Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-883-4
56 pages

p. 32 à 36
doi: 10.3917/jfp.013.0032

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no13 2001/2

L’intervention philosophique dans ce que Kant aurait pu ici appeler un « conflit des facultés » (droit et médecine [1]), pourrait encore compliquer et augmenter la polémique, et si tel n’est pas son objet, elle ne saurait viser à autre chose qu’à tenter de distinguer les questions, les registres de discours. Ce n’est donc pas une solution que l’on trouvera ici, mais quelques éléments de réflexion sur la manière de poser les problèmes, la commune perplexité. Sans ce minimum critique, le débat peut s’éterniser, alors qu’il semble qu’il y ait urgence.
 
1. Ampleur et profondeur de la question
 
 
Divers éléments récents sont venus relancer ce sentiment aigu qui est maintenant celui de l’opinion ordinaire, et dont je partirai. D’abord, des chiffres : l’ampleur du nombre de « malades mentaux » incarcérés, l’incroyable diminution de la proportion de sentences concluant à l’irresponsabilité ou le nombre des suicides en prison. Comment peut-on punir des malades, des gens qui souffrent déjà ? C’est le premier scandale. Et il faut tout de suite élargir le malaise à l’ensemble des institutions pénitentiaires et psychiatriques, non qu’elles obéissent à la même logique d’enfermement (l’une et l’autre sont plus complexes, et plus désemparées que cela). Mais parce qu’elles doivent traiter des personnes qui peuvent passer de l’une à l’autre, ou dont le traitement relève de l'une et l’autre, et qui trop souvent ne sont plus finalement le souci ni de l’une ni de l’autre. « De toute façon, on ne fera pas mieux à l’hôpital qu’en prison », pensent parfois les uns ; « De toute façon, c’est un malade, il vaudrait mieux qu’il soit à l’hôpital », pensent les autres. Ce qui est certain, c’est que les procès révèlent ce trouble, les experts psychiatres dissociant à juste titre l’acte commis et la pathologie, et refusant de trop déresponsabiliser (d’où l’actuelle aggravation des sanctions, surtout pour tous ceux qui ne sont pas entrés volontairement dans la contrainte d’une démarche thérapeutique) quand les avocats voient trop ce qui échappe à l’imputation. Un jugement n’est pas un soin, mais il peut avoir un effet pathologique ou thérapeutique, de même qu’un traitement n’est pas une sanction, mais peut prendre un sens de pénitence ou de réparation. Si le droit pénal est fondé sur la mise en avant de responsabilités, de capacités, et la médecine psychiatrique sur la mise en avant de pathologies, de vulnérabilités, on joue ici souvent à fronts renversés, et cela montre bien l’ampleur du trouble. En attendant, dans le « tuilage » des institutions, il manque quelque chose qui ne soit ni la prison, ni l’hôpital psychiatrique, quelque chose de plus léger que les vœux monastiques, mais aussi d’un peu plus protecteur que l’ultra-moderne solitude. On a tous l’exemple de ces situations où un centre psychiatrique d’orientation et d’accueil, ne voyant pas de motif suffisant pour interner une personne visiblement souffrante, et ne disposant pas d’une forme de « suivi » un peu rapprochée, la laisse finalement livrée à elle-même [2], en attendant qu’elle ait fait quelque chose d’assez grave pour qu’on l’interne ou qu’on la mette en prison [3]. C’est là un deuxième scandale, ce geste à la Ponce Pilate qui abrite la commune lâcheté derrière un respect probablement sincère des libertés, et qui augmente le malheur, la peur, la spirale impuissante de l’évitement et de l’enfermement.
