- Psychanalyse d'une défaillante cognitive
- Les valeurs de la Francophonie au service de la diversité culturelle
- Iran : le dialogue indispensable
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S'inscrire Alertes e-mail - Journal français de psychiatrie Cairn.info respecte votre vie privéeGinette s’est trouvée très précocement dans l’obligation de quitter l’école publique et de se faire admettre dans une institution scolaire privée, spécialisée dans la prise en charge d’enfants atteints de déficiences cognitives. Placée dans une classe à effectif réduit à six enfants, elle reçoit un enseignement qu’une institutrice soutient d’une pédagogie souple et personnalisée. Une orthophoniste par ailleurs s’occupe d’elle, afin qu’elle articule correctement, écrive de façon satisfaisante, et construise des phrases pour se faire comprendre. Elle a maintenant neuf ans, et apprend avec plaisir, avec efficacité.
2 Il faut reconnaître que le sort ne l’a pas épargnée. Outre un faciès dysharmonieux que des interventions chirurgicales devront modifier, un traitement lui a été prescrit pour remédier à un grave arrêt de croissance ; mais son fonctionnement hormonal se trouvant être perturbé par ce traitement, il lui faut en supporter un autre, pour enrayer une puberté qu’elle ferait sinon maintenant, et qui aurait pour effet de bloquer sa stature à sa taille actuelle. Le résultat médical global est certes encourageant – et sa mère, médecin, en surveille le bilan –, mais pas très heureux à regarder : il montre de fait le tableau d’une gamine étique, présentant un strabisme du regard, une légère moustache, des bras et des jambes maigres, longilignes, couverts de poils noirs. Quoi d’étonnant, après cela, qu’elle vienne me consulter pour perturbations graves de l’axe a-a’ ! Envers l’autre, c’est l’envie, la haine, l’emprise, la déprise et la méprise permanentes ; les conflits s’alimentent de tyrannie, d’impulsivité, d’agressivité, d’effondrements narcissiques dépressifs, d’exigences capricieuses ; la frustration lui est insupportable. Depuis plus de deux ans que la cure analytique a commencé, son rapport à l’autre est devenu pour elle beaucoup plus généreux ; elle s’entend bien maintenant avec sa sœur de trois ans plus jeune qu’elle ; elle a pu s’insérer dans un petit groupe de copains et copines. Parallèlement à la cure, sa mère vient me parler régulièrement de son rapport à sa fille. Seul le père demeure inaccessible, et c’est ce qui fait dans le schéma L de Ginette toute la difficulté symbolique de son rapport aux gens comme aux choses. Ce qui fait d’elle un sujet qui ne compte pas, qui ne peut pas compter ; en quoi d’ailleurs elle tient bien de son père, dont il était dit, dans sa famille, que c’était « un débile », puisqu’il n’avait pu entreprendre aucune étude. Ce dit de son propre père lui a laissé le champ libre de réussir et de s’enrichir dans le commerce.
3 Un forum, que la lettre-chiffre X, dix, symbolisait pour un Romain, se situait au point de croisement du cardo, voie verticale allant du nord au sud, et du decumanus, voie horizontale allant d’est en ouest. Se trouvaient ainsi fixés quatre points cardinaux dont les quatre postes de la cité étaient symboliques, plus un cinquième en quelque sorte, au point du croisement. En son for intérieur, Ginette n’a qu’un désir : parler, s’ouvrir à l’autre par la parole ; mais elle adore écrire aussi ; des petits lettres, des notes, qu’elle couche sur papier à voix haute.
4 Tant qu’il s’agit d’aligner des lettres pour faire des mots et des phrases, ou d’aligner des chiffres, aucun problème, aucune difficulté ne se posent à elle. En rester au decumanus est son fort : faire aller sa main d’ouest en est, à l’horizontale, lui convient tout à fait. Ainsi sait-elle écrire. Elle sait aussi se servir de l’ensemble cardinal des nombres décimaux : elle compte de 1 à 9, le dit et l’écrit même, jusqu’à 10 pour faire une série. Pour ce faire, elle sait donc également se souvenir du zéro. Elle peut compter jusqu’à 100, le chiffrage pénible – qui doit donc bien avoir quelque rapport avec le phallus : peni… –, étant pour elle 70 : elle aime trop parler pour être soi, sans dit.
