Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-883-4
56 pages

p. 10 à 13
doi: 10.3917/jfp.013.0010

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no13 2001/2

2001 Journal Français de Psychiatrie

Psychiatrie et justice : quel avenir pour ce couple infernal ?

Michel Patris  [*]
Le ton me semble donné concernant les rapports entre actes agressifs, violents, délictueux et la manière dont le social va s’en arranger. Je voudrais rappeler quelques points d’histoire à propos de la question de la culpabilité, de l’aveu, du remords et de la sanction. Les théologiens les ont travaillés depuis fort longtemps. Depuis des siècles, ils ont élaboré une théorisation de la faute, non seulement du péché originel mais aussi de la prédestination, source de schismes violents : sommes-nous marqués par une faute contre laquelle nous ne pouvons rien ? Est-ce que cette faute originelle nous détermine quoi que nous fassions ?
Cette question du libre arbitre et de la prédestination est restée toujours ouverte. L’avènement de la psychanalyse s’inscrit dans la suite, sinon historique, du moins philosophique de ces réflexions du déterminisme psychologique. Sommes-nous responsables de ce que nous sommes ? Ce à quoi la réponse d’un psychologue de bon sens serait évidemment « non », puisque nous sommes déterminés non seulement du côté du biologique mais aussi du côté des parents qui, eux-mêmes, ne sont pas responsables de ce qu’ils étaient. Donc, sur la pente du bon sens, nous ne sommes responsables de rien, la psychanalyse serait à la limite une illusion totale. Renvoyer quelqu’un sur un mode réflexif : « Va te faire soigner », « Va te confronter à ta propre folie » serait mission impossible. C’est compter sans l’un des concepts fondamentaux de la psychanalyse, qui est le transfert. Le transfert met en relation, en système, le sujet dont le centre reste inoccupé du côté du conscient et quelque chose qui est de l’ordre de l’objet mais qui est aussi de l’ordre de lui-même et qui est l’objet de son désir où quelque chose de l’ordre du sujet peut se mirer. Donc, la notion de transfert est venue subvertir ce débat impossible entre « Sommes-nous responsables de ce que nous sommes ? » et « Sommes-nous totalement maîtres de nos actions, de nos choix, et responsables dans les limites de ce choix ? »
Sur le plan historique, il y a un repère important qui est ce qui, à partir du concile de Latran, celui de 1215, met en relief la question de l’intention en regard de la culpabilité, la question de l’aveu avec la dimension de la confession qui va s’instituer à la suite de ce concile et la question du repentir et de la rédemption. Il y a là tout un algorithme qui, à partir de l’acte, va conduire à la finalité de l’Inquisition, qui consiste à donner une possibilité au sujet de réintégrer un ordre, un ordre humain, puisque si on n’est pas chrétien on n’est pas humain, par cette machinerie extrêmement complexe qui est le procès de l’Inquisition, par le biais de l’aveu, du repentir, du pardon et de ce moment où le sujet peut réintégrer cet ordre humain, ce qui ne durait pas longtemps parce que la sanction suivait de peu. Toute cette logique de l’Inquisition qui passe par l’aveu, le pardon et accessoirement la sanction n’est pas quelque chose qui appartient au passé. Les mêmes pentes de l’esprit valent encore aujourd’hui comme elles valaient du temps de l’Inquisition qui, je vous le rappelle, s’échelonne sur cinq à six siècles et qui s’est éteinte au sud de l’Espagne et au Portugal au début du xixe.
