Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-883-4
56 pages

p. 5 à 49
doi: 10.3917/jfp.013.0005

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no13 2001/2

2001 Journal Français de Psychiatrie

Présentation de malade

Docteur Czermak : Nous allons reprendre notre conversation, parce qu’il y a beaucoup de choses qui sont pour moi très obscures. J’aimerais bien qu’on reprenne dès le début ce que vous m’avez expliqué.
E. : (signe affirmatif).
Dr C. : Alors, reprenons les choses en nous expliquant, pour que je puisse vraiment savoir ce que vous avez à me dire. Prenons le début de votre maladie, comment ça a vraiment commencé.
E. : Ça a commencé, comme je vous ai raconté, par cette histoire de bain maure. Les agents de police m’ont accusé d’être entré dans un bain maure pour regarder les femmes. Alors depuis, moi, j’étais honteux dans le village, parce que dans la ville tout le monde me connaît, alors tout le monde sait que je suis entré dans le bain maure, tout ça, alors moi je buvais pour oublier ça. Donc, je m’enfonçais de plus en plus dans la maladie, si bien que… je m’en rappelle pas beaucoup comment ça a commencé mais le début de la maladie ça a commencé par le Ramadan, trois, quatre jours avant le Ramadan, et je buvais d’une façon manifeste, si bien qu’au début du Ramadan ils m’ont pris, ils m’ont emmené dans un hôpital psychiatrique.
Dr C. : Permettez-moi… parce que cette histoire du Ramadan, c’était donc après qu’on vous ait reproché d’être entré dans un bain maure ?
E. : Oui, deux mois après.
Dr C. : Deux mois après ?
E. : Oui.
Dr C. : Néanmoins, vous m’aviez bien dit que vous situiez le début des choses au moment de cette histoire de bain maure ? Là, qu’est-ce qui s’est passé très exactement ? Racontez-moi tout ce qui s’est passé.
E. : Moi, je me rappelle que j’avais un sac avec du linge et je me rappelle que je discutais avec le type que je connaissais à la porte du bain maure. Je me souviens parfaitement que je ne suis pas entré du tout dans le bain, mais eux ils disent que je suis entré.
Dr C. : Eux, c’est-à-dire ?
E. : Les agents de police, les crs, le gouvernement.
Dr C. : Et alors ?
E. : Et alors ils m’ont envoyé à l’hôpital.
Dr C. : L’hôpital, c’était deux mois après l’épisode du bain maure. Là, ce n’est pas deux mois après qu’on vous en a parlé ?
E. : Non, pendant les deux mois je buvais d’une façon manifeste sans que je sois appréhendé par la police ni rien du tout.
Dr C. : Alors, là, au moment où vous dites qu’on vous a reproché d’être entré dans un bain maure pour femmes, il s’est passé quoi exactement, ce jour-là ? C’est là que vous avez eu ces ennuis avec la police pour la première fois ?
E. : Oui.
Dr C. : C’est-à-dire, qu’est-ce qui s’est passé avec la police ce jour-là ?
E. : Ils m’ont emmené au commissariat, je suis resté deux, trois jours, et puis ils m’ont libéré. Ils m’ont libéré, c’est-à-dire qu’ils m’ont capturé, mais ils ne m’ont pas maltraité du tout, au contraire ils m’ont même bien traité, d’une façon très gentille, bien que moi… pour que la ville ne soit pas… qu’on ne me regarde pas d’une façon scandaleuse, je buvais pour oublier.
Dr C. : Pour oublier quoi ?
E. : Pour oublier le fait d’être accusé d’être entré dans le bain maure des femmes.
Dr C. : Mais qui vous en a accusé ?
E. : Les agents de police.
Dr C. : C’est-à-dire que pour qu’ils aient été amenés à intervenir ce jour-là, il fallait une raison, que quelqu’un les ait avertis ou alertés.
E. : Non, c’est l’agent de police qui était dans les parages, j’ai été emmené de force, après j’ai été conduit au commissariat central.
Dr C. : L’agent de police vous reprochait quoi ?
E. : Il me reprochait d’entrer dans le bain maure avec les femmes.
Dr C. : Je ne vois pas comment il aurait pu vous reprocher…
E. : Mais justement, c’est parce que c’était d’une façon voulue… ils ont voulu m’immuniser pour que je continue à boire comme je buvais avant, parce qu’au début du Ramadan, j’avais décidé de ne pas boire du tout. Mais ils m’ont… j’ai bu la veille du Ramadan, j’ai bu avec quelqu’un et puis il a trop bu, il a fait un scandale, et moi le lendemain j’ai été appréhendé par les agents de police. Ils m’ont dit qu’il… que la personne en question m’accuse, je dois aussi passer avec lui au-devant du tribunal.
Dr C. : Quelle personne ?
E. : Quelqu’un qui a bu avec moi.
Dr C. : Ça, c’était deux mois après, donc…
E. : C’est deux mois après, oui.
Dr C. : Ça s’est passé dans votre village ?
E. : Dans mon village, oui.
Dr C. : Qui s’appelle comment ?
E. : …
Dr C. : J’avais cru comprendre que vous m’aviez dit précédemment que le jour où la police vous a appréhendé devant le bain maure, vous vous étiez bagarré…
E. : Oui, ils m’ont tabassé.
Dr C. : C’est vrai, ça ?
E.: Oui, ils m’ont tabassé, mais après… les crs m’ont tabassé, mais les agents de police, eux, ils m’ont bien traité et ils m’ont pardonné et laissé partir.
Dr C. : Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ? Ils vous ont tabassé, d’une part… et qu’est-ce qui s’est échangé ?
E. : Je ne sais pas. Peut-être parce qu’ils voulaient que je continue à boire.
Dr C. : Donc, deux mois après la veille du Ramadan, qu’est-ce qui se passe ?
