2001
Journal français de psychiatrie
Ados nouveaux
Jacques Hébert
[*]
Chacun semble reconnaître, même si l’analyse des causes diffère, que des modifications importantes viennent subvertir profondément la structure de notre organisation sociale, c’est-à-dire de notre rapport au langage en tant que c’est de lui que nous la recevons.
Parmi les nombreux effets induits par cette subversion, il y en a qui auront certainement retenu l’attention de ceux qui ont la charge de recevoir des enfants et des adolescents en consultation sinon en d’autres circonstances.
En effet, nos enfants ne sont plus ce qu’ils étaient et il semble que notre difficulté à les reconnaître ou, plus précisément, à nous reconnaître en eux soit chaque jour plus patente. Il s’est formé entre eux et nous un fossé, un hiatus, une discontinuité qui ne paraît pas pouvoir se résorber dans ce que nous sommes accoutumés d’appeler le conflit des générations qui vient « égayer » habituellement la vie des familles à la puberté des enfants.
L’incompréhension habituelle et réciproque dans ce type de circonstance prend cette fois une tournure radicale, comme si le scénario qui se déroule ainsi sous le nez des parents ou plus généralement des adultes leur présentait la réalisation d’une intimité trop secrète, trop voilée pour être reconnaissable. Le rejet, l’ostracisme dont ils sont frappés d’être ainsi irreconnaissables les expédiant en ce lieu, dit de l’exclusion, de l’Autre au sein même de la Cité. Nous savons sous quelle forme « ça » fait retour, sur le mode direct !
Il semble manifeste que les idéaux et les modalités de jouissance de nos enfants se soient trouvés déplacés, détachés de l’habituelle référence phallique sous la pression de l’invitation insistante et généralisée à une jouissance consumériste dont les limites restent tout à fait indiscernables. Car, comme cela a été souvent montré, l’économie dite de marché ne connaît guère d’autres lois que celles de l’expansion infinie de ses profits et la publicité qui assure la promotion de ses « produits » ne vise – chacun aura pu le remarquer – pas tant à vanter les qualités, les mérites de l’objet lui-même (ça, c’est ce que faisait la « réclame ») qu’à ouvrir, faire miroiter la perspective d’un accomplissement de l’être par la représentation d’une réalisation virtuelle du fantasme en sa diversité, et cela selon les deux modes de la réduction de l’impossible pour les unes ou de la levée de l’impuissance pour les autres, si ce n’est les deux…
À cela, nos enfants ne résistent pas ou très mal et nous savons combien ils vont avoir tendance, par exemple, à s’effacer derrière l’exhibition de « marques » et autres « logos » qui désormais viennent les représenter imaginairement, les désigner comme participants de la jouissance qu’il faut, en faisant appel à un regard omniprésent, organisant l’espace social sur un mode éminemment ségrégationniste.
L’uniformisation imaginaire et a-céphalisante qui en découle voile – mal – la défection d’un lien social qui ne peut y trouver sa marque. C’est le troupeau qui se substitue à la communauté et l’individualisme auto-érotique qui va primer sur la moindre expression de désir. D’où la dominante d’ennui et de dépression qui prévaut chez ces jeunes, même si cet état de l’humeur peut se trouver voilé par une sthénicité agressive.
La manifestation de ces effets dans le social ne manque pas, bien sûr, d’être perceptible dans la clinique quotidienne et, afin d’en donner un aperçu, j’évoquerai cursivement le cas d’un préadolescent de 12 ans avec lequel les séances étaient franchement mornes et ennuyeuses en dépit d’un engagement transférentiel tout à fait avéré. Ce garçon, passé le moment de satisfaction qu’il manifestait de venir consulter, ne paraissait s’intéresser à rien, récusait toutes les activités et n’avait, malgré mes efforts pour initier un dialogue, jamais rien d’autre à raconter que la façon dont il se débrouillait avec les multiples jeux électroniques qu’il possédait et pratiquait sans relâche jusque dans la salle d’attente du cmp. Il quittait son jeu un peu à regret lorsque venait son tour et ne manquait jamais de me proposer « une partie », déçu manifestement de la manière dont j’éludais régulièrement sa demande, bien qu’ayant à diverses reprises accepté de « m’intéresser » à la machine, à son fonctionnement, à son maniement, considérant que ça n’était pas forcément un mauvais point de départ pour « accrocher » un dialogue. Les échanges, malheureusement, ne décollaient pas de la machine et aboutissaient invariablement sur une invite à jouer.
