Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Journal français de psychiatrie| Journal français de psychiatrie 2001/3 (no14) | 16 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2010/3 | 64 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2010/2 | 64 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2010/1 | 64 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Journal français de psychiatrie Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultez« Mon père fait des progrès »
AuteurJacqueline Legaut[*] [*] Psychanalyste. ...
suitedu même auteur
Ce propos, tenu le plus sérieusement du monde par un jeune homme, ne laisse pas de surprendre par sa tonalité totalement dépourvue d’humour, et par sa tournure.
2 Ce qui est frappant dans cette énonciation, c’est que le jeune homme en question se place apparemment en position de père, un père attentif aux difficultés de son fils, un père indulgent. Ce discours suppose que ce jeune homme a une idée bien précise de ce que devrait être un père digne de ce nom, et donc de ce à quoi, en tant que fils, il a droit. Il est ici implicitement fait référence à un tiers en position de juge, qui édicte les devoirs du père, et les droits du fils. L’assurance, le caractère sérieux du propos, l’absence de doute ou d’interrogation, laissent entendre que le juge en question n’est pas un juge pour de rire. Les assistantes sociales qui encouragent certains étudiants à poursuivre en justice leurs parents afin qu’ils leur donnent davantage d’argent sont tout à fait prises dans cette logique. L’impression de « renversement » de situation est d’autant plus marquée que le discours de ces jeunes reprend exactement en écho ce qui était, autrefois, le discours des parents, de l’autorité. On repère ainsi que l’expression de l’autorité, d’où qu’elle vienne, s’exprime sur un mode monotone.
3 Cette apparente inversion des places du père et du fils dénote surtout le fait de la disparition de la famille, en tant que la famille était, par le biais de ses traditions et d’un certain ordre établi, une manière imparfaite il est vrai, mais néanmoins une manière de prendre en compte les lois de la parole.
4 Qu’entendons-nous par « lois de la parole » ? Nous entendons les règles de conduites qui correspondent à peu près aux Dix Commandements, règles de conduites que l’ordre paternel nous demande de respecter, comme un sacrifice symbolique que nous lui consentirions. À savoir, que pour prendre place dans la communauté humaine, pour y être reconnu, il s’agit d’accepter de ne pas pouvoir faire n’importe quoi, ou, pour dire cela autrement, certaines pulsions doivent être refoulées.
5 Tout se passe comme s’il existait une figure paternelle qui nous commanderait ce renoncement. C’est précisément sur ce présupposé que prend appui le dispositif religieux que l’on observe dans le monothéisme.
6 En échange, cette figure paternelle nous permet l’accès à un mode de relation pacifié avec autrui, puisque désormais tout un chacun est concerné par ces règles.
7 Ce qui était introduit par ces Dix Commandements était que désormais Dieu n’exigeait plus de sacrifices humains réels, mais des sacrifices symboliques. Il est très sensible, dans le contexte social actuel, qu’avec la levée de ces règles de conduites désormais largement caduques (sinon jamais l’économie de marché n’aurait pu prendre une telle expansion) réapparaissent immédiatement les sacrifices humains réels, dans toute leur horreur et leur diversité. La différence est qu’aujourd’hui, contrairement à l’époque de Moïse, nous savons parfaitement que ce n’est pas Dieu qui exige ces sacrifices humains réels, mais qu’ils sont les conséquences d’un déchaînement de violence que les bornes symboliques ne contiennent plus. Nous savons aussi que ce déchaînement de violence latent est en relation avec notre condition de parlêtre.
8 Par le biais de la famille, les exigences qu’énonçait le père étaient avant tout les exigences des lois de la parole, mais entachées plus ou moins lourdement par d’autres exigences inhérentes aux personnes en présence et à leurs névroses respectives. Ces lois de la parole n’étant désormais plus de mise, toute exigence paternelle prend désormais un caractère abusif, voire incongru, auquel répond exactement en miroir la propre exigence du fils, dans un dispositif parfaitement paranoïaque, avec cette nuance que, pour des raisons que je n’aborderai pas ici, la tendance sociale actuelle pousse à prendre la défense du fils, de la victime, ce qui introduit une apparence dissymétrique.
9 La psychanalyse, en mettant en lumière la dimension névrotique, a contribué à souligner le caractère abusif de certaines exigences paternelles. Ce n’est que plus récemment qu’elle remet l’accent sur l’importance primordiale des lois de la parole, et sur le fait que la figure paternelle était une manière, même imparfaite, de les prendre en compte. Il semble bien cependant que l’on ait jeté le bébé avec l’eau du bain.
