2001
Journal Français de Psychiatrie
Gestalt-thérapie
Entretien avec Sylvie Schoch
[*]
Denise Vincent
Claire Granier
S. Perls a élaboré et développé la gestalt-thérapie dans les
années cinquante. C’est au milieu des années soixante-dix, à Esalen en
Californie, que la gestalt connut un essor considérable, essor qui s’est
accompagné d’un refus de toute théorisation qualifiée de « masturbation des
méninges » par Perls lui-même.
Après la mort de Perls en 1970, certains gestaltistes
pallièrent l’absence de base théorique en se tournant vers la théorie
psychanalytique, surtout anglo-saxonne. D’autres comblèrent leurs carences en
accumulant et en associant des techniques (bioénergie, psychodrame, etc.).
Cette hérérogénéié vis-à-vis du champ théorique se retrouve
aujourd’hui.
Dans la théorie de la gestalt, la nature est évoquée comme une
force très puissante et autorégulée et il est postulé qu’il faut coopérer avec
cette nature plutôt que chercher à la dominer. La psychologie désigne l’étude
des phénomènes de contact qui relient l’organisme et l’environnement. Le mot «
gestalt » repris de la gestalt psychologie du début de siècle, désigne une
forme, une structure, une configuration. Une figure qui s’organise sur un
fond.
La gestalt-thérapie met l’accent sur la conscience de ce qui se
passe dans l’instant présent aux niveaux corporel, affectif et mental. Cette
expérience est appelée « l’ici et maintenant ». La gestalt postule que cette
expérience contient aussi le souvenir, les expériences antérieures, les
fantasmes, les situations inachevées, les anticipations et les
projets.
Le processus psychothérapeutique se centre sur la prise de
conscience de la manière dont le sujet peut distordre cette expérience, ignorer
ou refuser ses besoins ou désirs. Cette prise de conscience permettrait de
vivre de nouvelles expériences de contact. Cette thérapie a recours à la mise
en action du corps, qui permet d’explorer et d’energétiser l’expérience en
cours et de créer les conditions favorables au développement, à l’intégration
et à l’unification de la personne.
Entretien avec Sylvie Schoch, gestalt-thérapeute
Q : Vous êtes
gestalt-thérapeute. Pouvez-vous nous présenter le monde de la gestalt
?
R : Aux États-Unis, la
gestalt est beaucoup plus teintée de comportementalisme qu’elle ne l’est en
France. En France, comme dans la psychanalyse, le changement vient de
surcroît.
Q : Quelle est votre
formation ?
R : Je viens de la formation continue. J’ai fait une
psychanalyse freudienne et j’ai un dess de psychologie.
Je me suis posé la question de l’exercice de la psychanalyse
mais j’avais besoin de quelque chose de plus interactif. C’était dans les
années soixante-dix, j’ai rencontré la gestalt entre deux tranches d’analyse et
la gestalt m’a permis de franchir une étape.
Je suis gestalt-thérapeute « puriste ». Pour moi, la gestalt
n’est pas comportementale. Mais je ne représente qu’un courant. On y met chacun
des tas de choses différentes. Certains sont beaucoup plus comportementalistes
que moi.
La gestalt part du principe que le sujet structure son
expérience au fur et à mesure de sa vie. Un adulte structure son « être au
monde », le dasein, en fonction de son
expérience passée.
Nous travaillons sur le rapport figure-fond avec le concept de
la forme. Le passé est pris en compte dans la situation présente, par exemple,
la façon dont une personne rentre en contact rend compte de sa
structuration.
Elle va nous donner une apparence, c’est une métonymie et pas
une métaphore.
On va travailler à partir de l’ici et maintenant, à partir de
ce qu’il va donner à voir.
Q : Vous parlez de ce
que le patient va donner à voir. Ce qu’il va donner à entendre vous intéresse
donc moins ?
R : C’est vrai, notre
but n’est pas de modifier son comportement mais de l’amener à une prise de
conscience du moment présent : quels sont les affects qui surgissent ?
qu’est-ce qui empêche de former un figure simple et forte ?
Q : Qu’est-ce que
c’est une figure simple et forte ?
R : Une figure intègre
toutes les dimensions de la personne, que ce soient les émotions, le corps, le
contact interpersonnel.
Q : Mais cette figure,
c’est votre représentation à vous ?
R : C’est un langage,
c’est ce qui émerge d’un fond. Dans mon travail, je vais amener la personne à
former cette figure à partir des éléments de fond. Ces éléments vont se
rassembler pour former une figure.
