’être le fruit
de son choix, où elle aurait identifié ses besoins, où elle souhaiterait
progresser d’une façon ou d’une autre, sont orientées par quelqu’un qui
intervient soi-disant pour l’aider dans ses choix, dans ses moyens, dans ses
capacités fondamentales. Là, on met le doigt dans un engrenage un peu
terrifiant.
Le « développement personnel »
C’est le terme utilisé aujourd’hui. Ces formations au
développement personnel se développent d’une façon considérable avec cette
ambiguïté présente dès l’origine au cœur du dispositif. L’absence de
clarification de ces points-là a rendu les dérives possibles.
Caractéristiques de ce secteur
Nous sommes dans un monde où l’irrationnel est présent, et
d’autant plus lorsqu’il est nié. Prenons le cas des hôpitaux. C’est un monde où
l’on voudrait que tout soit scientifique.
La maladie, c’est scientifique, la thérapie, c’est
scientifique, l’organisation de la vie collective à l’intérieur de l’hôpital,
c’est scientifique…
Il y a juste la personne qui a le droit d’avoir des émotions,
des préoccupations et une douleur à faire taire.
Forcément, face à cet excès de scientisme, l’irrationnel est
terriblement présent parce que nié comme dimension naturelle de l’homme et de
la vie. De fait, cela crée une fragilité des professionnels : ils ont moins de
points de repère, moins de capacités d’assumer les situations. Ainsi
fragilisés, ils sont plus aptes à entendre des discours qui les entraînent sur
des terrains idéologiques ou dans des manipulations sectaires
insidieuses.
Combien de médecins avons-nous vus basculer dans ce monde de la
manipulation !
Une étude sur une région a montré que plus de 40 sectes étaient
représentées. Dans leur très grande majorité elles s’occupaient du thème «
accompagnement des mourants ». C’est très symptomatique.
On voit bien l’intérêt d’une secte de s’occuper de cela : la
captation des legs. Mais pour arriver au legs, il faut passer par le soignant.
Il y avait donc un nombre considérable de réunions de toutes sortes pour aider
les personnes, sur la base de démarches incongrues qui évidemment frisent la
manipulation mentale ou sont effectivement une manipulation.
Un autre aspect de la question est à considérer. Tous ces
professionnels sont des spécialistes de la distanciation, c’est-à-dire « Je ne
peux pas épouser le malheur de l’autre… L’aider n’est pas devenir lui-même ».
C’est donc rester distancié. Ainsi toutes les techniques éducatives et
sanitaires prônent, à juste titre bien entendu, et développent les capacités de
distanciation. Or c’est une technique très exactement cultivée dans le cadre
des manipulations mentales.
Il y a donc une espèce de connivence dans l’utilisation des
techniques. Comme les professionnels reconnaissent et repèrent celles qu’ils
utilisent eux-mêmes, leur vigilance tombe, ils ne distinguent plus les
finalités ni l’usage. Ils perdent ce sens critique alors qu’ils ont justement
ces capacités de distanciation.
C’est là que se pose de plus en plus le problème de l’analyse
critique. Nous nous apercevons que c’est un domaine qui a été
extraordinairement délaissé, aussi bien dans les formations initiales que
continues.
Par esprit de militantisme exacerbé, il faut tout de suite
adhérer à quelque chose, et c’est au nom de cette adhésion que l’on crée des
repères. On ne peut faire d’analyse critique quand on la fait au nom d’une
idéologie.
Un troisième élément est à prendre en compte, un niveau
d’exigence. Il s’agit de la relation à l’usager. C’est une relation qui
consomme de la personne et use. Il faut donner de soi, perdre de soi. À un
moment donné, il faut pouvoir se reconstituer. Comment on se reconstitue
?
Il faut dire que dans les organisations modernes, il n’y a plus
de lieux pour se reconstruire et se refaire. Ce n’est plus intégré aux
situations de travail. C’est renvoyé à la vie personnelle, même dans l’exercice
professionnel. C’est tout un contexte de fragilisation.
