2001
Journal Français de Psychiatrie
Avoir un corps
Anny Ardain-Hébert
[*]
« Gut Ding will Weile haben »
Bonne chose a besoin de temps
(proverbe allemand).
Cette présentation clinique de Anny Ardain-Hébert montre bien
que le terme de psychothérapeute
rencontre des réalités bien différentes. Si nous avons choisi de lui faire
occuper cette place particulière, réservée aux cas cliniques dans notre revue
avec cette bande grisée, c’est que cette psychothérapie mérite le qualificatif
parce que la psychanalyse la plus rigoureuse l’a inspirée.
Le terme de psychothérapie n’a pas à être accaparé. Il sert à
désigner pour les psychanalystes les cures faites la plupart du temps dans un
cadre institutionnel et souvent délivrées gratuitement.
Dans le cas clinique rapporté ici, il s’agit d’une
psychothérapie de groupe. Dans ce cadre, nous dit Anny Ardain-Hébert, elle
s’emploie à favoriser l’altérité. L’analyste reçoit aussi Claire en séance
individuelle et l’encourage à dessiner. Nous reproduisons deux de ces dessins
dans cet article.
Cette présentation clinique est construite à partir de la
psychothérapie d’une femme de trente-deux ans, Claire, cure qui a duré dix
ans.
Avoir un corps ne va pas de soi, cela je n’étais pas sans le
savoir, et quand Claire, au cours de sa deuxième année de cure, me dit : « Rien
ne sera possible car je n’ai pas de corps », je restais quelque temps
dubitative, car lors des premiers entretiens de la cure, qui me revenaient à
l’esprit, le corps était présent.
C’est un médecin qui a conduit Claire à faire une demande de
psychothérapie. Au cours de notre première rencontre, Claire m’a dit qu’elle
avait des hallucinations, des hallucinations auditives ; dans les chambres
voisines de la sienne, elle entendait des gens qui préparaient la guerre, elle
entendait des bruits de bottes, des chants allemands. Ce dire d’emblée, sur les
hallucinations, ne s’organisera pas dans la cure ; à certains moments, il y
aura cependant des ricanements qui la poursuivront, des trous, des failles qui
se formeront dans le plafond de son appartement, des rats et des souris seront
là, envahissants, ce sera comme une ambiance. Je suis amenée à penser que ces
hallucinations dont Claire parle dès le premier entretien, et ce pourquoi elle
dit venir me consulter, appartiennent à un temps plus ancien, temps où elle
avait été amenée à consulter un psychiatre, qu’elle citera une ou deux fois,
sans jamais développer.
C’est après notre premier entretien, au téléphone, que Claire
me parle de corps, de corps à amputer. Claire est en larmes, le médecin propose
une hystérectomie, Claire vient d’apprendre qu’elle a un cancer. Cette jeune
femme ne veut absolument pas qu’on lui retire l’utérus ; sa vie semble dépendre
de sa possibilité d’avoir un enfant.
Du corps, comme cela, comme corps malade, à amputer, il ne sera
plus question pendant les dix années que dureront la cure. Peu de temps avant
d’arrêter notre travail, Claire racontera comment, dix ans auparavant, opérée
en clinique d’un kyste de l’ovaire, elle s’était enfuie de la clinique dès
après le réveil anesthésique ; consultant, quelques jours après, le médecin qui
l’avait opérée, celui-ci lui aurait dit qu’elle était folle, et qu’il fallait
qu’elle fasse une psychothérapie. Être qualifiée de folle par le médecin ne
choque pas Claire, c’est pour elle un diagnostic, presque une identité ; en lui
parlant de psychothérapie, le médecin lui dit que la folie ça se soigne.
Quelques jours plus tard, alors que Claire m’a déjà, dans un premier entretien,
rencontrée, elle apprend que le kyste contient des cellules cancéreuses, et
elle refuse l’hystérectomie que propose le médecin.
Claire me donne tous ces détails, juste avant de me quitter,
alors qu’une nouvelle ablation de kyste de l’ovaire vient d’être faite par le
même médecin, dans la même clinique, et qu’il n’y a plus trace de cellules
cancéreuses.
