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Ajouter au panier Ajouter au panier - Journal français de psychiatrie| Journal français de psychiatrie 2001/2 (no13) | 16 € |
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1 Docteur Czermak : Nous allons reprendre notre conversation, parce qu’il y a beaucoup de choses qui sont pour moi très obscures. J’aimerais bien qu’on reprenne dès le début ce que vous m’avez expliqué.
2 E. : (signe affirmatif).
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4 E. : Ça a commencé, comme je vous ai raconté, par cette histoire de bain maure. Les agents de police m’ont accusé d’être entré dans un bain maure pour regarder les femmes. Alors depuis, moi, j’étais honteux dans le village, parce que dans la ville tout le monde me connaît, alors tout le monde sait que je suis entré dans le bain maure, tout ça, alors moi je buvais pour oublier ça. Donc, je m’enfonçais de plus en plus dans la maladie, si bien que… je m’en rappelle pas beaucoup comment ça a commencé mais le début de la maladie ça a commencé par le Ramadan, trois, quatre jours avant le Ramadan, et je buvais d’une façon manifeste, si bien qu’au début du Ramadan ils m’ont pris, ils m’ont emmené dans un hôpital psychiatrique.
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6 E. : Oui, deux mois après.
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8 E. : Oui.
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10 E. : Moi, je me rappelle que j’avais un sac avec du linge et je me rappelle que je discutais avec le type que je connaissais à la porte du bain maure. Je me souviens parfaitement que je ne suis pas entré du tout dans le bain, mais eux ils disent que je suis entré.
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12 E. : Les agents de police, les crs, le gouvernement.
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14 E. : Et alors ils m’ont envoyé à l’hôpital.
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16 E. : Non, pendant les deux mois je buvais d’une façon manifeste sans que je sois appréhendé par la police ni rien du tout.
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18 E. : Oui.
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20 E. : Ils m’ont emmené au commissariat, je suis resté deux, trois jours, et puis ils m’ont libéré. Ils m’ont libéré, c’est-à-dire qu’ils m’ont capturé, mais ils ne m’ont pas maltraité du tout, au contraire ils m’ont même bien traité, d’une façon très gentille, bien que moi… pour que la ville ne soit pas… qu’on ne me regarde pas d’une façon scandaleuse, je buvais pour oublier.
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22 E. : Pour oublier le fait d’être accusé d’être entré dans le bain maure des femmes.
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24 E. : Les agents de police.
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26 E. : Non, c’est l’agent de police qui était dans les parages, j’ai été emmené de force, après j’ai été conduit au commissariat central.
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28 E. : Il me reprochait d’entrer dans le bain maure avec les femmes.
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30 E. : Mais justement, c’est parce que c’était d’une façon voulue… ils ont voulu m’immuniser pour que je continue à boire comme je buvais avant, parce qu’au début du Ramadan, j’avais décidé de ne pas boire du tout. Mais ils m’ont… j’ai bu la veille du Ramadan, j’ai bu avec quelqu’un et puis il a trop bu, il a fait un scandale, et moi le lendemain j’ai été appréhendé par les agents de police. Ils m’ont dit qu’il… que la personne en question m’accuse, je dois aussi passer avec lui au-devant du tribunal.
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32 E. : Quelqu’un qui a bu avec moi.
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34 E. : C’est deux mois après, oui.
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36 E. : Dans mon village, oui.
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38 E. : …
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40 E. : Oui, ils m’ont tabassé.
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42 E.: Oui, ils m’ont tabassé, mais après… les crs m’ont tabassé, mais les agents de police, eux, ils m’ont bien traité et ils m’ont pardonné et laissé partir.
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44 E. : Je ne sais pas. Peut-être parce qu’ils voulaient que je continue à boire.
