2001
Journal Français de Psychiatrie
Pour une clinique de l’expertise
Jean-Pierre Rumen
[*]
Je dois préciser que j’ai exercé les fonctions d’expert pénal près de la cour d’appel de Bastia de 1975 à 1992. J’ai été suspendu à ma demande. Je dois donc toujours figurer sur la liste. Les raisons de cette suspension vous apparaîtront peut-être au terme de mon exposé.
Mon titre, qui voudrait surprendre, a pour but de suggérer l’application à l’expertise de ses propres méthodes d’observation et d’interprétation, la méthode clinique. Il s’agit de prendre en compte la situation dans sa totalité, et d’inclure l’observateur mais aussi l’institution où il se meut dans l’observation et l’interprétation.
C’est un projet qui, comme celui de la défunte psychothérapie institutionnelle, reconnaît sa dette envers la psychanalyse.
Je risque évidemment d’être très anecdotique ; j’espère au moins illustrer ce qui a été dit avec brio hier et ce matin.
J’avancerai tout d’abord l’idée que l’expertise, quant à elle, ne peut procéder que de la clinique psychiatrique telle qu’elle nous est parvenue à travers sa maturation historique, et avec ce qu’elle comporte d’inconvénients, de plus ou moins grande objectivation, de délaissement de la subjectivité, tant de la part de l’expert que de celle du justiciable.
Ainsi, la symptomatologie qui sera mise en évidence et décrite au cours de l’expertise, comme dans tout examen clinique, mais avec une plus grande acuité ici, dépendra en partie du style relationnel noué par l’expert et le justiciable. On sait, en pratique duelle comme en pratique institutionnelle, que l’observé dépend largement de l’observant et des circonstances où ils sont placés.
Ce n’est pas disqualifier l’expert que de dire cela, c’est garder ce doute raisonnable qui doit aussi porter sur les magistrats et le jury populaire. C’est affirmer qu’il ne peut y avoir de justice que comme fonctionnement social visant à se réapproprier des actes qui démentent le discours que le social tient sur lui-même. Il n’y a de justice qu’à l’horizon, un procès est un processus de réappropriation sociale de ce qui l’a un temps excédé.
La situation expertale en psychiatrie doit en outre tenir compte de sa dimension médicale, de cette singularité parmi les autres expertises, qui fait qu’elle comporte toujours l’espoir, pour le justiciable, d’un gain, d’une indulgence. Espoir habituellement confirmé pas le discours social. Ceci n’exclut pas que surgisse la demande, demande de reconnaissance subjective, incluant ou non l’acte criminel, sa présence ou son absence dans l’image de moi du sujet.
Cette situation comporte donc pour l’expert de ne pas méconnaître cette dimension proprement transférentielle et d’avoir à se garder du fantasme de toucher au savoir absolu. Le titre d’expert, surtout depuis la contamination de la langue par le pidgin scientifico-américain, est à cet égard redoutable, encore majoré par cette gradation langagière qui va de l’expert au sur-expert en passant par le contre-expert. Pour ne rien dire de la liste des experts nationaux…
La démarche explicative, médico-psychologique, telle qu’elle a été jointe à la démarche psychiatrique, ne peut pas ne pas être considérée aussi comme une tentative de reconnaissance imaginaire avec ce qu’elle peut comporter de restructuration, mais aussi d’aliénation et d’interruption du déploiement de la demande. L’intelligibilité de l’acte est sans doute plus profitable au corps social qui réintègre l’acte déviant dans son champ en l’expliquant puis en le sanctionnant qu’au sujet, pour lequel l’opacité de ce qui l’a déterminé demeure le plus souvent inchangée.
L’éclairage psychologique, tant pour le délinquant, le criminel, que pour la victime, est toujours illusoire. L’image de la personne est néanmoins fondée sur l’illusion, et il faut bien une image pour que s’opère le nouage de l’imaginaire, du réel et du symbolique.