Le diagnostic de folie qui a été porté, Claire l’associera à la
folie de sa mère, car la mère de Claire est folle, je l’apprendrai beaucoup
plus tard. Lorsqu’elle commence son travail avec moi, Claire parle peu de sa
mère : « Ma mère, je ne sais même pas où elle est, ni même si elle est encore
vivante. »
Claire a un rapport au temps tout à fait particulier, elle se
vit comme immortelle, sans origine et sans fin, le temps ne l’atteint pas et
elle n’y a pas de points de repère.
Ce rapport au temps s’accompagne d’un téléscopage des
générations. Ainsi, Claire dit : « Depuis que j’ai commencé à parler de ma mère
et de ma grand-mère, c’est comme si on était la même personne toutes les trois,
comme si je prenais leurs places.< > pourquoi faire une chose plutôt
qu’une autre… comme si tout venait en même temps.< > moi, c’est comme si
je n’avais pas d’origine, pas de passé, comme s’il n’y avait rien derrière moi
< > il n’y a rien à partir de quoi je peux partir. »
La confusion des générations se présentera dans la réalité,
Claire recevra la lettre du maire d’un petit village lui rappelant les
obligations d’assistance des enfants envers les parents démunis. Claire
retrouvera du même coup sa mère qui s’est réfugiée dans un jardin de ce
village, où elle s’est construit une cabane.
Peut-on faire une relation entre ce télescopage des
générations, cette « prise-ensemble » dans la temporalité de la grand-mère, de
la mère, et de Claire et cette absence d’origine du temps, ce sentiment
d’immortalité de Claire ?
Le rapport à l’espace interroge tout autant : « J’avais une
espèce de vision du monde alentour, tout plat où tout était sur le même niveau
< > je n’arrivais pas à trouver le relief, les séparations, l’impression
d’une vitre ; quelques fois une couleur ressortait, mais juste par la couleur,
c’est tout. »
Souvent, Claire marche, longtemps, sans s’arrêter, n’importe
où, elle erre.
Par ailleurs, ce qui pour d’autres fait difficulté ne l’atteint
pas, qu’elle ait fait de la prison, travaillé comme entraîneuse, pris un peu de
drogue, cela glisse. Elle n’a pas d’amis, son travail n’est pas fixe, elle
s’occupe à un travail de sténo-dactylo intérimaire, habite une chambre dont
elle change souvent et tout cela semble pris dans une grise banalité,
désaffecté.
Le rapport au corps est défini dans la deuxième année de cure :
« Rien ne sera possible car je n’ai pas de corps », énonce Claire.
Une autre manière de parler ce « je n’ai pas de corps »
consiste à dire : « Je ne suis pas née. »
Au sujet du sentiment d’immortalité, Lacan dit : « Dans la
mesure où s’opère l’identification de l’être à son image pure et simple, il n’y
a pas non plus de place pour le changement, c’est-à-dire la mort. C’est bien ce
dont il s’agit dans leur thème – à la fois elles sont mortes et elles ne
peuvent plus mourir, elles sont immortelles – comme le désir. Dans la mesure où
ici le sujet s’identifie symboliquement avec l’imaginaire, il réalise en
quelque sorte le désir
[1]. »
Quant à Marcel Czermak, exposant le syndrome de Cotard, il
écrit : « Toute perturbation langagière a ses conséquences spatiales,
corporelles et temporelles qui lui sont homogènes. Si l’inconscient est
structuré comme un langage, c’est tout aussi vrai de l’espace, du corps et du
temps
[2]. »
De Lol V. Stein
[3], Marcel Czermak fait l’hypothèse qu’elle ne trouve à
se réaliser que dans ce peu qui vise à maintenir un seul être en trois, elle
s’efforce d’écrire i(a) mais y manque, pas poinçonnée, elle est de ce fait, ou
tout objet, pur objet, ou tout sujet, pur sujet.
Peut-on se proposer comme analyste à quelqu’un qui n’a pas de
corps ? Mais Claire n’est pas en analyse, je la rencontre en psychothérapie, en
groupe (deux séances auxquelles s’ajoute une séance individuelle, par semaine).