On va le voir, l’un des nœuds de la question réside dans le fait que l’on ne peut pas contraindre quelqu’un à se soigner, à vraiment prendre soin de lui-même, de la même manière que l’on ne peut pas forcer quelqu’un à se « repentir », au sens propre de changer de voie et de direction de vie. On peut par contre disposer des éléments qui y soient favorables, ou qui en soient la condition concrète ; mais cela coûte cher [4]. On peut dans une certaine limite soigner quelqu’un malgré lui, mais pas très longtemps ; on peut entraver le danger qu’il représente éventuellement pour d’autres ou pour lui-même, mais pas complètement. On peut forcer quelqu’un, au sens de la responsabilité civile, à payer, à réparer ; mais on ne peut pas le forcer à reconnaître l’irréparable. Cette question de la liberté, avec les progrès prodigieux des neuro-sciences, risque de revenir sur le tapis constamment et dans des cas de figure auxquels nous ne sommes pas habitués. Kant écrivait que l’on ne peut pas forcer quelqu’un à jouir, d’un plaisir esthétique par exemple. Le plaisir était pour lui la coïncidence entre une détermination physique et un libre engagement. Par contre, on peut forcer quelqu’un à éprouver une souffrance, le faire souffrir, lui faire mal. Mais ce qui complique la chose, avec la « peine » ou la punition, c’est que l’on ne peut pas obliger quelqu’un à sentir qu’il a fait du mal à un autre (ou encore moins peut-être à lui-même), on ne peut que lui faire mal. C’est la raison pour laquelle je cherche, comme nous tous sans doute, un moyen terme entre l’internement de force et le lâchage des libertés, qui ne sont sans doute que des figures limites (et devraient le rester). Il manque, me semble-t-il, une institution dont l’autorité, c’est-à-dire la capacité pour les sujets de la reconnaître librement, soit telle qu’elle apaise le face-à-face effrayé de la contrainte et de la liberté. C’est pourquoi je traiterai ici à la fois de la responsabilité et de l'institution. Dans ce qu’exprime l’opinion ordinaire telle que je la rapporte ici, le malaise tient donc à tous ceux qui ne sont « pas assez fous pour être internés », mais pas assez fous non plus pour ne pas être incarcérés, et qui pourtant sont trop mal pour rester en prison. Ou bien, en prison, à ceux qui sont assez mal pour penser au suicide [5], à ce geste qui met le comble à la responsabilité et à l’irresponsabilité. Il tient à ceux qui se trouvent plus ou moins placés d’office sous influence neuro-chimique (ou sous leurs propres addictions). Il tient à ceux qui attendent en prison une contre-expertise psychiatrique, qui ne répondra encore ni oui ni non à la question de leur responsabilité. Et pour cause. Il y a toujours des deux, et si tout est mélangé, il n’empêche que nous sommes dans l’obligation de distinguer les registres pour mieux les articuler. C’est surtout cela que je voudrais ici rappeler.
Comme mon titre l’indique, je voudrais réassocier étroitement, comme on marie l’eau et le feu, la face passive, vulnérable, et la face active, capable, responsable, de notre condition humaine, qui est aussi notre condition citoyenne. Aujourd’hui en effet, on a globalement tendance à trop séparer une vision victimiste, où le sujet humain n’est plus qu’un bloc de plainte, et une vision responsabilisatrice, où il n’est plus qu’un bloc de culpabilité. Au mieux, on le traite ici comme victime et là comme responsable, dans un clivage sans moyen terme. On ne voit pas assez que les victimes peuvent aussi être responsabilisées, ni que les sujets responsables sont aussi des êtres fragiles. Je voudrais ensuite montrer comment l’institution (école, santé, justice), pour donner à chacun sa chance, commence par rétrécir le milieu du sujet, pour le réélargir ensuite et lui donner la possibilité d’interpréter ce qui lui est proposé (sa formation, son traitement, sa peine) comme un musicien interprète une partition. Car ce que nous demandons, c’est la possibilité pour chacun d’interpréter sa vie. Le sentiment qui anime cette réflexion est que le malheur est profond, et que nous devons le prendre au sérieux comme si c’était à chaque fois de notre enfant qu’il s’agissait. Mais aussi comme s’il s’agissait de citoyens dont la manière de les traiter donnait la figure de ce qu’est réellement notre démocratie, de ce vers quoi elle chemine.