E. : Pendant le ramadan, il n’y avait pas de vin, alors je buvais de l’alcool à brûler… je buvais de l’alcool à brûler pendant trois jours. Après la police m’a capturé, ils m’ont envoyé dans un autre village chez mon oncle, je suis resté trois jours, et après ma mère elle est venue me chercher, et je suis revenu et j’ai bu encore pendant trois jours, et après ils m’ont envoyé dans un hôpital psychiatrique, et puis moi j’ai vu que c’était pas un bon hôpital… c’était sale, c’était dur, alors j’ai pas voulu, et alors ils m’ont envoyé en prison pendant deux mois, deux mois et demi, alors en sortant de prison je suis sorti la veille de la fête du mouton.
Dr C. : Pour qu’ils puissent vous envoyer en prison, il fallait qu’ils puissent vous reprocher quelque chose. Qu’est-ce qu’ils vous reprochaient, pour qu’on vous ait envoyé de l’hôpital en prison ?
E. : Ils m’ont reproché de boire pendant le Ramadan.
Dr C. : C’est pour cette raison qu’ils vous ont transféré de l’hôpital à la prison ?
E. : Oui, mais après ils m’ont lâché pour que je reprenne mon travail. Je suis parti, je leur ai demandé de me donner un extrait de casier judiciaire comme quoi j’étais innocent pour reprendre mon travail, ils ont refusé, ils m’ont dit qu’il faut que j’aille à l’hôpital psychiatrique et que j’aie le certificat. Alors je suis allé de moi-même à l’hôpital psychiatrique, j’ai passé quinze jours et la veille du quinzième jour, ils ont capturé mon frère de lait, et ils l’ont mis dans la même chambre que moi, la veille de la fête du mouton. Et alors je suis sorti la veille du mouton et demain matin j’ai appris que mon frère était mort dans l’hôpital, ils l’ont tué ou je ne sais pas comment les choses sont arrivées mais il était mort.
Dr C. : Votre frère de lait avait été emmené à l’hôpital pour quelle raison ?
E. : Je ne sais pas… je ne sais pas pourquoi ils l’ont emmené.
Dr C. : Vous vous êtes retrouvé à l’hôpital avec votre frère de lait. Vous êtes sorti de l’hôpital dans quelles circonstances ?
E. : Je suis sorti parce que j’ai fini les quinze jours qu’ils m’ont demandé de rester à l’hôpital.
Dr C. : Alors, le lendemain…
E. : Le lendemain matin, j’ai appris qu’il était mort et qu’il était enterré et que personne ne l’a vu, ni sa famille, ni personne.
Dr C. : Qui vous a appris ça ?
E. : C’est la famille qui me l’a appris. Ils sont allés le visiter et ils ont trouvé qu’il était mort et enterré… musulman.
Dr C. : Entre le moment où vous êtes parti de l’hôpital et le lendemain…
E. : Il était déjà mort et enterré.
Dr C. : Et alors…
E. : Alors le lendemain matin… pas qu’ils m’ont demandé, mais j’ai appris que je devais boire, alors j’ai bu. J’ai bu pendant la fête du mouton, et j’étais devant la mosquée, je buvais devant la mosquée.
Dr C. : Vous dites : « On m’a appris que je devais boire ». Qui ?
E. : J’ai appris ça par des couleurs, je sais pas, je me rappelle pas, mais j’ai appris ça par les couleurs.
Dr C. : Faites un effort pour me resituer comment ça s’est produit, parce que si je vous suis bien, ça n’a pas été quelqu’un qui vous a demandé quoi que ce soit, vous me dites : « J’ai appris par des couleurs ».
E. : Par des couleurs.
Dr C. : Racontez-moi comment, à ce moment-là, ça s’est produit, quand vous avez estimé que vous aviez à boire ?
E. : D’abord, pendant les premiers jours, j’avais subi une cure de dégoût, alors pendant les premiers jours, je ne sais pas, on m’a drogué, j’étais drogué, je savais pas ce que je faisais…
Dr C. : À l’hôpital ?
E. : Non, pas à l’hôpital. À l’hôpital, j’étais en pleine possession de mes facultés, mais dehors, je ne sais pas quand ni comment, on m’a drogué et j’avais peur de mourir, quand j’ai appris que mon frère est mort, j’avais peur de mourir, et je suis resté comme ça pendant trois-quatre jours après, la cure de dégoût est passée…
Dr C. : Attendez donc, votre frère, vous apprenez qu’il est mort, et là vous vous êtes senti… vous dites drogué ?
E. : Oui, drogué.
Dr C. : La peur de mourir, c’est ça que vous appelez la cure de dégoût ?
E. : Non, la cure de dégoût c’était… on m’a fait une cure de dégoût avec du vin.
Dr C. : C’était à l’hôpital, alors ?
E. : À l’hôpital, oui.
Dr C. : Parce qu’il y a une espèce de flottement dans ce que vous me dites. Vous vous êtes senti pas bien après le décès de votre frère de lait ?
E. : Oui.
Dr C. : Les premiers jours, vous avez été drogué à ce moment-là…
E. : J’ai été drogué parce que je ne savais pas ce que je faisais.
Dr C. : C’est ça que vous appelez être drogué, ne pas savoir ce qu’on fait ?
E. : Oui.
Dr C. : Ça s’est produit après la mort de votre frère ?
E. : Après la mort, le lendemain matin.
Dr C. : Qui vous en a fait part ?
E. : Je sais pas qui est-ce qui m’a drogué mais…
Dr C. : Qui est-ce qui vous en a fait part ?
E. : Du décès ? c’est son frère et la femme de son frère, qui sont allés lui rendre visite, ils l’ont trouvé mort et enterré, alors ils me l’ont annoncé la nuit même et le lendemain matin je me suis senti complètement drogué, je ne savais pas ce que je faisais, ça a duré pendant quatre, cinq jours, et après j’ai été conduit à boire de l’alcool à brûler avec un de mes copains.