Du travail en groupe, Claire rapporte : « Il y a quelque chose dans le groupe
qui me fait peur, je sais que c’est un point de moi, mais je préfère le vivre à
l’extérieur… à l’extérieur ça part dans les autres, il y a toujours des autres,
dans le groupe ça reste là, et je ne suis pas prête à ça. »
Dans le groupe où je m’emploie à favoriser l’altérité, il n’y a
pas d’autres pour Claire, ce qui se rencontre là est amené dans un
dessin.
Claire fait un dessin d’une image dont elle n’arrive pas à se
débarrasser, elle l’intitule : « La soupe, tous dans la même casserole » ;
commentant son dessin Claire pose la question : « Est-ce-que je peux me parler
comme à une autre ? »
Ce que Claire trace dans ce dessin n’est pas sans rapport avec
l’origine. La casserole est une tête avec de gros yeux protubérants ; deux
personnages, à moins que ce ne soit un seul, tiennent la place centrale, dans
la tête, ils sont, ou il est, attablé(s), une barre, horizontale, entre les
jambes et le haut du corps, se trouve complètement barrée, rayée, comme pour la
faire disparaître, mais, au contraire, cela la fait particulièrement
exister.
Les yeux exorbités peuvent se comprendre comme une
représentation du lien de l’organe œil à l’objet partiel pulsionnel
regard.
La pulsion partielle regard n’est pas orientée vers l’extérieur
mais vers l’intérieur. « C’est vraiment comme s’il y avait un écran,
c’est-à-dire que même si je regarde, je ne vois pas, je vois trouble, c’est
comme si je regardais intérieurement », dit Claire. L’organe œil se trouve
représenté comme saillant, très gros yeux, en proportion avec l’importance du
regard, car lorsque le langage est défectueux, c’est le regard qui vient à la
place. Dans le dessin de Claire, je fais l’hypothèse que, le, les personnages,
deux en un, représentent une scène primitive, la barre barrée, horizontale,
amène à penser à l’organe phallique, présent-absent. Il vient en place, clore,
ce qui était originairement une bouche. Représentation d’une scène primitive,
relation première du père et de la mère, qui pourrait devenir triangulation
œdipienne, à condition (entre autres) que cette scène soit organisée comme
extérieure, aspirant avec elle l’orientation du trajet pulsionnel. C’est en
tous cas une hypothèse.
Mais l’on peut aussi penser que dans le « deux-en-un »
personnage que contient la tête, ce n’est pas le père qui est là, avec la mère,
mais la grand-mère maternelle. Claire n’a-t-elle pas dit : « Depuis que j’ai
commencé à parler de ma mère et de ma grand-mère, c’est comme si on était la
même personne toutes les trois. » Différents éléments de la psychothérapie
amènent à penser que la mère n’a pas pu faire de place pour le père.
Je n’ai pas interprété le dessin, je ne me le suis peut-être
même pas, à ce moment-là, à moi-même, expliqué, car si Claire n’est pas
affectée, moi, Claire m’affecte, au point que, à ce moment du travail, dans
cette cure, je me sens comme prise, sans distance, dans le transfert.
Lacan dit : « Pour que la réalité ne soit pas ce qu’elle est
dans la psychose, il faut que le complexe d’Œdipe ait été vécu. Or nous ne
pouvons articuler ce complexe, sa cristallisation triangulaire, ses diverses
modalités et conséquences,< > que dans la mesure où le sujet est à la
fois lui-même et les deux autres des partenaires. C’est ce que signifie le
terme d’identification.< > Cela est impensable si le champ que nous avons
localisé sous le nom d’Œdipe n’a pas une structure symbolique
[4]. » Mais comment parler de
champ œdipien quand ce qui vient, dans le récit de la cure (après levée de
refoulement), c’est qu’un soir le père et la mère se disputent, la mère se
refuse, la petite fille assiste à la scène, le père se retourne contre elle et
la viole (Claire a quatre ou cinq ans). Faute de s’inscrire symboliquement
comme père, c’est le corps réel du père qui tente, en vain, de faire
inscription dans le corps de la petite fille. Le père est instituteur, Claire
sera presque toujours dans sa classe. Aux autres instituteurs, le père dira : «
Ne l’écoutez pas, elle ne sait pas ce qu’elle dit. » La mère, quelque temps
après, quitte la maison, pour l’errance.