De ce point de vue, la nosologie actuelle, préconisée par les statisticiens, fondée sur les comportements de façon à être intelligible de ceux qui n’ont pas de formation à la psychopathologie (ou l’ont oubliée), loin d’éclairer la justice et la police par une vision différente de la leur, ne peut qu’en redoubler les méthodes, le discours et les résultats.
Enfin, et pour clore ce préliminaire, je dirai que ma relativement longue pratique de l’expertise a été soutenue par la conviction, confirmée par l’expérience, que la nature de la rencontre pouvait être déterminante quant à l’avenir du justiciable, en lui montrant qu’il lui était possible de travailler sa question, qu’il y avait des lieux et des hommes pour ce faire et qu’il tenait à lui seul, ni plus ni moins qu’à tout autre, de s’y mettre. C’est une façon de rester soignant, ainsi qu’en fait obligation le code de déontologie et, au-delà, l’esprit hippocratique. (C’est, bien sûr, infiniment différent de la prescription judiciaire par exemple, d’une psychothérapie…)
De ce point de vue, j’ai été surpris qu’on semble vouloir que l’expert dise tout de l’accusé. Je ne sais si c’est toujours d’actualité, mais, pour ma part, j’ai été élevé dans l’idée que l’expert n’était délié du secret professionnel uniquement qu’en ce qui concerne la cause. Cela complique singulièrement la tâche lorsqu’il s’agit d’éclairer les manifestations de telle ou telle structure mentale, mais c’est la règle.
J’ai aussi été surpris d’entendre que l’expert ne soignait pas. J’ai effectivement prêté serment au moment de m’engager dans l’expertise, mais j’avais auparavant juré de mettre au-dessus de tout l’intérêt du malade. Je puis certes être parjure, mais c’est une affaire entre moi et moi. Il n’est du pouvoir de personne de me délier de mon serment.
Rappel des faits (puisque c’est par cette formule que la tradition fait débuter l’exposé d’un rapport d’expertise psychiatrique) :
Ces faits datent de 1980, le Code de procédure pénale venait d’être réformé.
F… est inculpé d’homicide volontaire.
(Je n’ai d’abord pas voulu écrire le nom de l’accusé, puis je l’ai fait, considérant que son procès ayant été public je ne trahissais nul secret. Puis je l’ai effacé, suite à une remarque de Maître Leclerc qui m’a fait remarquer qu’il était peut-être libre et qu’il n’avait pas à subir une nouvelle fois la charge de son crime.)
Il aurait assassiné de plusieurs coups de couteau sa concubine.
Bien qu’il ait été appréhendé immédiatement et incarcéré, il déclare que les faits qui lui sont reprochés n’ont jamais eu lieu, qu’il n’a tué personne, que sa concubine est toujours vivante et que tout cela n’est qu’une vaste machination dont les objectifs sont obscurs mais qui est destinée à lui causer du tort.
C’est ainsi que commençait le rapport d’expertise le concernant ; voici une partie de la suite.
L’interrogatoire ne permet pas de mettre en évidence d’antécédents pathologiques, en particulier psychiatriques, ni judiciaires.
F… a été examiné le 10 juin et le 16 juillet 1980.
Lors du premier entretien, il fut quasiment impossible d’établir un contact, mais il était difficile de démêler ce qui était lié aux difficultés linguistiques du sujet, à son éventuelle pathologie ou à une dissimulation consciente. Il faut cependant noter qu’il avait été examiné par un médecin psychiatre qui avait conclu à l’existence d’un état dissociatif et prescrit une thérapeutique neuroleptique.
Lors du deuxième entretien, un contact fut possible qui permit le déroulement de l’examen psychiatrique.
F… était un jeune homme à la présentation inquiétante, au visage figé et hermétique, au regard fixe.
Son niveau intellectuel apparaissait plutôt élevé, ses manières étudiées, son langage riche et varié, ses possibilités expressives étendues.
Il comprend la situation d’expertise et sa signification, mais elle lui paraît inadaptée à son cas.