 
2. Morale de responsabilité et morale de l’institution
 
 
Nous sommes pris, assez généralement, dans l’oscillation entre deux grands types de philosophie morale, selon que l’on insiste sur la responsabilité ou sur la fragilité du sujet. La première insiste sur la nécessaire estime de soi, sur les capacités propres du sujet : la capacité de parler, d’agir, de (se) raconter, de s’imputer des actes ou des paroles ; telles sont les conditions élémentaires pour penser la responsabilité [6]. La tonalité générale est celle du crédit, de la confiance en soi ou en autrui. On suppose que toute action est orientée vers le bien, ou vers un bien (c’est ce qu’on appelle une morale téléologique, et l’utilitarisme en est encore une variante), et qu’elle est en ce sens raisonnable. C’est le postulat éthique de toutes les philosophies du contrat, qui caractérisent notamment les sociétés plus individualistes, mais toute société a besoin d’un minimum de cette confiance. Confiance accordée à un sujet capable de « répondre », de donner (parler, agir) en retour, d’entrer dans la conversation, de faire un récit qui tisse ensemble ce qu’il a senti, subi, reçu et ce qu’il a agi, fait, donné. Un sujet capable de « paraître », de comparaître avec les autres, de dire « me voici, c’est moi », d’avoir assez de confiance en sa propre parole pour vouloir dire ce qu’il dit et de confiance en ses propres actes pour approuver ce qu’il fait. Quant à la responsabilité proprement dite, l’idée est d’abord qu’il n’y a pas de droits sans devoirs et pas de devoirs sans droits : par exemple, le droit aux soins implique des devoirs de santé, de maintien de soi (non seulement par rapport aux alcools, tabacs et autres drogues, mais aussi bien sûr l’hygiène, l’alimentation, les vaccins, etc.). On traite l’individu comme un adulte majeur et vacciné (ou plutôt n’ayant pas peur des vaccins). Il s’agit d’adultes « Yorts », responsables de ce qui est plus fragile qu’eux, ou considérés comme capables de tenir compte de ce qui en eux est fragile pour ne pas l’exposer au danger. Mais ce peut être aussi la fragilité d’une institution qui est entre leurs mains, la fragilité du vivant ou de la planète. L’éthique de responsabilité s’est considérablement élargie à la mesure des nouveaux pouvoirs dont les humains (et particulièrement certains humains) se sont dotés. De la même manière qu’il ne faut pas confondre la responsabilité civile et la responsabilité pénale, la responsabilité de celui que se tient en face de la vulnérabilité de l’autre n’est pas du même type que celle qui consiste à tenir compte dans son action de ses effets les plus lointains. Et ce n’est pas le même sujet qui se tient devant le juge, devant son ami, devant l’Histoire, ou devant Dieu [7]. Certaines formes de responsabilité sont très individualisées, et d’autres plus communes et partagées.
Mais on ne peut se contenter de penser les êtres humains selon cette face autonome et responsable, capable. Heureusement, d’ailleurs, qu’ils ne sont pas « capables » de tout ! Il y a en eux une sorte de disproportion intime entre cette face et leur face de fragilité, de vulnérabilité, d’impuissance. Seul un ange diabolique, au sens des métaphysiques médiévales, pourrait vouloir toutes les conséquences d’un acte méchant, les disposer clairement et comme immédiatement dans son action. C’est pourquoi il y a une différence entre la responsabilité pénale et la responsabilité morale : celle-ci peut courir à l’infini, vers les êtres lointains dans l’espace et dans le temps, avec un sentiment d’endettement interminable ; mais la sentence juridique arrête la responsabilité, car on ne saurait être responsable de tout. Elle coupe dans la chaîne des conséquences (et c’est pourquoi elle doit aussi couper dans la chaîne des causes), et elle impute la responsabilité, la définit, la rapporte à un auteur. Cet exemple nous fait voir l’intervention des institutions, et de ce que j’appellerai maintenant la morale de l’institution. Cette seconde morale insiste donc bien plus sur la vulnérabilité du sujet et développera surtout le respect d’autrui, de son impuissance, de son irresponsabilité. Elle accepte d’avoir affaire souvent à des sujets incapables de répondre, de donner un consentement dans des conditions telles que ce consentement fasse juridiquement engagement (enfant, malade dans un état de faiblesse ou de dépendance, etc.). Il s’agit alors de le protéger de tout ce qui, trop fort pour lui, pourrait lui faire du mal. Non pour l’enfermer dans cet état, mais au contraire pour retenir le sujet sur cette pente de l’irresponsabilité. Il s’agit donc de retenir et de soutenir sa responsabilité. En voyant ainsi dans l’individu la part de l’enfance, de la faiblesse, mais aussi de la bêtise, de l’irréductible irresponsabilité, on prend la mesure de ce que j’appelais tout à l’heure la part de malheur (et qu’une morale utilitariste, par exemple, ne peut ou ne veut pas voir). Comment les sujets disent ce qu’ils ne veulent pas dire, font ce qu’ils ne comprennent pas, et sont incapables de formuler ce qu’ils ont subi [8].
