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Journal français de psychiatrie

2001/3 (no14)

  • Pages : 56
  • ISBN : 2865868842
  • DOI : 10.3917/jfp.014.06
  • Éditeur : ERES


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La réalité de l’adolescence est aujourd’hui très généralement acceptée dans nos sociétés. Pourtant, à bien y regarder, tout concourt à lui donner les allures d’un artifice. Tout d’abord, l’adolescence est une notion imprécise, impossible à définir d’un point de vue physiologique. Si les transformations physiques qui accompagnent la puberté marquent encore le début de l’adolescence – et encore la préadolescence est désormais entrée dans le langage courant –, en revanche, sa limite supérieure, signant le passage à l’âge adulte, accuse un flou absolu. Est-ce la fin de la croissance osseuse, de la maturation cérébrale, de la maturité psycho-affective, est-ce l’autonomie par rapport aux parents, l’indépendance financière ?...

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Certains auteurs, dans un mouvement inflationniste, n’hésitent pas aujourd’hui à prolonger l’adolescence en aval jusqu’à 25 ans, évoquant la postadolescence.

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Par ailleurs, si la puberté est universelle, et se retrouve dans tous les temps et dans toutes les espèces de mammifères, l’adolescence est un phénomène récent, propre aux sociétés occidentales, apparu au milieu du xixe siècle.

L’Adolescence : les tribulations du mot

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Si le mot d’origine lui-même, adulescens, existait déjà dans la Rome antique, l’analogie s’arrête là. Étymologiquement, adulescens signifie « celui qui est en train de croître » et ne se réfère à aucune catégorie d’âge en particulier. À Rome, seuls les jeunes hommes de 17 à 30 ans étaient ainsi dénommés et il ne s’agissait en aucun cas de pré-adultes ou de postadolescents. La citoyenneté leur était acquise à 17 ans et le droit de mariage dès la puberté. Les femmes, quant à elles, devenaient directement uxor, épouse, c’est-à-dire sans adolescence.

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L’usage du terme adolescence disparaît ensuite. Plus tard, tout au long du Moyen Âge, la population est divisée en enfants et adultes autour de l’âge naturel de la puberté. Les termes utilisés pour désigner les jeunes sont alors plus fréquemment liés à l’appartenance à un groupe ou à une condition sociale qu’à une tranche d’âge. Pour illustrer l’aspect conjoncturel de l’adolescence, il suffit de se tourner vers la fin du xiie siècle, à une période qui durera une quarantaine d’années. Il s’agissait alors de répondre à la menace d’une surpopulation et d’une diminution des ressources alimentaires. Au cours de cette période, le droit féodal recule l’accès à la majorité à 25 ans et l’âge du mariage à 20, 24 ou 28 ans selon les régions. Est ainsi instituée une véritable « contraception sociale » très similaire à la mise à l’écart des juvéniles observée chez la plupart des mammifères en cas de pénurie ! Notre difficulté à accepter aujourd’hui de faire place aux jeunes dans la société adulte n’aurait-elle rien à voir avec ces réflexes groupaux « archaïques » ?

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Par la suite, l’âge d’entrée des jeunes dans la vie adulte est alternativement retardé pour préserver le bien-être économique des adultes, et avancé pour compenser rapidement les effets des grandes mortalités ou bien pour servir des intérêts politiques ou guerriers. Ainsi, la Révolution abaisse temporairement l’âge légal du mariage à 13 ans et 15 ans (1792), donnant pendant quelques années la majorité à 18 ans, et limite la puissance paternelle à 21 ans (1790). La jeunesse, qui constitue alors la catégorie démographique la plus importante et la plus touchée par les difficultés économiques, formera une grande partie des bataillons jusqu’à la fin de l’Empire.

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Pendant toute cette période de l’histoire, la puberté signe le passage de l’état d’enfant à celui d’adulte. Par le biais de l’apprentissage, on est initié au savoir-faire adulte. Le mot « adolescent » lui-même ne persiste que sporadiquement dans les écrits latins des clercs du Moyen Âge pour qualifier de façon très imprécise des tranches d’âge comprises entre 15 et 60 ans. Il apparaît au xviiie siècle, sous une autre acception, railleuse, utilisée pour se moquer d’un « novice un peu niais », d’un « morveux ». Ces emplois restent toutefois exceptionnels.