Il s’estime sain d’esprit et injustement emprisonné.
Il ne peut donc donner aucune explication des faits, dont il nie la réalité. En revanche, il consent à longuement exposer tous les signes et indices recueillis les semaines avant le drame d’un vaste complot organisé par sa femme et les parents de celle-ci, visant, soit à se débarrasser de lui, soit à le faire passer pour fou.
Pendant l’exposé, qui est fait avec détachement et froideur, il effectue des gestes bizarres et maniérés sans signification précise.
À l’examen clinique, on note une tendance à la persévération des attitudes avec hypertonie : ces deux signes appartiennent à la série catatonique.
Il n’existe aucune altération des fonctions mnésiques, la dénégation du crime n’étant pas à proprement parler un trouble de la mémoire mais un trouble d’intégration de l’expérience vécue.
De même, l’orientation temporo-spatiale et les fonctions intellectuelles élémentaires ne sont pas troublées.
Par contre, le jugement est profondément altéré par une croyance délirante en voie de systématisation sur le mode paranoïaque et qui est la modalité évolutive d’un délire paranoïde complexe et polymorphe à thème d’influence.
Dans les jours qui ont précédé le drame et au moment de celui-ci, l’interrogatoire permet de reconstituer l’existence de troubles des perceptions multiples : hallucinations visuelles, auditives, olfactives et cénesthésiques, accompagnant un sentiment d’étrangeté, et de thèmes de persécution et d’influence complexes, hermétiques et mal systématisés.
En conclusion, l’acte reproché à F… a été commis au cours d’un état pathologique grave, c’est-à-dire d’un moment fécond, d’une psychose dissociative évoluant probablement à bas bruit depuis longtemps.
Le passage à l’acte commis au cours de cet état pathologique ne peut être intégré à l’expérience consciente du sujet et l’amélioration relative de l’inculpé au cours de sa détention : l’évolution vers un délire systématisé paranoïaque est un processus défensif contre cette intégration.
F… ne peut admettre que cette défense soit remise en question ; à toute tentative en ce sens, il se montre menaçant.
La gravité et la sauvagerie de l’acte commis, l’impossibilité d’en prendre conscience a posteriori font de F… un sujet dangereux qui doit être hospitalisé dans un établissement spécialisé en placement d’office.
Conclusions :
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L’examen de F… permet de décrire des signes de maladie mentale. Il est atteint de psychose schizophrénique se présentant actuellement sous la forme d’un délire de persécution relativement systématisé où les signes de discordance sont au deuxième plan.
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L’infraction qui lui est reprochée est directement en relation avec cet état pathologique.
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Le sujet est susceptible de présenter un état très dangereux.
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Il n’est pas accessible à une sanction pénale.
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Il doit être placé en placement d’office dans un centre hospitalier spécialisé régi par la loi de 1838.
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Au moment des faits qui lui sont reprochés, il était en état de démence au sens de l’article 64 du Code pénal.
On peut donc dire que ce rapport ne laissait pas place au doute, les conclusions étaient argumentées et nettes. Néanmoins, il fut jugé nécessaire de procéder à une contre-expertise. S’agissait-il d’expérimenter l’expertise contradictoire dont on nous promettait merveilles ? Entre-temps, le juge d’instruction avait changé…
Le rapport de contre-expertise mettait en évidence, je cite :
Un contact relativement aisé, avec une expression orale abondante, qui faisait ressortir un niveau culturel de bonne qualité.
Il apparaissait très vite que F… n’était préoccupé que de la version qu’il avait élaborée des événements. Il restait parfaitement détendu autour de ce discours, impénétrable, retranché derrière cette construction, comme il était retranché derrière un visage impassible, partiellement dissimulé derrière des lunettes noires, barbe et cheveux, blouson fermé jusqu’au cou malgré la douceur de la température.