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46 E. : Pendant le ramadan, il n’y avait pas de vin, alors je buvais de l’alcool à brûler… je buvais de l’alcool à brûler pendant trois jours. Après la police m’a capturé, ils m’ont envoyé dans un autre village chez mon oncle, je suis resté trois jours, et après ma mère elle est venue me chercher, et je suis revenu et j’ai bu encore pendant trois jours, et après ils m’ont envoyé dans un hôpital psychiatrique, et puis moi j’ai vu que c’était pas un bon hôpital… c’était sale, c’était dur, alors j’ai pas voulu, et alors ils m’ont envoyé en prison pendant deux mois, deux mois et demi, alors en sortant de prison je suis sorti la veille de la fête du mouton.
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48 E. : Ils m’ont reproché de boire pendant le Ramadan.
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50 E. : Oui, mais après ils m’ont lâché pour que je reprenne mon travail. Je suis parti, je leur ai demandé de me donner un extrait de casier judiciaire comme quoi j’étais innocent pour reprendre mon travail, ils ont refusé, ils m’ont dit qu’il faut que j’aille à l’hôpital psychiatrique et que j’aie le certificat. Alors je suis allé de moi-même à l’hôpital psychiatrique, j’ai passé quinze jours et la veille du quinzième jour, ils ont capturé mon frère de lait, et ils l’ont mis dans la même chambre que moi, la veille de la fête du mouton. Et alors je suis sorti la veille du mouton et demain matin j’ai appris que mon frère était mort dans l’hôpital, ils l’ont tué ou je ne sais pas comment les choses sont arrivées mais il était mort.
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52 E. : Je ne sais pas… je ne sais pas pourquoi ils l’ont emmené.
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54 E. : Je suis sorti parce que j’ai fini les quinze jours qu’ils m’ont demandé de rester à l’hôpital.
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56 E. : Le lendemain matin, j’ai appris qu’il était mort et qu’il était enterré et que personne ne l’a vu, ni sa famille, ni personne.
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58 E. : C’est la famille qui me l’a appris. Ils sont allés le visiter et ils ont trouvé qu’il était mort et enterré… musulman.
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60 E. : Il était déjà mort et enterré.
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62 E. : Alors le lendemain matin… pas qu’ils m’ont demandé, mais j’ai appris que je devais boire, alors j’ai bu. J’ai bu pendant la fête du mouton, et j’étais devant la mosquée, je buvais devant la mosquée.
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64 E. : J’ai appris ça par des couleurs, je sais pas, je me rappelle pas, mais j’ai appris ça par les couleurs.
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66 E. : Par des couleurs.
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68 E. : D’abord, pendant les premiers jours, j’avais subi une cure de dégoût, alors pendant les premiers jours, je ne sais pas, on m’a drogué, j’étais drogué, je savais pas ce que je faisais…
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70 E. : Non, pas à l’hôpital. À l’hôpital, j’étais en pleine possession de mes facultés, mais dehors, je ne sais pas quand ni comment, on m’a drogué et j’avais peur de mourir, quand j’ai appris que mon frère est mort, j’avais peur de mourir, et je suis resté comme ça pendant trois-quatre jours après, la cure de dégoût est passée…
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72 E. : Oui, drogué.
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74 E. : Non, la cure de dégoût c’était… on m’a fait une cure de dégoût avec du vin.
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76 E. : À l’hôpital, oui.
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78 E. : Oui.
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80 E. : J’ai été drogué parce que je ne savais pas ce que je faisais.
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82 E. : Oui.
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84 E. : Après la mort, le lendemain matin.
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86 E. : Je sais pas qui est-ce qui m’a drogué mais…
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88 E. : Du décès ? c’est son frère et la femme de son frère, qui sont allés lui rendre visite, ils l’ont trouvé mort et enterré, alors ils me l’ont annoncé la nuit même et le lendemain matin je me suis senti complètement drogué, je ne savais pas ce que je faisais, ça a duré pendant quatre, cinq jours, et après j’ai été conduit à boire de l’alcool à brûler avec un de mes copains.
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90 E. : Je sais pas comment. C’est par des couleurs.
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92 E. : Oui.
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94 E. : Trois jours après la fête du mouton.