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Ce n’est qu’au milieu du xixe siècle que le mot adolescence apparaît dans le vocabulaire de nos sociétés occidentales pour désigner les jeunes collégiens poursuivant leurs études et financièrement dépendants. C’est à cette époque que l’industrialisation prend son essor et que l’espérance de vie s’accroît. À peu près simultanément, un costume particulier à cet âge permet de distinguer les jeunes des enfants et des adultes, mais l’adolescence ne concerne encore alors qu’un nombre très restreint d’individus appartenant à la bourgeoisie. Les nobles et les pauvres quant à eux continuent de bénéficier d’une formation acquise au contact des adultes par l’intermédiaire des précepteurs et des patrons. L’adolescence ne deviendra un terme générique, désignant toute une classe d’âge et utilisé aussi bien pour les garçons que pour les filles, que plus tard avec la généralisation de la scolarisation au xxe siècle. En effet, adolescence et scolarisation évoluent conjointement. La classe unique des « voulant apprendre » de l’université du Moyen Âge est divisée en deux à la Renaissance. Les individus de 7 à 17 ans et les adultes sont séparés, créant ainsi les premiers compartiments par âge. Au xvie siècle, les jésuites instaurent jusqu’à huit classes distinctes pour faciliter le maintien de la discipline. Progressivement, la structuration de l’éducation en classes d’âge de plus en plus serrées et la formation d’un nombre de plus en plus grand de jeunes sur des durées de plus en plus longues vont conduire à leur isolement physique et psychologique.

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Cet isolement facilitera le développement d’une culture particulière pour chaque âge qui, en retour, renforcera l’idée de la particularité de chaque groupe. L’élaboration d’une classe d’âge jeune et solidaire atteindra son apogée lors des événements de mai 1968.

L’Adolescence : une notion nouvelle au milieu du xixe siècle

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C’est au point de convergence du retard dans l’accès à la société adulte et de l’institutionnalisation d’une formation cloisonnée de longue durée que va naître l’idée d’une « adolescence ».

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Les jeunes sont à la fois précieux pour l’avenir à un moment où les connaissances évoluent très rapidement, et dangereux par leurs excès. La prise en main des individus pendant cet âge jugé malléable s’impose, et les jeunes vont se heurter à des pressions sociales grandissantes à leur égard. Les confrontations engendrées contribueront à faire de l’adolescence une période réputée tumultueuse.

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Au xixe siècle se développe, avec le triomphe de la raison, l’idée d’une jeunesse irresponsable. Ce nouveau « statut » s’accompagne de mesures de « correction paternelle » dont l’enfermement des enfants à la demande de leur père (étendu par le Code civil de 1804), et l’enrôlement forcé au régiment ou au couvent. Les jeunes réagissent de plus en plus souvent par un repliement sur soi, par des révoltes collectives, des manifestations politisées et éprouvent une solidarité accrue de classe d’âge au-delà des clivages sociaux. Les réactions parfois violentes des fils face à la répression des pères contribuent à développer, au début du xxe siècle, une peur des jeunes dont la presse se fait largement l’écho. Durkheim dénonce les jeunes comme étant des facteurs de désintégration de la société. Il affirme en 1897, dans Le Suicide, que « l’appétit sexuel de l’adolescent le porte à la violence, à la brutalité, voire au sadisme. Il a le goût du viol et du sang ».

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Actions de répression et réactions de révolte s’enchaînent. La société du début du xxe siècle est amenée à encadrer de plus en plus étroitement les jeunes hors de leur temps scolaire : mouvements de jeunesse, sociétés sportives, patronales, colonies de vacances, scoutisme sont fondés à cette période. Parallèlement, sont développées des institutions judiciaires tournées vers l’enfance avec, en 1912, la création des tribunaux pour enfants et de la liberté surveillée, en 1945, l’instauration de l’éducation surveillée et de la rééducation, et en 1958 le maintien dans le milieu social pour la prévention de la récidive.