En fait, il nie avoir tué sa femme : elle n’est pas morte, les coups qu’il lui a portés n’ont fait que la blesser, et on a affaire à une mise en scène manigancée par sa belle-famille afin de provoquer sa perte à lui.
Cet événement n’est que l’aboutissement d’un long complot visant à le séparer d’avec sa femme, et à lui retirer la responsabilité de sa fille Nadia, âgée de sept ans. Il dira successivement que sa santé est impeccable, qu’il n’y a pas de malades, ou, s’il y en a, c’est dans sa belle-famille. Il dira encore : « Y a ma conscience à moi qui n’a jamais pensé de tuer ma femme. J’ai jamais pensé ça. J’ai jamais fait de choses en dehors de la loi. »
…
Toutes ces déductions sont déployées à partir d’un ensemble d’impressions. Il sentait des odeurs étranges. Il pense qu’on le droguait. Des membres de sa belle-famille auraient même exhibé des armes. Ce complot s’étendait jusqu’à inclure son employeur ou ses collègues.
F. raconte : « Une fois, un Italien, il racontait pour attirer mon attention des histoires : dans l’avion, le parachute ne s’ouvre pas, c’était pour me faire comprendre… »
Il se plaindra encore que pour l’exaspérer, sa femme lui cachait les cigarettes, qu’une fois, aux toilettes, alors que l’installation électrique était en panne, il avait senti le courant, qu’il s’agissait d’un attentat à l’électricité.
On était donc fondé à dire que l’examen psychiatrique mettait en évidence l’existence d’un délire extensif en réseau, dont le mécanisme semblait essentiellement interprétatif.
Il apparaissait que du point de vue psychologique, on avait affaire à un sujet habité d’une seule idée, totalement consacré à elle, d’une conviction inébranlable, et qui a tôt fait d’intégrer au groupe des persécuteurs toute personne susceptible d’émettre un avis contraire au sien. Il s’agit d’un délire passionnel, stable, invariant, parfaitement organisé.
C’est d’autre part un sujet qui semble présenter une intelligence normale, sinon aiguë, qui comprend parfaitement la finalité de l’examen mais l’intègre dans son délire, et dont l’adaptation sociale, qui semble avoir été longtemps bonne, s’est dégradée peu à peu pour devenir de plus en plus précaire.
Discussion :
La constatation d’un délire de persécution dont les persécuteurs sont clairement désignés, dont le mécanisme est interprétatif, fondé sur de simples présomptions, des signes, des suspicions pour lesquels la conviction est absolue, inébranlable, qui s’étend peu à peu à tous les moments de l’existence, fait évoquer le diagnostic de délire paranoïaque. Ce diagnostic peut être étayé par d’autres constatations : celle du caractère profondément égocentrique du sujet, qui ne fait jamais allusion au vécu ou au ressenti d’autrui, sa méfiance, qui lui fait intégrer l’examinateur également dans le champ de la persécution, la fausseté de son jugement, qui fait qu’à chaque instant il sollicite les faits pour continuer à bâtir sa construction. Son contact enfin, hautain, sinon orgueilleux, complète le tableau.
Il est à noter toutefois que les précédents experts ont mis en évidence un ensemble de signes évoquant un délire schizophrénique. Il s’agissait essentiellement de gestes bizarres et maniérés avec persévérations des attitudes. Il existait d’autre part des hallucinations visuelles, olfactives et cénesthésiques. De tous ces signes, seules les hallucinations ont pu être retrouvées, mais bien ténues, sous formes d’olfaction et de perceptions électriques. Elles sont, au jour de l’examen, très en retrait. Les précédents experts notaient déjà que les signes de discordance (syndrome appartenant au registre schizophrénique) étaient au deuxième plan. Ils formaient l’hypothèse qu’il s’agissait “d’un moment fécond, d’une psychose dissociative évoluant probablement à bas bruit depuis longtemps… que l’évolution vers un délire systématisé est un processus défensif”. Cette opinion nous semble fondée, quoique nous ne soyons pas en mesure de la confirmer, n’ayant pas examiné F… en septembre, et si celui-ci apparaît aujourd’hui comme en proie à un délire paranoïaque, systématisé, on ne peut exclure l’évolution décrite par les précédents experts…
Conclusion :
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Le sujet présente des anomalies mentales ou psychiques. Il s’agit d’une psychose affective grave, perturbant le rapport à la réalité.
