Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 4 à 20
doi: 10.3917/jfp.012.0007

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no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

Avoir un corps

Anny Ardain-Hébert  [*]
« Gut Ding will Weile haben »
Bonne chose a besoin de temps
(proverbe allemand).
Cette présentation clinique de Anny Ardain-Hébert montre bien que le terme de psychothérapeute rencontre des réalités bien différentes. Si nous avons choisi de lui faire occuper cette place particulière, réservée aux cas cliniques dans notre revue avec cette bande grisée, c’est que cette psychothérapie mérite le qualificatif parce que la psychanalyse la plus rigoureuse l’a inspirée.
Le terme de psychothérapie n’a pas à être accaparé. Il sert à désigner pour les psychanalystes les cures faites la plupart du temps dans un cadre institutionnel et souvent délivrées gratuitement.
Dans le cas clinique rapporté ici, il s’agit d’une psychothérapie de groupe. Dans ce cadre, nous dit Anny Ardain-Hébert, elle s’emploie à favoriser l’altérité. L’analyste reçoit aussi Claire en séance individuelle et l’encourage à dessiner. Nous reproduisons deux de ces dessins dans cet article.
Cette présentation clinique est construite à partir de la psychothérapie d’une femme de trente-deux ans, Claire, cure qui a duré dix ans.
Avoir un corps ne va pas de soi, cela je n’étais pas sans le savoir, et quand Claire, au cours de sa deuxième année de cure, me dit : « Rien ne sera possible car je n’ai pas de corps », je restais quelque temps dubitative, car lors des premiers entretiens de la cure, qui me revenaient à l’esprit, le corps était présent.
C’est un médecin qui a conduit Claire à faire une demande de psychothérapie. Au cours de notre première rencontre, Claire m’a dit qu’elle avait des hallucinations, des hallucinations auditives ; dans les chambres voisines de la sienne, elle entendait des gens qui préparaient la guerre, elle entendait des bruits de bottes, des chants allemands. Ce dire d’emblée, sur les hallucinations, ne s’organisera pas dans la cure ; à certains moments, il y aura cependant des ricanements qui la poursuivront, des trous, des failles qui se formeront dans le plafond de son appartement, des rats et des souris seront là, envahissants, ce sera comme une ambiance. Je suis amenée à penser que ces hallucinations dont Claire parle dès le premier entretien, et ce pourquoi elle dit venir me consulter, appartiennent à un temps plus ancien, temps où elle avait été amenée à consulter un psychiatre, qu’elle citera une ou deux fois, sans jamais développer.
C’est après notre premier entretien, au téléphone, que Claire me parle de corps, de corps à amputer. Claire est en larmes, le médecin propose une hystérectomie, Claire vient d’apprendre qu’elle a un cancer. Cette jeune femme ne veut absolument pas qu’on lui retire l’utérus ; sa vie semble dépendre de sa possibilité d’avoir un enfant.
Du corps, comme cela, comme corps malade, à amputer, il ne sera plus question pendant les dix années que dureront la cure. Peu de temps avant d’arrêter notre travail, Claire racontera comment, dix ans auparavant, opérée en clinique d’un kyste de l’ovaire, elle s’était enfuie de la clinique dès après le réveil anesthésique ; consultant, quelques jours après, le médecin qui l’avait opérée, celui-ci lui aurait dit qu’elle était folle, et qu’il fallait qu’elle fasse une psychothérapie. Être qualifiée de folle par le médecin ne choque pas Claire, c’est pour elle un diagnostic, presque une identité ; en lui parlant de psychothérapie, le médecin lui dit que la folie ça se soigne. Quelques jours plus tard, alors que Claire m’a déjà, dans un premier entretien, rencontrée, elle apprend que le kyste contient des cellules cancéreuses, et elle refuse l’hystérectomie que propose le médecin.
Claire me donne tous ces détails, juste avant de me quitter, alors qu’une nouvelle ablation de kyste de l’ovaire vient d’être faite par le même médecin, dans la même clinique, et qu’il n’y a plus trace de cellules cancéreuses.
