2001
Journal Français de Psychiatrie
La thérapie comportementale
Entretien avec Christophe André
Claire Granier
Pierre-Henri Castel
Claire Granier :
Permettez-nous de commencer en vous interrogeant sur le recrutement de vos
patients.
Christophe André : Les
patients qui viennent nous voir sont le plus souvent ceux qui ont lu dans la
presse ce que nous faisons, la presse de proximité, la presse de service. Ils
viennent pour les troubles dont parlent ces articles, des troubles anxieux ou
des troubles de l’humeur, qui sont le domaine d’excellence des
tc. Chez l’enfant, ce sont les
troubles du comportement au sens large. Dans les troubles anxieux j’inclus les
phobies, notamment les phobies sociales structurées, le trouble panique, et je
mets la dépression dans ceux de l’humeur. Sur le stress post-traumatique, les
tc sont très efficaces aussi, mais
nous avons moins de demandes parce que cela a été moins médiatisé, et aussi
sans doute parce que le différentiel d’efficacité avec d’autres thérapies est
moins grand. Je pense aux thérapies pratiquant la catharsis,
l’abréaction.
Pierre-Henri Castel :
Mais vous pratiquez des thérapies comportementales (
tc) ou bien des thérapies
cognitivo-comportementales (
tcc)
[1] ?
C. A. : Il faut savoir
qu’en France, ce n’est pas comme dans d’autres pays. Pour des raisons
historiques, la plupart des thérapies sont des tcc, cognitivistes donc ; il n’y a pas comme
ailleurs des thérapeutes skinneriens qui font du comportemental pur et dur. Et
puis nous n’avons pas encore éclaté, comme les psychanalystes, en écoles ; les
pratiques sont relativement homogènes.
P.-H. C. : Parmi tous
les gens qui viennent vous voir, avez-vous le sentiment qu’une partie de leurs
demandes se comprend bien dans un contexte sociologique ou même politique
particulier ?
C. A. : Je ne sais pas
si je comprends bien votre question, mais enfin, je crois que nous sommes tout
à fait en phase avec ce qui est en train de se passer au niveau de notre
société, où les gens qui viennent demander des soins sont beaucoup moins
demandeurs qu’autrefois d’un habillage idéologique. Ils sont demandeurs de
changements concrets. Il faut voir que les tc sont des thérapies qui rentrent vraiment
dans le cadre médical, et elles visent à réduire la souffrance, si possible en
ayant compris d’où elle vient, mais avec d’abord le souci d’apporter des
solutions. Aussi, dans un premier temps du moins, les gens qui sont venus nous
voir n’appartenaient pas aux élites. En France, les élites étaient beaucoup
plus attirées par la psychanalyse, avec son accompagnement idéologique beaucoup
plus séduisant, et qui était une thérapie qui renforçait le sentiment
d’appartenir à l’élite. Aussi ces gens venaient-ils soit de milieux plus
populaires, soit de milieux plus pragmatiques. Quand j’ai commencé les
tcc, j’avais très peu
d’intellectuels, et ils étaient très critiques : « Oui, on est restés à la
superficie… Ce ne sont que des substitutions de symptômes, etc. » Et puis là,
depuis je dirais cinq à dix ans, on sent que ça a « switché », des gens
viennent après que d’autres formes de psychothérapie ont échoué, d’autant que
l’on assiste à l’effondrement des grands systèmes, religieux, sociologiques,
etc. Mais on n’a pas d’études précises sur la question, et ce que je dis là est
vraiment subjectif. Mais nous avons eu au début des guerres de religion
terribles avec les psychanalystes, qui nous considéraient comme les plus
menaçants, les plus suspects idéologiquement. Enfin quelques-uns, les plus
intelligents d’entre eux, nous envoyaient des patients, par exemple : « Oui, je
vous envoie ce patient qui au fond n’est pas assez “cortiqué” pour faire une
analyse » ! Ils pensaient que si les patients n’étaient pas assez intelligents,
n’avaient pas de capacités de mentalisation assez élevées, ils pouvaient faire
par défaut une tcc, et cette
indication par défaut a longtemps prévalu.