5 Mais passe-t-on du decumanus au cardo, du latéral à la verticale, autrement dit, passe-t-on de l’énumération des chiffres à leur addition, à leur soustraction, à leur multiplication – la division, n’en parlons pas – que ça ne va plus du tout : le quart de tour au-dessus ou en dessous de la barre horizontale, pour parvenir à la verticale qui la croise, ne se fait pas. Ce croisement vraiment, ça ne se fait pas ! Et ça devient n’importe quoi, retenues comprises, et l’usage des doigts de la main aggrave les scores. C’est décidément quelque chose d’encore trop érotisé ; disons qu’aucune vérité d’ordre sexuel ne peut franchir le barrage que lui oppose la jouissance qu’elle titre de l’affaire.
6 Cette jouissance la place en position de soutenir sérieusement, avec péremption et autorité, que 10 moins 6, ça fait littéralement « sans six » : 106. Mais sa position maîtresse lui rend impossible, impensable même, l’addition, la soustraction et la division, qui supposent, pour être effectuées, le franchissement d’une barre, donc d’un bord, qui soit tout autre que celui de l’imaginaire.
7 Comment en effet formalise-t-elle une opération ? Elle ne la pose pas comme il se doit pour procéder ensuite à son effectuation ; elle pose son opération en dessinant une sorte de forum, où le signe spécifique à l’opération se situe au niveau d’un decumanus parfois redoublé ou triplé, où aucun signe n’indique qu’il doit y avoir un résultat, où un trait vertical enfin – un cardo – vient de surcroît croiser la ou les barre(s) horizontale(s) de l’opération. Le schéma ainsi réalisé est loin d’équivaloir au forum des Romains : il n’en a pas la forme en X qui leur était chère, et servait de modèle.
8 Comme le signe plus qui lui est voisin, la retenue qui est aussi un plus est cerclée. Le résultat est généralement barré d’une croix ; c’est assez combien la croix, le croisement, sont pour elle signifiants. Enfin, l’ensemble de l’opération penche toujours un peu lourdement vers la gauche – le côté trivial, comme chacun sait. Toutes ces opérations ne manquent pas d’une certaine logique ; dans la soustraction donnée en exemple, la différence entre les deux chiffres de chaque colonne est bien égale à 1. Ça fait donc bien 111…
9 Si le zéro est assez judicieusement utilisé par Ginette, il ne nous dit rien par lui-même, ni par sa forme, sur la découpe qui a manqué pour qu’elle passe de la solution de continuité où elle se perd, à un rapport de contiguïté qui la porterait à pouvoir perdre quelque chose. C’est un littoral, qui lui manque surtout : le chiffre et la lettre se confondent encore, pour elle. Mais, enfin, le chiffre ne s’est pas distingué de la lettre pendant des millénaires, pour des populations qui ignoraient le zéro et qui pourtant, tout autour de la Méditerranée, ont créé des civilisations, des cultures prestigieuses, des philosophies sublimes, le monothéisme : leur défaillance cognitive ne les a donc pas rendues débiles pour autant ; seul le discours scientifique, au sens où nous l’entendons depuis le savoir relatif au zéro, leur a fait défaut.
10 Revenons à ses opérations et à sa façon de les poser. Son forum est aussi une croix, qui montre que mort et multiplication, que mort et sexualité, sont pour elle mêlées, mais le sont en ceci qu’elles lui demeurent indéchiffrables ; c’est son chiffre, son inconnue, son x : elle n’en possède pas la clef pour s’ouvrir au secret recélé. Pour elle, ce n’est qu’un en-plus, un en-plus retenu toutefois pour ce qu’elle en fait : un cercle, c’est-à-dire un O. De ce secret au lieu de l’Autre, aucun message ne lui vient.
