Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-883-4
56 pages

p. 37 à 39
doi: 10.3917/jfp.013.0037

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no13 2001/2

2001 Journal Français de Psychiatrie

André Gide aurait-il pu juger Louis Althusser ?

Michel Dubec  [*]
Je vais, en liminaire, reprendre une question qui a relancé ma réflexion depuis hier. Nathanaël Majster a inauguré ce colloque et une de ses premières propositions a été : « la psychanalyse va nous dire ce qu’est la responsabilité ». Je pense que la psychanalyse ne va pas lui dire ce qu’est la responsabilité et je rapproche cela de cette anecdote que nous rappelait Jean-Michel Dumay sur cette affaire d’assises, dramatique, qui concernait Mme L., parce que le niveau des débats n’était pas celui de la problématique dramatique de cette femme et de ce qu’elle avait commis. Il rappelait cette interrogation du président demandant à un expert ce qu’est l’accessibilité à la sanction. On est dans ce paradoxe aujourd’hui où le droit demande à la psychanalyse de redéfinir les notions qu’il avance. La responsabilité est traitée en première année de droit. C’est, pour le juridique, une association de l’imputabilité et de la culpabilité, c’est la capacité pour le sujet de droit d’avoir à répondre de son acte à partir du moment où est établi l’élément moral de la faute. La question de Nathanaël Majster est une question d’honnête homme, c’est-à-dire qu’elle n’est pas la question du magistrat qui, lui, y répond de manière limpide, même de manière trop lapidaire, qui fait qu’aujourd’hui le magistrat a beaucoup de mal à occuper sa fonction car il ne prend pas pour référence ses propres concepts. Effectivement, Foucault avait raison quand il disait que le magistrat cherche une requalification par un savoir qui est ailleurs, celui des sciences humaines, celui de l’expert et notamment celui de l’expert psychiatre. Pourquoi ? Parce que la fonction de juge est terriblement angoissante.
J’ai donc pris aujourd’hui un sujet que je pensais tout à fait dépassionné et je vais tenter de traiter cette question de manière distanciée et non comme si Louis Althusser était en ce moment dans le box des assises. Je vous rappelle qu’il est mort en 1990, que son crime a eu lieu en 1980 et qu’il a écrit son autobiographie en 1985.
Pourquoi ai-je pris ces deux acteurs ? André Gide ne s’est pas contenté d’être un grand intellectuel qui, comme Zola ou Voltaire, a commenté les effets de la justice, c’est quelqu’un qui y a participé, sans s’y dérober. Il a été juré en mai 1912 et publia en 1914 ses souvenirs de la cour d’assises puis il fonda en 1930, à la NRF, la collection « Ne jugez pas ». Althusser fut, lui, meurtrier. Est-il nécessaire de vous rappeler qu’il est sorti un dimanche matin de l’appartement de fonction qu’il occupait à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm alors qu’il venait d’étrangler sa femme et qu’il fut directement interné à Sainte-Anne ? Il bénéficia d’un non-lieu. La seule chose exceptionnelle dans l’affaire est qu’il n’a pas subi même une heure de garde-à-vue, c’est-à-dire qu’il n’a pas eu la trajectoire des malades mentaux habituels qui font quelques heures, voire quelques mois, de prison avant de passer à l’hôpital psychiatrique.
Certes, il s’agissait de Louis Althusser, certes, il avait un réseau d’amis, mais il faut aussi rappeler qu’il avait été hospitalisé dans les milieux psychiatriques depuis 1947. Ce n’était donc pas un inconnu de la pathologie.
Je vais reprendre quelques aspects très schématiques de L’avenir dure longtemps et de cette volonté apparente de Louis Althusser à vouloir être jugé, volonté apparente parce qu’il a pris beaucoup de soin pour ne pas être l’être. Il a sa propre responsabilité dans son non-lieu, effet de son discours sur ce qu’il venait de commettre. Il a toujours dit : « Ça s’est passé, je n’y étais pas, mes mains y étaient, mais moi je n’y étais pas. » Quand on veut être jugé, notamment dans la dimension passionnelle de celui qui tue sa femme, on dit : « Je l’ai tuée parce qu’elle voulait m’abandonner », alors là, ça fait hésiter les experts. Mais il dit : « J’étais confus, je n’étais pas là, je suis un grand mélancolique. » Quand il dit : « Je veux être jugé », il n’a pas voulu être jugé de son vivant. Même s’il avait voulu être jugé par l’opinion publique, il pouvait s’adresser à elle. Or, dans L’avenir dure longtemps, il ne s’adresse pas à elle car il prend le soin d’être publié post mortem, donc je ne sais pas à qui il s’adresse. C’est très difficile de vouloir être jugé sans que l’on sache à qui l’on parle parce qu’effectivement ce qu’on dit dépend de qui vous écoute ; là, Louis Althusser parle dans l’absolu.
