2001
Journal Français de Psychiatrie
La psychanalyse et l’État
Les inscriptions sociales du psychanalyste
Jacques Sedat
[*]
Exposé à la journée de la
Fondation européenne pour la psychanalyse, le 25 mars 2000
Actuellement,
plusieurs initiatives concernent la réglementation, ou l’appel à la
réglementation, de la psychothérapie. Une proposition de loi d’initiative
parlementaire du Dr Accoyer,
député d’Annecy, sur laquelle a eu lieu une réunion avec le soutien de nombreux
psychiatres, le jeudi 23 mars 2000 à l’Assemblée nationale, pour que la
psychothérapie ne soit pas une profession mais un acte psychothérapique réservé
aux psychiatres et aux psychologues. Une proposition d’initiative parlementaire
de l’affop (Association fédérative
française des organisations de psychothérapie) a été présentée le 20 mars 2000
par un député Vert (Jean-Michel Marchand) en faveur de la psychothérapie comme
profession. Et une proposition de loi de la ffdp
(Fédération française de psychothérapie), présidée par Michel Meignant, est
proposée au secrétariat d’État à la Santé. Enfin, des initiatives et des
hésitations gouvernementales en provenance du secrétariat d’État à la Santé (ce
qui est différent de l’initiative parlementaire) sont en cours, pour un projet
de loi concernant la définition d’une profession de psychothérapeute à trois
entrées : psychothérapies relationnelles, cognitivistes et systémiques. La
psychanalyse pourrait éventuellement être intégrée dans le champ des
psychothérapies relationnelles, selon ce projet.
Pour déployer les modalités de rapports entre la psychanalyse
et l’État, je vais répartir mon exposé en trois parties :
- La psychanalyse a rapport à l’État ;
- La psychanalyse n’a pas de rapport à l’État ;
- Quelles méthodes employer pour que la psychanalyse ait
rapport à l’État, sans se dénaturer.
Je pars d’un point de vue historique en vous relatant ce qui
s’est passé à partir de 1983. Le 12 septembre 1983, une instruction de la
Direction générale des impôts (la dgi), appliquant les normes européennes de
réglementation de la tva, exonère de
la tva tous les analystes «
concourant aux activités de soins et du traitement des personnes » et possédant
un diplôme de psychologie de type dess. Face à cela, il y eut une requête en
contentieux, double requête au Conseil d’État, de l’Association freudienne de
psychanalyse (afp) d’une part, et
d’un groupe d’analystes d’autre part. La décision du Conseil d’État est
importante pour que nous comprenions comment prendre contact avec l’État, pour
éviter des effets pervers, et comment l’État appréhende la question des
psychanalystes.
Le recours au Conseil d’État de l’Association freudienne d’une
part, et de quelques analystes d’autre part, en 1983-1984, porte sur le fait
que la Direction générale des impôts procède par un excès de pouvoir, puisqu’il
s’agissait d’une directive venant d’un ministère, et non pas d’une décision
votée par le Parlement. Sur ce plan-là, le Conseil d’État leur a donné raison.
Voici les conclusions de M. Racine, Conseiller d’État, à l’époque le
commissaire du gouvernement : « Il n’est pas admissible dans un État de droit
que la situation au regard de l’impôt d’une activité ou d’une profession donnée
soit réglée au prix d’une répartition en trois cercles dont le premier seul a
une base légale : les psychanalystes docteurs en médecine ; le deuxième ne
repose que sur une doctrine administrative publiée mais illégale [voir la
directive 83 de la Direction générale des impôts] ; et le troisième ne repose
que sur des appréciations portées d’une manière quasi clandestine sur les
mérites individuels des praticiens concernés [allusion à la commission
Gérolami] ». Aussi, à partir de l’exposé du commissaire du gouvernement, M.