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Cette psychose apparaît le jour de l’examen comme de nature paranoïaque. Les renseignements en notre possession donnent à penser qu’elle représente une tentative de défense de la personnalité contre le morcellement, de restauration de l’unité du moi, qui auraient pu être entamées par un processus schizophrénique évoluant de longue date et à bas bruit. Il n’est pas possible, en l’absence de renseignements, de connaître le rôle de l’entourage et des facteurs sociaux dans l’organisation de cette psychose. D’autre part, l’hypothèse de l’utilisation du délire aux fins d’échapper à la responsabilité, démarche que nous nommons sursimulation, ne peut être totalement écartée.
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L’épouse étant désignée comme un des persécuteurs, sinon le plus actif, la relation entre l’acte meurtrier et l’affection est incontestable. Toutefois F. n’en reconnaît pas l’appartenance à sa trajectoire existentielle, mieux il le nie pour le réintégrer à son système délirant. Le meurtre ne peut donc être considéré comme un aboutissement. Sans être hétérogène au délire, il n’en est pas la conséquence absolument directe. Qu’il y ait eu intention violente, certes, mais donner la mort n’était peut-être pas inclus dans le projet du sujet.
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La dangerosité de tels états est incontestable. Il s’agit sans doute d’une des affections les plus dangereuses de la pathologie mentale. Toutefois, il convient d’affirmer que parfois la structure pathologique de ces sujets peut trouver à se modifier du fait de l’entourage social, du mode de vie.
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L’intelligence du sujet n’est pas en cause. Il est tout à fait à même de comprendre la relation logique de méfait à sanction. Mais ici il dénie le méfait, pourtant évident à tout autre. Alors, deux hypothèses surgissent : soit la sanction énoncée par la justice en majesté fera que le verbe, en nommant, en affirmant le meurtre, le délivre et lui permette de reconnaître pour sien son acte, ayant alors, en quelque sorte, valeur thérapeutique, soit elle s’intégrera au système délirant et paraphera le complot. Le non-lieu lui offrirait certes l’occasion de soins, mais ôterait au sujet toute chance de sortir de sa folie, la confirmera, même de facto.
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La curabilité, c’est-à-dire la disparition du délire, est très problématique. En effet, il ne faut pas négliger que son délire actuel lui sert peut-être à échapper au morcellement de son être psychologique, issue assortie d’une angoisse qu’on peut qualifier de mortelle, insoutenable. On en perçoit alors la valeur. Quant à la réadaptation, elle est partiellement fondée sur la curabilité. L’adaptation sociale n’est pas entièrement incompatible, et nous le vérifions à une fréquence insoupçonnée, avec la pathologie mentale. Ici, toutefois, l’intensité du vécu délirant peut être à tout instant à l’origine d’actes antisociaux. Notre mission ne comprend pas d’avoir à proposer des mesures propres à protéger la société. Celles-ci nous semblent toutefois devoir se débattre entre la réclusion et l’hospitalisation en milieu hospitalier de sûreté.
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À cette question du Code de procédure pénale ont été substituées les cinq précédentes. Il y a lieu de penser que ce n’est pas dû au hasard. En effet, la question sur l’article 64 induit obligatoirement une réponse à caractère définitif qui détruit les nuances incluses dans les questions 1 à 5. On sait d’autre part que la psychiatrie réserve le terme de démence à des altérations cérébrales organiques déficitaires irréversibles. Le caractère démentiel de l’évolution de certaines psychoses (démence vésanique des anciens) n’est plus admis. Le dictionnaire Le Robert nous dit à propos de démence : « Se dit d’un ensemble de troubles mentaux caractérisés par la diminution ou la perte des fonctions intellectuelles, parfois accompagnée de perversions des instincts ».