P.-H. C. : Dans le
milieu analytique, l’un des reproches les plus courants consiste à dire que les
tcc sont des psychothérapies qui
visent la réadaptation des individus, et qui répondent donc aux demandes
explicites formulées par les gens. Qu’en pensez-vous ? Et que faites-vous, par
exemple, quand les gens sont pris dans des situations tout à fait tragiques, ou
paradoxales, où justement, il n’est pas possible de leur donner ce qu’ils
demandent ? Et quand ces demandes, au-delà de ce qu’elles ont d’explicite,
concernent la personne, son histoire, voire son passé politique ? Quel rapport
au tragique, quand on se situe dans un cadre médical strict ?
C. A. : Je crois qu’il
y a deux choses dans ce que soulevez. Il y a d’abord l’aspect réadaptation,
rééducation, et je crois qu’effectivement, c’est un des points les plus
légitimement discutables des tcc.
Mais au fond, les praticiens des tcc
se situent dans un cadre médical, et leur but est de remettre l’individu dans
le circuit, à sa demande. Mais ce qu’il faut voir, c’est que ce n’est pas
seulement ou simplement un inféodation aux idéaux sociaux, c’est aussi une
vision de l’homme. Je pense que la liberté, c’est le choix. Par exemple, un
phobique social qui ne peut pas aller à un entretien d’embauche, qui ne peut
pas regarder les gens dans les yeux, c’est quelqu’un qui n’a pas le choix.
Alors je lui redonne ce choix, même si c’est pour qu’il dise, une fois qu’il a
eu ce choix : « Eh bien non, c’est une société que je refuse », ou tout ce
qu’on veut ; mais tant qu’il ne sera pas passé par la possibilité du choix, ce
refus ne pourra pas être un rejet. Moi, je me sens assez en règle avec le souci
des gens d’être insérés socialement, parce que, en leur en donnant les moyens,
je leur donne aussi les moyens de récuser la société. Ils peuvent très bien se
désocialiser avec tout un habillage discursif, etc., qui masque l’absence de
choix. Alors maintenant, la deuxième partie de votre question…
P.-H. C. : Oui, c’est
une question que des psychanalystes se posent à propos de dépressions que les
gens traversent pour des raisons fondamentales, qui font sens.
C. A. : Je vois… mais
les choses ne se passent pas tout à fait comme certains analystes prétendent
qu’elles se passent. Quand on est devant un patient, on lui demande son avis,
on ne se jette pas sur son symptôme comme on se jetterait sur un adversaire au
judo. On écoute le patient, et puis on lui dit : « Voilà ce que l’on peut
faire, et voilà ce que l’on ne peut pas faire. » Ce qui caractérise les
tcc, c’est une relation que l’on veut
égalitaire. Je demande : « Est-ce que
ce que je vous propose a un intérêt pour vous ? » C’est une intervention
négociée avec le patient à qui l’on dit ce que l’on peut faire et ce que l’on
ne peut pas faire. Ce n’est pas quelque chose qui se fait sous la contrainte,
et c’est ce qui nous rend à l’aise avec cette pratique. Évidemment, à quelqu’un
dont la personnalité a gravement été mise à mal, on ne propose pas de ranger
tous ces bouleversements dans le passé, au contraire, on examine les
répercussions qu’ils ont dans sa vie, au quotidien, et on lui demande si, parmi
nos stratégies thérapeutiques, certaines lui semblent pouvoir alléger sa
souffrance. Et puis ensuite on a une démarche expérimentaliste, on explique que
cela a pu aider des gens dans des circonstances similaires ; on fait un bilan
au bout de 6 mois, un an, et puis on voit. Ce qu’il ne faut pas oublier quand
on critique les tcc, qui sont
critiquables comme toutes les thérapies, c’est que les comportementalistes ont
fait de grosses erreurs de communication. Ils ont communiqué beaucoup trop sur
leurs techniques, qui ne sont ni attirantes ni élaborées, et pas assez sur ce
qui fait leur force, à mon avis la qualité de l’alliance, du lien thérapeutique
avec le patient. Parce qu’il faut voir ce qu’on leur fait faire ! Quand on
traite un phobique en le faisant se confronter à ce qu’il redoute, on le fait
marcher sur des braises, avec la souffrance et la trouille que ça inspire.