Il y a une filiation entre la démarche inquisitoriale et la démarche des classifications internationales. Je fais un petit bond du Marteau des sorcières au dsm iv. Si vous ouvrez Le Marteau des sorcières, vous avez tous les critères du mal, de la sorcellerie ; si vous êtes un lettré, un dominicain, si vous avez une vocation pour sauver l’humanité en perdition, vous avez un outil classificatoire, un outil par critère où il y a des énoncés très clairs qui vous permettent de faire un diagnostic sérieux. Autrement dit, cette justice qui n’avait pas une ambition modeste puisqu’elle voulait réintégrer des hérétiques, des coupables dans un ordre humain à peu près acceptable, avait toute une infrastructure textuelle qui permettait de faire des diagnostics précis de sorcellerie, de démonologie. Ceci nous renvoie à une image de la psychiatrie qui n’est pas des plus flatteuses pour la psychiatrie contemporaine. Elle nous renvoie aussi à des entretiens structurés, c’est-à-dire que ces manuels prévoyaient quelles étaient les bonnes questions à poser, et ils étaient un peu plus complets que le dsm iv puisqu’ils prévoyaient les réponses ; il suffisait alors de torturer les gens jusqu’à ce qu’ils donnent les bonnes réponses. Je ne suis pas sûr qu’on ait quitté cet ordre-là et que la clinique actuelle ne consiste pas à faire un forçage du côté des réponses que l’on attend.
Il y a une pratique de l’expertise qui rappelle ce mode d’interrogatoire, sous des formes plus subtiles bien sûr. Qu’est-ce que cherche l’expert ? Il cherche ce que la personne qui est en face de lui peut dire de son acte. Qu’est-ce que quelqu’un peut dire de son acte à un autre qui lui demande de dire quelque chose de son acte à un autre, psychiatre, auxiliaire de justice qui va devoir rendre des comptes à un magistrat ? Qu’est-ce qu’il peut dire d’autre que « Je n’ai pas fait exprès » ou « J’étais un autre » ou « Je n’étais pas là » ? Ça ne satisfait pas l’expert, qui demande alors « Qu’est-ce que ça vous fait d’avoir commis tel acte, qu’est-ce que vous ressentez ? est-ce que vous savez ce que sont devenues vos victimes ? » C’est ce que les experts attendent, que quelqu’un puisse rabouter cet acte qui est souvent un trou, une déchirure dans l’histoire, notamment quand il s’agit d’un acte inaugural. Je pense à une expertise que j’ai faite dernièrement d’un jeune père, bien sous tous rapports, dirigeant un service qualité dans une entreprise. Il a un nouveau-né, il tient le bébé et il se rend compte qu’à chaque fois qu’il tient le bébé, il le serre de plus en plus en fort, puis ça craque un peu et il dit : « C’est plus fort que moi, au début j’étais inquiet puis une fois j’ai mis ses pieds sous le robinet d’eau chaude alors ça a rougi un peu, puis il y a eu des cloques. » Il décrit comme ça quelque chose comme si ça se passait tout à fait en dehors de lui-même, c’est-à-dire comme si c’étaient ses bras, ses mains qui se resserraient tout doucement, lui-même apparaît tout à fait perplexe, il ne ressent rien. Alors, qu’est-ce qu’un expert souhaiterait entendre ? C’est : « Mais qu’est-ce qu’elle est devenue, votre petite fille, vous vous êtes rendu compte que c’était votre enfant ? » Question sans objet. S’il s’était rendu compte que c’était sa petite fille, s’il l’avait aimée comme si tout le monde aimait sa petite fille, les mères qui ont des phobies d’impulsion, c’est exceptionnel ! – s’il pouvait dire quelque chose, il ne serait pas là. Il y a quelque chose qui a lâché dans le nœud borroméen ou dans la boîte de vitesse, je ne sais pas. Il y a quelque chose du rapport à l’imaginaire qui a lâché totalement à ce moment-là, s’il avait pu se représenter qu’il était en train d’écraser le thorax de son bébé en appuyant avec les pouces.
