Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-797-8
44 pages

p. 40 à 41
doi: 10.3917/jfp.012.0040

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no12 2001/1

2001 Journal Français de Psychiatrie

Antigone sur le «Campiello»

Note sur l’exercice de la profession de «psychothérapeute » réglementé sur le plan juridique en Italie

Fabrizio Gambini  [*]
Une loi d’État réglemente, en Italie, l’exercice de la profession de « psychothérapeute » depuis quelque temps déjà puisqu’il nous est possible d’en évaluer certaines conséquences factuelles.
 
Le cadre normatif
 
 
L’exercice de la profession de « psychothérapeute » se limite à celui qui est inscrit au registre spécifique, appelé à juste titre « registre des psychothérapeutes », au sein de l’ordre professionnel des médecins ou des psychologues. Cette même loi instaure des « écoles » quadriennales de psychothérapie, uniques structures autorisées, sous réserve de la reconnaissance de la part d’une commission ministérielle idoine, à la formation et à la délivrance du titre de « psychothérapeute » valable sur le plan juridique.
 
Divisions de domaine
 
 
Il s’agit bien évidemment du domaine qui se rapporte à la formation psychanalytique et à la transmission de cette dernière. Je n’ai malheureusement pas d’expériences directes en matière de débat dans les autres milieux, toutefois je pense que, pour certaines raisons, celui-ci n’a pas été particulièrement ouvert entre, disons, experts du biofeedback plutôt qu’entre experts du rebirthing.
Pour ma part, je pense que, avec une pointe de caricature, quatre attitudes se sont dégagées, de fait, depuis la promulgation de la loi :
  1. Les cyniques enthousiastes (Pardonnez-moi cet oxymoron, mais c’est l’unique figure rhétorique qui, selon moi, est à même d’exprimer le type d’attitude en question) ;
  2. Les purs et durs ;
  3. Les réalistes convaincus ;
  4. Les réalistes récalcitrants.
 