Ma démonstration va tendre à indiquer qu’il ne s’agit pas uniquement de Louis Althusser mais d’un certain discours ou des effets d’un discours du milieu psychanalytique dans les années 1970-1980 et c’est à ça que s’adresse Louis Althusser. C’est-à-dire qu’il ne demande pas à être jugé par des jurés, mais à être entendu par le cercle des intellectuels et des psychanalystes qui étaient son lot quotidien, il s’adresse à des penseurs. Il s’adresse au séminaire de Lacan.
Si on reprend le texte de L’avenir dure longtemps, c’est, je crois, le texte le plus riche jamais écrit concernant le décryptage d’un passage à l’acte meurtrier. Ça laisse loin derrière Pierre Rivière et d’autres. Je me suis dit hier que Marcel Czermak allait clore le colloque, qu’il allait répondre à tout quand il a dit : « Quel est le rapport de la psychanalyse à la psychiatrie et au droit ? » Il y a répondu en une phrase : « Entre le passage à l’acte et l’acting out, on a jamais fait le ménage. » Effectivement, concernant le rapport de la psychanalyse à la psychiatrie et au droit, si un jour on pouvait faire ce ménage, peut-être alors pourrions-nous répondre à Majster et aux magistrats. Comme Althusser s’esquisse à ce décryptage du passage à l’acte, on pourrait croire que le texte d’Althusser, c’est-à-dire une compréhension si poussée du geste commis, devrait d’autant mieux permettre de le juger. Je crois justement qu’il n’en est rien. La conclusion qu’on pourrait tirer de son texte est qu’il y avait une telle détermination inconsciente que, si on la confond avec la préméditation juridique, alors on condamne l’accusé au maximum de la peine. Bien entendu, si Louis Althusser traversait tant de périodes mélancoliques, c’est que son surmoi n’y allait pas de main morte pour se juger lui-même et pour juger son inconscient. La culpabilité de Louis Althusser est celle d’avant le meurtre, parce que la culpabilité du meurtre, il n’en dit rien. On a rappelé, hier, que quelques présidents de cour d’assises font faire une expertise quelques jours avant l’audience pour voir l’évolution du sujet et tout le monde a trouvé cela très bien. Cette expertise-là, Louis Althusser ne la fait pas. Dans L’avenir dure longtemps, on sait tout de Louis Althusser, tout jusqu’à la commission du meurtre ; mais qu’est-il devenu après le meurtre, quel effet a-t-il eu sur lui ? Hélène avait disparu, Hélène, il l’avait haïe et il l’avait aimée, quel effet a eu sur lui de l’avoir tuée ? On ne peut apprécier l’instant de l’acte que si on a quelques bribes sur l’instant qui l’a précédé et si on parvient à écouter quelqu’un sur ce qui a suivi. C’est l’après-coup qui nous donne la clef, de manière tout à fait hypothétique et modeste, sur ce qui a pu se passer.
Pourquoi Louis Althusser reste-t-il enfermé dans cette rationalité psychanalytique qui est la sienne ? Parce qu’il ignore ce que dit la psychanalyse, même s’il l’a beaucoup entendue et étudiée pour lui-même ; il n’a pas entendu une chose assez simple qu’elle énonce : désirer n’est pas coupable, le sujet est et demeure comptable de ses actes. Entre le désir d’un homme et l’acte qu’il commet, il n’y a pas de continuité logique. On ne peut pas résoudre l’énigme du jugement, le jugement vient trancher cette absence de continuité et il ne vient pas y découvrir la logique. Je ne sais plus si c’est Kant ou Hanna Arendt qui dit que « le jugement, c’est quand l’esprit sort de sa retraite ». Le jugement est quelque chose que le sujet doit perpétuellement inventer. Il n’y a pas de clef pour pouvoir juger. Si nous pouvons donner quelques linéaments pour apaiser l’angoisse du juge, on ne peut pas résoudre son problème. Là encore, on ne peut donner tort à Foucault quand il dit que l’expert ne s’adresse pas à la conscience du criminel mais qu’il est un thérapeute du juge.