L’essor des théories de l’adolescence

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La société cherche également, au début du xxe siècle, dans les théorisations qui vont transformer l’adolescent en objet d’étude, de nouveaux remèdes aux problèmes posés par lui, et notamment par la délinquance qui émerge avec la croissance des grandes métropoles et de leurs banlieues. Cette demande de théorisation faite aux spécialistes signe le début de la médicalisation et de la psychologisation de l’adolescence. Elle conduira à assimiler à une maladie une période nécessaire de maturation psycho-socio-physiologique avant le passage à l’âge adulte. Les premiers travaux psychologiques portant sur l’adolescence sont dus aux Américains : W. H. Burnham (The Study of Adolescence, 1891) puis G. Stanley Hall (Adolescence, 1904). En Europe francophone, deux types d’ouvrages se développent à partir du début du siècle. Les premiers sont de type éducatif et pédagogique, très moralistes. On peut citer par exemple le livre de Baeteman, publié en 1922, La Formation de la jeune fille. Les seconds sont de type scientifique et psychologique et prennent leur essor avec la publication, en 1909, de l’ouvrage de Pierre Mendousse, L’Âme de l’adolescent, qui sera suivie, dix-neuf ans plus tard, en 1928, de celle de son pendant féminin, L’Âme de l’adolescente, par le même auteur.

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G. Compayre, avec L’Adolescence en 1910, A. Lemaître, avec La Vie mentale de l’adolescent et ses anomalies, et P. Gautier, avec la publication de L’Adolescent en 1914, sont autant d’innovateurs dans le domaine. À partir de 1935, les travaux de Maurice Debesse dominent les recherches françaises et préfigurent, avec l’individualisation de la crise d’originalité juvénile, une véritable psychologie différentielle de l’adolescent.

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La psychanalyse aussi est sollicitée. Freud, pour sa part, s’intéresse aux mutations psychologiques qui accompagnent la puberté (Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905) mais n’évoque jamais la notion d’adolescence. Il faut attendre 1922, avec la publication par le psychanalyste anglo-saxon E. Jones de son livre Quelques Problèmes de l’Adolescence, pour que le terme adolescence supplante celui de puberté. En 1936, ultime étape avant la guerre, Anna Freud, dans Le Moi et le ça à la puberté et Anxiété instinctuelle pendant la puberté, tente de faire la jonction entre la puberté freudienne et l’adolescence. La production d’après guerre prend un essor considérable et la majorité des publications sont d’origine américaine. E. Bernfeld, O. Fenichel, H. Deutsch, E. Erikson, A. Freud, M. Klein sont quelques auteurs importants ayant attaché leur nom aux recherches sur l’adolescence. Le courant d’« egopsychologie », initié par Hartmann, Kriss et Loewenstein, se développe aux États-Unis et se consacre à la recherche d’applications directes de la théorie.

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L’adolescence est progressivement assimilée à une maladie dont il faut prévenir les troubles. Les avatars médico-psychologiques banals liés à la puberté sont de plus en plus souvent considérés comme pathologiques et s’accompagnent de nouvelles désignations et de nouveaux symptômes, comme les « troubles de comportement » ou les « tendances anti-sociales ». Ils donnent lieu à un déploiement d’interventions éducatives dans les domaines autrefois protégés de la santé et de la vie affective. En outre, l’adolescent est de plus en plus souvent considéré comme un être avec lequel le dialogue est difficile, voire impossible. La fin du xxe siècle voit se multiplier les enquêtes et les sondages dans le but de mieux cerner les objectifs et les motivations de ce groupe étrange considéré comme présentant des caractéristiques spécifiques, qu’un retour sur leur adolescence, de la part des adultes, ne permettrait pas d’éclaircir.

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Ainsi, l’adolescence, concept flou correspondant à une période de vie créée artificiellement pour une formation cloisonnée et prolongée, acquiert-elle, dans la deuxième moitié du xxe siècle, une légitimité scientifique accréditée par l’inflation de publications sur le sujet.