Racine, l’initiative de la Direction générale des impôts a été cassée, et la
conclusion a été que tous les analystes non médecins pouvaient être assujettis
à la tva. Comment, dès lors, a-t-on
pu faire pour que les analystes non médecins ne soient pas assujettis à la
tva, à partir de cette demande, de
cette requête en contentieux au Conseil d’État ? La solution a été la suivante
: un cavalier budgétaire a été inscrit dans la loi de finances rectificative de
1993 (il a fallu du temps !), qui a décidé d’inscrire dans le Code général des
impôts que, après les professions paramédicales, les psychologues,
psychanalystes et psychothérapeutes titulaires d’un des diplômes requis à la
date de sa délivrance, pouvant être recrutés dans la fonction publique, sont
exonérés de la tva. De ce fait, dans
la situation actuelle, il y a différentes catégories de psychanalystes, qui
relèvent de droits différents : les psychiatres qui exercent la psychanalyse
sous clandestinité psychiatrique, les psychologues titulaires d’un
dess qui exercent la psychanalyse
sous clandestinité psychologique, et la liste des 215 analystes qui ont été
exonérés de la tva par la commission
Gérolami. À cela s’ajoutent les analystes assujettis à la
tva.
La commission Gérolami représente un autre type de rapport à
l’État. Ayant fait partie de cette commission, je vous en livre les modalités
de fonctionnement, et ce qui a conduit ensuite Serge Leclaire et moi-même,
ainsi que quelques autres, à prendre une initiative dont je vous donnerai le
sens, même si, dans les conditions dans lesquelles nous l’avons prise, elle ne
pouvait pas être entendue à ce moment-là. Pendant que se gérait ce contentieux
au Conseil d’État, ce qui a duré de 1983 à 1990, une autre initiative, celle de
M. Juppé, à l’époque ministre du Budget, et de Mme
Barzac, ministre de la Santé, a essayé de régler les situations acquises, eu
égard à la directive des Impôts de 1983 : ils ont constitué un groupe
d’analystes en position d’experts, parmi lesquels S. Leclaire, C. Jeangirard,
M. Assabgui, M. Czermak, M. Montrelay, C. Simatos, moi-même… Dans une première
réunion, la directrice générale de la Santé et M. Gérolami, conseiller maître à
la Cour des comptes qui a présidé ensuite les réunions, nous ont laissé définir
les critères acceptables qui permettaient à l’État de reconnaître des
psychanalystes. Les critères étaient les suivants, élaborés par les
psychanalystes présents, appartenant ou ayant appartenu (cela se passait après
la dissolution de l’École freudienne) à une association psychanalytique
(importance donc des associations) : formation personnelle (analyse
personnelle), contrôles, séminaires, travail en institution éventuellement,
état des travaux écrits psychanalytiques, et évidemment, dernière déclaration
d’impôts (puisque l’on ne peut demander d’être exonéré d’un impôt que si l’on
paye cet impôt). Ces critères ont été acceptés par la directrice générale de la
Santé de l’époque et par M. Gérolami de la Cour des comptes (qui a pour but de
contrôler les finances publiques, alors que le Conseil d’État contrôle la
conformité des lois par rapport à la Constitution). L’information sur cette
commission a été communiquée aux différentes associations, et pendant neuf
mois, nous nous sommes réunis une journée complète par mois pour examiner les
dossiers : 215 ou 230 postulants ont été reconnus comme psychanalystes par la
commission sur les 500. À la fin de ce travail qui a duré de novembre 1988 à
juillet 1989, lors de la dernière réunion, Leclaire et moi-même avons été
interpellés par M. Gérolami, qui nous a fait la suggestion suivante : pourquoi
n’y aurait-il pas une instance permanente qui gère les interfaces entre les
psychanalystes et les associations d’une part, et les instances
gouvernementales d’autre part, à savoir le ministère de la Santé, la Délégation
interministérielle aux professions libérales, et le ministère des Finances ou
du Budget ? C’est à partir de cette idée, et du terme « instance ordinale »
prononcé par M. Gérolami, et non inventé par Leclaire ou moi-même, que nous
avons réfléchi lors d’une rencontre avant les vacances, et avons élaboré ce qui
est devenu le 15 décembre 1989, par la publication du
Monde, « L’adresse aux analystes », et
en même temps par une lettre adressée à tous les analystes qui étaient sur les
listes que nous avions, un appel pour une instance ordinale des psychanalystes.