10 Comment, dès lors, est-il possible, dans le cadre de l’entretien, de restaurer cette dimension des lois de la parole ?
11 En énonçant ainsi «mon père fait des progrès», que vient nous dire ce jeune homme ? Ce propos n’implique pas le moindre doute, il n’est pas proféré en sollicitant notre approbation, qu’il semble poser comme acquise. Il s’agit plutôt d’une façon de nous prendre à témoin : « Voyez comme je suis un bon fils, je sais reconnaître les progrès de mon père. » On entend ici que les exigences énoncées à l’endroit du père ne sont pas moins énoncées à l’endroit du sujet lui-même: être un bon père, être un bon fils.
12 L’analyste est ici désigné à la place de celui qui saurait ce qu’est être un bon père, un bon fils, et dont la parole du même coup va pouvoir faire un tri définitif entre le bien et le mal. Dans un tel champ de certitudes, toutes implicitement fondées sur une dénonciation de l’autre, ce jeune homme se place en spectateur de sa propre vie, passif et absent, et en tout cas n’y étant pour rien. La question du désir, de la division du sujet, est totalement éludée.
13 C’est évidemment avec ces mêmes dispositions qu’il s’adresse à l’analyste, qui du même coup est implicitement mis en demeure, sinon de faire des progrès, du moins de faire ses preuves. Seule la position désirante de l’analyste peut réintroduire ici un peu d’aération, d’humour, et permettre au jeune homme en question d’entrevoir que finalement, dans ce dispositif, il y est bien pour quelque chose. Pour cela l’analyste dispose d’un outil bien précis : le transfert. En effet, il s’est avéré que ce discours tenu sur le père était d’emblée pris dans une dimension transférentielle, et donc à entendre comme tel : en parlant ainsi, ce jeune homme pensait se conformer à l’attente qu’il supposait à l’analyste tel qu’il l’imaginait, c’est-à-dire porteur d’une idéologie capable de déterminer précisément ce qu’il faut faire pour être un bon fils, un bon père. On entend ici toute la perplexité inhérente à cette question : qu’est-ce qu’un père, qu’est-ce qu’un fils ? D’autre part ce repérage formulé en termes de droits et de devoirs ne ménage aucune place à la notion de filiation, mais au contraire introduit une apparence de symétrie complètement trompeuse.
14 De ce fait, la question pour le fils n’est plus d’être reconnu par le père en tant que son fils, un fils qui se conformerait à la loi du père. Au contraire, et de plus en plus souvent, on constate que c’est le père qui tente de se faire reconnaître et accepter par son fils, en renonçant à lui imposer quoi que ce soit.
15 Toute la difficulté pour l’analyste va être de réintroduire une disparité entre les places de père et de fils.
16 En disant : « Mon père fait des progrès », ce jeune homme quête chez son analyste une approbation. Il se comporte comme il imagine que l’analyste le souhaite.
17 Il suffit que l’analyste s’abstienne de toute approbation, et se contente de rester silencieux en écho à un tel énoncé pour que dans cet intervalle resté vide prenne place, surgisse le début d’une question : que me veut-il ?
18 C’est dans cet intervalle vide que va pouvoir se déployer pour ce jeune homme le dispositif fantasmatique qui est le sien, ce qu’il s’imagine correspondre à l’attente de l’analyste, où pourront se dessiner, au fils des entretiens, les termes singuliers de son désir.
19 Dès lors se dégagera pour lui de plus en plus clairement combien la question n’est pas de faire des progrès, mais de prêter attention à ce qui obscurément commande son désir.
20 La réintroduction de cet intervalle vide permet de remettre en fonction cette dimension d’altérité, d’où se commandent les lois de la parole.
21 Prendre en compte cette altérité implique que l’on ne peut plus faire n’importe quoi, non pas parce qu’on se ferait gronder par papa (qui ne fait plus peur à personne) mais parce que c’est le seul moyen de ménager la place de chacun, y compris la sienne. ■
Notes
[ *] Psychanalyste.
POUR CITER CET ARTICLE
Jacqueline Legault « « Mon père fait des progrès » », Journal français de psychiatrie 3/2001 (no14), p. 30-30.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2001-3-page-30.htm.
DOI : 10.3917/jfp.014.30.