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Sortons du domaine médical, puisqu’on nous y invite. Le seul trouble susceptible d’évoquer la démence du dictionnaire est ici la fausseté du jugement; il n’y a en effet ni désorientation, ni trouble de la mémoire, le discours reste cohérent, comme les fonctions cognitives dans les secteurs non soumis à l’organisation délirante. Nous ne pouvons donc affirmer sans ces importantes réserves l’état de démence.
Ces deux expertises appellent d’abondants commentaires. Je voudrais seulement soulever quelques points saillants.
On voit que l’une comme l’autre des expertises, par-delà le recours à une nosologie qui fut classique, sont sous-tendues par une grille de lecture qui fait référence à une normalité. Notion fort difficile, puisque cet attachement à une image de la pensée normale qui se voudrait logique, transparente, constamment intelligible, n’est rien moins que paranoïaque lui-même. Et ce véritable excès de sens tel qui est exigé par le social n’est pas sans rapport avec la psychose…
Le recours fait par les experts à l’évolutivité, à la variation du tableau, tente de sortir de cet abord qui considère des entités fixées, normales ou anormales, et fait appel à des facteurs environnementaux tels l’influence du groupe familial, qui n’est pas sans intérêt quant aux possibles modalités thérapeutiques. Cette évolutivité, confirmée par les contre-experts, met en relief l’existence d’un réel savoir psychiatrique auquel on regrette que ni les magistrats ni le jury n’aient été sensibles. Cet accord entre experts manifeste incidemment que la contre-expertise n’était peut-être pas nécessitée par une réelle recherche de clarté…
S’agissant toujours de l’intelligibilité, on a pris en compte la sursimulation possible, ne méconnaissant pas l’exploitation utilitaire toujours possible du trouble psychique, et on a manifesté la croyance en la puissance thérapeutique du verbe en souhaitant que le procès ait lieu…
La question de la curabilité est également abordée de façon psychodynamique et recentrée sur le sujet notamment quant aux bénéfices économiques de la restructuration paranoïaque.
Enfin, la dimension polémique n’est pas absente. Elle s’adresse aux magistrats, qui complètent les cinq questions du Code de procédure réformé par le recours à l’ex-article 64. Elle montre que la dimension de l’acte d’expertise excède largement la mythique relation duelle…
Je vous rappelle la formulation de la mission expérimentale par le Code de procédure pénale. Il s’agit de dire :
- Si l’examen du sujet révèle chez lui des anomalies mentales ou psychiques, le cas échéant, les décrire et préciser à quelles affections elles se rattachent.
- Si l’infraction qui est reprochée au sujet est ou non en relation avec de telles anomalies.
- Si le sujet présente un état dangereux.
- Si le sujet est accessible à une sanction pénale.
- Si le sujet est curable ou réadaptable.
- Pour chacune des expertises s’ajoutait la question suivante : dire
- Si le sujet était en état de démence au moment des faits, au sens de l’article 64 du Code pénal.
Les experts signalent donc l’inconvénient qu’il y a à faire coexister ces cinq questions, dont les trois dernières sont d’appréciation aléatoire et qui conduisent l’expert à donner une appréciation sur la nature de la sanction, avec la question de l’ancien code qui donnait à l’expert un poids peut-être excessif.
L’excès me semble au demeurant avoir changé de camp dans la mesure où, dans le cas présent, le magistrat instructeur pourra choisir l’un ou l’autre registre à son gré. Il s’ensuit un affaiblissement du discours expertal, d’autant que les explications nécessitées par les cinq questions ne vont pas sans embarras.
Nos experts ont échoué dans leur tentative pédagogique d’explicitation de ces difficultés.