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Les jeunes, certes, ont des difficultés liées à la crise pubertaire dont le célèbre pédiatre et psychanalyste anglais D.W. Winnicott s’est attaché à rappeler, en 1971, le caractère normal et nécessaire. Mais c’est également sur cette catégorie de la population que se cristallisent les tensions sociales provoquées par le remaniement actuel des valeurs de notre société. Comme par le passé, ils jouent un rôle tampon dans cette période de chômage et de déséquilibre démographique. Ils sont les miroirs grossissants de nos inquiétudes et de nos insuccès.

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Depuis les années soixante-dix, il y a deux fois plus de jeunes de 15 ans à 24 ans en âge d’entrer dans la vie active que d’anciens (55-64 ans) en âge de la quitter. De surcroît, les modalités de passage à l’âge adulte se sont progressivement désagrégées. L’adolescent de nos sociétés modernes acquiert des droits multiples à des âges différents sans jamais obtenir de statut nouveau : majorité légale à 18 ans, responsabilité pénale à 15 ans, compte bancaire à 13 ans ou 14-18 ans selon les cas, fin de la pédiatrie à l’hôpital à 15 ans et 6 mois, sans parler des âges requis pour conduire un vélomoteur, pour entrer au cinéma …

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Cette situation de flou entre deux âges est caractéristique des sociétés modernes occidentales. Elle n’existe pas dans les cultures traditionnelles d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Asie. L’âge auquel ces sociétés situent le passage de l’enfance à l’âge adulte est en général situé aux alentours de la puberté physiologique. Les modalités de passage peuvent être plus ou moins complexes. Mais, dans tous les cas, la transition est claire et se passe sans « crise ». Elle fait l’objet de rites plus ou moins élaborés et plus ou moins longs selon les sociétés qui, déterminant un avant et un après, symbolisent l’acquisition d’un nouveau statut social aux yeux de tous.

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Il y a encore peu de temps, dans nos sociétés, le service militaire ou l’entrée dans la vie active constituaient des repères visibles. Aujourd’hui, l’insertion professionnelle ne signe plus le passage à l’âge adulte et se trouve souvent décalée par rapport au changement pubertaire et se présente comme un processus non défini dans le temps et l’espace. Les formations complémentaires se succèdent. Les stages d’insertion sociale, créés pour les jeunes de 16 à 18 ans, ont été étendus jusqu’à 25 ans. L’indépendance financière est de plus en plus retardée et s’accompagne, dans la plus grande ambivalence, d’une demande faite aux jeunes d’être responsables. En revanche, la question de la succession des générations n’est jamais envisagée. Il semble qu’à défaut de régler le problème de la place des jeunes, on recule les limites de leur reconnaissance comme adultes. Cette incapacité de nos sociétés à gérer le passage de l’enfance à l’âge adulte pourrait, de fait, constituer une nouvelle définition de l’adolescence. Comment s’étonner dans une telle situation de l’augmentation des manifestations de désarroi, voire de détresse que présentent nombre de jeunes. Ce désarroi et cette détresse apparaissent très directement en lien avec ceux que manifestent les adultes.

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Alors, à quand une plus grande place faite à la génération juvénile dans la société adulte ? À quand une majorité abaissée à 16 ans, en concordance avec la fin de la scolarité obligatoire, et succédant de quelques années au début de la puberté ? ■

Notes

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Psychiatre, directeur médical, clinique médico-universitaire G. Heuyer, Paris. Auteur de L’Adolescence n’existe pas : histoire des tribulations d’un artifice, Paris, Odile Jacob, 1997 ; L’Adolescence en héritage, Paris, Calmann-Lévy, 1996 ; Voyage au pays des adolescents, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

Plan de l'article

  1. L’Adolescence : les tribulations du mot
  2. L’Adolescence : une notion nouvelle au milieu du xixe siècle
  3. L’essor des théories de l’adolescence

Pour citer cet article

Huerre Patrice, « L'histoire de l'adolescence : rôles et fonctions d'un artifice », Journal français de psychiatrie 3/ 2001 (no14), p. 6-8
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2001-3-page-6.htm.
DOI : 10.3917/jfp.014.06


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