Journal français de psychiatrie 2001/3
Journal français de psychiatrie
2001/3 (no14)
56 pages
Editeur
I.S.B.N. 2865868842
DOI 10.3917/jfp.014.04
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Vous consultezL’adolescent et la morale utilitariste

AuteurJean-Paul Hiltenbrand[*] [*] Psychiatre, psychanalyste. ...
suite
du même auteur



La crise de l’adolescence ne peut se concevoir que sur fond d’un mythe de stabilisation et d’équilibre chez l’adulte. Que l’adulte cependant ait une plus grande expérience de son insertion dans le malaise de la civilisation, qu’il en ait éprouvé les difficultés et qu’il y ait remédié à sa façon, par son symptôme, qu’il en ait lui-même expérimenté les impasses est un fait indéniable, mais parler de stabilisation et d’équilibre chez l’adulte est tout à fait illusoire et réserve bien des surprises.

2 « C’est de ton âge » est-il souvent répondu à l’adolescent de façon réductrice et néantissante. Trotskiste à 18 ans, converti à l’économie de marché dix ans plus tard, est-ce cela l’adolescence et son destin ?

3 « C’est de ton âge » est une formule de la plus parfaite méconnaissance à son endroit et de ce qui s’y joue.

4 Puisque j’évoque le mythe de l’adulte, ajoutons la dimension éducative qui se dit justement instruite par l’expérience, c’est-à-dire, dans les cas les plus favorables, ce souci que l’on pourrait croire légitime de vouloir épargner à nos enfants, à nos jeunes, les errements d’une vie qui commence. Or ces errements ne sont pas le produit d’un égarement, mais, la plupart du temps, tissés par le fantasme. Prenons-en un exemple.

5 Telle jeune fille s’est attachée passionnément à un jeune homme qui est déjà une véritable loque sociale. Toute gent bien intentionnée la dissuade de persévérer dans cette relation. Mais déjà gamine, elle s’était déjà signalée à s’attendrir et à récupérer les animaux perdus.

6 Est-il possible d’éduquer quelqu’un pour l’arracher à son fantasme qui se manifeste avec une telle insistance ? Nous savons que non. D’ailleurs le désespoir d’une mère qui a tenté de la dissuader de cette loi par les recommandations les plus persuasives et les plus affectueuses nous en est une réponse suffisante.

7 Donc, ce ne sont pas des errements, ni des égarements, mais des impasses propres au fantasme, tels qu’ils sont constitués chez l’adolescent déjà et de manière tout à fait stabilisée et que l’on retrouvera éventuellement ultérieurement chez l’adulte.

8 Un mot encore à propos d’éducation, de ce qui risque de vous apparaître comme les considérations, les réserves d’un vieux contestataire de l’ordre établi que je suis. Sur les experts, qui s’offrent irrésistiblement à quantités de jeux de mots : ex-papas, ex-perdus, ex-perditions, expérimental, ex-périmental, expérimenteur, expertement… Expertise qui rime si bien avec bêtise, etc.

9 Toute cette interrogation autour de l’autonomie concerne quoi ? Sinon la question de savoir s’il existe une modalité éducative ou préventive contre l’aliénation. Tout ceci, tout ce désir d’autonomie bienveillante des parents n’est en fait qu’une manière d’essayer de les désaliéner de leur relation de la fonction de l’Autre. En vertu de quoi, évidemment, l’adolescent qui risque de sortir d’une telle procédure va parfaitement être adapté aussi au discours social, puisque ce discours social préconise également pour tout un chacun un mode de désaliénation qui s’exprime sous les diverses formes de revendication de liberté.

10 Notre question partait de ce constat que l’adolescent, et également l’adolescente, était l’objet d’un soin, d’un souci, d’une attention toute particulière, et que c’est cette préoccupation qui pouvait nous paraître étrange. Outre le fait d’en faire un problème spécifique, la question reste sans doute de l’origine d’une telle sollicitude à son endroit et des raisons d’une telle alarme. Je ne parle évidemment pas des tentatives de récupération, commerciales, religieuses, politiques, etc., dont l’adolescent peut être l’objet. Une question plus sérieuse est de savoir :

  • si la conscience collective de l’abrasion, du délitement, des formes traditionnelles du lien social tels que nous les constatons aujourd’hui,
  • si la délisquescence des formes d’autorité,
  • si l’abâtardissement des grands courants moraux, métaphysiques, etc.,
  • mais également la remise en cause profonde de la fonction de la parole,
  • tout phénomène lié à la primauté donnée à la science,
  • si donc tous ces phénomènes que nous constatons et que nous observons,
  • si ces ravages ne sont pas à l’origine d’une inquiétude légitime concernant les jeunes et leur devenir dans un monde que nous sentons en bouleversement ?