11 Dans ses dessins de personnages, ce n’est pas l’en-plus qui domine, mais l’en-moins. Ces personnages qui incarnent son propre rapport au miroir, elle les pose exactement comme des opérations. Le dessin (1) est ainsi une soustraction dont le signe (–) est figuré par les bras ; sous la barre gris-clair apparaît le résultat, de même couleur que le tronc : c’est moins deux ; le dessin (2) figure un phallus rieur sans bras ni jambe, autour duquel tourbillonnent des chiffres ; le dessin (3) enfin donne carrément à voir une opération avec ses chiffres incorporés de part et d’autre des zéro pointés, cousus ; à la place des deux bras, on a comme des ailes : serait-ce le phallus ailé Parapilla, dont parle Lacan[1] [1] J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 715. ...
suite ?
12 Il insiste sur ceci que « le phallus est le signifiant de la perte même que le sujet subit par le morcellement du signifiant[2] [2] J. Lacan, ibidem. ...
suite ». Mais il ajoute que nulle part n’apparaît de façon plus décisive « la fonction de contrepartie où un objet est entraîné dans la subordination du désir à la dialectique symbolique[3] [3] J. Lacan, ibidem. ...
suite ». N’est-ce pas assez dire que le désir et son objet a, c’est-à-dire la formule du fantasme
◇a, ont pour fonction décisive de faire butée à la puissance d’un phallus signifiant de la perte que le sujet subit en raison du morcellement dû au signifiant, perte inévitable à défaut d’une formule du fantasme ? Perte qui n’est autre qu’une Hilflosigkeit, qu’une dé-tresse, donc qu’un desêtre, puisque l’on sait grâce à Lacan que c’est de l’objet a que l’être prend consistance.
Illustre de façon patente, ce manque de fonction décisive de contrepartie au phallus, le dessin (2) de Ginette. Elle s’y représente en desêtre, ne compte plus, tant le morcellement du nombre est signifiant de sa perte, est le représentant à la fois du désordre tourbillonnant des chiffres et du phallus qui en est signifiant, qui fait corps avec la gamine. Ce ne sont d’ailleurs pas les moments de profonde dépression qui lui font défaut : elle s’effondre alors, asthénique, en pleurs, et plus aucun signifiant ne peut plus lui servir d’amarre.
Ginette ne sait comment remettre de l’ordre dans l’éparpillement des nombres, et sa façon d’exposer les opérations montre combien elle en est encombrée : elle les range comme elle peut, en des sites opératoires imaginaires – croisements, colonnes –, sans résultat. C’est le débordement. Comment remettre de l’ordre dans la fonction du nombre ? Comment le ramener au réel, son lieu d’élection? Pourquoi ne peut-il y séjourner ? Le signifiant qui exile le nombre et l’aliène au désordre est à coup sûr le signifiant opération. Il importe maintenant que la fillette donne à ce signifiant maître les emplois spécifiques, dissociés et à ne pas confondre qui sont les siens : une opération de mathématique n’est pas une opération de chirurgie, et qui procède à l’une n’est pas ipso facto apte à procéder à l’autre. Il faut donc qu’à certains signifiants, des signifiés soient associés, sans confusion, pour que son activité de pensée ne se réduise plus aux seuls signes opératoires (+), (+ –) et (x), qui en font une activité opératoire sans résultat. Alors seulement un certain jeu de l’équivocité, de l’ambivalence, de l’absence avec la présence dialectisée, seront possibles. Aucun des jeux sur le mot, la lettre, ne sont pour le moment possibles. En séance, elle est « la maîtresse d’école », et je suis l’élève : elle me fait écrire des mots, me fait faire des dictées, de conjugaisons surtout ; « elles sœurs ont », ou bien « nous hommes », ne sont que des fautes à corriger ; ainsi la note est-elle (+) ; elle serait sinon (–) !