Le diagnostic de folie qui a été porté, Claire l’associera à la folie de sa mère, car la mère de Claire est folle, je l’apprendrai beaucoup plus tard. Lorsqu’elle commence son travail avec moi, Claire parle peu de sa mère : « Ma mère, je ne sais même pas où elle est, ni même si elle est encore vivante. »
Claire a un rapport au temps tout à fait particulier, elle se vit comme immortelle, sans origine et sans fin, le temps ne l’atteint pas et elle n’y a pas de points de repère.
Ce rapport au temps s’accompagne d’un téléscopage des générations. Ainsi, Claire dit : « Depuis que j’ai commencé à parler de ma mère et de ma grand-mère, c’est comme si on était la même personne toutes les trois, comme si je prenais leurs places.< > pourquoi faire une chose plutôt qu’une autre… comme si tout venait en même temps.< > moi, c’est comme si je n’avais pas d’origine, pas de passé, comme s’il n’y avait rien derrière moi < > il n’y a rien à partir de quoi je peux partir. »
La confusion des générations se présentera dans la réalité, Claire recevra la lettre du maire d’un petit village lui rappelant les obligations d’assistance des enfants envers les parents démunis. Claire retrouvera du même coup sa mère qui s’est réfugiée dans un jardin de ce village, où elle s’est construit une cabane.
Peut-on faire une relation entre ce télescopage des générations, cette « prise-ensemble » dans la temporalité de la grand-mère, de la mère, et de Claire et cette absence d’origine du temps, ce sentiment d’immortalité de Claire ?
Le rapport à l’espace interroge tout autant : « J’avais une espèce de vision du monde alentour, tout plat où tout était sur le même niveau < > je n’arrivais pas à trouver le relief, les séparations, l’impression d’une vitre ; quelques fois une couleur ressortait, mais juste par la couleur, c’est tout. »
Souvent, Claire marche, longtemps, sans s’arrêter, n’importe où, elle erre.
Par ailleurs, ce qui pour d’autres fait difficulté ne l’atteint pas, qu’elle ait fait de la prison, travaillé comme entraîneuse, pris un peu de drogue, cela glisse. Elle n’a pas d’amis, son travail n’est pas fixe, elle s’occupe à un travail de sténo-dactylo intérimaire, habite une chambre dont elle change souvent et tout cela semble pris dans une grise banalité, désaffecté.
Le rapport au corps est défini dans la deuxième année de cure : « Rien ne sera possible car je n’ai pas de corps », énonce Claire.
Une autre manière de parler ce « je n’ai pas de corps » consiste à dire : « Je ne suis pas née. »
Au sujet du sentiment d’immortalité, Lacan dit : « Dans la mesure où s’opère l’identification de l’être à son image pure et simple, il n’y a pas non plus de place pour le changement, c’est-à-dire la mort. C’est bien ce dont il s’agit dans leur thème – à la fois elles sont mortes et elles ne peuvent plus mourir, elles sont immortelles – comme le désir. Dans la mesure où ici le sujet s’identifie symboliquement avec l’imaginaire, il réalise en quelque sorte le désir [1]. »
Quant à Marcel Czermak, exposant le syndrome de Cotard, il écrit : « Toute perturbation langagière a ses conséquences spatiales, corporelles et temporelles qui lui sont homogènes. Si l’inconscient est structuré comme un langage, c’est tout aussi vrai de l’espace, du corps et du temps [2]. »
De Lol V. Stein [3], Marcel Czermak fait l’hypothèse qu’elle ne trouve à se réaliser que dans ce peu qui vise à maintenir un seul être en trois, elle s’efforce d’écrire i(a) mais y manque, pas poinçonnée, elle est de ce fait, ou tout objet, pur objet, ou tout sujet, pur sujet.
