2001
Journal Français de Psychiatrie
Formation des internes en psychiatrie à la psychothérapie
Jean Delahousse
[*]
La formation à la
psychothérapie des internes en psychiatrie ne va absolument pas de soi compte
tenu de l’articulation plus que problématique entre la transmission
universitaire du savoir, l’organisation du travail hospitalier, le flou
conceptuel des psychothérapies et les exigences de la psychanalyse.
J’aborderai les choses à partir de ma pratique passée
d’enseignant hospitalier universitaire, d’une expérience de formateur dans des
groupes de supervision ou de type Balint, et de ma pratique actuelle de
psychanalyse. Je préciserai d’emblée que ces divers champs d’expérience m’ont
amené à rencontrer des professionnels ayant des options et des idéologies très
hétérogènes, voire radicalement incompatibles ; cette hétérogénéité
s’accompagnant parfois d’un manque cruel d’estime réciproque, voire de
reconnaissance du champ spécifique de l’autre.
Évoquons tout d’abord les internes en psychiatrie puisqu’ils
sont au centre de nos préoccupations. N’oublions pas que leur profil général
s’est considérablement modifié au fil des années : jusqu’en 1970 la psychiatrie
était véritablement colonisée par la neurologie. La dissociation de la vieille
neuropsychiatrie fut ensuite contemporaine d’une vogue sans précédent de la
psychanalyse parmi les internes en psychiatrie, vogue qui a généré un
enrichissement de la clinique mais aussi d’incontestables excès :
désinvestissement excessif des autres dimensions de la psychiatrie, référence
souvent inadéquate et plaquée à un savoir dérivé de la psychanalyse. Ce n’est
pas sans raison qu’Henri Ey stigmatisait du nom de « psychanalysette » les
pratiques de certains jeunes psychiatres de l’époque.
Depuis lors les choses ont bien changé avec un retour à
l’hypermédicalisation, à l’inflation d’une référence scientifique
inadéquatement utilisée dans un contexte de biologisme, de préoccupations
mercantiles excessives et de réarmement moral. Dans le même mouvement, les
nominations des enseignants en psychiatrie comme des internes se sont faites en
privilégiant le côté performant et les procédures désubjectivantes dans une
perspective de rigueur scientifique tantôt légitime, tantôt inappropriée. C’est
à juste titre qu’un doyen de faculté de médecine a pu récemment dénoncer une
situation où le temps passé auprès d’un malade était, pour un médecin
ambitieux, du temps perdu pour la carrière… C’est dire qu’il y a des
questionnements et des clivages dans le milieu hospitalier universitaire
lui-même, soucieux de son rôle dans la transmission du savoir et la rigueur de
la recherche, mais ne manquant pas de déplorer une dégradation de la qualité de
la relation soignante, voire une désaffection et un appauvrissement de la
clinique.
Il faut bien reconnaître que ce contexte général n’est guère
encourageant dans la mesure où les étudiants en psychiatrie, se trouvant
parfois là en fonction d’un rang de concours et non d’un désir électif, ont
désappri ou refoulé ce qui serait de l’ordre de leur implication subjective et
de leur qualité relationnelle spontanée, qu’il s’agit donc de re-susciter ;
ceci auprès d’enseignants pour lesquels la finesse clinique a souvent souffert
de préoccupations classificatoires abusives et appauvrissantes. Il s’agit donc
actuellement de remonter le courant en espérant, en dépit de la pauvreté de
l’époque et de cette stérilisation de la clinique, une réouverture, tout en
acceptant les difficultés et les résistances à une telle entreprise.
On ne saurait s’étonner que le milieu hospitalo-universitaire
ait une tendance spontanée à adopter les méthodes psychothérapiques codifiées,
aisément transmissibles, telles que les psychothérapies comportementales ou
cognitives ; insérer des séminaires de formation à ces pratiques dans le cadre
du diplôme d’études spéciales de psychiatrie n’est pas de nature à ébranler le
monde hospitalo-universitaire.
Tout autre est la question de la psychanalyse et des
psychothérapies qui s’y réfèrent, même si le contexte actuel est peu favorable.
Le minimum exigible pour un futur psychiatre est qu’il soit sensibilisé à son
implication personnelle de manière à s’en servir le moins inadéquatement
possible, qu’il ait l’expérience et la pratique du transfert, qu’il ne soit pas
dupe de l’intérêt d’un savoir psychopathologique dérivé de la psychanalyse et
utilisé de façon plaquée. En termes psychanalytiques, nous serions tenté
d’écrire « qu’il soit capable d’intégrer que l’objet de la psychanalyse est
l’objet a », mais il est clair que tout dans l’enseignement
hospitalo-universitaire rend cet objectif illusoire. Nous voilà donc acculés à
renoncer à nos ambitions, au minimum à les limiter, ce qui peut choquer ou
démobiliser certains analystes qui seraient tentés de participer à des projets
de formation dans le cadre universitaire. Il est opportun ici de garder en
mémoire certains engagements d’analystes dans les instituts collégiaux de
psychiatrie des années soixante-dix ; nous nous souvenons d’une université de
province où, après avoir proposé de multiples séminaires de formation, avoir
participé à des jurys évaluant les aptitudes, voire les mécanismes de défense
des étudiants, les analystes ont été l’objet d’attitudes hostiles et de
positions persécutives ; ils ont fini par battre en retraite
progressivement.