Pourtant les gens le font, et ils s’en trouvent mieux. On a un lien très fort
avec eux, qu’on essaie de cadrer en lien thérapeutique ; on leur dit voilà ce
que l’on va faire, pourquoi ça va marcher, et voilà ce que l’on fera si ça ne
marche pas.
P.-H. C. : Au sujet du
lien avec le patient, justement, quelle position prendriez-vous à l’égard de
l’idée, essentielle à la psychothérapie depuis le
xixe siècle, de suggestion ? Et, question
subsidiaire, que vous inspire comme réflexion la notion de transfert ?
C. A. : Pour ce qui
regarde la suggestion, je suis profondément persuadé que chaque psychothérapie
est impure, et que dans le sillage de ces techniques, il y a tout un tas
d’autres choses qui se produisent, ne serait-ce qu’à cause de l’attente du
résultat. Par exemple, je pense que dans les thérapies psychanalytiques, le
conditionnement est très important. Le patient s’aperçoit vite que les
interventions de son analyste ne se font jamais au hasard et, rapidement, il
comprend sur quoi on peut le faire soupirer, ou réagir. Et je crois aussi que
dans les tcc, il y a des phénomènes
abréactifs. Des amis analystes à qui je montrais des vidéos sautaient sur leurs
chaises en disant : « Mais attends, c’est de l’abréaction, tu ne t’intéresses
pas à cela ? » Non, une psychothérapie est multidimensionnelle, on s’attache à
des choses précises et limitées, on ne capte pas tout. De même, je ne crois pas
que le transfert explique tout. Mais si l’on renonce à la vision bête des
tcc comme des thérapies
computérisées, où le cerveau est un ordinateur, on s’aperçoit qu’elles
s’approchent de la maïeutique socratique. On voit alors surgir la dimension de
suggestion, mais en un sens noble.
C. G. : Pourriez-vous
donner un exemple ?
C. A. : Prenez par
exemple les attributions des patients paniqueurs. Vous avez les phobies des
situations et les phobies de sensations, notamment les sensations corporelles.
Un patient présente un éveil sympathique. Cet éveil va être l’objet de lectures
diverses (« je sais que je vais faire un infarctus »), cette pensée va
augmenter les pulsations cardiaques, et la spirale monte. On l’explique au
patient et on lui dit : « Voilà, maintenant que vous savez ça, les choses ne
peuvent plus se passer comme avant. Pour avoir un trouble panique, il faut ne
pas avoir compris ce phénomène. » Alors on lui fait monter les escaliers à
toute allure pour déclencher les palpitations, et l’on essaie. Quand les
patients vont ensuite prendre le métro, je ne sais ce qui opère :
l’intelligence que j’ai mise à les convaincre ou la suggestion ?
P.-H. C. : Est-ce que
vos patients vous apprennent quelque chose sur vous-même ?
C.A. : Honnêtement, je
pense que c’est plutôt à sens unique, mais enfin, certains patients avec qui on
entre dans des rapports interpersonnels profonds… Par exemple, je pense que si
je suis passionné par les phobies sociales, c’est sans doute parce que cela me
renvoie à ma timidité de gamin, des choses aussi grossières que cela. Il y a
aussi des choses qui sont subtiles, mais, en tout cas, notre technicité ne nous
empêche pas d’être sensible à cet aspect-là, dans la mesure où elle implique
d’accepter une certaine réceptivité, une certaine vulnérabilité. Mais bien sûr,
la lecture que nous en faisons est moins élaborée que celle des analystes.
Encore que… Vous parliez de transfert. Bien sûr, les
tcc n’ont pas endossé les théories
des psychanalystes à ce sujet. On a déjà tellement de mal avec ce qui est
mesurable, objectivable. Mais surtout depuis que l’on a commencé à travailler
dans les tcc sur les troubles de la
personnalité, on redécouvre ce que l’on avait évité jusqu’à présent. Dans les
séances de thérapie se rejouent des choses qui appartiennent à l’histoire du
patient, et là, on est bien obligés de commencer à travailler sur ce mécanisme
du transfert ! C’est avec nos outils, oui, mais nous sommes tout nouveaux, et
l’on redécouvre en fait des phénomènes qu’avaient repérés les psychanalystes,
lesquels existent depuis plus longtemps que nous.
