Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 3 à 3
doi: 10.3917/jfp.012.0003

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no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

Scène de la vie psychiatrique ordinaire

Lettres d’amour

Nicole Anquetil  [*]
Muriel est blonde, jolie et en pleurs. Cela fait trois ans qu’elle traîne bourrée d’antidépresseurs ; être agent, pardon, agente administrative, ne la satisfait guère. Fière d’avoir fait son droit dans la filière aes (Administration économique et sociale), elle aurait voulu avoir un emploi plus autonome, plus brillant, mais elle s’est mariée et elle a deux enfants. Il faut qu’elle « assure » ; son mari est très gentil mais peu ambitieux. Ensemble ils font des bébés, du roller et les tâches ménagères ; parfois ils se permettent un joint mais elle contrôle, car ayant suffisamment souffert des substances licites, elle se méfie de celles qui sont illicites.
Son père, gendarme et alcoolique, amoureux d’elle, se permettait quelques gestes qui l’insupportaient ; cela n’allait pas très loin, à peine quelques effleurements de ses seins qu’elle avait fort beaux, mais cela avait suffi pour qu’elle se mette à le haïr et à souhaiter sa mort. Quand il s’est mis à faire des ts, elle ne savait pas si elle pleurait de le voir se rater ou de le voir souffrir ; ses différentes cures de désintoxication ponctuées d’accès de mélancolie lui tordaient les tripes. Elle lui en voulait de son enfance trop libre aux expériences trop précoces qu’il feignait d’ignorer ; une nuit, un officier supérieur de son père l’avait trouvée dans la rue et l’avait lui-même ramenée à la maison ; il devait être bien trois heures du matin, il lui avait parlé seul à seul, mais Lui, il ne lui avait rien dit.
À Paris elle le voyait moins, mais lorsqu’il venait, elle ne s’expliquait pas les douleurs violentes, étranges et voluptueuses qui lui nouaient le bas-ventre, son gynécologue non plus, même si ses frottis n’étaient pas très bons. Aujourd’hui encore, c’est à hurler.
– Docteur, je dois aller prendre rendez-vous à l’institut Curie dans le cinquième arrondissement, vous connaissez, c’est rue d’u.l.m.
– Pardon ? Rue… ?
– Euh !… Rue d’u.l.m.
– Quoi encore ?
Muriel vacille un peu, visiblement déroutée.
– La rue d’Ultra Léger Motorisé.
Sous la bêtise du signifiant la lettre insiste, Mu…el n’est pas ignare, mais L.M.
Napoléon croyait que l’anatomie était le destin. La gloire de la rue d’Ulm ne fut pas là sa victoire ! Un certain Jacques Lacan y préconisait que le désir s’y mêlant, le destin et l’anatomie étaient à prendre… à la lettre.
 
NOTES
 
[*] Psychanalyste, psychiatre des hôpitaux.
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