Dr C. : Mais d’où prenez-vous que ce que vous faisiez après la mort de votre frère de lait, qu’on vous ait drogué et qu’on vous ait conduit à boire de l’alcool ?
E. : Je sais pas comment. C’est par des couleurs.
Dr C. : Je sais ça parce que vous m’en avez parlé à plusieurs reprises, mais je voudrais que vous puissiez nous dire… dans cette histoire de couleurs, vous m’aviez dit que vous avez lié ça à des ordres, c’est comme ça que vous appelez ça…
E. : Oui.
Dr C. : À quel moment ça s’est produit, ça ?
E. : Trois jours après la fête du mouton.
Dr C. : C’est-à-dire, par rapport au décès de votre frère de lait, combien de temps ?
E. : Trois ou quatre jours.
Dr C. : Vous vous souvenez comment c’est venu, cette idée ?
E. : Je me souviens parce qu’il y avait un de mes copains, c’est lui qui m’a initié à boire de l’alcool à brûler, il m’a dit « viens, on va boire », alors on est allés, lui il s’est acheté du kif pour se droguer, et moi je buvais de l’alcool, lui il boit pas parce que la police lui a fermé sa boutique, il était coiffeur, la police a fermé sa boutique et l’a contraint à travailler chez lui pour qu’il soit pas obligé de rester tout le temps à la boutique, alors la police l’a obligé de fermer sa boutique.
Dr C. : La police se doutait que dans le village, vous et lui, vous vous saouliez pour le Ramadan ?
E. : Ils ont voulu que ce soit moi seul qui boive dans la ville entière.
Dr C. : Pourquoi ?… d’où est-ce que vous prenez une telle opinion ?
E. : Par des couleurs.
Dr C. : Justement, c’est ça ma question, cette information que vous semblez détenir par les couleurs, ça a fait apparition à quel moment ? Parce que là vous situez très bien les dates, donc je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à quel moment vous aviez avec les couleurs un rapport qui a un peu changé.
E. : Parce que le commissaire de police avait un pull rouge. Il mettait pas son costume officiel, il mettait un pull rouge, et sa voiture était verte. Alors, pour moi, cette tenue-là me donnait des ordres.
Dr C. : Le commissaire vous avait dit un certain nombre de choses, si je comprends bien.
E. : Chaque fois qu’il me voyait, il m’a jamais arrêté, ni lui, ni la police, il disait comme je (volais) je faisais le scandale public, je cassais tout, je dévastais tout sur le village, tout ce qui est jaune, tout ce qui est bleu, tout ce qui est mauve, toutes les couleurs qui sont couleurs parti de l’opposition, tout ça je le cassais et je le dévastais, sans que je sois appréhendé par la police ni…
Dr C. : Mais c’est à partir de ce moment-là, ou c’était déjà comme ça avant ?
E. : Non, à partir de ce moment, à partir de ma sortie de…
Dr C. : Quel jour après votre sortie ?
E. : Le quatrième, ou le troisième jour.
Dr C. : Le troisième ou le quatrième jour après votre sortie – je reviens à ma question – il y a eu un moment où ça a commencé, ça, cette histoire de couleurs ? Ça a commencé dans quelles circonstances ? Comment ça s’est produit ?
E. : Je sais pas comment ça a commencé, mais je sais que ça a été par les couleurs.
Dr C. : Ce que vous savez, c’est quoi ? Qu’est-ce qui s’est produit en vous, qui vous a donné une relation à des différences de couleurs ?
E. : Je sais pas comment ça s’est passé, mais je sais que chaque fois que j’avais quelque chose de désagréable, c’était avec la couleur bleue, et chaque fois que j’étais appréhendé par des agents de police qui me laissaient en liberté, ils étaient habillés soit en rouge, soit en blanc, soit en jaune.
Dr C. : Quelle relation avez-vous pu être amené à établir avec les couleurs, à partir de ce troisième jour ou de ce quatrième jour après votre hospitalisation ?
E. : Parce que dans le village, le parti socialiste avait la majorité des voix, sur vingt-cinq sièges de conseillers municipaux, ils sont douze socialistes, et le parti gouvernemental n’avait aucune voix. Alors le commissaire de police et tout ça, ils essayaient de combattre les socialistes, de façon que ce soit aussi de leur avis à eux, parce que eux aussi ils obéissaient à des couleurs, comme moi.
Dr C. : Vous allez me raconter, puisqu’il y a plusieurs couleurs, quel rapport vous aviez avec ces différentes couleurs.
E. : Le jaune, c’est le parti socialiste, le mauve, c’est le parti communiste, et le bleu, c’est la parti de la droite, le parti de l’indépendance, de la droite, alors moi…
Dr C. : Et les autres couleurs ?
E. : Les autres couleurs, le blanc, c’est la couleur de l’indépendance, et le rouge et le vert, c’est la couleur du drapeau national. C’est comme ça que j’ai appris à obéir.
Dr C. : Et le vert, c’est ?
E. : Le vert, c’est la couleur du drapeau national, le vert et le rouge.
Dr C. : Et alors ?
E. : Alors, j’obéissais aux couleurs.
Dr C. : Qu’est-ce que vous appelez obéir aux couleurs ?
E. : Par exemple, si je me réveille… de toute façon toute la ville obéissait aux couleurs comme moi, même les socialistes et les communistes, tout le monde obéissait aux couleurs, mais c’était d’une façon où tout le monde l’approuvait. Par exemple quand… supposons que je suis endormi, si je me réveille, le matin, il faut que ma mère fait tu thé, le thé, c’est jaune, alors je prends pas du thé, je sors, et quand je sors, il y deux façons de partir, la gauche et la droite. Si je le vois… à droite ou à gauche, je suis l’autre chemin, et comme je suis l’autre chemin, je suis les couleurs jusqu’à ce que là j’accomplis les ordres qu’on me donne.