Si le mot « ordinal » rappelait Vichy à certains, il est évident que ce coup
d’éclat non concerté, faisant interprétation pour la communauté analytique, a
surpris tout le monde ; il rendait par ailleurs peu possible une réflexion
sereine sur l’éventualité de gérer les affaires psychanalytiques.
Ainsi, de fait, les psychanalystes ont rapport à l’État, et les
recours en contentieux au Conseil d’État appelaient en quelque sorte une
réglementation de la psychanalyse, du fait même que le Conseil d’État a
constaté, par M. Racine, commissaire du gouvernement, que la profession de
psychanalyste est une « profession paramédicale non réglementée ». Autrement
dit, il est impossible d’exonérer d’un impôt les blonds plutôt que les bruns,
et d’assujettir les bruns plutôt que les blonds : ça revenait à ça. Aussi,
lorsque les analystes ont envie de soutenir la spécificité de la psychanalyse,
il faut bien différencier le registre des réglementations qui, à travers
différentes administrations, concernent les analystes sur des points
particuliers, de ce qui est plus décisif, et qui relève de l’autonomie de la
psychanalyse, à travers une forme de statut réglementaire. Donc, à la suite de
cet appel, nous avons fondé l’
apui en
1990 et publié un
État des lieux de la
psychanalyse
[1]
[2]. Le chapitre juridique toujours actuel, rédigé sous
l’inspiration de Michel Troper, professeur de droit civil, indique les
différents scénarios juridiques permettant d’autonomiser la psychanalyse par
rapport à d’autres disciplines.
Second volet : en quoi la psychanalyse ne relève pas de l’État
et de ses administrations ? La psychanalyse, inévitablement, sera toujours sous
tutelle du ministère de la Santé ; il est illusoire de penser qu’elle soit un
jour sous tutelle du ministère de la Culture. Certes, elle n’a pas pour but de
gérer la santé mentale, mais elle gère quelque chose qui n’est pas une maladie
: le malaise propre au sujet, propre au positionnement du sujet face à la
société, face au Ça, au Surmoi, et au Moi. Ce Moi dont Freud, en 1931, dans sa
31
e conférence, disait qu’il
est la « fonction synthétique » qui permet de faire face aux assauts de
l’intérieur, le Ça, le Surmoi, et de faire face à la réalité : « Le Moi est le
sujet au sens le plus propre
[3]. » Mais en 1938, avec
Le Clivage du Moi, le Moi n’est plus le sujet au
sens le plus propre, il est au contraire clivé en permanence entre son
acceptation du pulsionnel auquel il doit consentir légitimement mais
partiellement, et d’autre part sa difficile prise de conscience de la réalité,
travail singulier pour chacun. La même année 1938, Freud écrivait dans
l’
Abrégé de psychanalyse : « Le réel
demeurera toujours inconnaissable
[4]. »
Par rapport à cette spécificité de la psychanalyse, qui n’est
pas la gestion du soin mais la gestion du malaise, la tâche que peut s’assigner
la psychanalyse est de proposer une cure d’amaigrissement transférentiel. Au
principe même de la psychanalyse, il y a la névrose de transfert, l’analyse du
transfert et l’amaigrissement du transfert. Freud l’énonce ainsi dans l’une de
ses conférences : « L’individu doit se consacrer à la grande tâche de se
déprendre de ses parents » (le terme ici est
Ablösung qui est le même que pour la liquidation
du transfert,
Lösung). « Sa solution
seule [se déprendre des parents] lui permet de cesser d’être un enfant
assujetti à des transferts à l’égard des grandes personnes, pour devenir un
membre de la communauté sociale
[5]. » Aussi peut-on dire que la psychanalyse n’est en
aucun cas le relais d’idéaux, qu’ils soient les idéaux de la société, les
idéaux de l’État, ou de telle idéologie. La psychanalyse est extraterritoriale,
et aujourd’hui elle ne peut plus l’être comme Lacan l’énonce dans
Variantes de la cure type : « La
psychanalyse procède comme la science d’un principe
d’extraterritorialité
[6]
», ce qu’il reprend dans la
Proposition du 9 octobre 1967. Ce qui
aujourd’hui peut et doit être extraterritorial, c’est l’espace de la séance, en
tant qu’il y a pour la séance analytique un principe d’extraterritorialité par
rapport à tous les idéaux et à tous les énoncés culturels qui nous ont affectés
; par rapport aussi à toute ingérence extérieure. Ce qui est exigible et
extraterritorial de la psychanalyse, c’est qu’elle ne soit pas une courroie de
transmission et une caisse de résonance d’idéaux qu’elle aurait à transmettre.