Au sujet de l’inceste, nous sommes, dans les cures, toujours
amenés à nous poser la question : réalité ou fantasme ? Cette question, je me
la poserai, le mode de parole, de levée du refoulement, l’organisation des
rêves m’entraîneront plutôt du côté de l’hypothèse réalité.
C’est peu de temps après cette levée de refoulement que,
entrant en séance de groupe, Claire me bouscule ; je vacille et je tombe, mal,
je me suis luxé l’épaule.
À la séance (individuelle) suivante Claire est en larmes, elle
me dit : « C’est épouvantable, maintenant que vous avez un corps je vais être
obligée d’en avoir un, cela me gêne beaucoup que vous soyez une personne.
»
Faudrait-il de tels actings, de telles bousculades, dans la
réalité, pour que certains de nos patients en viennent à avoir un corps ? Non,
bien sûr. Et si je prends en compte, ici, cette séquence clinique, c’est pour
pouvoir en interroger et la singularité et son remarquable effet.
Comment penser ce qui vient de se passer ?
Est-ce que la blessure, dans le transfert, vient symboliser
pour Claire quelque chose d’une castration parentale, du père ou de la mère,
car chez les deux parents, ce que Claire indique, c’est que la castration
œdipienne est absente ? Ou est-ce le reflet spéculaire de son corps i(a), les
parenthèses dirait Marcel Czermak, que Claire recherche et qu’elle vient
d’apercevoir grâce à cette blessure. Me bouscule-t-elle comme d’autres tentent
de briser un miroir ? Si cette hypothèse pouvait être soutenue, peut-on penser,
et comment penser, que l’image dans le miroir de la mère la regardant et la
réalité de mon corps de thérapeute la regardant soient à ce point à la même
place (s’ils le sont) ? Pourquoi briser les miroirs, pourquoi blesser les
petits autres, les deux questions sont-elles superposables, liables ?
Est-ce-que l’enjeu en est « avoir un corps » ? Claire a été blessée dans son
corps par son père, est-ce cette blessure qu’elle tente de reproduire ? Ce qui
est sûr c’est que cette séquence clinique s’est passée dans cet ordre-là et
avec ces effets-là. Le rapport au monde n’a-t-il pas quelque chose de
profondément, d’initialement, d’inauguralement lésé ? La blessure fait semblant
de parenthèse, ou dit autrement, elle ébauche une possibilité d’enveloppe de
l’objet, et je pense là au travail de François Baudry : « Cette question de
l’enveloppe a sans doute pour enjeu d’abord la manière dont elle peut jouer
comme une sorte de distinction entre l’objet et l’Autre
[5]. »
Claire, dans le groupe, organise une mise en scène, qui
consiste à mettre en tas des coussins dans un coin de la pièce. Claire se cache
derrière et ne réapparaît que lorsque le groupe se termine. Elle me dit en
séance individuelle que ce qui se passe là est très important pour elle,
qu’elle nous entend parler, qu’elle peut bouger ou dormir, qu’elle se sent avec
nous, et en même temps pas avec nous, que c’est bien ainsi.
Ne peut-on croire que Claire par cette scène, met en jeu
(peut-on dire par une mise en scène métaphorique ?) quelque chose de la vie
intra-utérine ? En tous cas, c’est ce que je serais amenée à penser. N’est-ce
pas là se baigner dans le tohu-bohu des signifiants, le bourdonnement dépeint
par les hallucinés, chansons de mots, de phrases, d’intonations, les essaims
(S1) dans lesquels chacun de nous a été pris bien avant sa naissance ?
Un rêve de la fin de cette période nous entraîne dans une forêt
amazonienne. Il y a, là, un incendie sans flammes et Claire a l’impression
d’être sauvée par des extra-terrestres sans forme ; espèces de nuages de fumée,
blancs, boules de coton, ils ont l’air de parler entre eux. Au départ ils ont
accroché Claire à une branche d’arbre dans un drap ; elle les voit faire de
l’extérieur, ils tirent sur cet espèce de drap pour en faire un fil, ils la
tirent pour l’emporter.