Cette morale, moins « téléologique » que « déontologique » au sens où elle insiste sur les devoirs, les règles et les normes, voudrait que nous fassions en sorte, comme le dit Ricœur, de « ne pas exercer sur autrui de pouvoir tel qu’il le laisse sans contre-pouvoir sur nous ». C’est aussi pourquoi elle constitue le postulat moral de toutes les philosophies de l’institution, qui caractérisent notamment les sociétés plus holistes ou du moins plus solidaristes. L’idée en est qu’il faut dissocier complètement les droits et les devoirs, et qu’une personne incapable de porter la charge de sa contribution au bien commun, ni même de sa contribution à son propre bien, n’en a pas moins des droits fondamentaux. Il ne faut pas enfermer quelqu’un dans son handicap ou dans son malheur, ni laisser ce dernier envahir tous les registres de son existence. C’est au contraire le rôle des institutions que d’arrêter la contamination du malheur, par laquelle quelqu’un qui a perdu son travail peut perdre sa famille, son estime de soi, son logement, sa santé, l’intégrité de ses capacités juridiques, etc. C’est leur rôle de séparer les tableaux, de faire écran à ces déplacements (transferts de « réputation » ou autres) et de redonner au sujet une chance, un droit de paraître avec confiance [9].
 
3. Les risques séparés de chacune des morales
 
 
L’une de ces morales insiste donc sur la face active, agissante, de notre condition humaine, et l’autre sur la face passive, victimisée, de cette même condition. Le danger de cette oscillation, plus exactement de ce que Bergson aurait appelé une « double frénésie », est de trop séparer ces deux faces. Or cette séparation est ruineuse pour toute éducation, pour toute thérapeutique, pour toute « pénitence » ; et beaucoup plus simplement pour toute citoyenneté : des sujets entièrement responsables n’ont plus besoin d’institutions, de normes ni de règles juridiques, et des sujets entièrement vulnérables sont dans une demande insatiable de sécurité. Comment penser une responsabilité vulnérable ou une vulnérabilité responsable ? En se séparant l’une de l’autre, en se dissociant, en effet, chacune de ces morales donne lieu à des effets pervers. Un peu comme le Dr Jekyll de Stevenson peut dire des méfaits de Mr Hyde, son autre lui-même, qui n’y était pas. Et si, plus on est intelligent, capable, responsable, plus on pouvait devenir fou, immaîtrisable, irresponsable ? Plus subtil et peut-être plus grave, si on sépare trop le sujet actif et le sujet passif, qu’est-ce qui va assurer le passage entre les deux, la communication ? Qu’est-ce qui va assurer le sentiment que je peux agir sur ce que je sens, que l’autre peut sentir ce que je lui fais, que je peux donc aussi d’une certaine manière reconnaître ce qu’il éprouve, sa douleur éventuellement ? Et si le scepticisme [10] quant à la possibilité de faire ce passage en chacun de nous, et entre nous et autrui, était une forme de folie ? Une forme très répandue. Relevant ces effets pervers, je voudrais un instant pointer ce que les institutions pédagogiques, thérapeutiques ou pénitentiaires ne sauraient devenir, comme deux limites caricaturales ! L’éthique de la responsabilité individuelle fonde tout sur l’autonomie, l’autodiscipline d’un sujet maître et responsable de ce qui lui arrive. Tout est son choix et il faut lui donner la maîtrise de ses propres choix. Tout peut se contractualiser, tout le monde est libre et fort, capable d’intérioriser les règles et les informations au point de n’avoir plus besoin de garde-fous extérieurs. Mais, ce faisant, ne risque-t-on pas d’aboutir à l’inverse, à un sujet angoissé de devoir tout choisir, prêt à s’abandonner aux mains de celui qui lui dictera sa Loi ? N’aboutira-t-on pas à augmenter la culpabilité, le stress, la solitude et la dépression de celui qui n’y arrive pas ? Ce n’est pas un hasard si les sociétés les plus individualistes sont aussi souvent les sociétés les plus conformistes, celles qui ont la plus faible tolérance à l’anormal.