Peut-on se proposer comme analyste à quelqu’un qui n’a pas de corps ? Mais Claire n’est pas en analyse, je la rencontre en psychothérapie, en groupe (deux séances auxquelles s’ajoute une séance individuelle, par semaine). Du travail en groupe, Claire rapporte : « Il y a quelque chose dans le groupe qui me fait peur, je sais que c’est un point de moi, mais je préfère le vivre à l’extérieur… à l’extérieur ça part dans les autres, il y a toujours des autres, dans le groupe ça reste là, et je ne suis pas prête à ça. »
Dans le groupe où je m’emploie à favoriser l’altérité, il n’y a pas d’autres pour Claire, ce qui se rencontre là est amené dans un dessin.
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Claire fait un dessin d’une image dont elle n’arrive pas à se débarrasser, elle l’intitule : « La soupe, tous dans la même casserole » ; commentant son dessin Claire pose la question : « Est-ce-que je peux me parler comme à une autre ? »
Ce que Claire trace dans ce dessin n’est pas sans rapport avec l’origine. La casserole est une tête avec de gros yeux protubérants ; deux personnages, à moins que ce ne soit un seul, tiennent la place centrale, dans la tête, ils sont, ou il est, attablé(s), une barre, horizontale, entre les jambes et le haut du corps, se trouve complètement barrée, rayée, comme pour la faire disparaître, mais, au contraire, cela la fait particulièrement exister.
Les yeux exorbités peuvent se comprendre comme une représentation du lien de l’organe œil à l’objet partiel pulsionnel regard.
La pulsion partielle regard n’est pas orientée vers l’extérieur mais vers l’intérieur. « C’est vraiment comme s’il y avait un écran, c’est-à-dire que même si je regarde, je ne vois pas, je vois trouble, c’est comme si je regardais intérieurement », dit Claire. L’organe œil se trouve représenté comme saillant, très gros yeux, en proportion avec l’importance du regard, car lorsque le langage est défectueux, c’est le regard qui vient à la place. Dans le dessin de Claire, je fais l’hypothèse que, le, les personnages, deux en un, représentent une scène primitive, la barre barrée, horizontale, amène à penser à l’organe phallique, présent-absent. Il vient en place, clore, ce qui était originairement une bouche. Représentation d’une scène primitive, relation première du père et de la mère, qui pourrait devenir triangulation œdipienne, à condition (entre autres) que cette scène soit organisée comme extérieure, aspirant avec elle l’orientation du trajet pulsionnel. C’est en tous cas une hypothèse.
Mais l’on peut aussi penser que dans le « deux-en-un » personnage que contient la tête, ce n’est pas le père qui est là, avec la mère, mais la grand-mère maternelle. Claire n’a-t-elle pas dit : « Depuis que j’ai commencé à parler de ma mère et de ma grand-mère, c’est comme si on était la même personne toutes les trois. » Différents éléments de la psychothérapie amènent à penser que la mère n’a pas pu faire de place pour le père.
Je n’ai pas interprété le dessin, je ne me le suis peut-être même pas, à ce moment-là, à moi-même, expliqué, car si Claire n’est pas affectée, moi, Claire m’affecte, au point que, à ce moment du travail, dans cette cure, je me sens comme prise, sans distance, dans le transfert.
Lacan dit : « Pour que la réalité ne soit pas ce qu’elle est dans la psychose, il faut que le complexe d’Œdipe ait été vécu. Or nous ne pouvons articuler ce complexe, sa cristallisation triangulaire, ses diverses modalités et conséquences,< > que dans la mesure où le sujet est à la fois lui-même et les deux autres des partenaires. C’est ce que signifie le terme d’identification.< > Cela est impensable si le champ que nous avons localisé sous le nom d’Œdipe n’a pas une structure symbolique [4]. » Mais comment parler de champ œdipien quand ce qui vient, dans le récit de la cure (après levée de refoulement), c’est qu’un soir le père et la mère se disputent, la mère se refuse, la petite fille assiste à la scène, le père se retourne contre elle et la viole (Claire a quatre ou cinq ans). Faute de s’inscrire symboliquement comme père, c’est le corps réel du père qui tente, en vain, de faire inscription dans le corps de la petite fille. Le père est instituteur, Claire sera presque toujours dans sa classe. Aux autres instituteurs, le père dira : « Ne l’écoutez pas, elle ne sait pas ce qu’elle dit. » La mère, quelque temps après, quitte la maison, pour l’errance.