Mais puisque nous évoquions plus haut l’expérience et la
pratique du transfert, posons sommairement la question de la circulation
transférentielle habituellement non analysée dans l’enseignement et la pratique
psychiatriques. Le contexte de départ est que le milieu hospitalo-universitaire
où se déroule l’enseignement est fortement hiérarchisé, que le milieu
hospitalier de stage est trop souvent sous-encadré et que le profil actuel des
responsables d’enseignement ne les prédispose guère – à quelques exceptions
près – à des protocoles de recherche pas plus qu’à l’écoute analytique. Reste
bien sûr le hasard des rencontres que l’interne fera avec ses enseignants, ses
chefs de service, et surtout ses collègues plus expérimentés et ses patients,
rencontres aléatoires mais parfois décisives.
Inutile de souligner, en raison des réactions en cascade qu’il
suscite, l’importance du profil de l’enseignant hospitalo-universitaire de
référence. De façon sûrement caricaturale, nous avons isolé trois profils, qui
correspondent à ceux que nous avons le plus fréquemment rencontrés :
l’enseignant en position de savoir et de maîtrise, celui qui est en position
narcissique, voire destructrice, enfin celui, plus rare actuellement, qui s’est
engagé dans l’analyse et laisse apparaître son appartenance universitaire comme
secondaire. Il est clair que ces trois types de profil détermineront des
positions transférentielles et des dynamiques d’équipe très différentes ; bien
sûr, aucune ne convient : nobody’s
perfect… Mais l’expérience aidant, on peut se demander si la
position de savoir et de maîtrise n’est pas la moins trompeuse, personne
n’étant dupe d’un savoir illimité, ce qui laisse la place à d’autres
aspirations évitant ainsi l’engluement et le collage que risquent de susciter
les deux autres pratiques.
C’est ce qu’expriment autrement certains universitaires
lorsqu’ils affirment carrément que la formation individuelle n’est pas leur
affaire ou, plus finement, qu’il convient d’isoler la formation du lourd cadre
hiérarchique hospitalo-universitaire.
Parmi les autres rencontres au cours des stages et des
séminaires, on ne saurait surestimer l’importance pour les internes des
dialogues informels – voire de supervisions organisées, ce qui est plus rare –
avec des médecins ou psychologues ayant une expérience analytique et une
capacité de répondre aux demandes de conseil par un renvoi aux positions
subjectives de l’intéressé.
Enfin, la relation transférentielle des patients (et aux
patients) est bien entendu essentielle parmi les rencontres de tout interne,
certaines pouvant marquer de façon décisive. En revanche, la méconnaissance de
ces transferts risque d’avoir des effets néfastes : escalade thérapeutique
iatrogène, passage à l’acte, impasse transférentielle amenant à un diagnostic
plus grave (que d’hystériques étiquetés dépressions résistantes !) ou à une
crise institutionnelle avec rejet d’un patient décrit comme pervers ou
manipulateur, oublis ou actes manqués concernant un patient. Tout cela plaide
puissamment pour une formation psychothérapique : voilà une évidence
élémentaire.
Objectifs de la formation
Le but, dans le cadre de la formation des futurs psychiatres,
n’est aucunement de faire d’eux des analystes. Si quelques-uns sont tentés par
cette orientation, c’est leur affaire. Mais que les formateurs caressent plus
ou moins clairement cet objectif est inadéquat.
Plus modeste sans doute, l’objectif est d’éviter les dérives
apparentes évoquées plus haut, d’améliorer la qualité de l’écoute, de rendre
l’interne plus attentif à ses contre-attitudes, de contribuer à rendre
l’institution moins antithérapeutique, de sensibiliser certains patients à la
nécessité d’un travail analytique ultérieur.
Les possibilités ne manquent guère, quoique leur mise en place
en milieu psychiatrique ne soit pas facile.