De sorte que nous serions légitimement en souci d’un monde que nous leur laissons et que ce mouvement vers les adolescents constituerait une tentative pour sauvegarder leur devenir. La chose ne me paraît pas totalement improbable. En tout cas, si ce fait se vérifiait, il y aurait quelques réserves à exprimer sur les remèdes employés à l’heure actuelle.

11 À partir de là, il ne me semble pas inutile de camper correctement ce problème, au moins de la manière dont le psychanalyste est amené à en devenir en quelque sorte le témoin dans ce qui lui est dit. Ainsi, il est aisé d’entendre que l’adolescent, être déjà sexué, est un jeune adulte qui se trouve confronté à un monde réel. Mais il ne faut pas oublier que cette confrontation se réalise à la suite d’une longue période de soumission, longue soumission bienveillante au discours comme au désir de l’Autre.

12 Or, il lui a été indiqué que pour le prix de cette soumission parfois exorbitante, il allait pouvoir participer aux bienfaits, aux avantages qu’on lui a fait miroiter comme étant ceux du monde des adultes. C’est dans ce mouvement de rencontre véritable, avec le discours social où il est censé établir ses premiers échanges concrets, qu’il va devoir reconnaître la dimension d’une escroquerie, en tant que la promesse qui lui a été faite, celle d’un bien souverain qu’il obtiendrait pour prix de son effort et de sa soumission, que cette promesse d’un bien souverain n’a pas été tenue. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le discours qui domine notre social et que je vais appeler la morale utilitaire.

13 Il faut sans doute que nous éclairions un tant soit peu ce système pour saisir ce qui se passe et entendre quelque peu la nature et la légitimité de la protestation de l’adolescent à cet endroit.

14 Notre civilisation, faut-il le souligner, est la seule dans l’histoire des peuples à avoir affaire à ce phénomène global, général, de la révolte des jeunes.

15 Cela suppose qu’il existe dans notre social une dimension spécifique capable de déterminer de pareils effets et de pareils problèmes. En effet, la morale utilitaire, et c’est sa séduction, est fondée sur le principe de plaisir. C’est-à-dire la recherche d’un maximum de plaisir dans nos relations sociales. C’est l’hédonisme. Et ce maximum de plaisir est dicté selon la formule bien connue de Bentham : « Pour le plus grand bonheur, pour le plus grand nombre. »

...


16 Le but de toute action indiquée à l’adolescent est d’atteindre à ce bonheur. Seulement, nous, analystes, nous savons qu’un tel but qui consiste à atteindre le bonheur avec le maximum de plaisir est un projet qui contient une incompatibilité de structure. Pour atteindre la félicité, il faudra bien renoncer à quelque plaisir.

17 Autrefois, pour obtenir le bac qui était une forme de félicité, il fallait travailler un minimum. Il fallait renoncer à quelque plaisir. Le bac avait le malencontreux statut d’être situé au mois de juillet, et il est vrai qu’à partir du mois de mai, avec les petits oiseaux, on n’avait pas envie de travailler et il fallait donc sacrifier à ce plaisir de la nature pour obtenir son bac.

18 Cela est une donnée banale, universelle, et chacun la reconnaît aisément dans sa vie courante, privée. Les théoriciens utilitaristes ont élaboré un correctif destiné à réguler la tension entre félicité et plaisir de l’Autre. C’est ce que Bentham énonce dans cette formule extraordinaire qui date de 1789, vous comprenez pourquoi l’assemblée de la Convention a demandé à ce qu’on traduise immédiatement le texte de Bentham.

19 En 1789, Bentham énonce qu’avec « le secours de la raison et de la loi, c’est ainsi que nous devions édifier le bonheur ». Il est bien évident que l’adolescent, qui n’est pas un idiot, a parfaitement aperçu les gros godillots de la morale, de la loi, de la raison, qui dépassent sous le rideau chatoyant du bonheur.