C’est là que l’on voit l’offre de formation arriver aux
professionnels sans filtre, sans dispositif critique. Elle s’adresse
directement aux individus ou aux institutions. Celles-ci, souvent, laissent la
voix aux professionnels qui n’ont d’autres repères que l’intitulé du thème, les
dates et les horaires, le nom d’un formateur bardé de diplômes…
J. B. – Que peut-on
faire face à cette situation ?
O. de L. – La
situation actuelle est telle que la « marchandisation » de la formation
professionnelle est absolument dramatique dans ces effets-là. Ce n’est pas un «
produit » anodin. On n’a pas le droit de considérer que c’est un produit comme
un autre que la seule loi du marché va réguler.
Avant de répondre à votre question sur le « Que faire ? », il
convient de situer l’ampleur du phénomène. Il ne faut pas dramatiser.
Sur le plan de la menace sectaire, nous avons mis en place un
dispositif de vigilance. Nous avons repéré une centaine d’actions et une
trentaine d’organismes susceptibles de ne pas être à l’abri d’influences
sectaires, pas tant l’organisme en tant que tel, mais des formateurs dans
l’obédience sectaire qui l’ont infiltré. Nous avons ainsi géré quelques
dossiers « chauds » qui ont amené à des fermetures de centres ou
d’actions.
Ceci représente une centaine de dossiers sur les 45 000 que
nous sommes amenés à traiter chaque année. Il faut donc rester serein.
Mais ceci représente la fine pointe sectaire. Or, la
manipulation, l’action de formation faussement utile, le produit faussement
anodin qui prétend faire du bien, qui est un ersatz, comment le repérer ? C’est
comme l’Aqua Club où l’on essaie de vous mettre à la mer alors que vous êtes à
la porte de Versailles. Après tout, cela fait du bien, cela ne fait pas de mal.
Jusqu’où cela ne fait pas de mal ? Je ne sais pas…
Sur le plan financier, ce sont 50 millions de francs affectés
chaque année aux actions de formation de cette nature sur un budget de près
d’un milliard, soit 5 % environ seulement. Mais cela représente tout de même de
nombreuses actions de ce type de formation et de nombreux professionnels ainsi
« formés ».
C’est donc un marché assez significatif. Même si là-dedans il y
a de bonnes choses, ce n’est absolument pas normé, évalué.
Notre propos est de repérer ce qui est solide et apporte des
garanties fondamentales. Devant cette question, nous avons créé un comité
d’éthique avec un certain nombre de professionnels du secteur éducatif et du
secteur sanitaire, un certain nombre d’institutions : la
mils, le centre Roger Ikor, la
Direction générale de l’action sociale, la Direction des hôpitaux, la Direction
générale de l’emploi et de la formation professionnelle. Ce Comité vient d’être
créé : nous étudions les « cas », nous réfléchissons aux principes qui doivent
guider notre action.
J. B. – Vous vous
placez là dans la dynamique du rapport de la mils ?
O. de L. – Oui, c’est
bien cela.
Nos perspectives d’action ? Nous avons retenu deux pistes
d’action principales.
1. Une réflexion théorique à conduire sur ce que l’on appelle
le « triangle d’or », c’est-à-dire la relation
formateur-formé-employeur.
Le principe est posé que chacun de ces trois acteurs a sa marge
de liberté. Quand on regarde comment sont instrumentées les différentes
libertés, du formateur et du salarié, on s’aperçoit que c’est le stagiaire qui
est le moins aidé dans l’exercice de sa liberté. Je ne connais aucun programme
où il est dit que le stagiaire peut s’en aller, peut contester… D’ailleurs ces
stages de formation sont des actions assez courtes, détachées du lieu de
travail, en séminaire résidentiel, et il n’est pas facile de les
quitter.
Donc une véritable réflexion de fond est à faire sur
l’instrumentation de ces différentes libertés, notamment celle du stagiaire. Il
convient de lui apporter des éclaircissements sur son statut, sur certaines
situations auxquelles il peut être confronté. En désaccord avec les méthodes,
le contenu, il doit avoir la possibilité de contester et de mettre en débat.
Nous avions pensé offrir la possibilité d’appel à un numéro vert, mais c’est
compliqué à organiser.