La morale de la victimité, de la fragilité, de son côté, veut protéger, assurer, assister, soulager. Elle développera des institutions tutélaires, inamovibles ou plutôt infaillibles, capables de rassurer. Elle développera une pédagogie dogmatique, où le clerc, le docteur, le formateur, l’éducateur, savent où est le bien et le mal, et où il ne s’agit que d’y dresser les sujets (pour leur propre bien). On ne se demande pas « qui » a éduqué les éducateurs, ni si cette irresponsabilité des sujets n’est pas une infantilisation où ils ne peuvent jamais grandir ni s’émanciper. On ne voit pas davantage les risques de dérive victimaire et juridique dus à cette surestimation de la victimité.
Ces excès doivent nous appeler à un certain sens de la mesure, de la sobriété et des limites. Même si les véritables faits humains et sociaux sont « totaux » (au sens de Marcel Mauss, qui touchent tous les registres de la vie), et peut-être justement pour cela, aux différents profils du sujet doivent correspondre différentes formes d’institution, qui peuvent empiéter les unes sur les autres pour bien se « tuiler », mais non prétendre chacune être la seule ou la principale. Tout n’est pas pénal, ni même juridique. Tout n’est pas davantage médico-thérapeutique. Tout n’est pas pédagogique, ni politique, ni moral. C’est ce souci critique des limites qui permet de penser modestement et concrètement les articulations, et qui nous y oblige.
On essaiera donc, autant que possible, de repartir d’une situation où l’on a bien dissocié les responsabilités et les vulnérabilités. Mais en cherchant aussitôt à reconnaître, et à rappeler, les impuissances et la fragilité de celui qui agit, et les capacités et les responsabilités de celui qui subit. C’est un rythme qu’il s’agit de trouver entre ces deux aspects. Et en ce qui concerne le plan propre à la philosophie morale, cette alternance délibérément pratiquée associe une éthique presque épique visant le bien et la « vie bonne », et une morale plus tragique cherchant à arrêter le pire. La première présuppose une confiance dans le sujet et ses capacités, et de créditer le sujet de ses dires et actes. La seconde en doute, et ne voit le sujet qu’en proie à ses destins. Et ce rythme est peut-être finalement celui, tragi-comique, de la sagesse pratique, qui accepte un sujet en quelque sorte « bancal ».
 
4. Distinguer pour associer la fragilité acceptée et la responsabilité acceptable
 
 
Dans nos vies en général il y a un entrelacement dans la durée de ce que nous subissons et de ce que nous agissons, de ce qui nous arrive et de ce que nous faisons arriver : c’est la structure narrative de tout récit, de tout roman mais aussi de toute histoire. Or, ce qui se passe avec les malheurs correspond toujours à une modification du rapport au temps. Celui-ci est d’abord ébranlé par le sentiment d’un horizon soudain borné, puis par le sentiment peut-être encore plus difficile à apprivoiser de devoir s’installer dans la durée avec ça, de devoir vivre avec. Le soin thérapeutique, par exemple, entre ainsi dans une mise en récit qui doit rythmer le curatif immédiat et le préventif à long terme. Ce rythme se retrouve dans les deux fonctions de la justice, avec le temps court de la sanction et le temps long de la réparation-réhabilitation. La première fonction du jugement est d’abord d’arrêter le conflit, la spirale du malheur, c’est-à-dire aussi de la vengeance ou éventuellement de l’autodestruction. L’institution ici fait écran, et met une distance, une bonne distance avec les autres ou avec soi. On sait ici l’immense faculté humaine à faire nous-mêmes notre propre malheur, à préférer le malheur. En arrêtant les responsabilités, en ne les laissant pas courir en tous sens, en les départageant, on impute, on explique au plus près les circonstances du malheur et les effets de l’acte malheureux. On fait entendre les récits du tort commis et subi. On les place ensemble dans l’enceinte d’une audience publique.