Ce que la psychanalyse a à transmettre, c’est le fait qu’un sujet puisse
décliner les modalités de la façon dont il a été pris dans des transferts, et
qu’il puisse s’en défaire partiellement.
Alors, quelles propositions ? Il me semble que les initiatives
de 1983 et 1984, le recours au Conseil d’État, l’initiative prise par Serge
Leclaire ne conviennent pas dans la situation actuelle. Nous sommes dans une
situation où il y a appel à réglementation par le public, appel à
réglementation par un certain nombre de psychothérapeutes qui aimeraient bien,
peut-être, hausser leur dignité en rangeant la psychanalyse parmi les
psychothérapies, et appel à réglementation par la commission Vivien sur les
sectes, et par le souci de la police publique que peuvent avoir des gens comme
le Dr Accoyer qui a pris cette
initiative parlementaire pour ranger la psychothérapie dans le code de la santé
mentale, en la réservant aux psychiatres et aux docteurs en
psychologie.
La solution est à trouver collectivement entre nous, sans
qu’une association se précipite pour prendre une initiative face aux autres.
Lorsque nous avions envoyé, à la suite de l’état des lieux avec Serge Leclaire,
aux différents présidents d’associations, un projet de « charte des
psychanalystes », j’avais reçu la réponse suivante du président de la
spp de l’époque, Gilbert Diatkine,
datée du 14 septembre 1983, parue dans le bulletin de la
spp, qui montre que les temps sont
différents : « Vous ne mentionnez pas deux aspects de la situation actuelle qui
inquiétent le plus la Société psychanalytique de Paris. D’une part, un grand
nombre d’analystes s’autorisent d’eux-mêmes à se dire tels, et rien n’assure
qu’ils aient été eux-mêmes analysés. D’autre part, le remboursement des cures
par la Sécurité sociale entraîne une remédicalisation de la profession à
laquelle nous sommes complètement opposés. Nous partageons votre opinion sur le
fait que ce statu quo déplorable ne peut pas être modifié sans un accord des
psychanalystes entre eux. Nous n’avons d’ailleurs pas de meilleure protection
contre un statut que la division de la psychanalyse. » Or, je ne pense pas
qu’aujourd’hui nous puissions jouer sur nos divisions pour que le statu quo
nous protège de différents assauts réglementaires. Je crois d’ailleurs que le
travail qui s’élabore dans un groupe où sont représentées les principales
associations psychanalytiques, je pense au groupe Cournut qui en a pris
l’initiative, même s’il avance lentement, ouvre peut-être la voie pour trouver
un scénario juridique qui permettrait, face à différentes réglementations qui
nous assaillent, de pouvoir inventer une position réglementaire qui affirme
l’autonomie interne de la psychanalyse. Autonomie interne pour préserver la
psychanalyse comme espace extraterritorial d’énonciation et autonomie externe
qui permette d’assurer la « formation la plus appropriée » et l’habilitation
des analystes par les associations de psychanalystes.
[*]
Psychanalyste.
[1]
36, rue Pierre-Sémard, 75009 Paris - Tél. 01 53 32 84 10 - Fax
01 53 32 84 11.
[2]
Serge Leclaire et l’
apui :
État des
lieux de la psychanalyse, Albin Michel, 1991.
[3]
S. Freud :
Nouvelles Conférences
d’introduction à la psychanalyse, Albin Michel, 1991.
[4]
S. Freud :
Abrégé de
psychanalyse,
puf, 1975,
p. 71.
[5]
S. Freud :
Conférences
d’introduction à la psychanalyse (1914-1915), Gallimard 1999, p.
427-428.
[6]
J. Lacan :
Écrits,
Seuil, 1966, p. 324.