Donc, la position du clinicien et de l’expert n’est sûrement pas neutre et la question se pose aux magistrats d’avoir eux-mêmes une écoute par rapport à une approche d’une clinique qui serait attentive aux productions de l’inconscient, c’est-à-dire qu’il ne soit pas incongru dans cette situation d’expertise de tenir, tant que faire se peut, les écarteurs entre contenu latent et contenu manifeste, que tout ne soit pas ravalé à un dire qui va être traduit en symptôme, c’est-à-dire, il dit ceci « il m’a dit cela donc ça renvoie à… une perversion, par exemple ». Comment je vais étayer le diagnostic de perversion, « Je lui ai trouvé une structure perverse, je l’ai examiné à fond et je lui ai trouvé une structure perverse ». Il y a la place dans le cadre de cet examen, de cette rencontre avec le criminel, le triste sire, il y a possibilité d’être à l’écoute des productions de l’inconscient. Il y a bien sûr des contextes dans lesquels c’est complètement incongru ; si vous arrivez aux urgences avec une perforation de l’estomac, ce serait incongru de la part du chirurgien d’être à l’écoute des productions de l’inconscient.
Qu’est-ce que la justice attend de nous ? On ne peut pas se faire une idée de ce que l’institution judiciaire attend de nous en lisant les textes de loi, les textes de loi parlent de suivi socio-judiciaire avec ou non injonction thérapeutique, on y met tout et n’importe quoi. C’est pas d’hier que la justice s’interroge sur les vertus thérapeutiques du jugement, de la cérémonie des assises en tant que telle comme moment hautement dramatisé de la sanction, de la prison. Ce sont des questions de nouveau d’actualité mais qui ne sont pas neuves. À Strasbourg, on va nous demander de revoir les prévenus juste avant les assises pour voir s’ils ont changé, pour voir si la prison, si quelque chose, un travail s’est fait, dans le style : « Va te faire soigner, au fond de ta cellule, tu vas réfléchir, tu vas être confronté à toi-même, tu vas repenser à toutes les horreurs, etc. ». Est-ce qu’un père incestueux, après dix-huit mois de réclusion, va faire un travail sur lui-même ? Est-ce que l’expert va discerner un écart, une évolution dans son discours ? Une petite anecdote : une psychologue qui faisait un dea décide de faire un mémoire sur le devenir des pères incestueux en milieu carcéral ; pour cela, elle suit six pères qui ont commis des incestes. Au moment de remettre son mémoire, elle me raconte que l’un de ces pères lui a dit : « Comment, vous me laissez tomber ? Vous savez qu’ils vont me laisser sortir, un salaud comme ça, je vais recommencer, je vous préviens ! » Est-ce qu’un expert peut apprécier les vertus thérapeutiques de la prison ?
Pour terminer sur ce point, je dirai que ce qui est du côté du social – et je mettrai la justice du côté du social – ne peut que résister à l’analyse. Une société, un discours dominant ouvert à la psychanalyse, ce serait la fin de l’analyse et on serait dans une société intégriste, c’est-à-dire que c’est la théorie analytique qui deviendrait une religion. Donc, un analyste ne peut être qu’en position inadéquate, inconfortable, subversive, inadéquate par rapport à toute institution qui le délègue dans une mission thérapeutique.
 
Débat
 
 
Nathanaël Majster : Une première question du fait de votre expérience : est-ce qu’il reste une autonomie à l’expert psychiatre telle qu’elle a pu éventuellement exister par le passé ? On a affaire à des experts de plus en plus spécialisés qui travaillent avec les magistrats dans une grande proximité, et ensuite il y a une pression médiatique populaire, policière éventuellement, et du corps judiciaire pour faire condamner, c’est-à-dire que de moins en moins de cas échappent à la sanction, à la prison. L’expert psychiatre ne vient-il pas participer à une sorte de défense sociale nouvelle où l’enfermement est la réponse qui vient satisfaire cette attente de plus en plus large, et qui est une attente impérieuse ? À tel point que faire échapper un criminel au jugement est une responsabilité que prend le psychiatre, avec cette conséquence que l’on va juger des malades mentaux, et c’est quelque chose qui ne peut pas être décrit, le président posant des questions à quelqu’un qui est absent, qui délire, venant solliciter chez lui des instances qui ne peuvent pas être mobilisées. Cela conduit à des condamnations lourdes alors que la pathologie est manifeste et l’expert n’arrive pas, comme le disait Lacan, à asséner une conclusion d’irresponsabilité.
