2001
Journal français de psychiatrie
Hôpital de jour pour adolescents : pour quoi faire ?
Élisabeth Jalaguier
Les hôpitaux de jour et centres de soins à temps partiel pour adolescents voient arriver des demandes d’admission inhabituelles. Ces demandes émanent des services éducatifs, judiciaires et sociaux. Elles concernent des jeunes qui présentent tous le même parcours : placement en institution dès l’âge de 6 ans pour « troubles du comportement », orientations multiples puis hospitalisation en psychiatrie qui marque généralement la fin des possibilités de prise en charge en milieu éducatif dans ses modalités usuelles.
À ce moment-là, une institution fait appel à l’hôpital comme si l’inadaptation au milieu éducatif pouvait être équivalente d’une indication de soin.
Le psychiatre de l’hôpital de jour aura alors, malgré l’urgence présentée, à effectuer un repérage clinique et à s’assurer qu’une relation transférentielle pourra s’installer avec l’adolescent. Il devra aussi apprécier si des liens propices à un soin peuvent être établis avec son entourage (parents, éducateurs, travailleurs sociaux).
Les troubles que ces adolescents présentent s’expriment principalement dans le champ social et le clinicien ne retrouve pas les symptômes de ses manuels de psychiatrie. Ces jeunes ne présentent ni une perversion, ni une psychose, ni une névrose organisée. Leur symptomatologie varie d’un moment à l’autre et peut emprunter tous les registres de la nosographie. Cependant quelques constantes méritent d’être soulignées :
Ils ne sont pas inscrits dans une filiation
Ils se présentent comme « sans aïeul », aucun récit ne leur a été transmis sur les générations antérieures, ils peuvent rarement dire le nom de leurs grands-parents. Après eux, pas d’enfant supposé, le classique « quand tu auras des enfants… » n’est même jamais évoqué ; leurs parents prononcent peu de paroles qui viendraient engager un à-venir. Dans leur discours et dans celui de leur famille, ils apparaissent absents de l’arbre généalogique : les parents comptent leurs enfants en les « oubliant ». D’ailleurs, c’est souvent à la naissance d’un puîné qu’ils ont été, « du même coup », reconnus par leur père. Tout se passe comme s’ils représentaient un reste inassimilable, reste qu’il convient avant tout de rejeter.
Ils se présentent comme « écorchés vifs »
On dit constamment d’eux qu’ils n’écoutent rien. Effectivement, ils semblent entourés d’un brouillard isolant, mais, peut-être, est-ce parce qu’ils entendent trop. Le filtre qui pacifie nos relations sociales se révèle inefficient, d’où le caractère mortifère de certaines paroles sur lesquelles le refoulement n’opère pas, paroles qui les frappent au lieu même de leur « insupportable », de la manière la plus crue, la plus cruelle aussi.
Ils sont égarés
Bien au-delà de la crise de l’adolescence, ils ne veulent rien, ne savent rien pour eux-mêmes, ils sont en panne de désir. S’ils semblent adhérer à un projet, c’est avant tout pour rencontrer une personne réelle qui les garantisse dans une dimension réelle et imaginaire, sans pour autant que puisse se développer la possibilité d’une inscription dans le registre symbolique.
Ils sont enragés
Quand l’inhibition et le retrait affectif sont massifs, ils ne représentent que l’envers d’une rage rentrée qui éclate lorsqu’ils se sentent un peu plus en confiance. C’est ainsi que souvent, lors de la mise en place d’une nouvelle prise en charge, à la période dite d’observation, « il n’y a rien à voir » ; et, qu’une fois admis, on pourrait dire aussi inclus dans une institution, lesdits troubles du comportement explosent au grand jour, laissant les équipes décontenancées et prêtes à leur supposer une tendance manipulatrice.
Ils sont errants
Dans la cité, comme dans l’impossible tentative de dégager leurs points de structure. On les dit « sans limite », « sans toit ni loi » dans une lecture sans équivoque où il convient d’apporter ce qui semble manquer. Aussi, cherche-t-on à leur donner des limites réelles : plus que tout autre adolescent, ils sont assignés à des domiciles réels, à des règlements multiples, à des mesures de protections toujours nouvelles, ils sont astreints à des traitements spécifiques, à des projets adaptés, quand c’est une place à un niveau symbolique qui leur fait défaut.
Ils sont déçus
La déception, qui est le lot commun à tous les adolescents, ne peut être articulée tant son caractère réel est ici insoutenable. Très souvent, ils juchent leurs parents sur un piédestal et rien ne doit venir entamer cette image idéalisée, sous peine de déclencher leur fureur et de les faire chuter. Ils se font régulièrement « jeter » comme ils disent de leurs foyers, de leurs écoles, de leurs stages, sans la moindre plainte, témoignant par là de la dimension intime et familière de l’éviction, sans qu’une élaboration de la répétition puisse être entreprise.