Mais il y a une seconde fonction du jugement, qui est de rétablir et de pacifier les liens. L’élargissement progressif du sentiment tragique, un peu comme le cercle d’une onde s’élargit sur les eaux, conduit les protagonistes à sortir de l’étroitesse de leur point de vue, à comprendre comment le criminel est aussi victime, à comprendre la disproportion entre le mal commis, qui est toujours précis et limité, et le mal subi, dont les conséquences peuvent être infinies [11]. À comprendre aussi la disproportion qui demeure entre la réparation, là encore par principe limitée (mais on peut faire plus qu’on ne le croit souvent dans le sens de la réparation), et l’irréparable, de ce dont il faut faire son deuil. C’est cette compréhension qui marque la réhabilitation des sujets dans leurs capacités narratives, éthiques (la faculté de promettre, de se repentir ou de pardonner), juridiques.
Ce rythme est très subtil, parce que d’un côté le jugement tranche et arrête, il ne laisse pas la situation sans jugement ; mais, de l’autre, il rouvre un possible dont il ne sait rien et qui ne dépend pas de lui, comme si le jugement finalement ne jugeait pas. D’un côté il rappelle au sujet sa responsabilité très personnelle, et de l’autre il met en œuvre une responsabilité sociétale. Il explique à la troisième personne, et comprend ou exprime à la première personne. Il tisse ensemble un temps bref, heurté, et un temps plus long, de telle sorte que l’un ne lâche pas l’autre. Pour associer finement la face passive et la face active du sujet, ce travail de mise en récit est un point important, qui replace le présent dans la continuité d’un passé et d’un avenir possible. Et comme on le dit souvent dans le monde médical, on accepte beaucoup si on espère beaucoup.
Allons plus loin. Pour mettre en œuvre le souci de donner à chacun le droit d’avoir sa manière de « boiter », son rythme, une institution de santé comme une institution d’éducation doit se comprendre elle-même véritablement comme une institution, c’est-à-dire comme un cadre protecteur de la justice, destiné à redonner à chacun (non pas à tout le monde en gros de manière uniforme mais à chacun dans sa singularité) sa chance. Et on n’ira jamais assez loin dans la sollicitude, dans le souci de faire place à la singularité vulnérable. Mais, d’autre part, l’instituteur, le soignant, l’éducateur ou le JAP reste en même temps derrière un voile d’ignorance : ce n’est pas lui-même qu’il traite, même s’il doit traiter l’autre comme lui-même ; il n’est pas de l’autre côté. Le respect des capacités d’autrui exige de ne pas enfermer l’autre dans sa fragilité, dans son handicap, de faire crédit à sa capacité à interpréter autrement, à réagir autrement, à réinterpréter sa vie. Quand je dis voile d’ignorance, je ne parle pas de l’ignorance de la médecine prédictive quant à l’avenir du patient, même si cette ignorance est irréductible : je parle de l’acte proprement politique qui nous interdit de passer de l’autre côté, et qui laisse à chacun de quoi saisir sa chance, sans l’enserrer dans des assurances (au sens propre) qui seraient aussi des condamnations.
 
5. Institution, rétrécissement, élargissement
 
 
Comment les institutions (hôpitaux, écoles, prisons…) peuvent-elles redonner une chance à chacun ? La santé, selon le philosophe et médecin Georges Canguilhem, est la capacité à organiser (il dit à instituer) les échanges entre un organisme et son milieu, en les régulant et les équilibrant de manière durable. Pour lui, la guérison n’est pas un retour à un état de santé antérieur, c’est une réorganisation de ces échanges, passant par la création de nouvelles règles, de nouvelles normes, de nouveaux équilibres (peut-être un peu inhabituels, mais qui “marchent”). Il y a donc, dans la santé comme dans la guérison, une perpétuelle invention du vivant, et le soignant doit apprendre à écouter cela, à en tenir compte. Je voudrais appliquer cette idée à l’ensemble des institutions.
