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Journal français de psychiatrie

2001/3 (no14)

  • Pages : 56
  • ISBN : 2865868842
  • DOI : 10.3917/jfp.014.32
  • Éditeur : ERES


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Devant les agirs adolescents (acting-out ou passages à l’acte) où en sont les parents ? Quelle pertinence y aurait-il à passer par eux pour dénouer un temps de crise avec leur enfant ? Qu’est-ce qu’il y aurait pour eux à se réapproprier et à remettre en circulation ?

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Si j’évoque ce quelque chose qu’il y aurait à remettre en circulation, c’est que souvent c’est sur le geste lui-même qu’est portée l’attention avec des réactions en miroir, de la part des familles et du social, ce qui a pour conséquence souvent la reproduction de ces actes.

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On retrouve ceci lorsqu’on intervient en institution, par exemple :

  • si une étude de cas reste centrée sur l’acte lui-même,

  • ou bien, si nous laissons centrer la réflexion sur le mauvais fonctionnement institutionnel, au lieu d’en prendre la mesure par le biais d’une situation. Nous en ressortons souvent avec le sentiment que quelque chose a été cassé, sans moyens pour se réapproprier la situation concernée, et lui donner un nouvel élan.

C’est un père de famille qui est venu consulter parce qu’il découvre le monde parallèle de son fils de 17 ans, une zone d’ombre qui vient faire effraction pour lui, sous la forme d’un certain nombre de délits (vols) perpétrés par ce fils.

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Ce père dit qu’il vient consulter parce qu’il est angoissé par la dérive de son fils. Il est blessé aussi parce que les vols ont été effectués par ce dernier dans le lieu même où le père exerçait, comme responsable de la mjc de leur lieu de résidence, mjc à laquelle appartenait le garçon.

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C’est par le biais de cette angoisse et de cette blessure, mais au fond par le biais de ce qu’il a estimé être l’adresse inconsciente du fils au père, que ce monsieur est venu consulter. L’adresse inconscience est faite au père. Dans un premier temps, il y a répondu en démissionnant d’un poste qu’il avait lui-même créé pour occuper les jeunes de son village. On peut considérer que le travail s’est engagé sur cette question : « Qu’est-ce qu’il me veut ce fils ? » Les entretiens se sont rapidement centrés autour d’un point qui a été le premier temps de son élaboration.

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Il introduit très vite son propos sur sa vie familiale qui est depuis longtemps quadrillée, pour partie, par un système de contrats :

  • contrats entre les parents,

  • des parents avec les enfants,

  • contrats écrits, parfois signés,

et ce, avec tous les embarras qui en découlent, c’est-à-dire, par exemple, que ces contrats soient toujours rediscutés. Il donne d’ailleurs la mesure, dans ses propos, au moment des entretiens, de la tension qui s’exerce avec ces discussions.

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L’habitude est prise dans la famille de baliser la semaine autour de tâches à effectuer en « parfaite égalité », dit-il, balisage dûment affiché, répartition dûment planifiée entre les membres de la famille.

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Si un élément de la vie familiale, l’absence de la mère (c’est elle qui, pendant la semaine, dictait l’organisation de la vie domestique), a précipité ce type de relations (les contrats), l’habitude a été gardée lorsque celle-ci est revenue à la maison (elle avait retrouvé un travail dans la région). Cette planification est bien sûr discutée, négociée pied à pied, ils prennent en effet leur pied avec ces discussions, sur la redéfinition du cadre, redéfinition à l’infini.

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En fait d’égalité, c’est quand même les parents qui imposent de tels contrats.

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– Mais qui dirige au fond ?

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– Qui est pris véritablement au piège ?

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– N’est-ce pas celui qui doit se maintenir dans un effort de persuasion pédagogique, persuasion pédagogique sur le bien-fondé d’une contrainte ?

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– Une jouissance n’est-elle pas à l’œuvre dans cet affrontement imaginaire qui finalement a entraîné une dépendance ?

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Pour ce père, en effet, l’autorité passe par un effort pédagogique. Il veut convaincre son fils du bien-fondé de telle ou telle décision, l’accent est mis sur l’adhésion nécessaire du fils, c’est ce qu’il appelle « une autorité raisonnée ».

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Ce qu’il recherche, c’est l’adhésion du fils par la cohésion du propos, à l’image du texte des contrats. Sa propre détermination à lui, le père, ne devrait pas être nécessaire, dit-il. Toutes les difficultés de son fils, ses inhibitions, sa lente marginalisation par rapport aux systèmes en place, le scolaire par exemple, sont reprises sous la forme : « Tu vas te faire renvoyer… Tu bousilles ton avenir etc. », mais cela ne constitue pas une limite pour ce garçon.

