2001
Journal Français de Psychiatrie
Scène de la vie psychiatrique ordinaire
Lettres d’amour
Nicole Anquetil
[*]
Muriel est blonde,
jolie et en pleurs. Cela fait trois ans qu’elle traîne bourrée
d’antidépresseurs ; être agent, pardon, agente administrative, ne la satisfait
guère. Fière d’avoir fait son droit dans la filière
aes (Administration économique et
sociale), elle aurait voulu avoir un emploi plus autonome, plus brillant, mais
elle s’est mariée et elle a deux enfants. Il faut qu’elle « assure » ; son mari
est très gentil mais peu ambitieux. Ensemble ils font des bébés, du roller et
les tâches ménagères ; parfois ils se permettent un joint mais elle contrôle,
car ayant suffisamment souffert des substances licites, elle se méfie de celles
qui sont illicites.
Son père, gendarme et alcoolique, amoureux d’elle, se
permettait quelques gestes qui l’insupportaient ; cela n’allait pas très loin,
à peine quelques effleurements de ses seins qu’elle avait fort beaux, mais cela
avait suffi pour qu’elle se mette à le haïr et à souhaiter sa mort. Quand il
s’est mis à faire des ts, elle ne
savait pas si elle pleurait de le voir se rater ou de le voir souffrir ; ses
différentes cures de désintoxication ponctuées d’accès de mélancolie lui
tordaient les tripes. Elle lui en voulait de son enfance trop libre aux
expériences trop précoces qu’il feignait d’ignorer ; une nuit, un officier
supérieur de son père l’avait trouvée dans la rue et l’avait lui-même ramenée à
la maison ; il devait être bien trois heures du matin, il lui avait parlé seul
à seul, mais Lui, il ne lui avait rien dit.
À Paris elle le voyait moins, mais lorsqu’il venait, elle ne
s’expliquait pas les douleurs violentes, étranges et voluptueuses qui lui
nouaient le bas-ventre, son gynécologue non plus, même si ses frottis n’étaient
pas très bons. Aujourd’hui encore, c’est à hurler.
– Docteur, je dois aller prendre rendez-vous à l’institut Curie
dans le cinquième arrondissement, vous connaissez, c’est rue d’u.l.m.
– Pardon ? Rue… ?
– Euh !… Rue d’u.l.m.
– Quoi encore ?
Muriel vacille un peu, visiblement déroutée.
– La rue d’Ultra Léger Motorisé.
Sous la bêtise du signifiant la lettre insiste, Mu…el n’est pas
ignare, mais L.M.
Napoléon croyait que l’anatomie était le destin. La gloire de
la rue d’Ulm ne fut pas là sa victoire ! Un certain Jacques Lacan y préconisait
que le désir s’y mêlant, le destin et l’anatomie étaient à prendre… à la
lettre.
[*]
Psychanalyste, psychiatre des hôpitaux.