Évoquons : les présentations de malade dans le cadre même du
service hospitalier ; dans notre expérience, elles sont plus intéressantes
lorsque la discussion qui suit permet des échanges entre des praticiens
d’orientation très diverses ; lorsqu’un psychiatre d’orientation scientifique,
un comportementaliste, un psychothérapeute psychanalyste sont capables de
discuter entre eux. Les heurts théoriques narcissiques sont nettement pondérés
dans la situation de présentation, ne serait-ce que parce que l’entretien peut
être mené alternativement par ces praticiens d’orientation diverse qui
acceptent d’exposer en public leurs limites et leur embarras devant des
patients difficiles ou graves. Ne soyons cependant pas trop naïfs et
reconnaissons que ce travail devient impossible en période de conflit
institutionnel.
– Les présentations de malade par un analyste extérieur au
service obéissant à une logique différente puisqu’elles se réfèrent plus
explicitement à un type d’approche déterminé amenant un éclairage distancé par
rapport à l’évolution psychiatrique. Elles permettent à la fois à des internes
de découvrir cette perspective nouvelle pour eux, et à des analystes formés ou
en formation de découvrir un type de clinique dont ils ont peu l’expérience en
pratique privée.
– Les groupes de discussion de cas amenés par les internes et
assurés par un superviseur ayant une expérience analytique et un minimum de
technique groupale constituent un moyen de choix d’une formation
psychothérapeutique des internes. Ils existent, certes, et certains ont marqué
durablement la formation de tel ou tel psychiatre, mais leur diffusion est
limitée. Pourquoi ? Bien souvent la demande des internes est réelle, la
difficulté essentielle étant du côté de l’offre. Bien sûr, il y a des
difficultés pratiques (financement, manque d’analystes volontaires) mais les
résistances institutionnelles, la crainte de la mise en place d’un
contre-pouvoir ou d’une remise en question de la hiérarchie hospitalière, les
limites tenant aux effets transférentiels constituent autant d’obstacles. De
tels groupes sont pourtant essentiels : les efforts doivent porter sur la
hiérarchie hospitalo-universitaire qui n’est que partiellement acquise à cette
nécessité, sur les analystes participants qui ont à accepter les contraintes et
les spécificités du champ de la psychiatrie, sur les internes eux-mêmes qui
doivent être assurés de l’absence d’interférence entre ces groupes de contrôle
et la validation de leur cursus.
Les groupes Balint obéissent à des objectifs voisins de
formation et de sensibilisation et peuvent constituer pour les futurs
psychiatres une introduction à un travail de supervision plus approfondi.
Pratiqués sous forme de séminaires continus ou discontinus où sont souvent
mélangés les internes participants et d’autres catégories soignantes, ils ont
incontestablement un effet d’ouverture, au prix parfois d’une hystérisation
excessive et d’inévitables effets transférentiels qui les limitent au rôle de
sensibilisation préalable, ce qui pose, bien sûr, la difficile question de la
qualité des animateurs.
Les séminaires de psychodrames analytiques à jeux de rôle
entrent dans la même perspective.
Une possibilité dont nous n’avons jamais eu l’expérience faute
de moyens est celle qui permettrait à chaque interne d’avoir un référent
personnel, psychiatre ayant une expérience psychothérapique reconnue.
On peut en rapprocher les pratiques d’entretiens menés par des
internes sous le regard (glace sans tain) d’un formateur, formule qui semble
poser plus de problèmes chez nous que dans les pays anglo-saxons.
L’université et ses limites
Si à l’issue de cette énumération, probablement non exhaustive,
apparaît une disproportion entre des possibilités réelles et des réalisations
concrètes limitées dans le cadre universitaire, on serait naïf de trop s’en
étonner dans la mesure où il y a antinomie entre l’inévitable rigidité des
cadres universitaires et un type de formation qui risque, pour reprendre la
vieille expression freudienne, « de mettre le trône et l’autel en danger ».
Bien sûr les internes soucieux de se former ne manquent pas de frapper à
d’autres portes. Mais on ne saurait s’étonner que le but premier des sociétés
d’analyse soit la formation des analystes et non une formation qui tienne
compte du champ d’activité et du type de demande auquel est confronté le
psychiatre.
Le problème reste donc très difficile et la situation actuelle
n’incite pas à un optimisme démesuré si l’on considère l’évolution des
discussions en France sur la structure des psychothérapeutes ou si l’on prend
connaissance des situations dans les pays voisins.
Peut-on espérer une modification interne suffisante du monde
hospitalo-universitaire à la faveur des débats concernant le secteur des
psychothérapeutes ? Cela supposerait que ce monde accepte l’introduction
déstabilisante et enrichissante d’une formation dans le cadre intime du
cursus.
Ou alors, à notre époque dite de flexibilité et de synergie du
public et du privé, que des conventions puissent associer l’université et des
institutions analytiques ou de formations, ce qui, pour l’instant, n’est qu’un
rêve.
Ou enfin que l’on en reste au hasard des rencontres et des
questionnements individuels des internes… serait-ce la pire des solutions ?
[*]
Professeur de psychiatrie, psychanalyste.