Le juge est dans un autre problème ; il doit faire avec sa subjectivité et sa conscience. C’est-à-dire que dans cette discontinuité entre le désir, le fantasme et l’acte, dans ce hiatus, il doit pouvoir s’insinuer de manière plus ou moins rationnelle, il doit reconstruire une logique entre le désir et l’acte, et cette logique est une reconstruction qui est la sienne propre, qui est sa subjectivité.
Louis Althusser montre que son passage à l’acte est la conséquence d’une prise, prise au sens de Machiavel. Je vous rappelle que Louis Althusser dit n’avoir lu ni Freud ni Marx, qu’il avait écrit son ouvrage fondamental, Lire « Le Capital », sans avoir lu Marx ; en revanche, il avait lu Machiavel de bout en bout et il dit que le passage à l’acte est une prise au sens de l’image culinaire : ça prend comme une mayonnaise. Il y a un certain nombre d’ingrédients, ceux qui sont de l’ordre de la détermination profonde inconsciente du sujet, ceux qui sont extérieurs, les facteurs aléatoires et, au moment de l’acte, il y a une prise de tout ça. Il y a ce qui appartient au sujet et tout ce qui lui échappe. Ces pages, dans le dernier chapitre, sont extraordinaires de clairvoyance et de rétro-clairvoyance sur la commission d’un acte aussi grave qu’un meurtre. Althusser collige dans sa biographie tous les indices et toutes les motivations, conscientes et inconscientes, qui le prédisposaient à commettre cet acte ; et il y a, parmi les facteurs déclenchants, les impondérables que sont son traitement médicamenteux plus les effets d’une anesthésie qui ont formé un précipité criminel. En schématisant, Louis Althusser révèle que ce meurtre était en fait un suicide altruiste, car Hélène représentait un autre lui-même, un autre réel, une projection qu’il pouvait toucher, qui lui permettait de ne pas être uniquement fait d’artifice et d’imposture.
Donc, voilà, il y a ce pavé psychanalytique. Et qu’en fait-on pour le juger, puisqu’il le réclame ? Il ne s’agit pas de discuter la validité de l’interprétation qu’il fournit, on peut même considérer qu’elle est solide, l’erreur logique vient de ce qu’un fantasme n’est pas une cause, un fantasme est un des sens possibles d’un acte, sens qui n’exclut pas les autres. De nombreuses hypothèses émergeraient s’il y avait eu procès, les hypothèses des autres, de ceux qui jugent. Pour Louis Althusser, l’inconscient répond de la préméditation, ce qui explique qu’il a pu être impitoyable avec lui-même et qu’il tombait dans la mélancolie. Louis Althusser disait que l’après-coup devait trouver une cause et non pas du sens, or l’après-coup ne donne que du sens et c’est la rationalité des autres qui peut éventuellement y ajouter des causes.
Si un juge avait pu écouter Louis Althusser, il n’aurait pas tenu un rôle de thérapeute, comme son psychanalyste et les psychiatres qui l’ont connu et qui pouvaient laisser son discours courir sur la scène imaginaire. On n’est pas sur la même scène quand on est aux assises. Un juge, même bienveillant, rappellerait la réalité du meurtre et l’existence de la victime.
Imaginons que Louis Althusser ait comparu. Son avocat n’aurait jamais laissé parler Louis Althusser avec le discours qu’il tient dans L’avenir dure longtemps. Imaginons les dialogues tels qu’on les entend dans les prétoires.
Le président : « Monsieur Althusser, levez-vous, je vois dans votre curriculum vitæ que vous avez été prisonnier de guerre dès 1939, que vous étiez dans un stalag, je précise pour messieurs les jurés qu’un stalag de prisonniers de guerre, ce n’était pas un camp de concentration ; donc vous n’étiez pas dans des conditions horribles, c’est bien ça, Monsieur Althusser ?
– Oui.
– Vous aviez une conscience d’intellectuel, à l’époque, vous étiez déjà normalien, philosophe. Vous avez vu un certain nombre de vos codétenus s’échapper, vous ne l’avez pas fait ?
– Non.
– Vous ne l’avez pas fait parce que vous vouliez être bien tranquille ?
– Oui.
– Vous aviez même échafaudé un moyen imparable de vous échapper en vous cachant ?
– Oui.