Michel Patris : Les pressions sont diverses. Je rappelle que l’institution psychiatrique elle-même change, que le nombre de lits a fondu, que la psychiatrie, qui avait très mauvaise image, s’est refait un nouveau visage de réinsertion, de rééducation, de traitement et qu’elle est elle-même responsable de la reconstitution de sa défectologie. C’est au fond des prisons que sont les psychopathes et les psychotiques. Ils ne protestent pas, ils ne posent pas vraiment de problèmes en prison, ils sont simplement victimes de tous les autres. La pression, je ne la ressens pas du côté des médias, mais c’est vrai qu’il y a des magistrats qui choisissent les experts en fonction de ce qu’ils vont conclure, les magistrats savent à peu près ce que les experts vont conclure. Quand on a envie de laisser quelqu’un au trou, il y a des experts pour ça, et d’autres quand on veut les mettre en psychiatrie.
X : Je voudrais ouvrir une réflexion qui m’agite depuis plusieurs années et cette question ouvre à l’impossible confrontation des divers champs, et notamment du champ de l’inconscient et de celui où il s’agit de rendre compte à la société de mon acte, et me fait poser la question : quid du non-lieu, quid de dire à quelqu’un qui a transgressé et a été auteur d’un passage à l’acte : nous prenons acte de ce que vous n’étiez pas là effectivement au moment du passage à l’acte, auteur de cet acte ? Et il y a non-lieu, mais non-lieu de quoi ? Après réflexion et travail de séminaire, nous avions abouti et continuons à travailler à ce constat que l’auteur d’un acte criminel qui se voyait infliger un non-lieu était dès lors dans un champ de : je suis maintenant dans les mains de la psychiatrie mais je suis condamné à perpétuité car il n’y a pas de limite, et qui va pouvoir me dire maintenant que je suis guéri, que j’en ai fini de cette dette, que je peux sortir, que je ne suis pas auteur de mon acte et que je suis donc dépendant du pouvoir médical et, en même temps, privé d’un dire au cours d’un procès. Le cas Althusser est très significatif de ce qu’il en coûte de cette privation de procès. Althusser, qui a eu son non-lieu, n’a eu de cesse dans son magnifique livre L’Avenir dure longtemps, d’étayer, de mettre en mots ce qu’il n’a pas pu dire au cour d’un procès dont il a été privé. Alors, la question sur laquelle nous allons pouvoir réfléchir, c’est en quoi un procès d’assises ne pourrait pas dire effectivement : cet être a commis un acte dont on sait juridiquement qu’il est interdit, mais il n’y a pas lieu à condamnation parce que des psychiatres peuvent dire qu’il n’était pas auteur de son acte. Qu’est-ce qui peut alors s’écrire et donc remettre ce sujet dans ce qu’il en est de sa vie réelle et de son lien à la société ? Pourquoi une décision de cour d’assises ne pourrait pas dire : premièrement cet acte a eu lieu et ce criminel en est l’auteur, deuxièmement nous n’avons pas du tout les éléments pour dire qu’il y a lieu à condamnation ? On devrait revenir sur ceci que le non-lieu intervient dans un cadre confidentiel, il dépend de la décision d’un magistrat qui s’en remet à la décision de trois experts ; rien n’est dit de tout ça et ce non-lieu, non dit, non parlé, pousse à la folie plus encore que l’acte lui-même. Je pense que ces journées devraient ouvrir cette réflexion, il faut que les choses soient parlées.