Au sujet de l’inceste, nous sommes, dans les cures, toujours amenés à nous poser la question : réalité ou fantasme ? Cette question, je me la poserai, le mode de parole, de levée du refoulement, l’organisation des rêves m’entraîneront plutôt du côté de l’hypothèse réalité.
C’est peu de temps après cette levée de refoulement que, entrant en séance de groupe, Claire me bouscule ; je vacille et je tombe, mal, je me suis luxé l’épaule.
À la séance (individuelle) suivante Claire est en larmes, elle me dit : « C’est épouvantable, maintenant que vous avez un corps je vais être obligée d’en avoir un, cela me gêne beaucoup que vous soyez une personne. »
Faudrait-il de tels actings, de telles bousculades, dans la réalité, pour que certains de nos patients en viennent à avoir un corps ? Non, bien sûr. Et si je prends en compte, ici, cette séquence clinique, c’est pour pouvoir en interroger et la singularité et son remarquable effet.
Comment penser ce qui vient de se passer ?
Est-ce que la blessure, dans le transfert, vient symboliser pour Claire quelque chose d’une castration parentale, du père ou de la mère, car chez les deux parents, ce que Claire indique, c’est que la castration œdipienne est absente ? Ou est-ce le reflet spéculaire de son corps i(a), les parenthèses dirait Marcel Czermak, que Claire recherche et qu’elle vient d’apercevoir grâce à cette blessure. Me bouscule-t-elle comme d’autres tentent de briser un miroir ? Si cette hypothèse pouvait être soutenue, peut-on penser, et comment penser, que l’image dans le miroir de la mère la regardant et la réalité de mon corps de thérapeute la regardant soient à ce point à la même place (s’ils le sont) ? Pourquoi briser les miroirs, pourquoi blesser les petits autres, les deux questions sont-elles superposables, liables ? Est-ce-que l’enjeu en est « avoir un corps » ? Claire a été blessée dans son corps par son père, est-ce cette blessure qu’elle tente de reproduire ? Ce qui est sûr c’est que cette séquence clinique s’est passée dans cet ordre-là et avec ces effets-là. Le rapport au monde n’a-t-il pas quelque chose de profondément, d’initialement, d’inauguralement lésé ? La blessure fait semblant de parenthèse, ou dit autrement, elle ébauche une possibilité d’enveloppe de l’objet, et je pense là au travail de François Baudry : « Cette question de l’enveloppe a sans doute pour enjeu d’abord la manière dont elle peut jouer comme une sorte de distinction entre l’objet et l’Autre [5]. »
Claire, dans le groupe, organise une mise en scène, qui consiste à mettre en tas des coussins dans un coin de la pièce. Claire se cache derrière et ne réapparaît que lorsque le groupe se termine. Elle me dit en séance individuelle que ce qui se passe là est très important pour elle, qu’elle nous entend parler, qu’elle peut bouger ou dormir, qu’elle se sent avec nous, et en même temps pas avec nous, que c’est bien ainsi.
Ne peut-on croire que Claire par cette scène, met en jeu (peut-on dire par une mise en scène métaphorique ?) quelque chose de la vie intra-utérine ? En tous cas, c’est ce que je serais amenée à penser. N’est-ce pas là se baigner dans le tohu-bohu des signifiants, le bourdonnement dépeint par les hallucinés, chansons de mots, de phrases, d’intonations, les essaims (S1) dans lesquels chacun de nous a été pris bien avant sa naissance ?
Un rêve de la fin de cette période nous entraîne dans une forêt amazonienne. Il y a, là, un incendie sans flammes et Claire a l’impression d’être sauvée par des extra-terrestres sans forme ; espèces de nuages de fumée, blancs, boules de coton, ils ont l’air de parler entre eux. Au départ ils ont accroché Claire à une branche d’arbre dans un drap ; elle les voit faire de l’extérieur, ils tirent sur cet espèce de drap pour en faire un fil, ils la tirent pour l’emporter.