P.-H. C. : Comment
procédez-vous ? Et selon quelle grille de lecture ?
C. A. : Nous
travaillons beaucoup plus dans l’explicite. Par exemple, quand on a
l’impression qu’un patient, une personnalité histrionique, cherche à nous
séduire, nous accumulons suffisamment de preuves dans ce sens, et on le lui
dit, on lui propose d’y travailler dans les séances à venir. Cela paraît naïf,
mais c’est aussi une façon de travailler avec le patient.
P.-H. C. : Diriez-vous
que, au moins pour les gens de votre génération, depuis que les
tcc s’intéressent aux troubles de la
personnalité, voire aux border-lines,
redécouvrant ce que furent les points de départ de la psychanalyse, les
conflits avec elle sont moins brutaux ? Par exemple, le fait que le praticien
des tcc découvre qu’il fait partie du
tableau, ce n’est pas tellement incompatible avec la psychanalyse…
C.A. : Non, les choses
évoluent. On en est à la troisième génération. La première, c’était celle de
gens comme Cottreaux, et pour eux, c’était dur, il fallait se battre sans
arrêt. Et puis il y a la deuxième génération, de gens comme moi, qui ont été
élevés par des aînés qui leur ont transmis la méfiance à l’égard de la
psychanalyse ; mais je n’ai pas été agressé moi-même. Et puis j’ai des
collègues analystes avec qui j’ai travaillé, et je n’ai pas pensé que c’était
une escroquerie intellectuelle, comme on avait pu le dire. Le problème à
l’égard des autres écoles, vous savez, c’est que l’on reçoit leurs échecs. Les
premières années, je ne recevais que des plantages d’analystes… Mais
maintenant, j’ai le réflexe de demander systématiquement à mes patients ce
qu’ils ont fait avant, ça m’intéresse.
P.-H. C. : Vous ne le
faisiez pas, avant ?
C. A. : Non, pas
systématiquement, sauf quand on avait affaire à des choses catastrophiques,
voire scandaleuses. Mais il y a aussi des patients qui nous disent : « Voilà,
grâce à telle thérapie, j’ai avancé sur tel ou tel point, j’ai fait de grands
progrès, mais pas sur celui-là, et c’est pourquoi je viens vous voir. » En
fait, je suis persuadé que l’on va tout droit, aujourd’hui, vers une approche
séquentielle des psychothérapies. Aucune psychothérapie n’a plus le droit de
prétendre (je mets la psychanalyse à part parce qu’elle a d’autres fins que
thérapeutiques) résoudre tous les problèmes d’un patient. Nous sommes bien
placés pour voir que, dans bien des cas, des approches psychodynamiques ne
suffisent pas pour nombre de symptômes, mais un patient peut très bien passer
d’un niveau à l’autre. Je vois bien que certains patients ont besoin d’un
travail psychodynamique après être passés chez nous.
C. G. : Quand
repérez-vous cela, dès la demande de soins ?
C. A. : Oui. Par
exemple, les patients qui ont des phobies sociales graves, on les traite comme
on fait ici, avec des thérapies de groupe assez intensives. Mais même après
qu’ils ont surmonté leur angoisse, réussi à retisser un réseau de socialité,
etc., ils viennent nous voir et disent qu’ils se sentent toujours affectés d’un
certain malaise, sous le coup de leur éducation, etc. Là, on se rend bien
compte que si l’on se contente de bavarder avec eux, on tourne en rond. C’est
là une pathologie que, bien sûr, nous ne nous risquons pas à nommer, mais pour
laquelle une thérapie psychodynamique serait indiquée. Il n’est pas rare qu’en
libérant le patient de ses symptômes, on lui donne la possibilité de se
construire lui-même, au-delà. On a aussi le cas inverse, des gens qui viennent
de l’analyse, qui ont été apaisés sur le plan émotionnel, qui sont mieux avec
eux-mêmes, leur famille, mais qui n’arrivent toujours pas à prendre le métro,
et sont à la recherche de quelque chose de plus efficace. En tous cas, le
principe de l’approche séquentielle, c’est que chaque thérapeute reste dans un
cadre théorique très strict, très défini, très évaluable, et qui peut donc
évoluer. Pour que l’on puisse les faire avancer, des techniques comme les
nôtres ont besoin d’un cadre relativement pur. Il n’est pas fructueux de
mélanger les thérapies.