– C’est en ça que vous dites que vous êtes fait de subterfuges et d’impostures.
– Oui.
– Vous avez écrit un ouvrage renommé et vous n’avez jamais lu Marx ?
– Non.
– Là encore, vous êtes fait d’artifices et d’impostures. »
Ensuite, on étudie l’acte :
« Vos relations avec Hélène n’étaient pas bonnes depuis le départ.
– Non.
– La première fois que vous avez couché avec elle, elle vous a d’ailleurs dépucelé en 1947, vous avez fait votre première crise de mélancolie tout de suite après ?
– Oui.
– Vous pouviez peut-être lui en vouloir un peu ?
– Oui.
– Vous avez levé la main pour l’exclure du parti communiste ?
– Oui. »
Sera donc passé en revue tout ce qui s’est passé entre sa femme et lui. L’histoire de l’appartement de la rue d’Ulm :
« C’était un enfer pour vous, vous étiez les séquestrés de la rue d’Ulm ?
– Oui.
– Elle allait vous abandonner, elle était allée voir votre psychanalyste…. Au moment de l’acte, vous dites que vous n’y étiez pas. Vous êtes fait d’artifices et d’impostures, vous avez menti toute votre vie, qu’est-ce qui me prouve que vous dites la vérité aujourd’hui ? Parce que c’est ça, le nœud du procès, vous ne pouvez pas dire d’un côté et prouver que vous avez menti toute votre vie et me dire que le jour de l’acte, vous n’y étiez pas, que votre conscience n’y était pas. »
Mon problème n’est pas seulement Louis Althusser. Je vais prendre un texte et faire quelques citations d’un article paru dans Ornicar en 1975, sous la signature de François Ewald ; il reprend l’article de Freud « La psychanalyse et l’établissement des faits en matière judiciaire par une méthode diagnostique » et il dit, je cite : « Nous prendrons ici le risque de trahir la pensée de Freud en le faisant parler au-delà de la pensée de Freud. Que dit-il en somme aussi ? La psychanalyse peut à la fois vous assurer de ses résultats et vous garantir quant au fondement de votre nouvelle méthode car ce sont les mêmes, les lois de l’appareil psychique, à nous deux nous pouvons édifier une science générale de l’appareil psychique, une technique générale d’instruction. À nous les lois de l’inconscient, à vous celles de la conscience, à nous deux il n’y aura plus de secret qui soit assez bien gardé. »
Troisième point, Ewald fait parler Freud : « Alors, il n’y aura plus ni juge ni médecin – pas étonnant que les magistrats nous demandent ce qu’est la responsabilité – puisque devenus interchangeables dans une nouvelle économie de la vérité et de la preuve où le médecin ne serait pas auxiliaire ou conseiller d’un juge, libre de s’appuyer ou pas sur son avis, mais où ils se confondraient dans la figure d’un personnage nouveau, celle de l’expert en vérité, technicien du secret. »
Par la suite, il souligne que ce programme ne s’est pas réalisé pour un certain nombre de raisons, Freud ayant déjà souligné tous les aléas techniques qui s’opposaient à une telle entreprise. Ce qui veut dire que, sur le principe même, un tel programme ne faisait pas froid dans le dos.
Comme le rappelait Zagury hier, il y a toutes les raisons extérieures qui font que les experts déresponsabilisent de moins en moins. C’est pour cela que je traite, quant à moi, des raisons intérieures. Althusser baignait dans cette ambiance, et sa psychanalyse, telle que lui la portait, résonnait de cette manière-là.
Je vais reprendre le texte d’André Gide, par un article de Thierry Pech dans la revue Esprit de mars-avril 2000 à qui j’emprunte les arguments.
André Gide montre bien quel a été son désarroi, son inquiétude, son angoisse d’avoir à juger. Il dit qu’en aucun cas, la justice est un idéal, la justice est une obligation, c’est une nécessité et elle est contenue dans une terrible arithmétique qui est que, pour qu’un homme survive, il faut qu’un autre meure. Dans une nuit d’insomnie, il se rappelait ce récit des naufragés de La Bourgogne. Ce récit expliquait qu’il y avait une chaloupe de sauvetage et, dans cette chaloupe, il y avait des rescapés déjà en trop grand nombre. Pour empêcher ceux qui étaient à l’eau de monter, ceux qui étaient dans la chaloupe leur coupaient les poignets à coups de hache, pour pouvoir survivre. C’est ce genre de souvenirs qui habite André Gide quand il doit juger, et il en conclut que la justice est aussi irrémédiable que cela.
