2001
Journal Français de Psychiatrie
À propos de l’exercice de la psychanalyse en Allemagne
Intervention faite à la Fondation européenne pour la
psychanalyse le 25 mars 2000
Klaus Rath
[*]
Je suis très content
de pouvoir parler aujourd’hui sous le titre « La psychanalyse est-elle une
affaire d’État ? ». Pour moi, c’est une occasion de pouvoir revenir sur un
malentendu qui concerne la situation allemande, un malentendu que j’ai déjà
trouvé dans l’un des premiers documents de la fondation qui s’appelle « La
formation du psychanalyste en Europe ». Depuis 1967, il existe en Allemagne une
législation stricte de la psychanalyse que l’on interprète en disant que ceux
qui ne sont ni médecins ni psychologues ne pourraient pas pratiquer la
psychanalyse. L’analyse profane serait donc bannie outre-Rhin. Il s’agit de
deux affirmations fausses. Je rencontre souvent des collègues qui adhèrent à ce
malentendu et je souhaite expliquer cette situation.
Il faut tout d’abord tenir compte de distinctions essentielles.
En Allemagne, il existe un très grand nombre de psychanalystes, environ 5 000.
Il n’y a pas de statistiques mais ce sont les dernières informations que j’ai
pu obtenir. Dans ces 5 000, on trouve aussi des adlériens, des jungiens. On
estime que moins de la moitié sont des médecins. La majorité se trouve dans la
section allemande de l’ipa, qui
compte 1 000 membres. Il existe aussi une autre grande association et des
petites associations. Les lacaniens sont très peu nombreux, environ une
centaine. Ils n’ont pas d’institut et leur formation n’est pas formalisée ni à
l’intérieur ni vers l’État. Ce serait d’ailleurs inutile puisque le titre de
psychanalyste n’est ni protégé ni réglementé par l’État allemand. La plupart
des analystes allemands ont un contrat avec les caisses de maladie. Ce n’est
pas la Sécurité sociale, ce sont des caisses de maladie, dont font aussi partie
des lacaniens, notamment ceux qui sont médecins. Ce contrat avec les caisses
signifie que l’analyste n’est pas payé par l’analysant mais directement par une
caisse. Lorsque, toutefois, l’analysant a une assurance privée, il paye et sera
remboursé ensuite par les caisses. Dans les deux cas, il faut que le traitement
soit approuvé par un expert de la caisse de maladie sur la base d’un rapport de
l’analyste, comportant un diagnostic et un pronostic. Dans les cas positifs, le
traitement sera consenti pour un nombre limité de séances après lesquelles il
faudra éventuellement un nouveau rapport pour obtenir une prolongation du
traitement. Ce contrat règle également la fréquence maximale et la durée des
séances. Les séances à durée variable seraient donc illégales. Beaucoup de
collègues travaillent avec les caisses, mais pas tous. Personnellement je n’ai
jamais travaillé avec les caisses, je ne suis pas le seul et je ne suis pas
médecin. Ces modes de financement datent des accords des années soixante quand
les analystes allemands ont obtenu, du côté de l’État et des assurances, la
reconnaissance de la névrose comme maladie et de la psychanalyse comme méthode
de guérison de celle-ci. Mais il faut concevoir ceci sur le fond du nazisme, de
la Shoah et de la non-reconnaissance des analystes qui ont travaillé en
Allemagne jusque dans les années trente.
Tout médecin psychothérapeute pouvait passer contrat avec les
caisses, mais le contact direct avec les caisses était réservé aux seuls
médecins. Les autres, dont un grand nombre de psychologues, ne pouvaient y
avoir accès que par délégation d’un médecin. Au fil des années, ce monopole
d’accès au budget a créé un énorme conflit de pouvoir avec les associations de
psychologues qui ont beaucoup de membres. C’est plus tard, depuis le début des
années 1980, que les psychologues ont demandé à pouvoir recevoir directement
les patients et à traiter eux-mêmes avec les caisses, sans l’intermédiaire des
médecins. Ceci à l’aide d’une loi, qui en plus de l’introduction d’un nouveau
titre professionnel, leur assurerait également un statut protégé par rapport
aux thérapeutes sans formation psychologique qui ont investi moins d’argent, de
temps… toutes sortes de sublimations, et par rapport à ceux dont la pratique
dépasse le cadre de ces procédés scientifiquement reconnus. Cette nouvelle loi
allemande concernant les professions de psychothérapeute-psychologue et de
psychothérapeute pour enfants et adolescents, en vigueur depuis janvier 1999,
s’inscrit dans le contexte de ce conflit-là. Elle règle d’un côté la
reconnaissance des non-médecins et de l’autre côté, elle définit un ordre de
formation psychothérapeutique. Pour le médecin psychothérapeute, cet ordre
existait déjà depuis quelques années. L’activité du psychanalyste n’est pas
mentionnée mais pour le législateur allemand, il va de soi que la psychanalyse
fait partie des psychothérapies, mais à certaines conditions, comme nous le
verrons.