Le passage à l’acte sur le corps est particulièrement fréquent
Généralement sous une forme violente, avec des agressions sur autrui ou sur eux-mêmes, souvent dans un flou entre soi et l’autre. Leur corps, investi de manière partielle, porte les stigmates de leurs tentatives à inscrire une marque, un trait (scarifications, tatouages), ainsi que d’une forme d’oubli pour eux-mêmes (variation pondérale majeure, cicatrices de blessures mal soignées) où la douleur paraît ignorée.
Le recours à la consommation de haschisch et de tabac
La bouche perd sa vacuité nécessaire à la parole. Si le grignotage continuel et le recours aux sucreries évoquent un trait enfantin, la surconsommation de tabac et de haschisch inquiète plus. L’utilisation d’autres drogues est rare. Ces jeunes gens ne se désignent pas, eux-mêmes, comme toxicomanes. Ces toxiques ont fonction de calmant pour s’adapter à la vie sociale.
L’idée de recevoir ces adolescents à l’hôpital de jour est née de la nécessité d’instaurer une relation thérapeutique où la parole de ces adolescents puisse s’énoncer et être entendue dans une dimension transférentielle. Il s’agissait alors d’inventer un cadre de soin qui supporte les multiples passages à l’acte et favorise la pérennité d’un « suivi ».
Ces passages à l’acte sont ceux de l’adolescent, le plus souvent dans une fuite en avant, avec une impossibilité à observer la régularité des « rendez-vous » et à parler face à face dans une relation souvent vécue comme incompréhensible, inquiétante voire menaçante. (On peut citer ici la fréquente inconsistance de la dimension Autre.)
Ces passages à l’acte sont aussi ceux des adultes qui l’entourent. Par exemple dans la demande pressante d’hospitalisation complète par des parents qui demandent d’être soulagés de leur enfant, par des Juges des enfants qui ordonnent un placement à l’hôpital, par des structures d’hébergement qui prononcent un renvoi.
Ce qui nous a d’emblée frappés dans ces situations, c’est que les dires de l’adolescent comme ses faits et gestes sont pris au pied de la lettre par les nombreuses personnes qui gravitent autour de lui.
Ces dires et ces comportements sont exposés au grand jour lors des concertations avec les « partenaires du réseau » et servent de support à l’élaboration de « solutions adaptées » pour cet adolescent. Solutions rapidement mises en défaut, et ainsi de suite jusqu’à 18 ans qui sonne la fin de mesures de protection de l’enfance et révèle un nouveau citoyen, exsangue, bercé d’illusions, incapable de s’insérer dans la société et défiant à l’égard de toute institution. Le pronostic, sur le plan de la morbidité comme de la mortalité, est alors très péjoratif et nombre de ces adolescents vont décéder dans les années qui suivent (accident, suicide, homicide).
Face à ces évolutions sur lesquelles les interventions ne semblent pas avoir de prise, et qui, malgré l’invention ou la réinvention du concept de résilience, laissent présager une amplification tant par la gravité que par le nombre de cas, les uns et les autres, que faisons-nous ? Quels risques allons-nous accepter de prendre pour que ces jeunes gens, objets de notre travail, deviennent sujets ? Qu’allons-nous supporter pour que leurs dires deviennent paroles et leurs gestes, actes?
Le verbe supporter a deux significations qui me paraissent ici indissociables : endurer et soutenir. En effet, il y aurait quelque chose à endurer pour que la dimension du soutien soit efficiente.
Quand je dis « endurer », je ne parle pas de l’agitation, de la violence, des absences, de tout un cortège de manifestations dans l’agir qu’il n’y a résolument pas lieu d’accepter, mais de ce que ces jeunes font surgir, qui est de l’ordre d’une faille, d’un trou, d’un manque, de quelque chose de commun à tout sujet mais qui, dans ces cas-là, se manifeste de façon extrême, au point que nous ressentons l’urgence impérieuse de le boucher, de le faire taire, tant nous sommes nous-mêmes sollicités dans notre rapport à notre propre manque.
Si nous cherchions à dégager des points caractéristiques du travail avec ces jeunes, c’est bien peut-être sur ce point qu’il conviendrait de porter notre attention, point où ils viennent célébrer une faille à chacun pénible voire insupportable.
Une fois ces aspects dégagés, comment, tout en étant nous-mêmes acteurs dans un réseau, allons-nous tenter d’instaurer un lieu où les dimensions de la parole et de l’équivoque soient autant que possible respectées ?
Je propose d’illustrer cette question par un extrait de la psychopathologie de la vie quotidienne à l’hôpital de jour, autour du signifiant atelier. (Je précise bien que chaque lieu a son histoire et qu’il s’agit d’une réflexion dans un contexte bien spécifique. Ce n’est pas l’utilisation d’ateliers dans les hôpitaux de jour en général qui est discuté ici.)
Lors de la création de l’hôpital de jour, il y a trois ans, nous avions prévu de demander aux adolescents de s’inscrire chaque jour à une activité. Un infirmier se chargeant de ceux qui, exceptionnellement, auraient refusé d’y participer. Nous appelions ces activités « ateliers » ; le lieu, les horaires, le nombre de participants et le médiateur étaient déterminés à l’avance. Cette formalisation fut progressivement abandonnée par les patients puis par les infirmiers.