Ensuite, il critique ce qui se passe dans une cour d’assises, l’altération des capacités de communication des individus, le témoin qui bégaie, le président qui lui coupe la parole. Il dit, à partir de l’altération de ces capacités de communication, qu’en aucun cas, le principe du procès est la recherche de la vérité. Ce qui fait fonctionner un procès n’est absolument pas la vérité, c’est la vraisemblance, c’est tout autre chose. Gide sait que en inventant un récit, on séduit plus que si on décrit sa quotidienneté.
Gide montre que ce n’est pas d’un sujet pleinement responsable qu’il s’agit au moment d’un procès, mais d’un sujet fragile, incapable d’aller à la recherche de sa propre vérité, qu’il soit témoin ou qu’il soit accusé. Alors, Gide conclut : « Faudrait-il renoncer à juger parce que la narration du crime est forcément lacunaire ? Ce serait livrer le monde à l’anarchie. »
Qu’est-ce qu’il propose ? Il propose que la vérité d’un récit est le plus souvent une vérité probable et donc une vérité fragile. À trop sacraliser la vérité comme une entité solide et objective, on risque d’oublier qu’elle est le résultat d’une exploration incertaine. Le juge en définitive n’est pas un ministre de la vérité, contrairement à ce que disait Ewald, auquel seraient confiés les moyens sacrés d’accéder à une vérité pure. Celui qu’il juge n’est pas un sujet plein et autonome ; lors de l’audience, tout est plus prosaïque et en même temps plus compliqué. Ce qui tourmentait Gide était de savoir jusqu’où l’on était capable de comprendre et il espérait qu’avec l’apparition des sciences humaines, le savoir augmentant, la responsabilité augmenterait aussi. Là, il avait raison. Il avait prévu qu’il y aurait une grammaire commune possible qui, un jour, permettrait de comprendre tout. Alors ça, vraiment, je ne le crois pas.
Entre l’absolutisme de Louis Althusser et l’angoisse d’André Gide, l’article 64 primitivement et 122-1 aujourd’hui sont venus limiter l’omnipotence du droit. Ces dernières années, le droit tend à ne plus connaître de limites et c’est le principe de la déresponsabilisation qui a été largement entamé.
Mon ami Daniel Zagury a souligné, hier, les très nombreux facteurs en dehors de la psychiatrie qui ont concouru à ce résultat. C’est pourquoi il m’appartient aujourd’hui de mettre en exergue l’influence d’une certaine compréhension idéologique de la psychanalyse qui conduit à penser que la symbolique du procès aurait une vertu thérapeutique.
J’ajouterai simplement, pour ce qui est des victimes, que l’on assiste, lors du procès d’un malade mental, à un nouveau drame : rien n’est plus terrible que le sourire discordant d’un psychotique au cours du procès si ce n’est, en retour, la soif de vengeance de ses victimes.
Après avoir assisté à une telle audience, on ne peut s’empêcher de tirer les leçons d’un paradoxe : la théorie psychanalytique contribue à un retour aux passions les plus archaïques qui soient. En privilégiant socialement l’inconscient, elle désocialise.
À l’image de Louis Althusser, les experts psychiatres trouvent de plus en plus de signification à un acte, et c’est à cause de l’accentuation du pouvoir rationalisant de l’expert que l’on déresponsabilise de moins en moins. On donne la possibilité de juger parce qu’on augmente l’espace rationnel apparent entre l’auteur et les jurés. Avant, si une mère tuait ses enfants, il fallait qu’elle soit monstrueuse ou folle. Maintenant que l’on sait que dans l’amour, il y a de la haine, c’est parce que cette mère est comme toutes les mères qu’on la juge. C’est pourquoi on peut juger de tout.
C’est quotidiennement que les débats de cour d’assise affinent de plus en plus leurs questions et vont chercher non seulement les motifs et les motivations chez l’individu mais aussi le sens de l’acte. Face à un acte insoutenable, on a besoin de mettre du sens, et cette quête du sens peut nous aider à supporter l’horrible.
Mais aujourd’hui on franchit un pas de plus : on inverse cette découverte de l’après-coup et l’on prête ce sens au sujet comme une intention. C’est là qu’il y a une erreur éthique et une erreur de jugement au niveau rationnel. â– 
 
NOTES
 
[*]Psychiatre, expert national, psychanalyste.
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