Dr C. : Les ordres qu’on vous donne, on ne voit pas comment les couleurs pourraient vous donner des ordres ?
E. : C’est ça justement la maladie.
Dr C. : Que les couleurs donnent des ordres…
E. : Oui.
Dr C. : Je voudrais que vous me disiez ça d’une façon très précise, pour me représenter comment, devant telle ou telle couleur, vous éprouviez quelque chose qui vous apparaissait comme étant un ordre.
E. : Je ne sais pas comment expliquer ça, mais c’est par les couleurs et parce que… justement, j’oublie les ordres d’un jour à l’autre, j’oublie… Je vais vous raconter une nuit où ça s’est passé. Alors, je suis sorti de chez moi et c’était la nuit. Alors, à la nuit, je suivais le quartier où les rues étaient illuminées, et ça me menait directement dans une maison des socialistes… les illuminations étaient d’une façon que je voyais… je sors de chez moi, je suis les lumières et je passe devant une maison du parti communiste, socialiste ou de l’indépendance, et je vois les couleurs, les couleurs du mur, c’est bleu ou jaune, alors, premièrement je cassais toutes les vitres avec des coups de pieds, je cassais toutes les vitres, et je suis parti, je suis allé au bain maure, parce qu’au bain maure, la nuit, pour me (reprendre) un peu, alors je suis allé au bain maure, et quand je suis entré, je me suis lavé et quelqu’un m’a dit que ma tante et ma mère m’attendaient, alors je suis sorti et je suis allé avec eux et je suis allé chez ma tante, qui habite près du chef du parti socialiste, alors je suis resté là-bas et le lendemain matin il y a le commissaire de police qui a envoyé quelqu’un m’attendre en me disant qu’il veut me voir, alors moi j’ai compris qu’il faut que je parte, sinon on va me capturer, alors je suis sorti, j’ai suivi les couleurs, et je suis arrivé dans la même maison du parti socialiste, alors j’ai cassé les vitres et il y a un agent de police qui est venu me capturer, alors je l’ai menacé, je lui ai dit que je vais le tabasser, alors il est parti, et puis tout à coup je suis sorti et il y avait le commissaire de police qui voulait me capturer, il avait une voiture bleue, alors je lui ai cassé sa voiture. Il m’a capturé et il m’a emmené au commissariat, et après j’ai été conduit en prison pendant soixante-dix jours à peu près. Puis je suis sorti et j’ai recommencé encore les mêmes aventures.
Dr C. : Avec le parti socialiste et le parti communiste ?
E. : Oui… et le parti de l’indépendance.
Dr C. : Vous m’aviez déjà exposé que c’était moins avec les partis d’opposition que vous aviez des démêlés, qu’avec l’islam.
E. : Oui, bien sûr, avec l’islam, mais ce qu’il y a de dangereux, c’est que l’islam s’est confondu avec le parti socialiste, parce qu’eux aussi ils m’ont dit que j’étais proche de l’islam, mais on craignait que ça constitue une association dangereuse entre l’islam et le socialisme.
Dr C. : Dangereuse en quoi ?
E. : Dangereuse pour le pouvoir.
Dr C. : De quelle façon ?
E. : Parce que dans ma ville natale et dans toutes les villes qui sont proches ou alentour, que ce soit F. ou les autres villes et tout ça, c’est le parti socialiste qui a emporté la majorité des voix… et en même temps le parti de l’indépendance aussi, la majorité des voix aussi, et l’islam aussi était très en vogue, très en valeur.
Dr C. : Qu’est-ce qui vous déplaisait dans le fait que l’islam ait été tellement en vogue, comme aussi bien les partis socialiste et communiste ?
E. : C’est pas mon histoire à moi, c’est le gouvernement qui me donnait des ordres par les couleurs, comme ça.
Dr C. : Qui vous donnait des ordres de quoi ?
E. : Des ordres par les couleurs, des ordres de détruire, de casser, de troubler les réunions, de faire n’importe quoi pour les empêcher de… les empêcher…
Dr C. : Parce que vous dites que les couleurs donnaient des ordres ? Un ordre, c’est quelque chose de formulé.
E. : Oui.
Dr C. : On voit mal comment une couleur vous donnerait l’ordre d’aller casser la vitrine d’un parti de l’opposition.
E. : Justement, moi je sais pas comment c’est entré en moi, cette histoire de couleurs.
Dr C. : La couleur de l’islam, c’est le vert, n’est-ce pas ?
E. : Non.
Dr C. : C’est quoi ?
E. : La couleur de l’islam, c’est le blanc.
Dr C. : C’est le blanc ?
E. : Oui.
Dr C. : Ce n’est pas le vert, au Maroc ?
E. : Le vert, c’est la couleur du drapeau national, le vert et le rouge.
Dr C. : Je croyais me souvenir que vous donniez une signification particulière au vert, quand il n’était pas dans le drapeau national.
E. : Non, je leur donne une signification qu’avec le drapeau national.
Dr C. : Parce que vous m’aviez dit qu’il n’y a pas que les sièges des partis d’opposition qui ont attiré votre colère, mais également les mosquées.
E. : Oui, les mosquées, surtout les mosquées.
Dr C. : Surtout les mosquées…
E. : Oui.
Dr C. : Alors, racontez-moi comment ça s’est produit, que vous alliez également faire des dégâts dans les mosquées.