L’équipe des soignants se dégage alors de l’obligation « d’animer » les jeunes. C’est-à-dire qu’ils cessent d’être ceux qui demandent aux adolescents de bien vouloir participer aux activités qu’ils organisent (ce qui les renvoyait, de fait, à une position de consommateur), pour laisser une place propice à l’émergence d’une demande, à l’énoncé d’un désir.
Aujourd’hui, il y a toujours des activités à l’hôpital de jour (et parfois même pour parer à l’ennui), mais, généralement, les activités naissent d’une question d’un adolescent puis d’une création commune avec l’infirmier qui raccompagne dans son élaboration.
À titre d’exemple, initialement, un infirmier proposait un atelier appelé « biographie imaginaire » où il s’agissait d’inventer l’histoire d’un personnage. Cet atelier fut déserté après quelques séances. Quelques mois plus tard, le thème de la biographie revient, mais sous une modalité complètement différente. Un adolescent particulièrement agité demande à cet infirmier de l’emmener revoir les villages où il avait vécu, à la faveur de ses multiples placements. L’activité prend alors la forme d’un déplacement hebdomadaire en voiture, déplacement au cours duquel cet adolescent montre les lieux qu’il a habités et se risque à un récit où se tissent un passé, un présent et où s’ébauche un avenir.
La question du « faire » à l’hôpital de jour a donc évolué, le projet de fonctionnement a été réécrit mais ce terme d’« atelier » tel qu’il était pensé au début revient de façon récurrente, au sein de l’hdj, en des moments bien spécifiques, et souvent lors des échanges avec les équipes d’autres institutions. Ainsi nous est régulièrement posée la question des ateliers pratiques à l’hôpital de jour comme si nous étions en possession d’un nouvel objet de consommation, plus performant, plus coûteux, plus puissant, plus attractif qui parviendrait à lier ces jeunes. De la même façon, le psychiatre de l`hôpital de jour interroge les infirmiers sur la réalisation d’atelier chaque fois que l’équipe des soignants est en difficulté, ce qui correspond à des périodes où la parole ne circule plus et où les adolescents mettent le feu dans tous les sens du terme, où les passages à l’acte se multiplient. Sous ces deux aspects, l’idée sous-jacente serait, en quelque sorte, de « lier » les jeunes en leur demandant de participer à des activités qui auraient le pouvoir de les intéresser, de les occuper, de leur apprendre quelque chose et surtout de les « calmer », de faire qu’ils cessent de nous malmener.
Le patin à roulettes, le macramé, la poterie et les crêpes n’ayant pas ces vertus, surgit l’idée qu’il y aurait une activité qui viendrait répondre et apporter satisfaction, activité qui dans ces moments-là est précisément nommée « atelier ».
C’est dans le cadre des supervisions, grâce au silence de l’analyste qui a entendu et qui a supporté que cette interrogation se répète sans y apporter la réponse qui lui était demandée, qu’a pu être repéré ce qui était en jeu au travers de ce signifiant.
L’atelier, à te lier
Ce terme mérite d’en mesurer les profondeurs. On dit à la forme transitive et au sens propre « lier », c’est-à-dire attacher, amarrer, ficeler (lier une gerbe de blé, amarrer un bateau, ficeler un paquet …) et à la forme pronominale, généralement au sens figuré, « se lier » c’est-à-dire aussi s’attacher, s’amarrer, s’atteler (se lier d’amitié, s’atteler à un projet, se fixer à un lieu, se cramponner à la vie…).
Ainsi lorsque ce verbe vise un lien subjectif, on pourrait dire symbolique, il engage l’énonciateur par le « se », « se lier » de la forme pronominale. Or, dans le contexte qui nous intéresse, tout se passe comme si le « se » tombait aux oubliettes, dégageant l’énonciateur de son implication subjective et aboutissant à la formulation de la forme transitive « lier », « te lier » avec ses versants plutôt réels et imaginaires.
Le recours à la mise en place d’atelier apparaît alors comme la dernière pièce d’un cercle vicieux qui en rajouterait du côté d’un effacement subjectif, quand c’est justement à un engagement subjectif (à se lier) dans la « parole pleine » qu’en appellent les adolescents au travers de leurs agirs. (C’est en tout cas notre présupposé.)
C’est ainsi que le projet « standard » qui prévoyait la participation obligatoire des adolescents dans des ateliers a été abandonné au risque d’un informel, d’un imprévu, d’une place laissée vacante, à partir de laquelle une parole peut être entendue parce qu’elle oblige chacun à s’engager dans ce travail, non pas seulement en se référant à un protocole, mais à ce qu’il en est pour lui de sa question et bien sûr de sa position d’homme ou de femme.
C’est effectivement depuis que chacun a pu, à partir de là où il en est, soutenir sa propre parole, sa propre subjectivité et bien sûr son propre désir, que quelque chose s’est apaisé pour les adolescents (en particulier, il n’y a plus de mouvement collectif de violence) et que, de surcroît, l’intérêt des soignants s’en est trouvé stimulé. â–