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96 E. : Trois ou quatre jours.
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98 E. : Je me souviens parce qu’il y avait un de mes copains, c’est lui qui m’a initié à boire de l’alcool à brûler, il m’a dit « viens, on va boire », alors on est allés, lui il s’est acheté du kif pour se droguer, et moi je buvais de l’alcool, lui il boit pas parce que la police lui a fermé sa boutique, il était coiffeur, la police a fermé sa boutique et l’a contraint à travailler chez lui pour qu’il soit pas obligé de rester tout le temps à la boutique, alors la police l’a obligé de fermer sa boutique.
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100 E. : Ils ont voulu que ce soit moi seul qui boive dans la ville entière.
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102 E. : Par des couleurs.
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104 E. : Parce que le commissaire de police avait un pull rouge. Il mettait pas son costume officiel, il mettait un pull rouge, et sa voiture était verte. Alors, pour moi, cette tenue-là me donnait des ordres.
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106 E. : Chaque fois qu’il me voyait, il m’a jamais arrêté, ni lui, ni la police, il disait comme je (volais) je faisais le scandale public, je cassais tout, je dévastais tout sur le village, tout ce qui est jaune, tout ce qui est bleu, tout ce qui est mauve, toutes les couleurs qui sont couleurs parti de l’opposition, tout ça je le cassais et je le dévastais, sans que je sois appréhendé par la police ni…
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108 E. : Non, à partir de ce moment, à partir de ma sortie de…
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110 E. : Le quatrième, ou le troisième jour.
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112 E. : Je sais pas comment ça a commencé, mais je sais que ça a été par les couleurs.
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114 E. : Je sais pas comment ça s’est passé, mais je sais que chaque fois que j’avais quelque chose de désagréable, c’était avec la couleur bleue, et chaque fois que j’étais appréhendé par des agents de police qui me laissaient en liberté, ils étaient habillés soit en rouge, soit en blanc, soit en jaune.
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116 E. : Parce que dans le village, le parti socialiste avait la majorité des voix, sur vingt-cinq sièges de conseillers municipaux, ils sont douze socialistes, et le parti gouvernemental n’avait aucune voix. Alors le commissaire de police et tout ça, ils essayaient de combattre les socialistes, de façon que ce soit aussi de leur avis à eux, parce que eux aussi ils obéissaient à des couleurs, comme moi.
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118 E. : Le jaune, c’est le parti socialiste, le mauve, c’est le parti communiste, et le bleu, c’est la parti de la droite, le parti de l’indépendance, de la droite, alors moi…
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120 E. : Les autres couleurs, le blanc, c’est la couleur de l’indépendance, et le rouge et le vert, c’est la couleur du drapeau national. C’est comme ça que j’ai appris à obéir.
121
122 E. : Le vert, c’est la couleur du drapeau national, le vert et le rouge.
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124 E. : Alors, j’obéissais aux couleurs.
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126 E. : Par exemple, si je me réveille… de toute façon toute la ville obéissait aux couleurs comme moi, même les socialistes et les communistes, tout le monde obéissait aux couleurs, mais c’était d’une façon où tout le monde l’approuvait. Par exemple quand… supposons que je suis endormi, si je me réveille, le matin, il faut que ma mère fait tu thé, le thé, c’est jaune, alors je prends pas du thé, je sors, et quand je sors, il y deux façons de partir, la gauche et la droite. Si je le vois… à droite ou à gauche, je suis l’autre chemin, et comme je suis l’autre chemin, je suis les couleurs jusqu’à ce que là j’accomplis les ordres qu’on me donne.
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128 E. : C’est ça justement la maladie.
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130 E. : Oui.