En effet, cette réorganisation commence toujours par se faire à partir d’un rétrécissement du milieu : les ouvertures sont réduites, dans la variété, dans l’intensité, dans l'espace, dans le temps. C’est que l’on part de sujets actuellement incapables de comprendre ce qu’ils font et ce qui leur arrive. En leur réapprenant à répondre de moins de choses ou à moins de choses, on leur réapprend à répondre, à recevoir et à donner, à tenir le rythme et l’équilibre entre ce qu’ils reçoivent et ce qu’ils donnent. La responsabilité n’est rien d’autre que cet apprentissage, par lequel on réassocie doucement la face passive et la face active de l’existence. C’est d’ailleurs aussi un apprentissage de la fragilité. Mais justement parce que les échanges sont soumis à des contraintes limitatives, le sujet peut et doit essayer de nouvelles possibilités d’être, d’être autrement mais pleinement. C’est lui qui réorganise son comportement, qui réinterprète sa vie. C’est aussi bien le cas sur le registre de la santé, où la convalescence reste une auto-nomie, une auto-régulation, un rééquilibrage. D’où la dimension pédagogique de toute thérapeutique ; c’est ce que dit le mot éducation, il s’agit de conduire « hors de » la dépendance (l’autonomie répond ainsi à la question : qui éduque l’éducateur ?). La santé ou le vivre avec la maladie chronique demandent d’exister par soi-même, de savoir faire avec soi-même (tout un apprentissage de compétences et d’expériences), de connaître soi-même (un savoir médical sur lequel se greffent des bouts de récit de soi).
Redonner une chance, dans ce sens-là, c’est d’abord rétrécir le milieu, pour ensuite le réélargir de manière contrôlée. De refaire peu à peu tout un jeu de différences entre le dedans et le dehors. De redonner au sujet de quoi « différer », de quoi interpréter ce qui lui arrive et ce qu’il fait. La nervosité de notre temps et de notre société tient justement peut-être au fait que nous ne prenons pas le temps d’interpréter, de différer. Or, quand on vous fait un cadeau, vous ne rendez pas le plus vite possible la même chose : vous différez, dans le temps comme dans la chose donnée. Et des êtres différents réagiront différemment à la même situation, rendront des présents très différents pour le même cadeau initial ! C’est d’ailleurs la grande idée de Hannah Arendt, que les humains doivent, par la parole et par l’action, c’est-à-dire par le fait de « commencer » quelque chose, répliquer au fait brut d’être né, l’interpréter.
Entre ce que passif je reçois ou subis et ce qu’actif je fais ou je donne, il y a tout ce travail de l’interprétation, qui s’apprend. Par exemple, le soignant ne doit pas chercher la moyenne invariante, mais la gamme interprétative, les variations dans les manières d’interpréter un traitement comme on interprète une musique. Et la prévention consiste à doter le sujet d’une gamme assez large, assez vaste, à augmenter ses capacités interprétatives de telle sorte qu’il connaisse les marges précises de manœuvre de son traitement (mais aussi de son mode de vie) et qu’il puisse moduler au mieux le traitement, sachant « rétrécir » son jeu quand cela devient nécessaire.
Il en est de même pour la prison. Car je ne sais pas si c’est la « prison », mais il s’agit de penser une institution qui permette de reconstruire un rapport au temps, qui est aussi un rapport à soi et aux autres. D’arrêter le temps infernal et de redonner un temps durable. Or, ce sont les frontières entre le dedans et le dehors qui donnent ce temps, et il s’agit de faire de la pluralité des différences entre le dedans et le dehors une « machine » à donner du temps. Car le « temps » n’a rien de cette mesure magique qu’il est devenu dans notre culture (argent, « punition », tant de temps). Temps de quoi ? Le temps vivant (je ne parle pas de ce temps mort, de ce “tuer le temps” en quoi consiste trop la prison) n’apparaît que par la possibilité de différer, d’interpréter diversement ce qui nous est donné. La peine n’« a » pas de sens, elle est aussi absurde que le malheur. Elle doit être interprétée par le détenu.
Afin de rouvrir pour le sujet la possibilité d’une gamme interprétative plus grande, il nous faudra bien réorganiser l’ensemble du tissu social (citoyenneté, cité, urbanité, etc.) de manière à faire place vraiment à tous les « patients » comme aux diverses sortes de handicaps avec lesquels diversement nous vivons. Cela suppose de donner à chacun le droit et les moyens de paraître dans divers espaces publics ou communs, où diversement il puisse montrer « qui » il est, de quoi il est capable, et simplement interpréter le fait qu’il existe. Cela suppose aussi de donner à chacun le droit de disparaître, de se retirer, c’est-à-dire d’abord un habitat qui ne soit pas précaire, mais aussi un voile d’ignorance qui protège son intimité, sa réputation, etc. C’est une bonne définition de la cité que nous voudrions. â– 
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NOTES
 
[*]Professeur de philosophie éthique à la Faculté de théologie protestante de Paris.