Pourquoi ne pas penser que dans cette métaphore, Claire rêve
d’être sauvée à se laisser emporter, transformer par le fil du langage ? Le
drap pourrait figurer le tissu enveloppant la scène primitive ; je le situerai,
par ailleurs, comme ayant un rapport avec le placentaire ; du côté du
placentaire aussi, la branche d’arbre et les boules de coton, nuages de fumée.
Quant au feu dans la forêt amazonienne, il ne peut qu’évoquer la clairière, ce
rond brûlé dans la brousse des pulsions qui offre aux autres instances la place
où camper pour y organiser les leurs
[6].
Neuf mois après ma luxation de l’épaule, Claire porte atteinte,
dans la réalité, à son propre corps elle fait une tentative de suicide. Un
dimanche, elle avale des barbituriques et dort plus de deux jours. À la séance
suivante elle dira : « C’était le bon moment pour mourir, parce que je n’avais
pas vraiment de difficultés, j’étais bien… quelque chose que je n’aurais pas
fait à un moment de crise… Impensable de mourir quand j’étais seule, dans un
coin, alors que là, ça ne posait pas de problèmes. »
Claire mime la mort qu’elle souhaite rencontrer ; bien sûr ce
n’est pas la mort dont le reste est le cadavre, mais l’autre mort qui donne
accès à la mortalité, qui est en rapport avec la castration et aussi
l’origine.
On peut aussi penser que Claire joue à « Fort Da » avec
elle-même, expérimentant là sa permanence corporelle.
Les séances individuelles sont denses, Claire parle lentement,
souvent comme si je n’étais pas là ; elle est assise, ou accroupie, au pied du
divan, parfois en larmes.
Au mois de décembre de la cinquième année de cure, la tête de
Claire contient une espèce de container métallique très fermé, plein de grosses
pierres.
Au mois de janvier suivant, dans la tête vient quelque chose,
quelqu’un, pas une personne mais un esprit, souffreteux, déformé, au visage
comme une pierre, tout de la même couleur, comme un vieux fœtus, usé, fané,
raccorni ; il a une tête de tortue et fait des mouvements sans arrêt, ce qui
l’empêche de voir à l’extérieur ; Claire le dessine et le décrit.
En février, Claire s’interroge sur cette espèce de bébé qui est
tombé du ventre de sa mère et qui est venu dans sa tête, elle lui parle : « Tu
es idiot, tu n’as pas de mère, tu le sais bien », et elle appelle « maman,
maman ! » Mais c’est autre chose que Claire appelle, Claire appelle la mère
d’avant la naissance, que l’on ne connaît pas mais qui existe, pas une mère sur
laquelle on peut mettre un visage, et Claire d’ajouter : « C’est une mère…
disons que c’est celle-là ma mère, mais je n’arrive pas à la raccorder à ma
mère et je ne peux pas m’en séparer car ce n’est pas quelque chose qui existe,
mais c’est quelque chose de réel, que je ne sais pas où trouver… c’est le monde
le plus réel qui existe. »
Claire n’indique-t-elle pas là le réel de la mère, impossible à
connaître ?
Une anecdote amenée par Claire ouvre la question du rapport de
la mère de Claire à l’état de grossesse. À l’âge de vingt ans, Claire
accueille, héberge, nourrit pendant deux ans sa mère, quarante-cinq ans. Un
soir la mère ravie déclare : « Ça y est, je vais avoir un enfant ! » «
Heureusement, c’était seulement un rêve », ajoute Claire.
Femme toujours enceinte d’une grossesse imaginaire, grossesse
laissant entrevoir, espérer une séparation, une perte, perte qui n’arriverait
jamais, car cette femme ne la supporterait pas.