2. L’évaluation de la formation, nécessaire et incontournable,
est à repenser. L’État demande à chaque organisme de formation un bilan
pédagogique annuel qui est inutile puisqu’il ne porte que sur des éléments
quantifiables (nombre d’heures, présences, absences, les coûts… ), pas du tout
sur les contenus.
Si une action de formation ne peut pas dire clairement ce qu’il
en est de ses valeurs et de ses moyens, de ses références théoriques, dire ce
qu’elle apporte, c’est une activité qui n’est pas un produit maîtrisé,
commercialisable. Elle fait alors partie des gris-gris personnels.
Sur cette évaluation, on dit que l’on a déjà beaucoup fait avec
les démarches de qualité, avec les normes afnor,
iso 9000 ou opqf. Moi je
dis que tous les organismes que nous avons pu juger être dans l’obédience des
sectes sont tous labellisés afnor.
Cela ne montre donc rien…
J. B. – Votre
observation nous intéresse car nous avons pu faire les mêmes remarques à propos
d’une étude conduite par l’afnor,
précisément dans ce champ des psychothérapies.
O. de L. – Nous devons
donc avancer dans ce travail sur l’évaluation, selon deux axes. Il faut pouvoir
formaliser, en amont, les garanties scientifiques des différents éléments de
contenu et le terme fort est « formaliser » plus que « scientifique ».
Il ne s’agit pas d’affirmer mais de formaliser. Il doit y avoir
transcrites, lisibles, transparentes, les garanties scientifiques de ces
différents éléments. Il en va pour nous de la survie de la formation
professionnelle qui doit pouvoir dire ce qu’elle est, ce qu’elle apporte, ce
que l’Éducation nationale n’a pas fait elle-même.
J. B. – C’est un
chantier considérable que vous avez ouvert là.
O. de L. – Il est
énorme. Nous avons posé les prémisses de la question. Nous allons essayer de
poser des actes qui sont forcément un peu déclaratifs au départ : nous ne
faisons pas la loi. Nous espérons que l’État pourra reprendre les rênes de
cette affaire. Il convient que ces questions soient réelles mais qu’elles
débordent un peu sa mission. Nous, nous avons une légitimité. Nous avons des
devoirs par rapport à une branche professionnelle.
J. B. – Vous avez
aussi des masses financières importantes.Vous avez à en justifier
l’utilisation, je suppose…
O. de L. – Oui, bien
sûr.
J. B. – En vous
écoutant je me suis demandé s’il n’y aurait pas une voie (ou plusieurs
peut-être) pour avancer. Par exemple un projet de recherche où vous pourriez
mettre vos questions à l’étude dans le cadre d’appels d’offres à des
laboratoires en sciences humaines connus pour leur compétence et la qualité de
leurs travaux. La mire – Mission
lnterministérielle pour la Recherche – pourrait jouer un rôle de Conseil
scientifique. Ce genre de démarche pourrait avoir une valeur pédagogique en
sensibilisant chaque interlocuteur grâce à ce type de questionnement…
O. de L. – C’est une
proposition à étudier… Nous sommes très preneurs, très demandeurs d’une
coopération scientifique.
Michel Ruaud, conseiller en formation, lors d’un entretien
téléphonique précise que les plans de formation présentés par les directeurs
d’institutions sont financés dès lors que les propositions sont en conformité
avec la loi. Devant les demandes individuelles de formation de type
thérapique-développement personnel, sa vigilance s’est progressivement
éveillée. Il souligne cependant la difficulté d’apprécier ces actions.
Un texte de 1978 du secrétariat général de la Formation
professionnelle donne des orientations. Une circulaire le réactualise
périodiquement : il y est indiqué que « les actions psychothérapeutiques et
connexes qui ont pour objet de traiter de l’intimité psychique ou physique de
l’individu sont exclues du champ de la formation professionnelle, dès lors que
l’intention des parties vise uniquement au renforcement des convictions
morales, philosophiques ou religieuses du stagiaire, ou à l’amélioration et à
la disparition de souffrances ou de troubles physiques ou psychiques… toute
action prenant la forme de séances individuelles… doit être financée par
l’individu lui-même… »
Il apparaît, au terme de ces entretiens, que les services de
l’État comme les organismes de gestion des fonds d’assurance formation sont
particulièrement conscients du problème posé par les actions de type «
développement personnel », mais butent encore sur les questions d’appréciation
et d’évaluation tout en recherchant les moyens d’y répondre.