P.-H. C. : Puisque
vous évoquez ce cadre strict et scientifique, je voulais aussi vous interroger
sur ce qui est fait en France, du point de vue de la recherche dans les
tcc. L’essentiel de la littérature
que je connais est anglo-saxonne, et je suis frappé du contexte intellectuel
extrêmement riche de ces approches, philosophiques, neurobiologiques,
anthropologiques, des choses sophistiquées auxquelles on se réfère, comme la
théorie de l’attribution
[2], des hypothèses évolutionnistes raffinées sur les
cognitions et les émotions
[3], etc, ou la sociologie interactionniste. Avant de
venir vous voir, je lisais par exemple
Shame
[4], et je me demandais si c’était le même bouillonnement
ici ?
C. A. : Ce qu’il faut
savoir, c’est que le comportementalisme français est presque exclusivement un
courant de cliniciens ; il y a très peu de recherches fondamentales, de rares
équipes, sauf à Lille, ou encore à Toulouse, mais il existe un courant belge
très actif qui se pose des questions épistémologiques.
P.-H. C. : Est-ce un
manque, à vos yeux ? À votre avis, un contexte intellectuel plus vaste
modifierait les pratiques ? Aux États-Unis par exemple, les
tcc s’efforcent de répondre à des
besoins sociaux et même politiquement significatifs, la violence familiale, les
abus sexuels contre les enfants…
C. A. : Évidemment, il
y a un manque, et j’en suis désolé.
P.-H. C. : Mais
êtes-vous représentatif de votre milieu de praticiens des
tcc, de ce point de vue ?
C. A. : Oui, tout à
fait. Je connais en gros tout ce qui se fait, et c’est un avis répandu parmi
nous. Les comportementalistes ont un complexe évident et aspirent à enrichir
leurs approches avec les apports que vous citez. Ce complexe vient du fait que
ce qui est excitant sur le plan « psy », c’est évidemment, en France, la
psychanalyse. Comme il y a en France un grand respect pour la recherche, cela
aiderait sûrement les comportementalistes à rehausser leur image. Et puis cela
aurait aussi une importance pour qu’on ne nous assimile pas à des gens à qui
nous ne voulons pas être assimilés. Et c’est vrai que lorsqu’on écrit un livre,
les références sont massivement anglo-saxonnes : on va chercher la théorie là
où elle se trouve! Mais, puisque vous parliez de représentativité, il faut
savoir qu’il y a aujourd’hui deux sociétés pour les
tcc. Ce sont l’aftcc et l’afortec.
P.-H. C. : Depuis que
l’on dispose de tous ces travaux en anglais, si raffinés, votre compréhension
des phénomènes auxquels vous avez affaire a été modifiée ?
C. A. : Honnêtement,
je crois que pour la plupart des cliniciens, non. Des praticiens qui lisent
couramment la littérature anglo-saxonne, il n’y en a pas beaucoup, je dirais,
en France, une cinquantaine. Le clinicien moyen se forme aux séminaires de la
sfcc, il lit Cottreaux, mais pas
tellement la littérature anglo-saxonne, comme d’ailleurs le psychiatre français
moyen. Il y a bien sûr le manque de temps, mais c’est aussi un problème lié à
la formation universitaire en France : on n’a pas conscience de la nécessité
d’une formation continue. D’où le manque de retombées sur les pratiques. Mais
les retombées sont également rares pour ceux qui ont le privilège d’avoir accès
à ces recherches. Simplement, je suis encore plus conscient que ce que je fais
n’agit que sur une partie des variables, et qu’il y a un tas de choses que je
ne maîtrise pas. Globalement, d’ailleurs, il y a eu beaucoup moins de retombées
de la recherche fondamentale sur les pratiques cliniques que l’on a voulu le
faire croire à un moment donné…
P.-H. C. : Néanmoins,
dans un domaine auquel beaucoup d’études ont été consacrées, comme les
tcc et la prescription conjointe
d’antidépresseurs, il semble qu’il y ait une affinité épistémologique, une
intrication étroite en tous cas de deux registres, celui dans lequel vous
caractérisez les troubles mentaux et celui dans lequel ils sont définis comme
des cibles neurobiologiques. Je pense aux échelles d’évaluation et aux
hypothèses neurocognitives formulées pour les antidépresseurs récents. Cela
vous paraît-il fécond scientifiquement, ou au contraire, n’est-ce pas plutôt un
discours qui exprime ce que l’on voudrait qu’il y ait (emboîter le
neurobiologique et le psychologique), mais qui en reste à un certain verbalisme
?