[1]À vrai dire, le moraliste que je suis est immédiatement impliqué par la philosophie du droit (j’ai également organisé à l’ihej) avec Antoine Garapon, un cycle sur la prison et par l’éthique biomédicale, sans parler des questions qui touchent, au temps, à la mémoire et à l’oubli.
[2]Lorsqu’on a affaire à des personnes laissées à elles-mêmes, plus ou moins abandonnées des leurs, issues de ce processus de désaffiliation dont on a souvent parlé, la « liberté » peut-être vécue comme un vide où l’on n'a rien pour se raccrocher. Par contre, ce respect de la liberté des personnes est fondamental pour le cas où une famille qui panique voudrait un internement par contrainte. Mais là encore il ne faut pas sous-estimer dans la famille la crainte d’un malheur, de la prison pour leur proche, I’impuissance à protéger quelqu’un de lui-même.
[3]Dans le cas de ce qu’on appelle, souvent en mettant tout dans le même panier panique, la « délinquance sexuelle », le procédé est particulièrement pervers. Car au lieu de dénouer le problème, on resserre la peur des uns et l’angoisse des autres jusqu’à ce qu’il ne reste que le passage à l’acte et la répression.
[4]Derrière toutes nos questions, il y a une question de « coût » : combien la société est-elle prête à mettre pour résoudre ce problème. Il faut qu’il y ait un débat public à ce sujet, car les investissements et les choix financiers (de santé publique ou de mesures pénitentiaires) n’ont d’efficacité que s’ils sont portés, augmentés et en quelque sorte accomplis par une volonté politique (je veux dire aussi civique) capable de les assumer.
[5]Et pourquoi y penser particulièrement à des moments comme juste après l’entrée, juste avant l’audience, juste après le jugement, juste avant la sortie ? Quel désir de pouvoir fuir quel traquenard ? Ou quel constat insoutenable que l’on n’a plus aucune « chance » ?
[6]Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1990.
[7]Un article de Ricœur, paru en mars 1949 dans Le Christianisme social (aujourd’hui Autres Temps) reprenait l’analyse de La Culpabilité allemande proposée par Karl Jaspers, et distinguait : 1) La culpabilité pénale, où le sujet coupable est un individu criminel, placé devant un tribunal et susceptible de recevoir un châtiment ; 2) La culpabilité politique, où le sujet coupable est le peuple des citoyens consentants, placé devant l’Histoire et susceptible de verser des réparations ; 3) La culpabilité morale, où le sujet coupable est chacun, n’importe qui, placé devant un ami, et susceptible de se repentir ; 4) La culpabilité métaphysique, où le sujet coupable est constitué par l’ensemble des « survivants », placés devant « Dieu » et confessant combien ils ont manqué à la solidarité totale.
[8]On ne protège la fragilité que de ceux qui peuvent se plaindre : ceux qui sont au-dessous du seuil où l’on sait se plaindre (exprimer la plainte, lui donner des formes acceptables) paraissent trop durs, trop insensibles.
[9]Tout le problème me semble être de pouvoir favoriser une confiance en soi qui se distingue de cette fausse assurance par laquelle, dès que l’on peut, à son tour, on est prêt à marcher sur les autres.
[10]Inséparable comme toujours du dogmatisme, de l’assurance absolue d’avoir trouvé la méthode qui permet de faire la synthèse ou le passage, de connaître l’autre et de savoir sa douleur, etc. C’est peut-être en acceptant que l’on ne peut pas partager que l’on commence à partager.
[11]Si ce sentiment ne se déploie pas, on en reste à une vision magique, où la peine (punition) que l’on fait subir à quelqu’un pourrait annuler la peine (tort) que l’on a subie de son fait. Cette vision pénale du monde, inutile de le dire, est toujours déçue, et demande toujours plus de punition, etc.
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