2001
Journal Français de Psychiatrie
Les psychothérapies actuelles
Entretien avec Claude Pigement
[*]
Jacqueline Bonneau
Michel Jeanvoine
Claude Pigement : Vous
souhaitez donc avoir une réflexion très globale sur les psychothérapies. Je
n’ai pas les compétences ni l’autorité pour m’exprimer sur la question de la
psychanalyse ou des psychothérapies. Par contre, je vais réagir en tant que
politique par rapport à ce que j’ai lu sur la proposition de loi déposée par
Bernard Accoyer et vous dire aussi comment je vois les choses.
La proposition de loi de Bernard Accoyer, c’est bien : «
L’usage du titre de psychothérapeute est strictement réservé, d’une part aux
titulaires du diplôme de docteur en médecine qualifié en psychiatrie et,
d’autre part, aux titulaires d’un diplôme de troisième cycle en psychologie. »
On est bien d’accord ?
Michel Jeanvoine : Il
y a eu deux propositions, l’une d’octobre 1999 « relative à l’usage du titre de
psychothérapeute » et l’autre d’avril 2000, dont le titre est modifié, relative
à la « prescription et la conduite des psychothérapies… »
C. P. : En effet. « …
Les psychothérapies sont des traitements médicaux, psychologiques des
souffrances mentales. Comme toute thérapeutique leur prescription et leur mise
en œuvre ne peuvent relever que de professionnels qualifiés : médecins
qualifiés en psychiatrie et psychologues cliniciens. Les professionnels qui
dispensent des psychothérapies depuis plus de cinq ans à la date de
promulgation de la présente loi pourront poursuivre cette activité
thérapeutique, après évaluation de leurs connaissances et pratiques par un jury
composé d’universitaires et de professionnels dont la composition est fixée par
décret en Conseil d’État. »
M. J. : Entre-temps,
en avril, il a organisé une réunion à l’Assemblée nationale et a rencontré un
certain nombre de professionnels. Son point de vue sur cette question a
évolué.
C. P. : Ce que je
voudrais dire sur ces problèmes-là, c’est que je comprends tout à fait que l’on
veuille moraliser l’activité de psychothérapie puisque l’on sait très bien
qu’il y a des gens qui exercent cette activité sans avoir une expérience, une
qualification et, pour parler clair, que cela relève du charlatanisme.
Donc je comprends très bien que des élus du peuple veuillent
donner un cadre précis pour éliminer tout ce qui est charlatans, gourous… qui
existent, je ne sais dans quelle proportion dans la « profession », mais qui
existent. Donc je comprends la démarche. Mais quand on touche à ces problèmes,
que ce soit la psychothérapie, la psychiatrie, la psychanalyse, on sait très
bien que cela ne peut se réduire d’une manière législative ou
scientifique.
Le reproche que je ferais à la proposition de loi de Bernard
Accoyer, c’est de vouloir réglementer par la loi quelque chose qui relève de
domaines beaucoup plus compliqués et complexes. La psychiatrie, la psychanalyse
et la psychothérapie relèvent de choses très complexes où il y a beaucoup
d’intervenants… J’ai peur qu’une loi soit beaucoup trop réductrice. Donc je
comprends la démarche qui vise à éliminer les charlatans, mais vouloir
réglementer une démarche de psychothérapie me paraît extrêmement compliqué au
niveau d’une loi, et le risque est d’ouvrir la boîte de Pandore, c’est-à-dire
qu’en voulant faire le bien, on en arrive effectivement à ce que cela se
retourne contre les initiateurs et à créer de nouveaux conflits. Alors qu’au
départ le conflit est entre les compétents et les non-compétents, les
charlatans et les non-charlatans, on ouvre là de nouveaux champs d’affrontement
qui ne sont pas nécessaires. Donc voilà un peu ma démarche.
Par ailleurs, Bernard Accoyer montre qu’il n’a pas saisi le
problème lorsqu’il occulte complètement la psychanalyse alors que l’on sait
très bien que dans la démarche de psychothérapie beaucoup de professionnels
sont psychanalystes. Or on sait que pour l’exercice de la psychanalyse, la
formation est au niveau de séminaires et d’une psychanalyse personnelle. Il n’y
a pas de diplôme de psychanalyste. En élaborant ce genre de projet de loi, quid
des psychanalystes ?