Marcel Czermak : Je voudrais vous répondre puisque j’ai connu un certain nombre de voleurs psychotiques. Vous pouvez toujours leur répondre : ce n’est pas bien, il n’y a pas d’accusé de réception. La formulation que vous employez, c’est-à-dire qu’il faudrait que quelque part l’acte soit enregistré, bien sûr. Et ça, même si c’est un non-lieu, il y a un lieu d’enregistrement, il y a un lieu de non-lieu. Mais à le formuler comme vous le formulez, peut-être ne sentez-vous pas à quel point vous agissez dans le registre de la psychologie du névrosé normal, à savoir qui postule qu’il y ait un lieu qui accuse réception ; mais dans la psychose, ce lieu n’existe pas ou, quand il accuse réception, c’est ailleurs que là où vous l’attendiez. Henri Frignet me racontait l’histoire d’un garçon dont la psychose s’est déclenchée au moment où il est passé dans le prétoire, car il avait été dit qu’il faut que les choses soient parlées. Je voudrais rappeler que, dans l’expérience du praticien, la meilleure façon de déclencher une psychose est de dire : « Dites-moi tout ». Je dis par là que la contrainte à dire peut être ravageante, et c’est pour ça qu’on ne fait pas d’analyse à tout le monde. Quand on met quelqu’un en devoir d’articuler au lieu même d’où ça ne peut pas répondre chez lui, ça va répondre mais ça ne répondra pas où on va l’attendre, il va vous dire : je suis Dieu ou la femme universelle. Donc, il y a toujours un très grand péril à attendre du sujet avec qui nous essayons de dialoguer, c’est pourquoi je vous disais qu’il y a un problème de théorie du sujet. Quel sujet concevons-nous ? Nous concevons un sujet psychologique de base, mais je suis convaincu que pour chacun d’entre nous, il y a des endroits où, sollicité, ça ne peut pas répondre.
X : C’est ce qui est problématique, et c’est pour ça que l’affaire Althusser me touche beaucoup parce qu’il a connu cette espèce de déréliction, parce qu’il n’avait pas été reconnu coupable. Quand vous dites : on ne dialogue pas, la question n’est pas de dialoguer ni de porter un jugement, la question est de savoir si on est coupable même si on n’est pas responsable de l’acte, mais c’est au nom des gens qui sont présents et qui jugent ; la question n’est pas ce qu’on lui demande, la question est ce que nous lui disons au nom du peuple : « Monsieur, vous êtes coupable, vous avez commis un crime. »
Marcel Czermak : Moi, je peux répondre non pas en tant qu’expert que je ne suis pas mais je peux répondre sur des questions qui sont des questions de doctrine de la psychose. Je n’aurai aucune opinion à formuler concernant l’affaire Althusser. Qu’aurais-je fait puisqu’il y a eu crime, pour ma part j’aurais d’abord constaté l’état clinique, j’aurais appelé le commissariat, je leur aurais dit : quelqu’un vient de me confier qu’il a fait un crime mais son état justifie son envoi à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police, et là-bas les experts idoines auraient pris la décision de l’hospitalisation. Ceci étant, la fonction de la parole et de l’enregistrement qui prend acte – est-ce que l’acte d’un psychotique ressort de l’acte d’un sujet de base ? assurément pas –, nous voudrions qu’ils en répondent comme chacun. Dans ce cas-là, que viendraient y faire mes camarades experts ? Mais un non-lieu c’est quand même inscrit, c’est-à-dire c’est un non-lieu rédigé, il y a un lieu, point, signé, daté. C’est un acte. Donc ce sujet a fait l’objet d’un acte authentique, juridique et authentique. Rien que cela me semble avoir une valeur considérable.