Je ne vais citer que le premier paragraphe de cette loi qui
définit l’exercice de la psychothérapie de la manière suivante : « L’exercice
de la psychothérapie [dans le sens de cette loi] est chaque activité de
diagnostic, de guérison ou de soulagement des troubles avec une valeur de
maladie pour lesquelles une psychothérapie est indiquée, faite au moyen des
méthodes psychothérapeutiques reconnues. » C’est une logique amusante,
tautologique : « activité psychothérapeutique » = ce qui se fait avec « des
méthodes psychothérapeutiques », mais uniquement si celles-ci sont
scientifiquement reconnues. Son objet, ce sont donc des troubles avec « valeur
de maladie » qui sont vérifiés, guéris ou soulagés. Le concept de « valeur de
maladie » – die Krankheitswert –
implique un étalon, un système de valeurs en tiers externe. Mais il y a aussi
une réserve en ce qui concerne les maladies : il ne s’agit pas de toutes mais
de celles pour lesquelles il y a une indication, c’est-à-dire qu’il existe une
chance de succès. En plus, il est stipulé qu’après les séances probatoires, il
faut prendre l’avis d’un médecin qui exclura une pathologie somatique, ou même
l’avis d’un expert psychiatre. Suit, dans ce paragraphe de la loi, une
définition restrictive : « Ne font pas partie de la psychothérapie les
activités psychologiques qui ont pour objet le replâtrage [die Aufarbeitung] et le dépassement des conflits
sociaux ou d’autres buts en dehors de la science de guérison [die Heil-kunde]. » Qui veut travailler sous ce
nouveau titre de psychothérapeute-psychologue devra avoir achevé une formation
précise qui se termine par un examen d’État. Pour être reconnus par l’État, les
instituts de formation doivent se plier à des exigences considérables. Par
exemple, ils doivent être munis d’une polyclinique. C’est ainsi que beaucoup
d’instituts de psychanalyse ne sont pas sûrs d’être reconnus en tant que lieu
de formation des psychothérapeutes. De manière implicite, la psychanalyse fait
partie des psychothérapies puisque, pour le moment, ne sont reconnues des
institutions que les méthodes psychodynamiques, voire psychanalytiques ou
cognitives, behaviouristes, même comportementalistes. Pour l’État, toutes les
autres manquent de scientificité. C’est-à-dire que la thérapie familiale, la
gestalt-thérapie, le psychodrame, la psychothérapie de conversation, sont
considérées comme manquant de scientificité et, en conséquence, leurs
institutions ne sont pas reconnues comme des instituts de formation des
psychothérapeutes.
La psychanalyse est en jeu également sur un autre point. Il
s’agit du lien entre cette nouvelle loi et une autre loi plus fondamentale,
celle de l’exercice de l’Heilkunde, la
science de guérison. Ce point stipule qu’en Allemagne est passible d’une peine
celui qui exerce cette Heilkunde sans
le titre de médecin, de guérisseur – Heilpraktiker –, ou encore maintenant, sans ce
nouveau titre de psychothérapeute-psychologue. Il n’est donc pas nouveau que
l’État allemand s’intéresse au fait que l’on guérisse ou pas. On a donc le
droit de travailler comme psychanalyste sans aucun de ces trois titres, à
condition que l’on ne guérisse ni soulage quelqu’un de troubles qui auraient
valeur de maladie. Le titre de guérisseur, assez simple à obtenir, du moins
dans le passé si on avait un diplôme de psychologie, ne permet pas l’accès aux
caisses de maladie. Quelques-uns de mes collègues lacaniens ne possèdent aucun
de ces trois titres. Ils ne se sont jamais intéressés à ces questions.
Ainsi voit-on ressurgir de vieilles questions jamais
résolues.
La psychanalyse est-elle une psychothérapie, voire une science
de guérison, eine Heilkunde ? Et, dans
le cas d’une réponse affirmative, de quel type ? Contient-elle seulement des
éléments thérapeutiques ou bien la psychanalyse n’a-t-elle rien à voir avec une
thérapie ?
La loi en elle-même ne soulève pas ces questions. Elle
s’attache au concept de maladie. Le service d’hygiène s’intéresse exclusivement
à ce que l’on fait. Pour eux, ce qui importe, c’est la manière dont on déclare
notre propre travail. On peut imaginer des difficultés qui surgissent lorsqu’un
psychanalyste déclare avoir affaire à des phénomènes qui relèvent de la
structure d’une hystérie, d’une névrose obsessionnelle, d’une perversion ou
d’une psychose, mais que ceux-ci seraient sans liens avec la question d’une
guérison, d’un diagnostic ou d’un soulagement. Il sera intéressant de mesurer
les changements d’évaluation introduits par les modifications du concept
d’hystérie dans le dsm, par
exemple.
Si l’on conçoit la psychanalyse comme une psychothérapie, on
peut dire que cette loi allemande est bel et bien une nouvelle édition, plus
sévère, de ce que Freud appelait la « question de la psychanalyse profane » où
le cercle des médecins se trouve élargi à celui des psychologues ou pédagogues
qui ont acquis cette formation spécifique. Face aux implications mentionnées,
il ne suffit plus de citer la dernière phrase de ce texte freudien, mais ce qui
compte, ce sont les possibilités de développement inhérentes à la psychanalyse.