Entretien avec Bernard Pellegrini
[2]
J. B. – Au cours de
cette réflexion que nous menons actuellement pour préparer ce numéro du
jfp sur les psychothérapies, nous
nous interrogeons sur les enseignements des « écoles » de psychothérapie et sur
leur diffusion.
Ces enseignements s’adressent de plus en plus largement, nous
dit-on, aux travailleurs sanitaires et sociaux dans le cadre de la formation
continue. Or certaines méthodes aux références théoriques incertaines sont
parfois proches de la manipulation, du moins de la suggestion. Comment, selon
vous, les responsables d’institutions abordent-ils cette question ?
En fonction de quels objectifs, de quels critères
retiennent-ils telle proposition ou telle autre ? Comment se joue le rapport de
l’offre et de la demande ?
Quel regard vous-même portez-vous sur ces actions de formation
?
Bernard Pellegrini. –
Il convient d’abord de situer les mécanismes de construction des programmes de
formation. J’ai connu le secteur associatif puis le secteur public. Les marges
de manœuvre de chacun diffèrent et, de ce fait, les possibilités de soutien à
des actions de formation.
Dans le secteur associatif les plans de formation se préparent,
en général, à partir des demandes qui viennent du terrain, des équipes ou des
individus. Cela dépend de la part que veulent prendre les responsables de
service dans la mise en œuvre ou éventuellement dans l’impulsion de certaines
politiques.
L’un des grands succès remporté par les employeurs, dans le
cadre de leur obligation de contribution financière à la formation continue, a
été la possibilité de ne verser que la moitié de leur contribution aux fonds
d’assurance formation. Cela leur permet de mettre en place une politique de
formation dans leur service avec l’autre moitié.
Il y a toujours une part de choix individuels qui sont
respectés, mais il existe une plus grande responsabilité des employeurs qui
peuvent promouvoir et soutenir le type d’actions qui leur paraissent les plus
pertinentes.
Cependant comment choisir ou orienter les choix ? J’ai
rencontré des groupes de stagiaires éducateurs qui avaient une appétence tous
azimuts, sans faire le tri, sans discriminer, sans voir les incompatibilités.
Ils avaient fait un véritable tourisme à travers les diverses thérapies dont la
mode changeait régulièrement. Ils échangeaient les adresses pour « faire » la
prochaine fois celle qu’ils n’avaient pas encore visitée.
Que leur en restait-il ? Est-ce que ça s’annule ou ça se «
tricote » dans une mixture de quelques savoirs incertains, en miettes, sans
aucune articulation avec leurs pratiques ? Il n’y avait eu aucune
hiérarchisation, aucun sens des incompatibilités entre des théories
contradictoires. Du moins ceux-ci cherchaient-ils à se former.
Toutefois le centre de formation avait une certaine éthique et
refusait d’introduire des théories irrecevables à ses yeux tels le
comportementalisme, la pnl…
Dans le secteur public, c’est beaucoup plus « compliqué ». Cela
reste le droit du fonctionnaire. Les demandes individuelles sont recueillies
par des correspondants de formation qui ont au préalable informé les personnels
des possibilités offertes, en particulier au moyen du catalogue des actions de
formation du
cnfpt
[3], Centre national de formation des
personnels territoriaux. Des choix hors de ce cadre peuvent être faits, mais la
priorité revient aux actions proposées dans ce catalogue.
Un certain nombre de départements ont commencé à mettre en
place des plans de formation et à ébaucher une politique de formation dans
leurs services. Ceux-ci sont invités à préciser l’évolution des pratiques
professionnelles, des compétences et des savoir-faire à développer ainsi que
des objectifs pédagogiques.
Le fait que l’on commence à avoir une certaine maîtrise des
envois en formation et à élaborer une politique plus générale ne garantit
absolument pas la pertinence des choix faits en regard de l’offre. Il y aurait
à soutenir une réflexion et une analyse critique de cette offre, comme des
besoins en formation continue.