Michel Patris : Je voudrais faire remarquer à Czermak que sa solution de détour me semble effectivement intéressante mais qu’elle n’est pas possible partout, ça ne serait pas l’infirmerie ça serait la maison d’arrêt. On ne peut faire d’Althusser l’archétype de la psychose, cette affaire-là présente des caractères particuliers et on sait ce qu’il en a écrit. Sur la question de l’inscription, j’ai une suggestion peut-être un peu utopique sur le maniement de ces choses-là et je me demande si on ne pourrait pas envisager une espèce de procédure qui comporterait la mise en présence de l’inculpé et du jury, des magistrats et des experts, et où on dirait ceci : on a constaté un certain nombre de choses, on a constaté un point de difficulté et nous décidons de reculer, de nous désister et, plutôt que de centrer les choses sur la pathologie du sujet, recentrer les choses sur la problématique du manque. Donc de mettre en place quelque chose comme ça qui serait une orientation différente, qui serait un recul devant la folie et une prise en compte du manque.
Evry Archer : D’abord, non-lieu de quoi ? Il est facile de répondre : il n’y a pas lieu de poursuivre, de condamner parce que la personne n’est pas l’auteur de ses actes ; mais celui à qui ce non-lieu a été, dit-on, infligé doit savoir surtout après traitement que la décision vaut pour son état au moment de l’acte ; donc il ne semble pas logique de dire que c’est valable également pour les actes à venir et que la personne est placée sous l’autorité médicale à perpétuité.
J’ai été un peu choqué d’entendre parler, à propos des délinquants, de rebuts et de déchets…
Marcel Czermak : J’ai oublié une phrase, c’est que je pense que nous en faisons partie aussi…
Evry Archer : Vous avez même distingué ces gens-là en les appelant le menu fretin par rapport à d’autres catégories de personnes. C’est regrettable, c’est encore plus regrettable d’entendre parler des psychotiques comme ne souffrant pas des conditions carcérales, et nous savons maintenant que 10% de la population carcérale sont des psychotiques parfois délirants et hallucinés. En dehors des théories très complexes concernant la responsabilité des malades mentaux, c’est cette réalité-là qui doit être dans l’esprit de chacun. Lorsqu’on affirme dans l’intérêt de la personne que cette personne doit bénéficier d’une sanction parce que cette sanction serait thérapeutique, il faut savoir que cette personne va ensuite dans une prison telle qu’elle a été décrite par certains ouvrages et que, dans cette prison-là, il y a beaucoup moins de possibilité d’écoute et de soin que dans un milieu ouvert. En ce qui concerne le plan plus complexe et théorique, je ne pense pas qu’on résolve bien le conflit normal et constructeur entre la causalité psychique, le déterminisme psychique, la subjectivité, le libre arbitre, qui sont des concepts fondateurs non seulement de la psychiatrie, de la psychanalyse mais aussi de notre société ; ce conflit n’est pas résolu en avançant péremptoirement l’innocence impossible, je ne pense pas que ce soit une réponse à la question ; il me semble qu’il faille aller plus loin et ne pas se contenter de dire que nous sommes tous coupables, même quand nous ne sommes pas responsables, pour répondre d’une manière quelconque à la question.
Michel Patris : Je n’ai certainement pas dit que les psychotiques ne souffraient pas en prison, j’ai dit qu’il ne se plaignaient pas, ce qui est tout à fait autre chose. Ils peuvent souffrir terriblement au fond de leur cachot sans que personne ne s’inquiète de leur sort.
Henri Giraud : On oublie un problème, que pour l’article 122-1, on s’est battu depuis des années avec nombre de magistrats pour supprimer cet article et en partie parce que la procédure du non-lieu a un caractère inquisitoire très marqué. J’ai lutté longtemps pour que l’expertise psychiatrique pénale devienne contradictoire. Vous savez que l’expertise psychiatrique pénale est le seul îlot qui reste dans la procédure judiciaire qui soit de nature inquisitoire… â– 
 
NOTES
 
[*]Professeur de psychiatrie, Université de Strasbourg.
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