Les cyniques enthousiastes
 
 
Le raisonnement du cynique enthousiaste peut être décrit plus ou moins de la sorte – on entend par analyse (vécue également par le patient) une longue expérience, difficile, difficilement soutenable puisque contraire au sens commun sous de nombreux aspects (voire plus que contraire, potentiellement non conditionnée par la recherche du sens tout-court ; mais ceci nous porterait au-delà des objectifs de cet article). Il n’en reste pas moins que seuls quelques déséquilibrés font appel à cette procédure de formation, partie influencés qu’ils sont par la dignité de grande dame dont fait preuve la psychanalyse par rapport aux autres offres du supermarché de la formation. Il faut donc séduire, retenir et, je ne crois pas faire montre d’excès, sucer jusqu’à la moelle les rares déséquilibrés. J’en donnerai sous peu un exemple concret, toutefois, je souhaiterais souligner d’abord un point sur le « cynique enthousiaste » dans sa période juvénile. En général, il n’a pas de patients, et les quelques individus qui se présentent ne le satisfont nullement : ils se plaignent de vagues maux, souffrent légèrement de dépression, accomplissent certains rites imprécis qui conditionnent leur vie, se sentent seuls, etc. En deux mots, il n’y a pas « demande d’analyse ». Il n’y a pas de demande remarquable, claire, nette et importante : « Docteur, je voudrais faire une analyse. » Nous savons comment sont les patients ensuite : ils ne se sentent pas mieux immédiatement, et de toute façon, dès qu’ils font de très légers progrès, ils veulent s’en aller. C’est préférable à de vrais patients. En attendant, l’analyse est interminable (il arrive parfois qu’un des cyniques enthousiastes ait lu Freud) et représente par conséquent, veuillez excuser le prosaïsme, une espèce de rente assurée. Les « patients » doc sont ponctuels, n’appellent pas à des heures impossibles, ni se précipitent au studio en tenant des discours des plus extravagants. En bref, un patient qui cherche non seulement à se faire valoir auprès de son psychanalyste mais en plus paye, est une vraie mine d’or.
Si le cynique enthousiaste parvient à être nommé doyen d’une école, le tour est joué. Il est vrai que l’enseignement est un peu ennuyeux, mais en bonne partie, il est possible de sous-traiter à des doyens externes ou aux rares internes rodés ; reste que les élèves peuvent être obligés de faire une analyse personnelle auprès d’un analyste de l’école et de suivre des séances de supervision avec un autre.
À noter cet unique exemple qui me semble éclairant : une des écoles (bonne réputation, doyens prestigieux, reconnaissance précoce de la part du ministère) établit un nombre fixe de supervisions que les élèves sont tenus de faire avec les doyens de ladite école. Hormis le léger embarras dans lequel se trouve celui qui, n’ayant pas de patients, doit faire des supervisions, le fait qu’un élève X, qui ne peut faire une supervision avec le doyen Y tel jour, telle heure (en raison de la mort de sa grand-mère ou d’un rendez-vous juste à ce moment-là avec la nouvelle heureuse élue dont il s’est épris), ne fasse rien d’autre que d’appeler Z, son camarade de cours, pour lui vendre la supervision et l’envoyer à sa place, est monnaie courante. J’ai comme la nette impression que cela importe peu au doyen Y, qui arrive à l’heure convenue pourvu que, en repartant, le camarade laisse discrètement sur la table le montant des honoraires que Y a défini d’un commun accord avec ses collègues doyens, pour une heure de son temps.
Pour quelqu’un qui devrait être passé maître dans l’art d’écouter le sujet, cela m’a tout l’air d’un véritable exploit. Il n’y a pas lieu de s’en offusquer, car si je ne m’abuse, Freud souligne dans une lettre adressée à Biswanger qu’il se retrouve à errer de préférence, non pas au noble étage qui abrite l’art, la littérature et la science, mais dans les caves ; je crains que ce ne soit justement la raison pour laquelle Freud se faisait une idée peu flatteuse du genre humain.
Nous nous trouvons substantiellement, je crois, en présence d’un nouveau concept de transfert : le transfert de l’imbroglio dont on est la victime. Il y a un jeu de cartes en Italie qui s’appelle « L’homme en noir » : il s’agit d’une carte que les joueurs se passent l’un après l’autre, face cachée, et le dernier qui l’a entre les mains a perdu. Comme l’analyse est interminable, on peut toujours penser la confier à quelqu’un d’autre. Dans le fond, l’école garantit au cynique enthousiaste un nombre de joueurs, la continuité du jeu et le transfert de l’imbroglio. Le pire, c’est que, comme toujours, une part de vérité est transmise, et l’école des cyniques génère le cynisme en confinant toutes les questions de transmission dans un registre que je n’hésiterai pas à qualifier de pervers.
 
Les purs et durs
 
 
Heureusement, avec la paix de Freud, il n’y a pas seulement les caves ; dans l’atmosphère raréfiée et limpide des étages supérieurs se trouvent les analystes purs. Il m’est venu à l’oreille que l’analyse est une aventure intellectuelle. Quelle est la relation avec la thérapie ? Le désir de l’analyste n’est ni plus ni moins qu’une articulation de ce que l’on appellerait une pulsion « épistémophile ». Le désir est égal à la pulsion, laquelle est noble en soi. Sublimation à tout bout de champ où l’on est invité ou bien l’on invite à prendre le petit déjeuner plutôt que de passer à table.
C’est une attitude que je trouve tout particulièrement déplaisante, mais je pourrais dire aussi discutable d’un point de vue éthique, pour une raison, somme toute, simple : cette attitude, tout comme la première, mais si possible encore pire, exclut les patients. Elle exclut la souffrance ingénue, grossière ou peu esthétique des patients. Partager la dimension de l’aventure intellectuelle serait une condition préjudiciable pour la transmission de la psychanalyse, laquelle ne supporte dans le fond aucune ingérence, aucune vérification, aucune forme de contrôle, même exercé indirectement par la communauté des analystes. Nous avons eu en Italie un Verdiglione et je pense qu’il faut veiller à ce qu’il ne s’en présente pas un second. Je ne voudrais pas paraître à nouveau prosaïque ou pessimiste, mais je n’ai pas la force de me scandaliser lorsque l’État prétend exercer un contrôle, disons, sur le budget d’une administration qui se réfère à la transmission de la psychanalyse. Je ne pense pas qu’il soit difficile d’imaginer que les donations, quantitativement plus que significatives, faites par les patients en propre à l’analyste ou à la société dans le cadre de laquelle s’inscrit le travail de ce dernier puissent soulever un doute quelconque de légitimité. L’Église, qui en sait long sur la transmission, n’a d’ailleurs pas mis beaucoup de temps pour définir le péché de simonie. À notre échelle, je pense qu’il est utile de rappeler que tous les donateurs ne s’appellent pas von Freund et que tous les analystes ne sont pas Freud.
En d’autres termes, il s’agit ici d’une attitude qui ne s’érige pas tant contre la loi qui réglemente l’exercice de la psychothérapie mais plutôt contre l’idée d’une possible réglementation quelconque. Les tenants de cette attitude sont en général également las de l’appartenance aux associations professionnelles, qu’ils considèrent comme des infantilismes, effets de transfert non digéré, protectorats intellectuels où la répétition et le manque de créativité sont souverains.
Enfin, la question est de savoir si Antigone était mue par son amour pour son frère ou plutôt par l’aversion que lui inspiraient Créon et sa position. Tout me porte à suspecter que nos petites « antigones » nationales sont plus motivées par l’antipathie qu’elles éprouvent à l’égard de l’État-Créon que par la « bien-aimée » psychanalyse elle-même.
 