Les responsables de la gestion des plans de formation comme
ceux de l’élaboration de ces plans ont des formations au management, à tout ce
qui est instrumentation. Ils n’ont donc pas de culture dans le champ
particulier des types de formation que nous évoquons.
Comment savoir repérer les incohérences d’un discours ou les
dérives d’une théorie ? Qui peut le faire ? Qui peut savoir le faire,
comprendre ?
Ce qui est proposé dans les formations est plutôt de l’ordre
des savoirs pré-instrumentaux (la systémique, par exemple, et ce n’est pas la
pire méthode…), des modes d’emploi dont les gens raffolent tant ils sont en
désarroi, ne savent plus à quoi se référer.
Ils sont submergés par les demandes, par des situations
extrêmement difficiles à supporter. Ils n’ont plus les réponses sociales
concrètes (logement, emploi…) Ils sont de plus en plus confrontés à des
agressions, de la violence verbale, a minima, avec des passages à l’acte
souvent induits, d’ailleurs, par la relation dans la situation
d’accueil.
D’où cette demande d’être « armaturé » par des systèmes qui
permettent de gérer de telles situations.
Cependant des équipes, face à ces situations traumatiques,
demandent une aide qui soit un vrai lieu d’élaboration, de travail de mise à
distance, pour définir ce qui a été déclencheur et qui pourrait être
dialectisé.
Mais ces demandes sont rarement comprises et reçues. Les
réponses se transforment en catalogue de recettes, un vademecum.
C’est vraiment un problème de culture, non d’intelligence ou de
mauvaise volonté.
J. B. – Quelles
propositions souhaiteriez-vous faire ? Quelles orientations soutenir ?
B. P. – La solution
n’est sûrement pas de labelliser les psychothérapies… Dans ce bain idéologique
massif, face à ces tendances culturelles lourdes de la recherche d’efficacité,
de l’obligation de résultats par toutes les méthodes de management, de maîtrise
et d’instrumentalisation – qui fonctionnent d’ailleurs comme une soupape – les
travailleurs sociaux se trouvent démunis.
Sans doute conviendrait-il de replacer l’acte du travailleur
social ou de santé dans une réflexion éthique. Quand le recours aux savoirs est
débouté, poser l’éthique comme enjeu de l’acte… suppose de ne pas s’en remettre
à l’invocation – tranquille ou anxieuse – de valeurs : autonomie,
épanouissement, bien-être (pour les antiennes du vieux travail social) et
développement, citoyenneté (pour nos modernistes)…
La question du sens de l’acte, pour un sujet, ne trouve guère
de réponse dans le maniement confiant de bons sentiments. Et prétendre savoir
quel est le bien de l’autre, c’est vouloir le tenir à sa merci… L’échappée ne
saurait se produire par les voies d’un discours fait pour ne rien savoir de
l’irréductibilité de tout acte aux savoirs dont il se fait rempart. Il n’y a
d’échappée possible qu’en commençant par renoncer à la croyance en un savoir –
donc de maîtrise – de ce qui convient à chacun.
Entretien avec Pierre Cadoux
[3]
J. B. – Aux questions
que je pose à mes interlocuteurs, je souhaite, à votre adresse, ajouter plus
précisément celle relative aux effets des enseignements offerts par les
différentes écoles de psychothérapie, « reçus » par les travailleurs sociaux,
par les équipes éducatives. On peut supposer que leurs pratiques sont
empreintes de certaines de ces théories qui se sont succédé, selon les modes,
depuis une ou deux décennies. Qu’en pensez-vous ?
P. C. – Les théories ?
Mais quelles théories y a-t-il réellement derrière ces actions de formation
?
L’éducation est un problème compliqué et tout le monde s’en
mêle. On ne reconnaît pas aux éducateurs le devoir de théoriser ce qu’ils font,
et on ne le leur demande pas.
Les théories thérapeutiques dépendent du fait que tout le monde
donne son avis. Les autorités de contrôle, qu’elles soient techniques ou même
budgétaires, ont toutes une idée de ce que les éducateurs doivent faire, et
comme chacun a une idée de l’éducation à travers la sienne, tout le monde se
permet d’en parler.