Alors que faire ? Je pense qu’il faut d’abord une concertation.
J’ai l’impression que la concertation a été occultée. Il faut réunir autour de
la table les psychiatres, les psychologues cliniciens, les sociétés de
psychanalyse et discuter d’abord, voir si c’est une bonne démarche. Si c’est le
cas, voir comment la poursuivre, sinon quelle autre démarche
envisager.
Faire une proposition de loi sans qu’il y ait eu concertation
en amont ne me paraît pas une bonne démarche. Il conviendrait, avec toutes les
parties prenantes, de voir comment on peut encadrer, au bon sens du terme,
plutôt que légiférer, la pratique de psychothérapeute. Voir ainsi comment
éliminer les charlatans, tous ceux qui n’ont aucune compétence, car l’on sait
bien qu’il y a des gourous, des sectes même, qui se servent de la
psychothérapie pour exercer leur activité. L’autre approche possible pour
éliminer tout ce qui est phénomène sectaire, mais compliquée elle aussi, c’est
le projet de loi sur les sectes qui est discuté actuellement. Ne pourrait-on
introduire dans ce cadre un article qui viserait à éliminer les sectes qui se
servent de la psychothérapie pour embrigader les gens ? C’est une piste que je
lance.
C’est cela mon souci en tant que responsable politique. Mais je
n’ai aucune compétence pour dire ce qu’il en est des différentes écoles. Il ne
faudrait pas que les politiques décident d’une approche personnelle en terme de
débat de société, au niveau de la psychanalyse par exemple. Ce serait la pire
des choses.
Voilà donc mon approche : un souci d’éliminer tout ce qui est
charlatanisme, nécessité d’une grande concertation et être très prudent car
l’on touche à des choses essentielles. Tout ce qui est réglementation sur ce
genre de sujet doit être fait avec beaucoup de doigté.
M. J. : Avez-vous eu
connaissance de la proposition de loi de Jean-Michel Marchand qui traite plus
précisément de la « profession » de psychothérapeute ?
C. P. : Je
différencierai d’abord ceux qui exercent une profession, comme les
psychologues, et tous ceux qui s’arrogent le titre de « professionnel » et
exercent dans un flou total ce que j’appellerais une activité.
J’ai parcouru cette proposition. C’est flou : « garantie,
formation… » Qu’est-ce que cela veut dire ? À côté d’une formation
universitaire (cela ne changerait rien), la formation serait confiée à des
écoles. Quelles écoles ? Qui les agrée ? Cela suppose des structures
incontestables. Il y a là un vrai problème. Qui accrédite ? Qui valide ? Qui
agrée ?
La Commission qui en serait chargée, telle qu’évoquée dans
cette proposition, ne peut être créée que dans le cadre d’un consensus. Si on
commence à contester la qualité de cette Commission, rien n’est possible. Tant
qu’il n’y a pas eu de débat sur les objectifs et la composition d’une telle
commission au sein d’une vraie concertation, rien ne peut être avancé.
À propos d’un projet d’Office des professions de santé non
médicales, il pourrait y avoir une réflexion en ce sens dans la mesure où M.
Nauche propose la création d’un Office des professions paramédicales plutôt que
la création d’un « Ordre ».
M. J. : Au sein du
Parti socialiste y a-t-il des commissions qui réfléchissent à ces questions
?
C. P. : Non, pas
précisément.
Jacqueline Bonneau :
Vous les intégrez dans l’ensemble des questions de santé, de la santé mentale
?
C. P. : Oui, mais pas
d’une manière aussi pointue. En effet, c’est plus dans le cadre de la santé
mentale. Il s’agit d’une réflexion transversale.
J. B. : Quelles
perspectives, quelles propositions envisagez-vous à ce titre? Que soutenez-vous
en termes de santé mentale, justement ? Quelle attention portez-vous sur telle
ou telle dimension de ces questions ?
C. P. : En ce qui
concerne la santé mentale le problème, actuellement, est qu’il s’agit d’un
parent pauvre dans la politique de santé. La santé mentale est un secteur où un
effort doit être fait au niveau des moyens et de l’intérêt du
politique.