Réalistes convaincus
 
 
Que le discours de la psychanalyse diffère légèrement de celui de l’Université n’a jamais convaincu tout le monde. Pourquoi la psychothérapie ne pourrait-elle pas être enseignée parallèlement à la pratique de l’analyse au patient ou à l’analyste en formation ? La différence rigide et réglementée entre les deux positions (pratique courante par exemple de l’ipa) est déjà en soi un pas vers le discours de l’Université. Nous sommes ici en présence de la théorisation du double binaire. Que la main droite ne sache pas ce que fait la main gauche : lorsque l’on fait une analyse, l’on fait une analyse, lorsqu’on enseigne, on enseigne.
Étant donné qu’il y a pire, c’est déjà beaucoup, beaucoup trop ; j’ai quelques difficultés à ne pas être indulgent envers cette honnête forme d’artisanat qui a le mérite, au moins, d’être quand même attentive aux effets de transfert (peu importe ce que cela signifie pour qui se trouve dans cette position) et de permettre qu’un sujet assume personnellement les conséquences de son analyse.
 
Réalistes récalcitrants
 
 
S’il est une chose contre laquelle nous nous heurtons en permanence, c’est bien le Réel. Qu’il s’agisse d’un lapsus ou d’un rhume qui bouche le nez, les oreilles, donc entrave l’intelligence et diminue en conséquence la capacité d’écoute, il y a toujours quelque chose qui nous gêne. Je dirais que c’est la même chose en ce qui concerne une loi d’État, sous la domination duquel nous sommes contraints d’œuvrer. Il est bon de savoir que le « débat » qui a précédé la promulgation de cette loi n’a pas eu la moindre incidence sur la rédaction et la promulgation même. Rédaction et promulgation sont décidées en général au sein des centres de pouvoir, mais également dans les centres universitaires et les couloirs ministériels. Ce « débat » qui n’en fut pas un, la psychanalyse n’y a pas participé, ou de loin, reléguée dans une sorte de périphérie stérile par sa prétention, du reste fondée, à sa spécificité. Elle a été, en fait, réglementée par le discours des autres. C’est comme pour un rhume qui dérange, mais qui n’empêchera jamais de travailler pour faire du Réel quelque chose d’autre que le mur contre lequel l’on se cogne la tête.
Une dernière considération : italien d’origine, je suis quelque peu imprégné par la commedia dell’arte. S’il est vrai que les masques ne sont pas des personnes, il y a, en chacun de nous, un peu d’Arlequin et un peu de Pantalon. Chacun de nous peut par moments être cynique avec enthousiasme et à un autre moment se contenter de la simple pureté, mais toujours en tenant compte de l’existence du Réel. Que le cadre normatif dont nous avons parlé ait de forte chance d’investir également la France à l’ère de la globalisation me semble franchement difficile à éviter.
 
NOTES
 
[*] Psychiatre, psychanalyste afi, psychothérapeute. Responsable des Services psychiatriques premier disctrict, département de santé mentale asl 2, Turin.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Psychiatre, psychanalyste afi, psychothérapeute. Responsabl...
[suite] Suite de la note...