De ce fait, les professionnels de l’éducation sont sans cesse
mis en cause par n’importe qui à propos de questions qui n’ont rien à voir avec
l’éducation. Quel que soit le lieu où un éducateur se présente, quel que soit
le lieu où un directeur négocie, ils sont questionnés sur leurs actions et
remis en cause.
Donc ce sont des gens qui doutent, qui ne sont pas sûrs d’eux,
à qui on ne demande pas de théoriser. À partir de là, dans les possibilités de
formation continue, ces gens n’ayant pas théorisé leurs pratiques, ce ne sont
pas eux qui feront des propositions.
Qui fait des propositions dans la formation continue ?
Tous ceux qui théorisent : sociologues, psychosociologues et
toutes les formes possibles et imaginables de psychothérapeutes. Les modes
changent régulièrement, j’en ai connu de nombreuses. Des thérapies sont
dangereuses, les théories auxquelles elles se réfèrent incertaines. Celui qui
ne cherche pas d’où elle vient suit cette démarche… cela ne veut pas dire que
cela ne laisse pas de traces.
La même question se pose à propos des psychologues. À la sortie
de la fac leur statut leur permet de se dire psychothérapeutes.Tout le monde
les croit, même s’ils n’ont pas de formation spécifique…
Donc les travailleurs sociaux qui vont en formation continue ne
se posent pas la question des théories qui vont être enseignées. Ils ne
cherchent pas à les distinguer, ils ne se posent même pas la question.
D’ailleurs, en ont-ils les moyens ? Sont-ils en mesure de repérer les
incohérences d’un discours ? Peu sont en mesure de le faire.
Ce qui est bien réel, en revanche, c’est que lorsqu’un client
est en difficulté, on lui veut du bien, et comme on lui veut du bien, cela peut
marcher. Mais avec certains, ça ne marche pas. Quand ils ont tendance à se
retourner contre eux-mêmes, du côté de la dépression, du suicide, si quelqu’un
dit : « J’ai réussi à l’envoyer en thérapie », alors tout le monde est content.
Mais personne ne demande pourquoi, ni comment. Quel beau succès d’avoir trouvé
un thérapeute !
Le mot « thérapie » fonctionne comme le nec plus ultra par
rapport à l’éducation. On peut même se passer de réfléchir au mot « éducation
». Le mot « thérapie » vient gommer toutes les références de réflexion
nécessaire et possible : le problème s’envole. Et vous obtenez des autorités le
financement, sans difficulté.
Donc pas de reconnaissance d’une pensée sur l’éducation par les
professionnels, pas de reconnaissance que des gens peuvent avoir cette
réflexion, que leur travail puisse être de faire de l’éducation qui soit un peu
autre chose qu’une projection de leur propre éducation, ce que chacun
fait.
Avec cette possibilité pour la thérapie de venir boucher le
vide, tout est possible. Donc tous les types de formation qui proposeront de
dégager les bonnes thérapies des mauvaises n’ont aucun intérêt
institutionnel.
Je ne sais ce que promafaf et Uniformation ont l’intention de
faire. À mon avis, il n’y a qu’une solution : ne pas financer ces formations ;
les intéressés les financeraient eux-mêmes.
J. B. – C’est en ce
sens que nous nous interrogeons. Que peuvent faire les responsables des grandes
institutions ? Ne sont-ils pas un peu limités par les autorités de contrôle
?
P. C. – On n’est pas
obligé de marcher à quatre pattes, quand même ! Mais c’est vrai que ça demande
une certaine force.
Ce qu’ils peuvent faire ? Que le ministère ait envie ou non que
les thérapeutes soient reconnus.
Ce sera une erreur de plus. Il y en a tellement ! Ce serait une
grande duperie.
Par exemple, depuis quelques décennies, un psychologue ayant
fait une formation analytique peut entrer dans une institution en disant : « Je
suis psychothérapeute », mais qu’est-ce que ça veut dire ? Comment sait-il
qu’il l’est ?
Déjà là, tout le monde introduit l’ambiguïté…
J’aimerais bien qu’un jour un psychologue ou un psychiatre
m’explique ce qu’il appelle la psychothérapie en institution. À l’extérieur ce
n’est déjà pas simple.