C. A. : Vous parlez
des laboratoires ou des comportementalistes ?
P.-H. C. : De leur
phraséologie commune.
C. A. : Je ne vois pas
vraiment, en fait, qui tient sérieusement un tel discours. Non, je pense plutôt
que cela n’a guère de consistance ; on en reste aux balbutiements pour ce qui
concerne le lien entre les soubassements neurobiologiques et la
psychologie.
C. A. : Je vous posais
la question parce que j’ai été frappé d’entendre un neurobiologiste, Patrick
Boyer d’une part, se servir de la notion d’action pour décrire des phénomènes
d’initiation de l’action, d’amorçage de tâches dans le cerveau et d’autre part
exploiter le même registre (de l’action) pour ensuite retrouver des
descriptions psychologiques de l’inhibition, de la dépression, en termes
explicitement cognitifs
[5].
P.-H. C. : Oui, mais
là, c’est beaucoup plus clinique. De toute façon, à mon avis, les neurosciences
rejoindront les concepts comportementalistes avant les concepts analytiques.
C’est à mes yeux, je crois, une impasse de bien des débats actuels là-dessus.
Je suis clinicien et non épistémologue, mais intuitivement, il me semble que
c’est clair. Pour revenir à Shame, je
suis fasciné en tous cas par l’émergence d’une psychopathologie évolutionniste,
qui me paraît ouvrir des perspectives psychologiques étonnantes.
P.-H. C. : Mais
justement, il existe de violentes réfutations philosophiques et
épistémologiques de cette psychologie évolutionniste, et ce qui me frappe,
c’est l’imperméabilité des auteurs aux références contraires. Dans un livre
comme Shame, l’incroyable, c’est de
voir les articles qui ne sont pas référencés ! Quoi qu’il en soit, à votre
avis, quelles grandes difficultés sont aujourd’hui sur la table de travail des
comportementalistes ?
C.A. : Le grand
obstacle aujourd’hui pour nous, c’est d’être sûrs que les gens font vraiment
des tcc. De plus en plus, les
tcc attirent des clients, et de plus
en plus de gens se disent comportementalistes sans faire de
tcc. Ils se contentent d’être
directifs, chaleureux, et de donner des conseils. Ensuite, le problème
technique majeur, c’est l’observance. Ce que l’on fait en consultation exige
que les patients fassent des exercices très régulièrement. On a donc exactement
le même problème qu’avec les médicaments.
C. G. : Que
pensez-vous de cette résistance ?
C. A. : Le terme
approprié n’est pas « résistance », c’est un concept trop compliqué, comme la «
névrose ». Non, on l’envisage comme un problème technique, on essaie de
réfléchir sur des notions comme celle de « motivations ». On fait une
check-list : les exercices sont-ils
trop difficiles ? Est-ce que je lui ai mal expliqué ? Est-ce un patient dont
les processus cognitifs sont tels que… ? Et puis il y a la fatalité : mes
thérapies ne peuvent pas guérir ce patient. C’est vrai que l’on travaille peu
sur l’envie de guérir des gens.
P.-H. C. : Est-ce
qu’il vous paraît stimulant que l’on commence à élaborer des
tcc pour les psychoses ?
C. A. : C’est un
bouleversement dont on perçoit mal la portée, mais dont on commence à voir les
répercussions. L’une des choses qui m’a le plus bouleversé en tant que
thérapeute est l’apparition des premières thérapies cognitives des
hallucinations. Pour la première fois je lisais quelque chose où l’on décrivait
une relation égalitaire avec un psychotique. On ne leur parle pas franchement.