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132 E. : Je ne sais pas comment expliquer ça, mais c’est par les couleurs et parce que… justement, j’oublie les ordres d’un jour à l’autre, j’oublie… Je vais vous raconter une nuit où ça s’est passé. Alors, je suis sorti de chez moi et c’était la nuit. Alors, à la nuit, je suivais le quartier où les rues étaient illuminées, et ça me menait directement dans une maison des socialistes… les illuminations étaient d’une façon que je voyais… je sors de chez moi, je suis les lumières et je passe devant une maison du parti communiste, socialiste ou de l’indépendance, et je vois les couleurs, les couleurs du mur, c’est bleu ou jaune, alors, premièrement je cassais toutes les vitres avec des coups de pieds, je cassais toutes les vitres, et je suis parti, je suis allé au bain maure, parce qu’au bain maure, la nuit, pour me (reprendre) un peu, alors je suis allé au bain maure, et quand je suis entré, je me suis lavé et quelqu’un m’a dit que ma tante et ma mère m’attendaient, alors je suis sorti et je suis allé avec eux et je suis allé chez ma tante, qui habite près du chef du parti socialiste, alors je suis resté là-bas et le lendemain matin il y a le commissaire de police qui a envoyé quelqu’un m’attendre en me disant qu’il veut me voir, alors moi j’ai compris qu’il faut que je parte, sinon on va me capturer, alors je suis sorti, j’ai suivi les couleurs, et je suis arrivé dans la même maison du parti socialiste, alors j’ai cassé les vitres et il y a un agent de police qui est venu me capturer, alors je l’ai menacé, je lui ai dit que je vais le tabasser, alors il est parti, et puis tout à coup je suis sorti et il y avait le commissaire de police qui voulait me capturer, il avait une voiture bleue, alors je lui ai cassé sa voiture. Il m’a capturé et il m’a emmené au commissariat, et après j’ai été conduit en prison pendant soixante-dix jours à peu près. Puis je suis sorti et j’ai recommencé encore les mêmes aventures.
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134 E. : Oui… et le parti de l’indépendance.
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136 E. : Oui, bien sûr, avec l’islam, mais ce qu’il y a de dangereux, c’est que l’islam s’est confondu avec le parti socialiste, parce qu’eux aussi ils m’ont dit que j’étais proche de l’islam, mais on craignait que ça constitue une association dangereuse entre l’islam et le socialisme.
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138 E. : Dangereuse pour le pouvoir.
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140 E. : Parce que dans ma ville natale et dans toutes les villes qui sont proches ou alentour, que ce soit F. ou les autres villes et tout ça, c’est le parti socialiste qui a emporté la majorité des voix… et en même temps le parti de l’indépendance aussi, la majorité des voix aussi, et l’islam aussi était très en vogue, très en valeur.
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142 E. : C’est pas mon histoire à moi, c’est le gouvernement qui me donnait des ordres par les couleurs, comme ça.
143
144 E. : Des ordres par les couleurs, des ordres de détruire, de casser, de troubler les réunions, de faire n’importe quoi pour les empêcher de… les empêcher…
145
146 E. : Oui.
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148 E. : Justement, moi je sais pas comment c’est entré en moi, cette histoire de couleurs.
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150 E. : Non.
151
152 E. : La couleur de l’islam, c’est le blanc.
153
154 E. : Oui.
155
156 E. : Le vert, c’est la couleur du drapeau national, le vert et le rouge.
157
158 E. : Non, je leur donne une signification qu’avec le drapeau national.
159
160 E. : Oui, les mosquées, surtout les mosquées.
161
162 E. : Oui.
163
164 E. : Alors, je vais vous raconter un épisode. Je suis sorti de chez moi et je me suis dirigé vers la mosquée et il s’est trouvé un vendeur de disques, de cassettes comme ça. Il m’a mis un disque et il m’a dit « reste, écoute un peu de musique ». Alors j’ai écouté la musique et le disque il disait « repose-toi, ne laisse jamais reposer les morts », alors j’ai compris que je dois aller à la mosquée casser tout. Alors je suis allé, j’ai cassé une vitre, j’ai cassé… j’ai dévasté toute la mosquée, si bien qu’ils ont été obligés de la fermer et de faire la prière dans une autre mosquée. Et moi j’ai été capturé, j’ai été conduit au commissariat et après j’ai été libéré. Toutes les fois c’était comme ça.