Je ne dis pas qu’à l’intérieur on ne peut rien faire de
thérapeutique. Au contraire, l’institution est thérapeutique, elle est dans un
mouvement qui aide à ce que la vie des gens ne soit pas trop compliquée en
favorisant pour chaque sujet la possibilité d’avoir plusieurs cordes à son arc,
au lieu de n’être que dans la répétition.
J. B. – Dans cette
confusion, n’y a-t-il pas une responsabilité collective ? Qui sont ceux qui ont
quelque chose à dire à ce propos ? Et à qui le dire ? Où ?
P. C. – Je ne saurai
pas répondre à votre question parce que ceux qui ont à dire quelque chose du
genre de ce que je vous dis là, ce n’est pas dans l’air du temps… Je ne cherche
plus à le dire en dehors de mon institution… Mais il n’y a pas de lieu à
préférer : il faut le dire partout.
J. B. – Derrière ces
psychothérapies, ces formations, n’y a-t-il pas une recherche d’efficacité
?
P. C. – C’est aussi la
question de l’évaluation avec une obligation de résultats. Il est bien normal
qu’une société ait envie qu’il y ait un peu de polissage.
Il faut bien que quelque chose tienne les gens, tienne
l’éducation, tienne les institutions. Mais…
Un collègue dit que « notre institution est un beau camion
américain qui va vers l’avenir ». Un jour, je lui ai répondu que le problème,
c’est que, à la place du pare-brise, dans ce camion-là, il y a une glace. Et
c’est en regardant ce que l’on voit dans la glace que l’on dit ce que l’on a à
dire.
« Alors ? Vous êtes contents vous tous dans ce camion ?
»
« Oui, nous sommes contents ». « Donc nous allons dans la bonne
direction. »
Vous pouvez bien aligner toutes les théories, toutes les
thérapies que vous voulez, faire monter dans le camion des thérapeutes, des
assistants sociaux, des éducateurs : plus il y a de monde, plus il y a de gens
contents. Vous faites un sondage : « Pensez-vous que nous allons dans la bonne
direction ? » Réponse : « Oui : nous sommes contents. »
Que voulez-vous, à partir de là, que je dise sur les théories ?
Est-ce que les gens s’intéressent à ce que telle théorie relève de telle ou
telle orientation puisque c’est la glace qui va nous le dire, qui va
réfléchir.
Derrière la glace chacun tire sa jouissance du sourire, du
regard que tous ensemble portent dans la glace, non du regard porté au-delà de
la glace, là où ça mène.
Les meilleures théories du monde viennent s’écraser sur le
pare-brise, à l’intérieur. Bien souvent elles sont réflexives.
Les meilleures théories sont celles qui savent percer la glace,
qui vont faire un trou dans le pare-brise. C’est ce que je demande à un
superviseur, à des gens comme cela, c’est d’avoir le regard devant le camion,
non à l’intérieur.
Ce qui rend fou ? Ceci a été développé par de nombreux
spécialistes autour de la question de l’abandon de l’autorité paternelle pour
passer au discours de la science. C’est-à-dire que vous n’avez pas le droit
aujourd’hui d’affirmer quelque chose, de l’imposer quand vous avez une place
d’autorité.
Pour revenir à votre question des enseignements dans la
formation continue, ils ne sont sûrement pas dissociables des thérapies qui
sont à l’œuvre, hors de l’institution comme à l’intérieur.
[*]
Psychanalyste, ex-conseillère technique au ministère des
Affaires sociales.
[1]
Directeur du service de recherche, d’études et de
développement,
opca du secteur
sanitaire, social et médico-social à but non lucratif.
[2]
Chargé d’études à la Direction de la prévention et de l’action
sociale, Conseil général de Seine-Saint-Denis, ex-directeur du
cnpe et de la protection judiciaire
de la jeunesse, ex-secrétaire général de la Fédération nationale des comités
d’entente des centres de formation des travailleurs sociaux, ex-avocat à la
cour de Paris.
[3]
Directeur général adjoint de l’
avvej, Association Vers la Vie pour l’Éducation
des Jeunes, ex-directeur de service de sauvegarde de l’enfance.