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Quand cet adolescent s’est trouvé à signer des contrats avec les institutions scolaires, « il ne s’est pas senti dépaysé » dit le père. Il s’est passé quelque chose d’à peu près semblable avec les gendarmes et le juge (suite à ses délits). Les conditions se sont trouvées être du même ordre. Il y a eu :

  • des mises en garde,

  • des admonestations,

  • des procès-verbaux,

  • des discours éducatifs.

(C’est toujours l’autorité raisonnée.)

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Même si un pas de plus aura été franchi, puisqu’on se retrouve hors de la famille. Le père me dira qu’il avait espéré que son fils serait d’autant plus convaincu, que là, c’était dit par quelqu’un d’autre, ce n’était pas lui, le père, qui parlait.

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Pour cet adolescent qui ne peut terminer son année scolaire que dans les marges du lycée, la menace c’est l’exclusion, exclusion du lycée, mais aussi de la famille. Il va l’éprouver sous la forme d’une mise en internat. Ce qui était inconsciemment à l’œuvre dans sa famille, pour lui, on le trouve dans le principe même du contrat. C’est-à-dire toujours à l’horizon une menace d’abandon.

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Il y avait bien déjà un travail de parole avec le père, mais c’est l’année d’internat qui va opérer un déplacement subjectif, pour le fils comme pour le père, il fallait ce réel, avec la mise en place d’un travail de deuil.

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C’est par le jeu de la présence et de l’absence de ce garçon que le père va redonner à son fils une place d’objet, au sens d’objet perdu, qui va entrer dans un procès de symbolisation. Il peut parler de ce fils absent pas seulement comme un autre imaginaire. Il peut dire ce qu’il éprouve pour lui : « Il a de la valeur, pourquoi je ne lui en donnais pas avant ? » Il le soutient quand il est aux prises avec un conseiller d’éducation. Jusque-là, il avait toujours tort. Dans les trajets qu’il fait avec lui pour l’accompagner à son lycée, il l’écoute et découvre un mal être qu’il ne soupçonnait pas.

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« Maintenant, je dis ce que j’ai à dire et je m’aperçois que ça devient une question pour lui. » « Des contrats, j’ai perdu le souci qu’ils soient respectés à la lettre et j’essaie de ne plus le menacer de le mettre à la porte. »

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Un espace se met en place où des signifiants peuvent travailler. Le père lui-même rend compte d’un déplacement subjectif chez son fils. Celui-ci renonce ouvertement à se faire rejeter de sa famille (du moins, il le formule). Et ce, en s’occupant de ses affaires, certes d’une manière symptomatique, mais non plus dans le passage à l’acte.

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Après une année scolaire en internat qui n’a pas abouti, il s’est mis au travail par le relais d’une boîte d’intérim, où le travail est temporaire et où il peut négocier ses débuts et ses fins de contrats. Il trouvait un lieu pour son symptôme dont les manifestations étaient là reconnues socialement. Le principe du contrat avec les parents pouvait être partiellement abandonné et surtout les transgressions n’étaient plus mises sous le coup d’une menace, en somme, quelque chose d’un pacte commençait à s’élaborer.

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Pour que cette évolution eût lieu, il a fallu que le père, dans les échanges avec moi, accepte de mettre en perspective ce qui lui arrivait avec sa propre histoire.

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Par exemple, sportif de haut niveau dans sa jeunesse, son propre père était son entraîneur. Tout le cadre de l’entraînement était négocié pied à pied entre les deux. Là, il pouvait éprouver le plaisir d’édicter à son père les conditions de son entraînement car les résultats étaient toujours meilleurs. Résultats qui ont eu des conséquences sur l’ascension sociale du père comme du fils.

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De même, ce grand-père avait lui-même pris en charge les jeunes de sa commune, ce qui lui avait valu, à l’époque, reconnaissance et notoriété. Enfin, en matière d’exclusion et d’abandon, le grand-père de cet adolescent avait connu cela. Il avait été adopté par une famille française. Tout cela ré-émergeait dans la cure, mais peu de choses étaient connues par la famille.

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En somme, ce qui est remarquable dans cette situation, c’est l’importance de la relation imaginaire entre ces hommes d’âge et de génération différentes qui a entraîné une érotique basée sur un affrontement réciproque, et ce, sur deux générations. Au fond, c’est l’adolescent, qui, par ses vols, a indiqué une limite à ce fonctionnement.

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Lorsque l’axe imaginaire est à ce point privilégié, c’est la filiation qui est évitée. On vit dans un ici et maintenant, sans passé, sans avenir; quelque chose est figé, gélifié.

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Tout l’effort a donc porté dans les premiers temps de la cure du père sur un déplacement de la perspective, remettre dans le circuit un lieu non spécularisable, un réel articulé autour de l’énigme posée par ce garçon à son père. ■

Notes

[*]

Psychologue, psychanalyste.

Pour citer cet article

Rey-Sentenac Françoise, « De l'autorité raisonnée », Journal français de psychiatrie 3/ 2001 (no14), p. 31-32
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2001-3-page-31.htm.
DOI : 10.3917/jfp.014.32

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