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166 E. : C’était des couleurs et des paroles aussi.
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168 E. : C’est comme ça que j’ai compris.
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170 E. : Oui, chaque fois ça se reproduit d’une façon différente, jamais de la même façon.
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172 E. : Alors, je sais pas comment ça s’est produit, mais une fois j’ai reçu un coup de couteau, parce que je n’ai pas obéi, je me souviens pas exactement comment, mais j’ai reçu un coup de couteau et après j’ai été à la mosquée et je me suis contenté de me mettre en face de ceux qui font la prière. Parce qu’avec ma blessure et des coups, des bleus ici des bleus partout, j’étais complètement défiguré par ces gens-là qui m’ont tabassé parce que j’ai pas obéi, alors je me suis contenté de me mettre en face d’eux. Et puis après, chaque fois c’était allé crescendo, premièrement je me suis contenté de me mettre debout, puis après j’ai cassé les choses, et puis après j’ai tabassé les gens.
173
174 E. : Oui.
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176 E. : Pas obéi aux couleurs.
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178 E. : D’aller à la mosquée et de tout casser.
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180 E. : Oui, c’était pas que les couleurs, c’était les paroles, les actes, n’importe quoi, c’est moi qui interprète ça.
181
182 E. : Casser les mosquées, tout ça, et puis casser les maisons des socialistes, casser les voitures, n’importe quoi, même la police aussi, j’ai cassé la voiture de police qui avait des couleurs bleu, jaune, n’importe quoi, un agent de police, n’importe quoi, je l’ai tabassé aussi.
183
184 E. : Je leur reproche ce qui se passe en Iran, même chose aussi ; sans répression, ça aurait dû être la même chose qu’en Iran. Dans toutes les villes avoisinantes, l’islam est très puissant.
185
186 E. : Oui.
187
188 E. : Ça fait six ans.
189
190 E. : Moi j’étais un intégriste.
191
192 E. : Non, avant j’étais intégriste, moi aussi.
193
194 E. : Avant j’apprenais le Coran par le chef des intégristes à… C’est lui qui m’a appris le Coran quand j’étais jeune, et j’étais exactement comme lui… et lui aussi je l’ai tabassé.
195
196 E. : Quand j’ai commencé à recevoir des ordres par les couleurs.
197
198 E. : Oui.
199
200 E. : Parce que j’étais jeune et je ne savais pas ce que je faisais, il n’y avait pas d’école, il n’y avait que des écoles coraniques, alors depuis l’âge de trois-quatre ans, j’ai été jusqu’à dix ans, j’ai été dans une école coranique, j’apprenais le Coran par cœur.
201
202 E. : L’islam intégriste, c’est un islam où on applique l’islam à cent pour cent.
203
204 E. : Par exemple, la justice sera une justice coranique, pas une justice moderne, une justice coranique, c’est-à-dire on coupe la main aux voleurs, et ainsi de suite.
205
206 E. : Oui, j’ai été pour.
207
208 E. : Parce que c’est une histoire de bain maure qui m’a fait virer, quand j’ai bu… puis après, quand je buvais je m’éloignais de plus en plus du Coran.
209
210 E. : Parce que ça m’a humilié aux yeux de tous les habitants, parce que ça m’a humilié, alors après j’ai bu comme ça par contre-cœur.
211
212 E. : Oui.
213
214 E. : Parce qu’à partir de cette histoire ils ont commencé à me donner des ordres par les couleurs.
215
216 E. : Non, pas les intégristes, le gouvernement.
217
218 E. : Contre les intégristes.
219
220 E. : La police me donnait des ordres. Au début, moi je ne croyais pas que j’allais être capturé, envoyé en prison, moi je croyais que ça allait finir d’une façon pacifique.