« Le grand Autre, à la fin des fins, vous ne l’avez pas encore deviné, c’est le corps », dit Lacan dans la leçon du 10 mai 1967 de son séminaire inédit « La logique du fantasme ». Et il ajoute, dans la leçon du 26 mars 1969 de son séminaire inédit « D’un Autre à l’autre », que « la jouissance de l’Autre, c’est la jouissance relative au corps. Il n’y a de jouissance que du corps ». Pour Ginette, l’objet a de son fantasme et le grand Autre se confondraient totalement, si le discours de sa mère, des médecins, tous gens (S
Comment se fait-il que cette coupure n’ait pas eu lieu, qu’il n’y ait pas eu, pour elle, de castration symbolique ? Pourquoi Ginette ne peut pas imaginariser son corps ? Parce que sa mère a fait l’hypothèse que sa fille ne demandait qu’à être princesse. Le choix est d’ailleurs simple, pour une fille, dit la mère : « être princesse ou bonniche ». Le vel dont se soutient le choix de Ginette est tout de même fallacieux car, à vrai dire, pas de princesse qui tienne, sans bonniche, et pas de bonniche qui se respecte, sans princesse. Qu’est-ce qu’une princesse sans bonniche en effet, et qu’est-ce qu’une bonniche sans princesse, sinon une bonniche sans emploi ? L’une n’existe donc pas sans l’autre : pas de signe (+) qui puisse valoir sans signe (–), et réciproquement. Dans ce vel fallacieux se trouve donc en germe la bi-polarisation de la pensée de Ginette, ce qu’elle a d’exclusivement opératoire. Et c’est de cette façon opératoire en (+) ou en moins, que les signifiants sont répartis dans le grand Autre de la gamine. L’inversion du message qui en vient ramène son signe à son semblant : son opposé. Et le signifiant princesse n’est que ce qui la représente auprès de son opposé – bonniche –, qui n’est que son pareil, que son acolyte – c’est ici le cas de le dire.
Dans le discours de la gamine, celui où elle peut se découper comme sujet, celui par conséquent qu’a retenu pour elle, pour le transitiver[4] [4] J. Bergès ; G. Balbo, Jeu des places de la mère et de...
suite, sa mère, il n’y a pas de signifiant maître (S
Il est donc, pour conclure, tout à fait possible, à partir de l’expérience analytique, de ses concepts et de son savoir, de conduire en clinique des cures d’enfants présentant des défaillances cognitives. Il suffit au fond, comme nous l’avons souligné J. Bergès et moi dans un récent ouvrage[5] [5] J. Bergès ; G. Balbo, Psychose, autisme et défaillance...
suite, de bien repérer que la mère n’a pas manqué de faire l’hypothèse chez son enfant d’un savoir et d’un grand Autre, mais que cette hypothèse est, comme nous l’avons montré, une hypothèse molle, qui soutient chez l’enfant comme une langue morte. Dans la cure, l’essentiel est alors de s’attacher au signifiant maître des symptômes de l’enfant, de savoir autour de quel phallus ce qui est signifiant pour lui le perd, de consolider la formule de son fantasme afin qu’ex-siste pour lui un corps et surtout un objet a. Dans le transfert, l’important est que l’enfant puisse tenir la place, la fonction et le discours du maître (ou de la maîtresse), et que dès lors se mette en plus une tout autre économie identificatoire que celle qui ne se soutient que de deux signifiants qui sont équivalents au point de ne faire plus qu’un, puisqu’ils ne peuvent se penser l’un sans l’autre : princesse et bonniche. ■
[ *] Psychanalyste.
[ 1] J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 715.
[ 2] J. Lacan, ibidem.
[ 3] J. Lacan, ibidem.
[ 4] J. Bergès ; G. Balbo, Jeu des places de la mère et de l’enfant, Essais sur le transitivisme, Toulouse, érès, 1998.
[ 5] J. Bergès ; G. Balbo, Psychose, autisme et défaillance cognitive chez l’enfant, Toulouse, érès, 2001,
p. 129-142.
Gabriel Balbo « Psychanalyse d'une défaillante cognitive », Journal français de psychiatrie 1/2002 (no15), p. 18-20.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2002-1-page-18.htm.
DOI : 10.3917/jfp.015.0018.