L’affaiblissement de la position expertale conduit à privilégier la vox populi. La connaissance s’efface devant la doxa, l’opinion. Il s’agit d’un recul généralisé de la psychopathologie, comme en témoigne par exemple cette nouvelle science, la victimologie, qui décrit un syndrome des victimes, un processus de victimation et fait une entité nosologique de ce qui n’est que la conséquence d’un événement : point n’est besoin d’être malade pour être néanmoins et assurément victime.
En matière d’étiologie, c’est l’événement qui en devient l’alpha et l’oméga et qui complète la vieille panoplie explicative : « Il a eu un choc, c’est après un chagrin d’amour, etc… »
Les conséquences en sont redoutables, singulièrement en matière de responsabilité pénale des malades mentaux.
Dans le cas que j’ai pésenté, on peut mesurer combien les experts ont pu être étonnés, non seulement de l’absence de non-lieu mais encore, au moment du procès, de la présence, dont ils n’avaient pas été informés, comme sur-expert d’un expert national…
L’ambiance lourde du procès, la présence massive et grondante de la famille de la victime donnaient à penser qu’il y avait de ce côté une pression non négligeable, liée à l’incompréhension largement partagée qu’un fou puisse être intelligent, liée aussi au désir de voir puni l’assassin et à la crainte d’un trouble de l’ordre public qui résulterait de la déception, et peut expliquer la sollicitation insistante des experts pour qu’ils ne déresponsabilisent pas l’accusé.
Et puis F. était sarde, sa concubine corse, et aucun de ceux qui étaient là ne pouvait ignorer le dicton : « A la fine di tanti guai, un Lucchese non manca mai » (« Après tant de malheurs, on trouve toujours un Lucquois », un Italien ; c’est ce qu’on disait à propos des filles dont l’inconduite souciait la famille mais qui finissaient toujours par être épousées par un Italien…)
La suite mérite d’être rapportée, car elle éclaire notre propos :
Le sur-expert affirmait à la barre l’absence de délire et concluait à l’existence d’un simple caractère paranoïaque, alors même qu’un huissier ayant ouvert une fenêtre, et donc manœuvré la crémone métallique, F. se dressait en criant qu’il avait entendu le bruit d’une culasse de fusil, provoquant l’indignation de l’assistance, qui voulait voir là de la simulation, voire de la provocation, car il avait réitéré au cours de son interrogatoire la mise en cause de l’entourage familial.
F… fut condamné…
Les deux premiers experts se firent un devoir d’interpeller sur les marches du Palais leur confrère qui sortait.
« Mais enfin, vous l’avez entendu délirer comme nous ! »
La réponse fut ferme, définitive et, si j’ose dire, sans appel :
« Vous le vouliez vraiment dans votre service ? »
Comme on dit, il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle…
Peut-être que les leçons de cet épilogue se tirent d’elles-mêmes ?
Mais on peut noter qu’aucun des experts et contre-experts de ce jour-là n’exerce plus cette activité.
Sélection naturelle ?
Je crois que la question qui nous préoccupe ce jour ne pourra trouver sa solution que dans un retour à la clinique psychiatrique et à la psychopathologie, ainsi que dans un retour de la pratique aux soins aux malades mentaux plutôt qu’à une pratique de pansement social – qui voudrait combler, polir les aspérités de la vie, chagrins, catastrophes – et d’interventions urgentistes diverses qui ne sont peut-être rien d’autre qu’une forme moderne de dénégation de l’existence de la psychopathologie, à l’instar de celle que je viens de décrire.
Je veux, pour conclure, vous inviter à un petit jeu. De ces jeux enfantins où on dit : « On dirait qu’on serait les bons… »
On dirait qu’on opérerait un déplacement de la question. Il ne s’agirait plus de savoir si l’accusé peut être jugé, s’il est accessible à une sanction, mais de savoir si le jury ne peut pas constater l’impossibilité dans laquelle il est. Impossibilité de juger cette potentialité que porte la liberté humaine : la folie.
Je vous remercie. â–
[*]
Psychiatre, psychanalyste.