221
222 E. : Non, mais les intégristes eux-mêmes, ils ont changé l’opinion à fond, en subissant ces épreuves, ils ont peu à peu changé l’opinion. Si bien que maintenant, le roi il a organisé un gouvernement d’union nationale entre les socialistes, les indépendants et tout le monde. Il suffisait de les endiguer, de diminuer un petit peu leur influence pour qu’il soit possible de les intégrer au gouvernement.
223
224 E. : Moi je sais pas si j’ai joué un rôle, je sais tout simplement que j’ai été victime de tout ça et que je n’ai rien gagné là-dedans, j’ai tout perdu.
225
226 E. : Oui, mais d’une façon, je ne les ai pas blessés physiquement, c’est tout simplement une question de persuasion d’une façon nette…
227
228 E. : Oui.
229
230 E. : C’est pas ma faute. C’est ma maladie. Moi, je n’ai rien gagné, j’ai perdu mon métier, j’ai perdu mon pays, j’ai perdu tout et je n’ai rien gagné.
231
232 E. : La maladie, c’est cette histoire de couleurs, de placer des couleurs n’importe où et n’importe comment.
233
234 E. : C’est comme ça les couleurs, moi je sais pas.
235
236 E. : Non.
237
238 E. : Non, j’avais pas envie.
239
240 E. : C’est les couleurs qui m’ont obligé à faire ce que j’ai fait.
241
242 E. : Ce n’est pas moi, vraiment.
243
244 E. : Oui.
245
246 E. : C’était pas ma faute.
247
248 E. : C’est possible.
249
250 E. : Non.
251
252 E. : Je pense que c’est une maladie grave.
253
254 E. : Parce que je ne gagne rien du tout, je perds tout ce que j’ai, je ne gagne rien du tout en suivant cette maladie, au contraire je perds tout.
255
256 E. : C’est possible. C’est-à-dire que c’est l’un ou l’autre. C’est la maladie et c’est en même temps les autres. Je ne sais pas qui m’envoie des ordres, si c’est le roi, si c’est autre chose, mais…
257
258 E. : Si c’était moi-même, c’est possible.
259
260 E. : Oui.
261
262 E. : Oui.
263
264 E. : Je me crois malade.
265
266 E. : C’est possible.
267
268 E. : Oui, avec sérieux.
269
270 E. : J’en ai conclu que je suis malade.
271
272 E. : Dès le début.
273
274 E. : Je ne sais pas. Je vois des ordres qui viennent, des couleurs, c’est ma maladie ou c’est quelqu’un qui m’envoie des ordres, je ne sais pas.
275
276 E. : C’est ma femme qui a obtenu l’autorisation du ministre de la Santé, comme quoi je pouvais sortir.
277
278 E. : Oui.
279
280 E. : Ici, en France.
281
282 E. : Non.
283
284 E. : Oui.
285
286 E. : On était amis.
287
288 E. : Elle le savait pas, quand elle l’a su, elle est venue, et elle a intervenu auprès du ministre de la Santé, qui m’a laissé partir.
289
290 E. : Quand je lui ai écrit.
291
292 E. : En France.
293
294 E. : En…
295
296 E. : Je lui ai écrit que j’étais malade, et que j’avais plus mon métier, et tout ça, alors elle est venue, elle est intervenue auprès du gouvernement.
297
298 E. : Que je sois envoyé en France.
299
300 E. : Dans le but de se marier.
301
302 E. : Oui.
303
304 E. : Oui.
305
306 E. : Elle.
307
308 E. : Oui.
309
310 E. : Oui.
311
312 E. : Ça se passe pendant un an, les démarches, pendant un an. Elle a intervenu, puis elle est revenue en France, puis elle est revenue pendant les vacances, c’est comme ça jusqu’à ce qu’elle ait obtenu l’autorisation du ministre de la Santé.
313
314 E. : En arrivant ici, la première année, j’ai étudié, je faisais mes études, et je croyais que j’étais entièrement guéri, mais après il fallait renouveler mon passeport, c’est comme ça que j’ai appris que si je n’obéissais pas, qu’ils veulent pas me donner mon passeport.