Pourquoi ne pas penser que dans cette métaphore, Claire rêve d’être sauvée à se laisser emporter, transformer par le fil du langage ? Le drap pourrait figurer le tissu enveloppant la scène primitive ; je le situerai, par ailleurs, comme ayant un rapport avec le placentaire ; du côté du placentaire aussi, la branche d’arbre et les boules de coton, nuages de fumée. Quant au feu dans la forêt amazonienne, il ne peut qu’évoquer la clairière, ce rond brûlé dans la brousse des pulsions qui offre aux autres instances la place où camper pour y organiser les leurs [6].
Neuf mois après ma luxation de l’épaule, Claire porte atteinte, dans la réalité, à son propre corps elle fait une tentative de suicide. Un dimanche, elle avale des barbituriques et dort plus de deux jours. À la séance suivante elle dira : « C’était le bon moment pour mourir, parce que je n’avais pas vraiment de difficultés, j’étais bien… quelque chose que je n’aurais pas fait à un moment de crise… Impensable de mourir quand j’étais seule, dans un coin, alors que là, ça ne posait pas de problèmes. »
Claire mime la mort qu’elle souhaite rencontrer ; bien sûr ce n’est pas la mort dont le reste est le cadavre, mais l’autre mort qui donne accès à la mortalité, qui est en rapport avec la castration et aussi l’origine.
On peut aussi penser que Claire joue à « Fort Da » avec elle-même, expérimentant là sa permanence corporelle.
Les séances individuelles sont denses, Claire parle lentement, souvent comme si je n’étais pas là ; elle est assise, ou accroupie, au pied du divan, parfois en larmes.
Au mois de décembre de la cinquième année de cure, la tête de Claire contient une espèce de container métallique très fermé, plein de grosses pierres.
Au mois de janvier suivant, dans la tête vient quelque chose, quelqu’un, pas une personne mais un esprit, souffreteux, déformé, au visage comme une pierre, tout de la même couleur, comme un vieux fœtus, usé, fané, raccorni ; il a une tête de tortue et fait des mouvements sans arrêt, ce qui l’empêche de voir à l’extérieur ; Claire le dessine et le décrit.
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En février, Claire s’interroge sur cette espèce de bébé qui est tombé du ventre de sa mère et qui est venu dans sa tête, elle lui parle : « Tu es idiot, tu n’as pas de mère, tu le sais bien », et elle appelle « maman, maman ! » Mais c’est autre chose que Claire appelle, Claire appelle la mère d’avant la naissance, que l’on ne connaît pas mais qui existe, pas une mère sur laquelle on peut mettre un visage, et Claire d’ajouter : « C’est une mère… disons que c’est celle-là ma mère, mais je n’arrive pas à la raccorder à ma mère et je ne peux pas m’en séparer car ce n’est pas quelque chose qui existe, mais c’est quelque chose de réel, que je ne sais pas où trouver… c’est le monde le plus réel qui existe. »
Claire n’indique-t-elle pas là le réel de la mère, impossible à connaître ?
Une anecdote amenée par Claire ouvre la question du rapport de la mère de Claire à l’état de grossesse. À l’âge de vingt ans, Claire accueille, héberge, nourrit pendant deux ans sa mère, quarante-cinq ans. Un soir la mère ravie déclare : « Ça y est, je vais avoir un enfant ! » « Heureusement, c’était seulement un rêve », ajoute Claire.
Femme toujours enceinte d’une grossesse imaginaire, grossesse laissant entrevoir, espérer une séparation, une perte, perte qui n’arriverait jamais, car cette femme ne la supporterait pas.