Et elles ne tombent pas sous le coup des édits et des interdits. Ce projet de
loi a donc été la dernière de nos préoccupations. Cette phrase n’est pas à
répéter mais à questionner. En plus, Freud dit quelques phrases auparavant : «
Mais certes, on ne doit jamais se sentir trop sûr. » Et surtout, qu’en est-il
des possibilités de développements inhérents à la psychanalyse et qu’en
serait-il alors des conditions externes ou extérieures ? Vu la portée possible
de ces questions, il nous intéresse aussi de savoir comment les psychanalystes,
dans les autres pays, font avec de telles lois. Peut-être peut-on déjà estimer
quelle tournure prendra une future législation européenne ?
Dans ce contexte ressurgissent des questions historiques comme
celle du rapport entre la théorie et la pratique psychanalytiques, celle de la
psychanalyse dite pure et d’une psychanalyse par conséquent considérée comme
impure – en vérité Freud parle de l’or pur de la psychanalyse et non pas d’une
psychanalyse pure –, des questions concernant le rapport entre psychanalyse et
thérapie et entre psychanalyse et médecine, ou analyste et médecin, qui
touchent les implications d’un traitement psychanalytique sur la base d’un
contrat avec les caisses de maladie ou, en France, avec les feuilles de
maladie, par rapport à un travail avec un analysant qui paye sa cure.
Il me semble remarquable que Freud en 1925, devant l’accusation
de charlatanisme concernant son collègue et élève Theodor Reik qui était non
médecin, ait répondu au libellé du texte par la discussion d’une question,
justement la question de la psychanalyse profane. À la fin de ce dialogue,
Freud esquisse plusieurs champs de travail psychanalytique. Il voit au centre
le travail de la cure, l’expérience de la clinique, puis autour, il fait une
place à l’importance de la psychanalyse pour les sciences ; il parle de la
pédagogie, de l’analyse d’enfants, et de ces métiers qui pourront corriger la
pression insupportable exercée sur chacun par la culture. Ceci réclame un
correctif, dit-il.
Il est surprenant que cette loi allemande n’ait pas du tout
provoqué, depuis le moment où elle a vu le jour, de discussions comme celles
que Freud opposa à la loi autrichienne. Le débat public se limite à considérer
les implications financières et le pouvoir des médecins dans la lutte pour le
budget des caisses.
N’est-ce pas étrange que parmi cette génération d’analystes de
1968 qui se donne un ton de critique sociale, il ne soit pas question de
considérer la dimension sociale – Freud a parlé de la pression presque
insupportable exercée par notre culture sur nous – et que personne n’ait
protesté contre l’exclusion de la notion de psychothérapie des activités
psychologiques qui ont pour but le replâtrage et le dépassement des conflits
sociaux. Ici, on pourrait discuter de l’instance de l’Autre dans la
Massenpsychologie freudienne et de
celle du tiers chez Lacan, qui constitue quelque chose de social. Ne serait-il
pas nécessaire que des psychanalystes puissent analyser ce qui se développe ici
? Et il me semble qu’il ne s’agit pas exclusivement d’une accusation contre
l’État, il s’agit, d’un côté, des possibilités de développements inhérents à la
psychanalyse et, de l’autre, de développements qui dépassent largement les
contraintes institutionnelles et qui peuvent rendre plus difficile le travail
analytique, dans le domaine du langage, des langues, des médias et des
sciences.
Pour conclure, je vois différents dangers ou dimensions de
contraintes, et pas seulement en Allemagne. Il faut distinguer si dans un pays,
l’activité même de psychanalyste peut être mise en péril ou si l’on parle
plutôt du projet de la psychanalyse, c’est-à-dire, et c’est le cas en
Allemagne, de la question de la formation et du développement du discours
psychanalytique. Ce n’est pas tellement l’État qui interdit l’activité
analytique, mais plutôt un enchevêtrement de restrictions, de contrôles et de
financements. Il ne faut pas oublier que chaque traitement analytique est
financé, quand les caisses interviennent, avec environ une somme de 100 marks.
Et cette dimension financière est intéressante à analyser puisque, même sous le
nazisme, la psychanalyse n’était pas interdite : les répressions allaient
contre le discours analytique mais cela relevait plus de la polémique que de la
censure. Il s’agissait d’ailleurs de mesures antisémites puisque – et ceci a
affaire avec les questions du financement – ils ont exclu en 1933 ou 1934 les
médecins juifs de leurs contrats avec les caisses de maladie. Les historiens de
la psychanalyse tendent à dire que ce fut un moment de fracture. Déjà à
l’époque, dans les années 1920 ou 1930, et dans beaucoup de cas, la
psychanalyse était financée par des institutions d’État. Il reste beaucoup à
chercher dans les archives. Le financement de la psychanalyse par l’État –
surtout dans les moments de crise ou de guerre –, l’impact qu’il peut avoir sur
les analystes et à quels compromis il peut aboutir me semblent particulièrement
intéressants.
[*]
Psychanalyste.