315
316 E. : Que si je n’obéissais pas aux ordres, il vont pas me renouveler mon passeport.
317
318 E. : C’est cette histoire de passeport qui a faire redémarrer cette idée.
319
320 E. : Oui, au consulat avec ma femme.
321
322 E. : Ça c’est passé d’une façon très… les histoires de couleurs aussi, ça a démarré par les couleurs. Quand je suis sorti pour renouveler mon passeport, j’ai vu une affiche avec écrit « Au Carreau du Temple », alors moi j’ai pensé qu’il fallait que je casse les carreaux du temple. Au Carreau du Temple, j’ai compris qu’il fallait que je casse les carreaux du temple. C’était avec des couleurs, avec une couleur blanc et on m’a dit comme quoi il fallait que je casse les carreaux du temple.
323
324 E. : Oui.
325
326 E. : Ici.
327
328 E. : Eh ben ça dépend, chaque fois je faisais une chose différente.
329
330 E. : La première fois j’étais allé la nuit et j’ai cassé les fenêtres et j’ai cassé tout ce qui était cassable, je l’ai cassé. Et puis j’ai cassé les boiseries, tout, avec une barre de fer.
331
332 E. : Et puis après j’y suis allé pour tabasser les gens. Chaque fois je faisais une chose différente.
333
334 E. : C’est pas moi qui lui en voulais, c’est la maladie ou les ordres, ou tout ce qui vous voulez appeler.
335
336 E. : C’est les ordres, j’ai cassé son bureau, j’ai cassé son téléphone, j’ai cassé… les lettres, tout.
337
338 E. : Oui, il était là, oui.
339
340 E. : Non.
341
342 E. : J’étais allé, je l’ai trouvé dans son bureau.
343
344 E. : (geste évasif)… Il a appelé la police, et ils m’ont capturé.
345
346 E. : Il y a un an.
347
348 E. : Comme malade.
349
350 E. : Peut-être, je ne sais pas.
351
352 E. : Oui.
353
354 E. : Oui.
355
356 E. : Oui.
357
358 E. : Je ne sais pas, je crois que je commence à sentir mon erreur.
359
360 E. : D’une façon concrète, je sens que je suis dans l’erreur.
361
362 E. : Je ne sais pas. Je suis libéré pour le moment, mais je ne sais pas si ça va reprendre.
363
364 E. : Peut-être.
365
366 E. : Je ne sais pas.
367
368 E. : Une ordre grave… des couleurs.
369
370 E. : Je ne sais pas.
371
372 E. : Oui.
373
374 E. : Non, je ne sais pas. Je sais que pour l’instant je suis guéri, mais je ne sais pas si c’est définitif, si c’est momentané ou… parce que j’ai eu une année où je n’ai rien fait, la première année en France, j’étais d’une façon normale, j’étais normal.
375
376 E. : Oui.
377
378 E. : Oui. Mais je ne peux rien faire. (Il se lève.) Pardonnez, j’ai envie…
379
380 E. : Oui.
381
382 E. : Oui.
383
384 E. : Oui.
385
386 E. : Oui.
387
388 E. : C’est pas ça, c’est question que je me sens normal maintenant, je me sens absolument débarrassé de toutes les couleurs, des maladies tout ça, je me sens débarrassé de tout, mais je ne sais pas si je suis débarrassé définitivement ou si c’est d’une façon momentanée, je ne sais pas.
389
390 E. : Mon premier problème, c’est qu’on m’empêche de vivre.
391
392 E. : Cette maladie. On m’empêche de travailler ou de faire n’importe quoi.
393
394 E. : C’est surtout les ordres.
395
396 E. : Pardon, mais j’ai envie des toilettes.
397
398 E. : Elle pense que je suis malade.
399
400 E. : Elle attend que je sois guéri.
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402 E. sort. ■
POUR CITER CET ARTICLE
« Présentation de malade », Journal français de psychiatrie 2/2001 (no13), p. 5-49.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2001-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/jfp.013.0005.