Il doit aussi y avoir des passerelles en permanence entre le
médical, le psychologique et le social, car tout est lié. On sait très bien que
l’acquis joue un rôle très important dans la formation d’une personnalité. Cela
impose donc d’avoir une approche transversale des problèmes. On a bien vu dans
le rapport de l’inserm que les
inégalités de santé sont liées aux inégalités sociales. La souffrance mentale
est souvent en relation avec la souffrance sociale. La santé mentale doit être
partie prenante de tout le système de santé. Il doit y avoir une approche
globale de ces questions.
M. J. : Y a-t-il au
sein du Parti socialiste, dans la commission Santé, une réflexion sur
l’exercice de la médecine, sur l’acte médical ?
C. P. : Oui, tout à
fait.
M. J. : Ces
propositions de loi posent la question de la nature de l’acte. Que ce soit
l’acte de la psychothérapie ou l’acte médical, elles les mettent en question.
L’acte médical aujourd’hui semble être proposé sur le versant d’un service,
d’un acte technique. Or l’acte de psychothérapie, tel qu’on peut le lire et
l’entendre à travers certaine proposition de loi, est également conçu comme
étant de l’ordre du service, se référant à l’ordre de techniques, parfois
commerciales, alors que, comme vous le savez – vous être gastro-entérologue –,
si l’importance de la parole et de l’acte que vous pouvez construire avec votre
patient présente bien un aspect technique, ce qui semble opérer, c’est surtout
la parole que vous pouvez échanger et la confiance que le patient veut bien
vous accorder.
C. P. : Oui,
absolument. Moi-même, en tant que gastro-entérologue, il m’arrive d’adresser à
la psychologue du service un malade qui relève plus de ces problèmes que de
problèmes purement organiques. Par exemple, à un patient qui présente une
colopathie fonctionnelle majeure où l’on voit qu’un problème psychologique
important sous-tend cette affection, je vais donner un traitement médical
symptomatique et l’adresser à la psychologue pour qu’ils discutent, car je vois
bien que le problème est ailleurs. Là je considère que la parole de la
psychologue du service peut être aussi importante, complémentaire de mon acte
de médecin. C’est la continuation de ma consultation avec une parole
différente.
M. J. : Que
pensez-vous de ce moment que nous vivons, moment historique ? D’un côté on
voudrait faire du médecin surtout un technicien et, de l’autre, en créant par
exemple un statut de psychothérapeute, on veut lui retirer cette capacité de
s’intéresser et d’avoir à s’intéresser à la dimension de la parole engagée avec
son patient.
Alors, que ces événements surgissent simultanément, ce n’est
peut-être pas un effet du hasard…
C. P. : Je pense qu’il
y a les deux. Il y a à la fois, effectivement, la marchandisation de la santé
qui peut être un élément ; l’autre élément, c’est la montée en puissance de
tous ces gourous, sectes et autres. Il y a dans la santé une immixtion de plus
en plus importante de ces gourous qui occupent un espace où il y a mélange des
genres, confusion des valeurs. C’est pour cela que ce débat existe et que nous
aboutissons à une mauvaise approche de vrais problèmes.
M. J. : Vous avez
évoqué la question des sectes. Dans l’hypothèse où un statut de
psychothérapeute serait créé, avec un certain nombre d’instituts, d’écoles,
pensez-vous vraiment que ce serait une protection ?
C. P. : Dans l’idéal,
oui. Mais qui va créer ces instituts, les agréer, les contrôler ? À la limite,
les sectes peuvent se débrouiller pour être présentes.
Comme je vous le disais au début de notre entretien,
concertons-nous, mettons en place une commission auprès du ministère.
M. J. : N’a-t-il pas
été question que cela se réglemente dans le cadre de la loi de modernisation du
système de santé ?
C. P. : J’ai lu les
titres 1 et 2, et il n’en est absolument pas question. Pour ma part,
j’interviendrai afin que ce sujet ne soit pas introduit dans cette loi. Il n’a
pas sa place dans une telle loi et la dénaturerait : elle aborde l’importante
question du droit des malades. En introduisant cette autre question, on
fausserait le débat parlementaire. Donc, à tout point de vue, sur la forme
comme sur le fond, je considère que ces propositions de loi ne doivent pas être
intégrées dans ce projet de loi de modernisation du système de santé. Ce serait
une erreur. Voilà…
[*]
Médecin, délégué national aux questions de santé au Parti
socialiste.