Cette fragilité de sa mère, Claire la désigne plus directement dans la cure ; au mois de novembre de la sixième année, elle dit : « Il y a quelques jours j’avais l’impression de voir une boule sortir du ventre de ma mère et qui se détachait. Cette image je l’ai constamment, il y a toujours quelque chose qui m’y fait penser < > C’est une boule détachable de son ventre, mais si on l’enlevait cela ferait un trou < > j’ai l’impression que si j’approche de ma mère, je pourrai lui prendre cette boule, et en même temps détruire cette boule et en même temps détruire ma mère, et cette boule, c’est comme un très gros œuf. »
Des rêves, fin septembre et début octobre de la même année, semblent confirmer cette orientation. Claire rêve qu’elle accouche d’une petite fille dont elle ne se savait pas enceinte ; Claire est inquiète, elle n’a que le bébé, on ne lui pas laissé le temps de perdre le placenta. Puis un rêve conduit Claire, au cours d’une fête, dans un cimetière ; là elle assiste à une scène où des hommes (un homme par maison) jettent dans des tombes les restes des gens qui avaient habité avec eux. Ne peut-on penser que cet homme-là, pris dans la communauté des hommes, rêvé fossoyeur, ce père peut-être, qui permettrait de faire tomber un reste, et de s’en séparer, humainement, a manqué à Claire, et à sa mère.
« L’être vivant soumis à la reproduction sexuée subit une perte réelle (le placenta représente bien cette part égale à lui-même que l’individu perd à la naissance). De cette perte réelle, transposée dans le registre du signifiant, le phallus occupera la place a jamais vide. < > Le premier objet se scinde en deux parties, l’une qui reste radicalement étrangère, das ding, et l’autre qu’on essaiera toujours d’assimiler par identification et qui, dès les premiers mois, peut être ramenée à une amorce du corps propre [7]. »
Je fais l’hypothèse que les différents moments de la cure que j’ai soulignés :
  • le cadre de la psychothérapie ;
  • la mise en scène des coussins dans le groupe ;
  • ma blessure ;
  • la tentative de suicide de Claire ;
  • les rêves,
que tout ceci concourt à faire exister le placentaire, à participer à sa perte et à son deuil. C’est-à-dire que tout ceci participe à ce que l’on pourrait appeler la naissance de Claire. Quelque chose était à séparer du corps de Claire, pour que Claire puisse se l’attribuer, le corps ; la manière de faire ablation n’était pas chirurgicale.
On peut tenter d’articuler l’élaboration de cette psychothérapie avec la conceptualisation kleinienne. Si dans la théorie de Mélanie Klein, le corps mythique de la mère est mis en place centrale de « Das Ding » ici, ce qui vient en place du corps de la mère, je l’appelle placentaire.
Nommer placentaire ce qui serait à faire exister, et ce dont il faudrait favoriser la perte et le deuil, ne fait pas davantage référence au placenta biologique, anatomique, que la formule « avoir un corps » ne fait référence au corps biologique, anatomique, pas moins non plus ; cela participe au déplacement d’une question, question dans la direction des problèmes des rapports du sujet et de l’élaboration de la temporalité. L’évolution de ces rapports n’est pas sans aller de pair avec une évolution de la symptomatologie (Claire ne erre plus, elle habite un appartement, adresse fixe, lieu qu’elle va par la suite acheter…)
 
NOTES
 
[*] Psychanalyste.
[1] J. Lacan, livre 2 « Introduction du grand Autre », Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Aubin, Ligugé, 1980, p. 278.
[2] M. Czermak, « Ployure du langage », Passions de l’objet, Clims, Condé-sur-Noireau, 1986, p. 353.
[3] M. Czermak, « Sur le ravissement de Lol V. Stein », Passions de l’objet, Clims, Condé-sur-Noireau, 1986, p. 197 à 200.
[4] J. Lacan, livre 3, « Des signifiants primordiaux et du manque d’un », Les Psychoses, Hérissey, Évreux, 1981, p. 224.
[5] F. Baudry, « Bascules dans l’objet et transformations du nouage », L’Intime, les Éditions de l’éclat, Montpellier, 1988, p. 91 à 99.
[6] École Freudienne de Paris, « Jouissance et division », Scilicet, n° 6/7, Seuil, Ligugé, 1976, p. 133.
[7] J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 666.
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