En tous cas, j’ai été souvent avec des psychiatres qui traitaient les
psychotiques comme des sous-hommes, des handicapés. Dans la
tcc des hallucinations, on présente
l’hallucination comme un problème : « Je ne sais pas d’où viennent ces voix, ni
ce qu’elles sont, mais je vois qu’elles apparaissent quand vous êtes stressé,
etc. Vous vous souvenez, vous devez prendre des médicaments, vous êtes mal… Si
l’on pouvait trouver un moyen, quand ces voix vous arrivent, de les gérer, d’y
faire face, voyons si ça marche… » Mine de rien, parler à un patient
psychotique comme ça, c’est une révolution. À mon avis, ce n’est pas non plus
un hasard si l’on a en ce moment un débat sur l’annonce du diagnostic au
malade. Cela s’inscrit dans un grand mouvement où les psychotiques vont, en
tous cas à nos yeux, être reconsidérés comme de vrais partenaires de
soins.
P.-H. C. : Le mot «
égalitaire » revient plusieurs fois dans vos propos. C’est intéressant, dans la
mesure où ces thérapies que vous promouvez sont peut-être liées étroitement à
un certain contexte culturel, ou politique. Je parle d’autre chose que de la
médiatisation, je fais allusion au fait que l’on a affaire à des « individus ».
Y en a-t-il autour de vous qui réfléchissent à l’anthropologie associée aux
tcc ?
C. A. : Pas à ma
connaissance, et j’aimerais bien savoir effectivement ce qu’il en est. Mais je
suis un clinicien, je ne suis pas au courant de ces questions.
P.-H. C. : Pourtant
beaucoup d’Américains s’interrogent sur la nature des pathologies qu’ils
soignent, et sur le type de société auquel elles sont liées…
C. A. : Non. Il me
semble, et cela se vérifie de plus en plus, que la plupart des pathologies
mentales, du moins celles sur lesquelles je travaille, ont une base
tempéramentale très importante. Cela montre aussi que le rôle des parents dans
l’éducation est différent de ce que l’on imaginait. Il y a bien des choses dont
ils ne sont pas responsables. De la même façon, pour ce qui est du rôle
déterminant des sociétés dans les maladies mentales, je le récuse. Je pense que
pour certaines maladies, les sociétés jouent bien un rôle dans
l’extériorisation, mais ce n’est sûrement pas la société qui est responsable !
Quand j’entends, à propos de la phobie sociale, que cette responsabilité est
invoquée, c’est vraiment… Donc je reste dans un contexte médical.
P.-H. C. : Vous
parliez tout à l’heure des séminaires de formation de votre société. Qu’est-ce
qu’on y apprend, combien de temps cela dure-t-il ? Quelles sont les garanties
que vous considérez comme nécessaires, et quels sont les prérequis ?
C. A. : L’enseignement
de l’aftcc, qui à mon avis est le
meilleur en France, dure 3 ans. Il y a 10 ou 12 séminaires d’une journée par
an. La première année, vous avez les fondamentaux, la deuxième, des cas
cliniques, et la troisième, vous êtes dans une logique de supervision. Il y a
un débat en ce moment : certains disent qu’il faut réserver la formation aux
médecins et aux psychologues cliniciens, mais d’autres pensent que des
infirmières, par exemple, peuvent, sous contrôle médical, pratiquer des
tcc, ce qui est le cas aujourd’hui. À
la sortie, l’association retombe sur ses pieds de la façon suivante : arrivent
de toute la France à l’aftcc chaque
semaine environ 500 lettres de demande de thérapie, mais les adresses fournies
sont celles des médecins et des psychologues, à condition qu’ils assistent
chaque année à un congrès ou un séminaire. Ce n’est pas parfait, mais il y a
pire. C’est très différent selon les pays. Aux Pays-Bas, où les
tcc sont en position d’hégémonie, la
formation est beaucoup plus dense, et d’excellent niveau. En revanche, je
trouve que ce qui nous manque, à la différence de ce qui se fait aussi dans
d’autres pays, c’est un travail sur soi. C’est assez naturel, quand on fait une
thérapie, de s’appliquer une grille de lecture, une grille de changement. Je
trouverais sympa que chaque étudiant, en troisième année, sous la supervision
d’un praticien plus expérimenté, essaie de pratiquer sur lui une modification
comportementale, même bénigne, comme arrêter de fumer, être meilleur orateur en
public.