Cette fragilité de sa mère, Claire la désigne plus directement
dans la cure ; au mois de novembre de la sixième année, elle dit : « Il y a
quelques jours j’avais l’impression de voir une boule sortir du ventre de ma
mère et qui se détachait. Cette image je l’ai constamment, il y a toujours
quelque chose qui m’y fait penser < > C’est une boule détachable de son
ventre, mais si on l’enlevait cela ferait un trou < > j’ai l’impression
que si j’approche de ma mère, je pourrai lui prendre cette boule, et en même
temps détruire cette boule et en même temps détruire ma mère, et cette boule,
c’est comme un très gros œuf. »
Des rêves, fin septembre et début octobre de la même année,
semblent confirmer cette orientation. Claire rêve qu’elle accouche d’une petite
fille dont elle ne se savait pas enceinte ; Claire est inquiète, elle n’a que
le bébé, on ne lui pas laissé le temps de perdre le placenta. Puis un rêve
conduit Claire, au cours d’une fête, dans un cimetière ; là elle assiste à une
scène où des hommes (un homme par maison) jettent dans des tombes les restes
des gens qui avaient habité avec eux. Ne peut-on penser que cet homme-là, pris
dans la communauté des hommes, rêvé fossoyeur, ce père peut-être, qui
permettrait de faire tomber un reste, et de s’en séparer, humainement, a manqué
à Claire, et à sa mère.
« L’être vivant soumis à la reproduction sexuée subit une
perte réelle (le placenta représente bien cette part égale à lui-même que
l’individu perd à la naissance). De cette perte réelle, transposée dans le
registre du signifiant, le phallus occupera la place a jamais vide. < >
Le premier objet se scinde en deux parties, l’une qui reste radicalement
étrangère, das ding, et l’autre qu’on
essaiera toujours d’assimiler par identification et qui, dès les premiers mois,
peut être ramenée à une amorce du corps propre [7]. »
Je fais l’hypothèse que les différents moments de la cure que
j’ai soulignés :
- le cadre de la psychothérapie ;
- la mise en scène des coussins dans le groupe ;
- ma blessure ;
- la tentative de suicide de Claire ;
- les rêves,
que tout ceci concourt à faire exister le placentaire, à
participer à sa perte et à son deuil. C’est-à-dire que tout ceci participe à ce
que l’on pourrait appeler la naissance de Claire. Quelque chose était à séparer
du corps de Claire, pour que Claire puisse se l’attribuer, le corps ; la
manière de faire ablation n’était pas chirurgicale.
On peut tenter d’articuler l’élaboration de cette
psychothérapie avec la conceptualisation kleinienne. Si dans la théorie de
Mélanie Klein, le corps mythique de la mère est mis en place centrale de «
Das Ding » ici, ce qui vient en place
du corps de la mère, je l’appelle placentaire.
Nommer placentaire ce qui serait à faire exister, et ce dont il
faudrait favoriser la perte et le deuil, ne fait pas davantage référence au
placenta biologique, anatomique, que la formule « avoir un corps » ne fait
référence au corps biologique, anatomique, pas moins non plus ; cela participe
au déplacement d’une question, question dans la direction des problèmes des
rapports du sujet et de l’élaboration de la temporalité. L’évolution de ces
rapports n’est pas sans aller de pair avec une évolution de la symptomatologie
(Claire ne erre plus, elle habite un appartement, adresse fixe, lieu qu’elle va
par la suite acheter…)
[*]
Psychanalyste.
[1]
J. Lacan, livre 2 « Introduction du grand Autre »,
Le Moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse, Aubin, Ligugé, 1980, p. 278.
[2]
M. Czermak, « Ployure du langage »,
Passions de l’objet, Clims,
Condé-sur-Noireau, 1986, p. 353.
[3]
M. Czermak, « Sur le ravissement de Lol V. Stein »,
Passions de l’objet, Clims,
Condé-sur-Noireau, 1986, p. 197 à 200.
[4]
J. Lacan, livre 3, « Des signifiants primordiaux et du manque
d’un »,
Les Psychoses, Hérissey,
Évreux, 1981, p. 224.
[5]
F. Baudry, « Bascules dans l’objet et transformations du nouage
»,
L’Intime, les Éditions de l’éclat,
Montpellier, 1988, p. 91 à 99.
[6]
École Freudienne de Paris, « Jouissance et division »,
Scilicet, n° 6/7, Seuil, Ligugé, 1976,
p. 133.
[7]
J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache »,
Écrits, Seuil, Paris, 1966, p.
666.