20 Ce que nous pouvons ajouter, c’est que plus ce signifiant maître du bonheur, de la félicité est promu comme principe universel ou impératif, plus il va être nécessaire d’accentuer la sévérité de la loi et la sévérité de la raison, plus il convient d’augmenter chez chacun l’idée d’une valorisation individuelle liée au mérite, à la compétence, morale, politique, économique. Ça c’est un complément de J. Stuart Mill à la théorie de Bentham, c’est lui qui va donc élaborer, compléter cette théorie en disant que certes, il y a la loi et la raison pour tenir le sujet à l’écart de trop de plaisir pour qu’il puisse accorder la félicité, mais l’idée même de la valorisation individuelle, c’est-à-dire de la promotion individuelle de la réussite sociale, de la réussite d’entreprise, de la réussite dans les grandes écoles etc., cette valorisation c’est quelque chose qui vient à la suite de Bentham.

21 Autrement dit, l’édification du bonheur pour sa réalisation exige des lois d’airain et une répression de plus en plus rigoureuse, dont vous commencez à entrevoir les aspects actuels. Par exemple, aux États-Unis, ce n’est pas la morale puritaine comme on la nomme un peu trop facilement, c’est la morale utilitariste qui est en jeu.

22 Ce qu’il convient de souligner cependant, c’est qu’un tel système n’était viable dans une certaine mesure que pour autant que l’adolescent émergeant de l’enfance avait quelques considérations pour l’autorité qui en assuraient la perennité, ceci venant doubler éventuellement son propre rapport à la dette symbolique dans laquelle il fonctionnait par ailleurs à titre personnel. Il est bien évident que si l’instance symbolique individuelle mise en place par le discours de l’Autre, c’est-à-dire le père pour le nommer, c’est-à-dire si ce discours de l’Autre n’a plus cours, dès lors ce qui se présentait comme une sorte de tromperie de structure pour le sujet, mais tromperie en tant qu’il avait consenti à s’inscrire dans le discours de l’Autre, cette tromperie va dès lors apparaître comme une vaste escroquerie sociale. Avec ce que nous voyons de dérive dans la rébellion chez l’adolescent, c’est-à-dire ce qui s’explicite dans notre social sous toutes les formes de violence dites gratuites alors qu’elles ne le sont pas.

23 Que reste-t-il à l’adolescent si cependant il ne se manifeste pas dans cette dimension d’éclat public, d’éclat contre la dimension répressive de la morale utilitaire et qui vient le cerner de toute part. Là encore, c’est un modèle connu de nous, certes infiniment plus sage, plus pacifique, mais pas moins problématique.

24 À savoir que cet l’adolescent va tenter de se situer comme Autre, c’est-à-dire ne participant pas à ce discours social de la réussite, du mérite, ce que Lacan appelait « la méritocratie », ne participant pas au discours moral répressif, n’allant pas contre non plus ; il se situe sur un plan Autre.

25 Ce n’est pas moins problématique puisque de se revendiquer de cette place Autre va implicitement l’amener à cette question d’une reconnaissance. C’est-à-dire qu’il lui soit reconnu cette place Autre et qu’on ne va pas l’enfermer, chercher à le mettre dans le contrat social.

26 Mais, comme nous le savons, ce n’est pas une position commode à soutenir puisque cette position va situer le sujet dans un mode d’errance, non pas pour lui-même, mais par rapport au monde qui l’environne. Car il y a, dans le discours social utilitariste, une dimension qui se veut universalisante, autrement dit, de façon atténuée, elle est totalitaire, c’est-à-dire que ce discours inscrit tout un chacun dans les mêmes lois de l’échange. Celui ou celle qui se met en place Autre va échapper au marketing des lois de l’échange.

27 Se tenir à l’écart de l’universalisation n’est donc pas sans faire difficulté pour celui qui souhaite être reconnu comme Autre. C’est bien le risque d’être étranger par essence dans un contexte social qui répudie l’altérité. Il existe peu de lois sociales qui permettent pareille alternative.

28 La psychanalyse en constitue, sans doute, l’une d’entre elles comme expérience possible ; en tout cas, elle ne promeut aucun destin de sacrifice pour atteindre à la félicité, visée d’un projet dont nous savons que le terme ultime n’existe pas ; donc, par définition, si l’analyste reste à sa place, il ne va se montrer menteur ou escroc ou participer de l’escroquerie sociale dès lors qu’il reste dans les règles, dans la discipline qui lui est dictée par le signifiant. ■

 

Notes

[ *] Psychiatre, psychanalyste.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Paul Hiltenbrand « L'adolescent et la morale utilitariste », Journal français de psychiatrie 3/2001 (no14), p. 4-5.
URL :
www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2001-3-page-4.htm.
DOI : 10.3917/jfp.014.04.