C. G. : Vous avez dit
: « Ce serait sympa… »
C. A. : Oui, ce serait
logique qu’il fasse l’expérience des difficultés…
P.-H. C. : Cela
ressemble-t-il à l’exigence d’une analyse personnelle ?
C. A. : Mais les
analystes n’ont pas tout faux ! Moi, je suis un admirateur de Freud clinicien.
Beaucoup de concepts psychanalytiques me paraissent valides et passionnants, et
je n’ai pas honte d’employer des termes comme « transfert » et «
contre-transfert ». La différence, c’est que les psychanalystes existent depuis
un siècle, nous depuis 30 ans, et que sur bien des plans, ils sont nos
aînés.
P.-H. C. : Est-ce que
vous attendriez quelque chose des psychanalystes ?
C. A. : Oui, sans
doute un peu plus de respect pour ce qui n’est pas leur pratique et qu’ils se
disent qu’au fond les comportementalistes sont des thérapeutes, qu’ils
guérissent leurs patients, qu’ils arrivent à des résultats.
P.-H. C. : Et
d’ailleurs, des sciences sociales, ou bien aussi du côté du monde médical
?
C. A. : Nous n’avons
pas de problèmes du côté du monde médical, au contraire, les collaborations
avec les somaticiens et les cardiologues, par exemple, sont faciles. En
revanche, pour ce qui est de la sociologie, les chercheurs sont beaucoup plus
attirés par la psychanalyse, et j’aimerais bien que davantage se tournent vers
nous.
C. G. : Dernière
question : comment se passe la fixation du cadre ? Vous indiquez aux patients
combien de fois ils viendront ?
C. A. : Oui, dès le
départ, on leur explique les principes : pour une thérapie de groupe la durée
normale est de 6 mois, le nombre de séances par semaines, etc. Pour atteindre
tel objectif, cela devrait prendre tant de temps, et de toutes façons, une fois
ce temps écoulé, on fera une évaluation, un questionnaire que l’on fait
remplir. C’est contractuel.
[1]
De façon schématique, une thérapie rigoureusement
comportementale ne fait appel qu’aux conditionnements. Dans la tradition de
Skinner, on ne s’intéresse pas aux cognitions, ni donc aux représentations, aux
calculs ou aux inférences qui prennent place entre l’
input et l’
output (le stimulus et la réponse) ; c’est là
une « boîte noire » au contenu impossible à objectiver. Rectifier les
cognitions pour modifier les réponses définit la thérapie
cognitivo-comportementale.
[2]
La théorie de l’attribution étudie notamment les biais
cognitifs de l’attribution causale dans la dynamique des croyances. Issue de la
psychologie sociale expérimentale, elle a trouvé des applications en
psychopathologie. Un exemple fréquemment cité est le suivant : on présente à un
patient insomniaque une pilule contenant un placebo inerte en lui expliquant
que ce médicament, « extrêmement puissant », va dans un premier temps lui
rendre le sommeil encore plus difficile, mais qu’après quelques jours, tout
rentrera dans l’ordre. Le patient « attribue » à la pilule ses difficultés
d’endormissement, et non plus à lui-même ; il tend du coup à corriger ses
anticipations, et l’on observe un retour rapide du sommeil.
[3]
La question de la valeur adaptative dans l’espèce des réactions
individuelles caractérisées comme pathologiques (comme les réactions
dépressives) est de plus en plus posée aux États-Unis. On cherche à comprendre
les raisons évolutionnaires de certains circuits cérébraux impliqués dans des
conduites plus subtiles que le stress, et qui sont des amplifications
d’émotions innées. Les variations du taux de sérotonine, par exemple, sont
comparées chez les primates et l’homme en fonction de situations éthologiques
cruciales pour l’adaptation et la socialisation.
[4]
Shame. Interpersonnal Behavior,
Psychopathology and Culture, Paul Gilbert et Bernice Andrews (eds),
Oxford University Press, 1998.
[5]
Patrice Boyer, « Une approche neurobiologique intégrée des
états dépressifs », dans
La Dépression est-elle
passée de mode ? Patrice Boyer, Pierre-Henri Castel, Alain
Ehrenberg, Pierre Fédida, Frédéric Pellion, Philippe Pignarre, Forum Diderot,
Puf, 2000, pp. 10-18.