E. : Alors, je vais vous raconter un épisode. Je suis sorti de chez moi et je me suis dirigé vers la mosquée et il s’est trouvé un vendeur de disques, de cassettes comme ça. Il m’a mis un disque et il m’a dit « reste, écoute un peu de musique ». Alors j’ai écouté la musique et le disque il disait « repose-toi, ne laisse jamais reposer les morts », alors j’ai compris que je dois aller à la mosquée casser tout. Alors je suis allé, j’ai cassé une vitre, j’ai cassé… j’ai dévasté toute la mosquée, si bien qu’ils ont été obligés de la fermer et de faire la prière dans une autre mosquée. Et moi j’ai été capturé, j’ai été conduit au commissariat et après j’ai été libéré. Toutes les fois c’était comme ça.
Dr C. : Donc, vous me dites là quelque chose qui est nouveau pour moi, parce que moi j’avais cru comprendre que quand vous vous rendiez dans les mosquées pour y faire les dégâts que l’on connaît, c’était des incitations de couleurs, et là vous me dites que ce n’est pas de couleurs.
E. : C’était des couleurs et des paroles aussi.
Dr C. : Et des paroles aussi, oui ? Le fait d’entendre « repose-toi et ne laisse pas les morts se reposer », c’était une invitation à aller…
E. : C’est comme ça que j’ai compris.
Dr C. : Ça s’est reproduit, tout ça ?
E. : Oui, chaque fois ça se reproduit d’une façon différente, jamais de la même façon.
Dr C. : Dites-moi comment ça s’est reproduit, vous dites que chaque fois c’est différent.
E. : Alors, je sais pas comment ça s’est produit, mais une fois j’ai reçu un coup de couteau, parce que je n’ai pas obéi, je me souviens pas exactement comment, mais j’ai reçu un coup de couteau et après j’ai été à la mosquée et je me suis contenté de me mettre en face de ceux qui font la prière. Parce qu’avec ma blessure et des coups, des bleus ici des bleus partout, j’étais complètement défiguré par ces gens-là qui m’ont tabassé parce que j’ai pas obéi, alors je me suis contenté de me mettre en face d’eux. Et puis après, chaque fois c’était allé crescendo, premièrement je me suis contenté de me mettre debout, puis après j’ai cassé les choses, et puis après j’ai tabassé les gens.
Dr C. : Vous avez reçu un coup de couteau parce que vous n’avez pas obéi ?
E. : Oui.
Dr C. : Mais vous n’avez pas obéi à quoi ?
E. : Pas obéi aux couleurs.
Dr C. : Qui, à votre sens, vous enjoignait de faire quoi ?
E. : D’aller à la mosquée et de tout casser.
Dr C. : En somme, ce n’est pas seulement les couleurs, mais ce qui se produisait comme ça dans la vie, ça vous donnait toujours le même sentiment qu’il fallait accomplir toujours le même acte.
E. : Oui, c’était pas que les couleurs, c’était les paroles, les actes, n’importe quoi, c’est moi qui interprète ça.
Dr C. : Vous interprétiez, donc, dans quelle perspective exacte ? C’est-à-dire, qu’est-ce que vous estimiez devoir accomplir ?
E. : Casser les mosquées, tout ça, et puis casser les maisons des socialistes, casser les voitures, n’importe quoi, même la police aussi, j’ai cassé la voiture de police qui avait des couleurs bleu, jaune, n’importe quoi, un agent de police, n’importe quoi, je l’ai tabassé aussi.
Dr C. : Qu’est-ce que vous reprochez exactement aux mosquées ?
E. : Je leur reproche ce qui se passe en Iran, même chose aussi ; sans répression, ça aurait dû être la même chose qu’en Iran. Dans toutes les villes avoisinantes, l’islam est très puissant.
Dr C. : Vous redoutez que l’islam prenne l’allure de l’islam iranien ?
E. : Oui.
Dr C. : Ça fait longtemps que vous avez ce tourment ?
E. : Ça fait six ans.
Dr C. : Quels rapports exacts avez-vous avec la religion musulmane ?
E. : Moi j’étais un intégriste.
Dr C. : Vous avez été aussi un intégriste ? Là aussi, j’avais cru comprendre que justement, l’islam et vous ça faisait deux.
E. : Non, avant j’étais intégriste, moi aussi.
Dr C. : Racontez-moi ça.
E. : Avant j’apprenais le Coran par le chef des intégristes à… C’est lui qui m’a appris le Coran quand j’étais jeune, et j’étais exactement comme lui… et lui aussi je l’ai tabassé.
Dr C. : C’est-à-dire que vous avez cessé d’être un intégriste quand ?
E. : Quand j’ai commencé à recevoir des ordres par les couleurs.
Dr C. : Jusqu’à ce moment-là, vous étiez un intégriste ?
E. : Oui.
Dr C. : C’est-à-dire entre l’avant et l’après… Qu’est-ce que vous trouviez de si important à être intégriste, et après, qu’est-ce qui vous a amené à vous rebeller contre l’intégrisme ?
E. : Parce que j’étais jeune et je ne savais pas ce que je faisais, il n’y avait pas d’école, il n’y avait que des écoles coraniques, alors depuis l’âge de trois-quatre ans, j’ai été jusqu’à dix ans, j’ai été dans une école coranique, j’apprenais le Coran par cœur.
Dr C. : Ça n’explique pas que vous soyez devenu un intégriste. Qu’est-ce que c’est, pour vous, que l’islam intégriste ?
E. : L’islam intégriste, c’est un islam où on applique l’islam à cent pour cent.
Dr C. : Sur quel point, par exemple, qui vous serait à vous particulièrement sensible ?
E. : Par exemple, la justice sera une justice coranique, pas une justice moderne, une justice coranique, c’est-à-dire on coupe la main aux voleurs, et ainsi de suite.
Dr C. : Vous avez été pour ?
E. : Oui, j’ai été pour.
Dr C. : Qu’est-ce qui vous a fait, comme ça, virer ?
E. : Parce que c’est une histoire de bain maure qui m’a fait virer, quand j’ai bu… puis après, quand je buvais je m’éloignais de plus en plus du Coran.