Ayant passé un certain nombre de séances sur ce mode, je lui demandais de bien vouloir essayer un dessin.
– J’sais pas quoi dessiner.
– Faites ce qui vous vient !
– Y’a rien qui m’vient, j’sais pas dessiner, j’ai pas d’idées…
Puis, ayant attendu quelques instants en silence, il saisit une feuille et un feutre épais, part dans un coin de la pièce et se met à « gratter » avec énergie.
– Voilà, c’est tout, j’ai fini.
– Montrez !
Il prend alors sa feuille, la porte à deux mains devant son visage et me dit :
– Ben, voilà !
En fait de dessin, sur le papier, figuraient en lettres grandes comme la feuille le mot nike…
– Ah ! en effet, et adidas ?
– Ah ben ça c’est c’que j’ai aux pieds, me dit-il en levant la jambe par-dessus le bureau.
– Décidément vous êtes vraiment un type formidable ! sont les seules paroles que je pus lui formuler en le raccompagnant.
Ce qui le paraissait moins (formidable) était d’être devant une « production » qui n’admettait pas la moindre interprétation. Avec ce nike nous nous trouvons confrontés à la compacité du signe et vouloir ici glisser quelque jeu de mot ne pouvait aboutir qu’à une fin de non-recevoir. Il est d’ailleurs remarquable que la tentative d’introduire adidas n’a eu d’autre effet que de s’écraser sur la monstration de la chose. Nous ne sommes pas là, en effet, dans une problématique signifiante de représentation du sujet pour un autre signifiant mais bien plutôt dans la présentification de signes dont la lisibilité immédiate n’offre aucune possibilité métaphorique mais procure l’avantage non négligeable d’une reconnaissance sans ambiguïté.
Ainsi, ce jeune ado qui consultait pour des difficultés scolaires d’apprentissage et de conduite en classe présentait un trouble qui ne semblait en rien s’inscrire dans les avatars signifiants de l’économie familiale et perdait du même coup son possible déchiffrage symbolique pour n’être plus que la manifestation d’une désaffection massive à l’endroit d’un savoir qui, il est vrai, demande quelques sacrifices, quelques limites à la jouissance.
Nous pouvons aisément concevoir combien des jeunes ainsi engagés dans leur « choix » entretiendront avec les enseignants une relation généralement lourdement dégradée voire franchement hostile. Leur « méchanceté » reste pourtant le plus souvent très relative, comme c’était le cas de ce jeune patient, et la pratique nous montre que, malgré des apparences contraires, leurs possibilités transférentielles ne sont pas épuisées. Il reste envisageable de leur permettre une sortie de la « mélasse » où ils pataugent faute de boussole si toutefois ils le veulent bien et si nous-mêmes nous consentons à les rencontrer en prenant en compte cette nouvelle donne, à savoir qu’ils jouissent sans savoir pourquoi, sans en être satisfaits pour autant et sans que cela fasse, à proprement parler, symptôme.
Lorsqu’ils arrivent à la consultation, nous les trouvons en général méfiants, voire un peu rétifs – ils ont déjà de l’expérience ! –, traînés là par l’un ou les parents qui égrènent la liste de leurs « méfaits » et manifestent leur propre impuissance à les faire rentrer dans le rang phallique. Eux-mêmes ne demandent pas grand-chose sinon rien et l’initiative du dialogue reviendra presque toujours au « thérapeute ». Dialogue bannissant la complaisance identificatoire, assez direct et respectueux d’être engagé pour y apprendre mais aussi bien pour y restituer non pas tant des interprétations que des jugements, à condition qu’ils soient suffisamment argumentés. Nous avons alors souvent la surprise de constater que ces jugements, non seulement ils ne les récusent pas, mais qu’en plus ils s’en montrent à l’occasion assez intéressés d’y trouver à leur tour le goût d’apprendre qui leur faisait tant défaut. Ainsi, notre adolescent de retour à la séance suivante m’interrogea, non sur la question des marques mais sur la raison qui m’avait amené à le trouver formidable, ouvrant cette fois sur un dialogue véritable qui, en dépit des hauts et des bas qu’il put connaître, ne s’est jamais interrompu depuis. â–
[*]
Psychanalyste.