Q : Excusez-moi, mais
ce travail que l’on fait en analyse n’aboutit pas du tout à une conscience
simple, mais ça la complexifie, c’est de plus en plus subtil et compliqué
!
R : C’est de plus en
plus compliqué dans le processus global, je suis d’accord.
Mais à certains moments, par rapport à certaines situations,
c’est comme avec l’insight, il arrive
un moment ou les choses font sens. On peut alors passer à autre chose, il y a
une figure après tout un travail d’association.
Le patient ne sait pas qu’il forme une figure ; elle se forme
quand il est en train de penser, totalement engagé dans la situation ; le
thérapeute intervient de façon à rassembler des éléments, amener à faire sens
et créer de la nouveauté.
Par exemple, la figure de l’hystérie peut être « je ne peux
jamais être satisfaite ».
Q : Qu’allez-vous
faire de la frustration de l’hystérique ?
R : C’est tout un
travail de deuil par rapport au fait qu’elle puisse être comblée. C’est une
figure de souffrance, de manque d’acceptation de perte.
Ce n’est pas la prise de conscience de la frustration qui va
l’amener à guérir, mais dans ce travail d’accompagnement, on mettra l’accent
sur la prise de conscience de ce qui est difficile. Dans le transfert.
Q : C’est la première
fois que vous nommez le transfert…
R : Oui, on nomme
différemment des choses analogues.
Q : Utilisez-vous la
notion d’inconscient ?
R : On ne l’utilise
pas. On puise notre théorie dans la phénoménologie : il y a de l’inconnu qui se
déroule.
Les fondateurs de la gestalt comme Perls ont écrit beaucoup de
bêtises sur l’analyse. Il ne l’ont pas comprise.
Q : En gestalt, on
travail sur le rêve. Le rêve sans inconscient, c’est possible ?
R : On n’interprète
pas les rêves.
La position de Perls, c’est de faire travailler les rêves en
les mettant en scène. On fait l’hypothèse que chaque élément du rêve est un
aspect de la personne qu’elle se désapproprie.
Les rêves peuvent s’adresser au thérapeute : le travail va
alors consister à retrouver ce qui n’a pas pu être mis en mots pendant la
séance précédente.
En même temps, je ne vais pas me priver d’éléments qui vont
émerger de l’assosciation. Le matériel du rêve est très riche.
Ça serait absurde de se priver de cette richesse.
On prend en compte des éléments non conscients même si on ne
postule pas l’inconscient.
Q : Quelle est la
durée moyenne d’une thérapie ?
R : Quatre ans au
rythme d’une fois par semaine, avec des séances de trente à quarante-cinq
minutes.
Q : Comment s’effectue
la formation en gestalt ?
R : On doit faire une
thérapie personnelle approfondie, analytique ou l’on demande un bagage
universitaire, une expérience dans la relation d’aide (psychologue,
travailleurs sociaux, bénévolat). Le cursus s’effectue sur cinq ans à raison de
trois jours par mois. Le programme est à la fois clinique et théorique et on
demande des écrits et des exposés.
Q : Ça m’intrigue ces
transfuges… Pour votre analyse vous avez un inconscient et puis, tout d’un
coup, vous n’en avez plus besoin ?
R : L’inconscient je
ne le renie pas, je l’utilise, l’inconscient est là. Une fois l’analyse faite,
c’est familier, on sait que l’on fonctionne avec un inconscient et ce n’est pas
un problème, c’est tellement assimilé que l’on ne va plus s’en servir pour
travailler.
Q : Que voulez-vous
dire par assimilé ?
R : Je ne peux pas en parler, et du mien je ne sais
rien.
Ce qui est important, c’est la relation que l’on appelle «
frontière-contact » et pas l’intrapsychique.
On ne puise pas dans un réservoir inconscient qui préexiste,
mais on prend ce qui se présente là.
Le but final, c’est l’assimilation d’une nouveauté contactée,
ce qu’on appelle une figure, ou le réaménagement de la représentation de
soi-même en pleine conscience.
Q : Vous avez des
lectures freudiennes ?
R : Oui, on continue à
en avoir. La littérature gestaltiste est pauvre et si on veut se nourrir, on
est obligé d’aller chez les analystes.
Q : Et Lacan
?
R : J’ai lu les écrits
dans ma jeunesse.
Lacan, ça me parle sans que j’ai besoin de comprendre le sens.
Sources :
·
Jean-Marie Robine : « La Gestalt-Thérapie », éd. Bernet-Danilo,
mars 1998.
·
Marie Petit : « La Gestalt », éd.
esf, 1996.
[*]
Gestalt-thérapeute.