Dr C. : Mais en quoi cette histoire de bain maure, ça vous avait fait virer ?
E. : Parce que ça m’a humilié aux yeux de tous les habitants, parce que ça m’a humilié, alors après j’ai bu comme ça par contre-cœur.
Dr C. : Par contre-cœur ?
E. : Oui.
Dr C. : Ça n’explique pas pourquoi vous vous êtes éloigné de l’islam à partir de cette histoire de bain maure.
E. : Parce qu’à partir de cette histoire ils ont commencé à me donner des ordres par les couleurs.
Dr C. : Les intégristes ?
E. : Non, pas les intégristes, le gouvernement.
Dr C. : À vous donner des ordres contre les intégristes, alors ?
E. : Contre les intégristes.
Dr C. : C’est-à-dire qu’après avoir subi cette humiliation d’être accusé injustement par la police, vous avez commencé à recevoir des ordres du gouvernement. Mais la police, elle fait partie des organismes gouvernementaux ?
E. : La police me donnait des ordres. Au début, moi je ne croyais pas que j’allais être capturé, envoyé en prison, moi je croyais que ça allait finir d’une façon pacifique.
Dr C. : Parce qu’en allant dévaster les mosquées, en bagarrant les gens, en déchirant les corans, etc., vous vous conduisiez précisément de la façon que vous reprochez maintenant aux intégristes. Oui ?
E. : Non, mais les intégristes eux-mêmes, ils ont changé l’opinion à fond, en subissant ces épreuves, ils ont peu à peu changé l’opinion. Si bien que maintenant, le roi il a organisé un gouvernement d’union nationale entre les socialistes, les indépendants et tout le monde. Il suffisait de les endiguer, de diminuer un petit peu leur influence pour qu’il soit possible de les intégrer au gouvernement.
Dr C. : Vous pensez que vous avez joué un rôle là-dedans ?
E. : Moi je sais pas si j’ai joué un rôle, je sais tout simplement que j’ai été victime de tout ça et que je n’ai rien gagné là-dedans, j’ai tout perdu.
Dr C. : Il faut quand même remarquer que les reproches que vous formuliez vis-à-vis des intégristes, vous vous êtes conduit vous-même comme eux. Vous redoutiez qu’ils continuent à se conduire comme un fléau, et vous avez agi exactement comme vous craigniez qu’ils ne se conduisent.
E. : Oui, mais d’une façon, je ne les ai pas blessés physiquement, c’est tout simplement une question de persuasion d’une façon nette…
Dr C. : D’une façon spécialement nette, justement, les choses se jouent sur la façon dont vous estimez avoir agi… Vous trouvez les Iraniens un peu trop persuasifs ?
E. : Oui.
Dr C. : Alors… c’est quand même votre genre ?
E. : C’est pas ma faute. C’est ma maladie. Moi, je n’ai rien gagné, j’ai perdu mon métier, j’ai perdu mon pays, j’ai perdu tout et je n’ai rien gagné.
Dr C. : Justement, j’ai du mal à voir ce que vous me situez là. Je ne vois pas bien la nécessité de faire intervenir la maladie pour l’expliquer. Que vient faire la maladie là-dedans ?
E. : La maladie, c’est cette histoire de couleurs, de placer des couleurs n’importe où et n’importe comment.
Dr C. : Cela ne signifie pas que ces couleurs vous enjoignent de faire ce que justement vous avez envie de faire.
E. : C’est comme ça les couleurs, moi je sais pas.
Dr C. : En tout cas, on peut quand même considérer que ça tombait plutôt bien, non ? Vous comprenez ma question.
E. : Non.
Dr C. : Vous dites : « Les couleurs m’ont obligé à aller faire des fracas à droite et à gauche », mais l’envie, vous, vous l’aviez déjà ?
E. : Non, j’avais pas envie.
Dr C. : Non ?
E. : C’est les couleurs qui m’ont obligé à faire ce que j’ai fait.
Dr C. : Ça n’a pas dû aller pour vous sans une certaine mue, puisque vous me dites que vous étiez auparavant un musulman intégriste, et d’un instant à l’autre, vous estimez…
E. : Ce n’est pas moi, vraiment.
Dr C. : Vous êtes sur de ça ?
E. : Oui.
Dr C. : Vous vous y êtes laissé aller sans y faire trop d’obstacle ?
E. : C’était pas ma faute.
Dr C. : Tout ça, ça venait du gouvernement ?
E. : C’est possible.
Dr C. : Au fond, vous n’en êtes pas sûr du tout ?
E. : Non.
Dr C. : Quelle idée vous faites-vous de votre maladie ?
E. : Je pense que c’est une maladie grave.
Dr C. : Parce que ?
E. : Parce que je ne gagne rien du tout, je perds tout ce que j’ai, je ne gagne rien du tout en suivant cette maladie, au contraire je perds tout.
Dr C. : Néanmoins vous la suivez. Il faut quand même convenir que si vous appelez ça une maladie, vous ne pouvez plus du même coup dire : « C’est le roi et le gouvernement qui m’ont donné cet ordre ».
E. : C’est possible. C’est-à-dire que c’est l’un ou l’autre. C’est la maladie et c’est en même temps les autres. Je ne sais pas qui m’envoie des ordres, si c’est le roi, si c’est autre chose, mais…
Dr C. : Et si c’était vous-même ?
E. : Si c’était moi-même, c’est possible.
Dr C. : Vous avez déjà envisagé cette éventualité ?
E. : Oui.
Dr C. : Vous l’avez envisagée sérieusement ?
E. : Oui.
Dr C. : Dans quelles circonstances l’avez-vous envisagée ?
E. : Je me crois malade.
Dr C. : Quand je dis : « Dans quel cas avez-vous envisagé l’éventualité que ça soit vous-même qui vous donniez des ordres », ça signifie que vous auriez pu vous rendre compte que de vous-même, vous aviez peut-être envie d’aller faire des dégâts dans les mosquées, sans qu’il soit pour autant nécessaire que vous en receviez une injonction quelconque.
E. : C’est possible.
Dr C. : Vous aviez envisagé ça avec sérieux ?
E. : Oui, avec sérieux.
Dr C. : Qu’est-ce que vous en aviez conclu ?
E. : J’en ai conclu que je suis malade.
Dr C. : Vous aviez envisagé cette éventualité quand ?
E. : Dès le début.
Dr C. : Dès le début ? Je ne vois pas pourquoi vous formulez toujours les choses que vous faites comme si elles vous venaient de quelqu’un d’autre.
E. : Je ne sais pas. Je vois des ordres qui viennent, des couleurs, c’est ma maladie ou c’est quelqu’un qui m’envoie des ordres, je ne sais pas.
Dr C. : Comment êtes-vous sorti du pays ?
E. : C’est ma femme qui a obtenu l’autorisation du ministre de la Santé, comme quoi je pouvais sortir.
Dr C. : Du ministre de la Santé ?
E. : Oui.
Dr C. : C’est-à-dire que vous vous étiez marié à quel moment ?
E. : Ici, en France.
Dr C. : Vous ne connaissiez pas encore votre femme ?
E. : Non.
Dr C. : Elle avait été votre professeur à l’école ?
E. : Oui.
Dr C. : Quels liens aviez-vous conservés avec elle durant cette époque ?
E. : On était amis.
Dr C. : Et alors, ce qui s’est produit pendant toute cette période où il y a eu toutes ces tribulations, quel rôle a-t-elle joué dans tout ça ?
E. : Elle le savait pas, quand elle l’a su, elle est venue, et elle a intervenu auprès du ministre de la Santé, qui m’a laissé partir.
Dr C. : Elle l’a su quand ?
E. : Quand je lui ai écrit.
Dr C. : C’est vous qui avez écrit, alors tout ça, toute cette affaire était largement démarrée… elle était où, à ce moment-là ?
E. : En France.
Dr C. : C’était en quelle année ?
E. : En…
Dr C. : Vous lui avez écrit quoi ?
E. : Je lui ai écrit que j’étais malade, et que j’avais plus mon métier, et tout ça, alors elle est venue, elle est intervenue auprès du gouvernement.
Dr C. : Qu’est-ce qu’elle voulait ?
E. : Que je sois envoyé en France.
Dr C. : Dans quel but ?
E. : Dans le but de se marier.
Dr C. : Elle a pris quand cette décision de se marier avec vous ? Parce que pendant quelques années, vous n’aviez eu que des relations très espacées ?
E. : Oui.
Dr C. : Alors, c’est quand vous l’avez appelée pour lui demander de l’aide qu’elle a pris cette décision ?
E. : Oui.
Dr C. : Qui a pris cette initiative ?
E. : Elle.
Dr C. : C’est elle qui a pris cette initiative ?
E. : Oui.
Dr C. : De vous faire venir ici et de vous épouser ?
E. : Oui.
Dr C. : Ça c’est passé très vite, alors ?
E. : Ça se passe pendant un an, les démarches, pendant un an. Elle a intervenu, puis elle est revenue en France, puis elle est revenue pendant les vacances, c’est comme ça jusqu’à ce qu’elle ait obtenu l’autorisation du ministre de la Santé.
Dr C. : Et alors, en arrivant ici, on reprend les choses…
E. : En arrivant ici, la première année, j’ai étudié, je faisais mes études, et je croyais que j’étais entièrement guéri, mais après il fallait renouveler mon passeport, c’est comme ça que j’ai appris que si je n’obéissais pas, qu’ils veulent pas me donner mon passeport.
Dr C. : Comment ça ?
E. : Que si je n’obéissais pas aux ordres, il vont pas me renouveler mon passeport.
Dr C. : Cette idée qu’il y avait des ordres, c’était dans une période… ça avait disparu. Et ça a redémarré dans quelles circonstances ? Qu’est-ce qui a fait redémarrer cette idée ?
E. : C’est cette histoire de passeport qui a faire redémarrer cette idée.
Dr C. : Au consulat ?
E. : Oui, au consulat avec ma femme.
Dr C. : En allant renouveler votre passeport, ça c’est passé comment, ça ?
E. : Ça c’est passé d’une façon très… les histoires de couleurs aussi, ça a démarré par les couleurs. Quand je suis sorti pour renouveler mon passeport, j’ai vu une affiche avec écrit « Au Carreau du Temple », alors moi j’ai pensé qu’il fallait que je casse les carreaux du temple. Au Carreau du Temple, j’ai compris qu’il fallait que je casse les carreaux du temple. C’était avec des couleurs, avec une couleur blanc et on m’a dit comme quoi il fallait que je casse les carreaux du temple.
Dr C. : Vous l’avez fait ?
E. : Oui.
Dr C. : Où ça ?
E. : Ici.
Dr C. : Qu’est-ce que vous avez fait ?
E. : Eh ben ça dépend, chaque fois je faisais une chose différente.
Dr C. : Par ce que vous y êtes allé plusieurs fois ? Racontez-moi ce que vous avez fait.
E. : La première fois j’étais allé la nuit et j’ai cassé les fenêtres et j’ai cassé tout ce qui était cassable, je l’ai cassé. Et puis j’ai cassé les boiseries, tout, avec une barre de fer.
Dr C. : Et puis ?
E. : Et puis après j’y suis allé pour tabasser les gens. Chaque fois je faisais une chose différente.
Dr C. : Ça avait quand même grimpé jusqu’à l’imam. Qu’est-ce que vous lui vouliez, à l’imam ?
E. : C’est pas moi qui lui en voulais, c’est la maladie ou les ordres, ou tout ce qui vous voulez appeler.
Dr C. : Qu’est-ce que vous lui avez voulu, à l’imam ?
E. : C’est les ordres, j’ai cassé son bureau, j’ai cassé son téléphone, j’ai cassé… les lettres, tout.
Dr C. : Il était là, l’imam ?
E. : Oui, il était là, oui.
Dr C. : Vous lui aviez demandé rendez-vous ?
E. : Non.
Dr C. : Comment ça s’est fait, alors ?
E. : J’étais allé, je l’ai trouvé dans son bureau.
Dr C. : Il n’a pas dû être très content, hein ?
E. : (geste évasif)… Il a appelé la police, et ils m’ont capturé.
Dr C. : Ça, ça se passait quand ?
E. : Il y a un an.
Dr C. : C’est à la suite de ça qu’on vous a envoyé à C. ? Au fond, si c’est la maladie, c’était… Comment vous considérez-vous ?
E. : Comme malade.
Dr C. : Et vous vous considérez comme un malade dangereux ?
E. : Peut-être, je ne sais pas.
Dr C. : Dites-moi vraiment votre opinion…
E. : Oui.
Dr C. : C’est comme ça que vous vous considérez ?
E. : Oui.
Dr C. : Vous m’avez dit que depuis que vous étiez ici, vous vous sentiez un peu autrement.
E. : Oui.
Dr C. : Mais je n’ai pas bien perçu ce qui avait changé pour vous, si tant est qu’il y ait eu quelque chose de changé ces dernières semaines.
E. : Je ne sais pas, je crois que je commence à sentir mon erreur.
Dr C. : Vous la sentez sous quelle forme ?
E. : D’une façon concrète, je sens que je suis dans l’erreur.
Dr C. : Parce que lors de notre dernière conversation, quand je vous avais fait remarquer que depuis que vous étiez ici vous aviez parfaitement su vous contenir, vous aviez reconnu qu’effectivement, vous pouviez tout à fait vous contenir, mais vous m’aviez dit : « À moins qu’il y ait un ordre tout à fait grave ».
E. : Je ne sais pas. Je suis libéré pour le moment, mais je ne sais pas si ça va reprendre.
Dr C. : Il faut quand même convenir que quand vous dites « à moins d’un ordre tout à fait grave », c’est que vous avez envisagé l’éventualité.
E. : Peut-être.
Dr C. : Quelle éventualité avez-vous envisagée ?
E. : Je ne sais pas.
Dr C. : Qu’est-ce que vous pensez de ce que pourrait être une éventualité grave ?
E. : Une ordre grave… des couleurs.
Dr C. : Oui, mais grave en quoi ? Qu’est-ce que vous mettez là-dedans ?
E. : Je ne sais pas.
Dr C. : C’est quand même quelque chose que vous avez envisagé ?
E. : Oui.
Dr C. : Si vous l’avez envisagé, ça a pris pour vous une certaine forme, ce n’est pas resté quelque chose comme ça.
E. : Non, je ne sais pas. Je sais que pour l’instant je suis guéri, mais je ne sais pas si c’est définitif, si c’est momentané ou… parce que j’ai eu une année où je n’ai rien fait, la première année en France, j’étais d’une façon normale, j’étais normal.
Dr C. : Il faut reconnaître que vous vous conduisez exactement comme ce que vous dénoncez ?
E. : Oui.
Dr C. : Vous vous en rendez compte ?
E. : Oui. Mais je ne peux rien faire. (Il se lève.) Pardonnez, j’ai envie…
Dr C. : Vous allez attendre un peu. Vous m’avez quand même dit que vous étiez tout à fait en mesure de vous ressaisir un petit peu ?
E. : Oui.
Dr C. : Je trouve que la maladie, elle a bon dos. Vous dites : « Je suis malade, alors je suis irresponsable ». Vous me l’avez dit déjà.
E. : Oui.
Dr C. : Ce n’est pas mon opinion. Parce qu’à partir du moment où vous dites « c’est la maladie », il faut reconnaître que tout ce que vous faites, c’est vous qui le faites, et personne d’autre.
E. : Oui.
Dr C. : Alors, il faut que vous preniez cela un peu au sérieux.
E. : Oui.
Dr C. : L’ennui, c’est que je n’ai pas du tout l’impression que vous le preniez au sérieux. Vous dites « oui, oui », mais ce n’est pas un accord comme ça…
E. : C’est pas ça, c’est question que je me sens normal maintenant, je me sens absolument débarrassé de toutes les couleurs, des maladies tout ça, je me sens débarrassé de tout, mais je ne sais pas si je suis débarrassé définitivement ou si c’est d’une façon momentanée, je ne sais pas.
Dr C. : C’est bien pourquoi je me demande, maintenant que vous sentez que ça va un peu mieux, si ce n’est pas l’occasion pour vous demander ce que vous avez… Quels sont les problèmes que tout ça vous pose ?
E. : Mon premier problème, c’est qu’on m’empêche de vivre.
Dr C. : Qui ?
E. : Cette maladie. On m’empêche de travailler ou de faire n’importe quoi.
Dr C. : Ça vous empêche de vivre ? Ça ne vient pas de vous, ça ?
E. : C’est surtout les ordres.
Dr C. : Parce que finalement, les déboires que vous avez subis, c’est qu’effectivement vous avez arrêté de travailler, et vous avez été mis dans des hôpitaux…
E. : Pardon, mais j’ai envie des toilettes.
Dr C. : Oui, bon. Dites-moi une dernière chose… votre femme, qu’est-ce qu’elle pense de tout ça ?
E. : Elle pense que je suis malade.
Dr C. : Ce qui la conduit à vous considérer comme… devant tant de désordre ?
E. : Elle attend que je sois guéri.
Dr C. : Oui. Au revoir.
E. sort. â– 
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