Journal français de psychiatrie 2002/1
Journal français de psychiatrie
2002/1 (no15)
40 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-86586-885-0
DOI 10.3917/jfp.015.0026
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Vous consultezLe plan d’action des trois ministres sortira-t-il de son tiroir ?

AuteurClaire Meljac[*] [*] Psychologue. ...
suite
du même auteur



Le mercredi 21 mars 2001 étaient conviés en grande pompe, au ministère de l’Éducation nationale, l’ensemble de la presse spécialisée dans les problèmes gravitant autour de l’école et de l’enfant, un certain nombre de praticiens ou de chercheurs ayant participé aux travaux préparatoires du plan d’action qui allait être exposé, ainsi que quelques professionnels concernés. La salle était comble et l’atmosphère surchauffée. Sur l’estrade, trois hautes personnalités politiques : Jack Lang, Bernard Kouchner et Dominique Gillot. La troisième a, depuis, rejoint la mairie où elle a été élue et a donc quitté le secrétariat aux Personnes âgées et aux Personnes handicapées. Les deux premiers sont toujours (à l’heure où sont écrites ces lignes) présents à leur poste. Comme on le sait, Jack Lang est ministre de l’Éducation nationale et Bernard Kouchner, ministre délégué à la Santé. À l’issue de la réunion était distribuée, avec des petits fours, une brochure développant en détail ce qui venait d’être exposé oralement. On peut, désormais, retrouver ce texte sur Internet sur le site des ministères concernés. La présente analyse se fixe pour objectif d’en fournir un très bref résumé (complémentaire à ce qu’en dit Florence Veber, dans l’interview du jfp) et surtout de présenter, à partir de quelques termes retenus dans sa rédaction, certaines remarques qu’il peut légitimement inspirer. On trouvera dans un numéro de la revue Psychologie et Éducation (décembre 2001) d’autres sources de réflexion émanant d’auteurs très variés.

2 Le premier point à considérer est évidemment celui du thème central servant de fil conducteur au plan d’action communiqué. Il s’agit, pour les ministères concernés, de prendre en considération, prévenir, dépister et éventuellement amender un ensemble de troubles qui, le moins qu’on puisse en dire, n’avaient guère été jusqu’ici l’objet de soins constants et officiels de la part des décideurs sociaux.

3 Dans une première version des propositions présentées, on faisait explicitement référence à la population visée par les mesures élaborées : les dysphasiques, d’une part, les dyslexiques de l’autre. Ces deux groupes étaient provisoirement distingués bien que les promoteurs aient eu la précaution d’annoncer en préambule qu’il s’agissait de deux « déclinaisons » d’atteintes du langage. On remarquera que les atteintes de type « dysphasique » sont, en général, plus globales (car plus précoces), plus graves, plus profondes et moins fréquentes que les troubles « dyslexiques », apparaissant, par définition, au décours de la période consacrée à l’apprentissage de la lecture et, on le sait, beaucoup plus répandus. Comment définir précisément ces deux entités ? Les ministres et les experts convoqués par eux à cet effet n’y sont évidemment pas mieux parvenus que la « littérature » consacrée au sujet dans les différentes revues scientifiques. C’est pourquoi tout terme en « dys » a été abandonné dans la version définitive du plan d’action. Sa dernière rédaction ne mentionne que « les enfants atteints d’un trouble du langage » en excluant toute labellisation pathologique connotée selon différents systèmes théoriques rivaux.

4 En définitive, remarquablement charpentée, la version définitive du texte a pour ambition de marquer une étape importante dans « l’histoire de la politique éducative et de la politique de santé publique de notre pays ».

5 Elle s’articule autour de cinq axes prioritaires :

  • prévenir dès la maternelle ;
  • identifier les enfants porteurs d’un trouble spécifique du langage oral ou écrit ;
  • prendre en charge ;
  • informer, former, rechercher, évaluer ;
  • assurer le suivi du plan d’action.

Le vocabulaire retenu n’est pas neutre et, à la lecture de cette simple présentation et des titres qu’elles comporte, quelques questions s’imposent d’emblée au lecteur, qu’il soit spécialiste ou non.

6 Si prévention il y a, pourquoi ne retenir que le point de départ de la maternelle ? Même si les retards de langage ne frappent l’observateur qu’à partir d’un certain âge (correspondant, en effet, à la maternelle, plutôt en moyenne et en grande section), on sait que la maîtrise de la fonction langagière se prépare bien avant : dès la naissance, peut-être même dès la grossesse ou le projet d’enfant. Alors que les mesures envisagées n’hésitent pas à faire appel, à tout propos (et peut-être même hors de propos), à la médecine, en particulier scolaire, et aux différents praticiens exerçant en libéral, on ne comprend pas bien pourquoi ne sont pas mis à contribution, dans ce programme, les différentes instances de la pmi, de même que les pédiatres, ou, tout simplement, les médecins de médecine générale.

7 Pratiquement, des instruments d’analyse des performances langagières caractéristiques des jeunes enfants sont, dès maintenant, à la disposition des enseignants. On peut toutefois se demander :

  • si l’état d’esprit plutôt réticent vis-à-vis de ce plan d’action (que cette réticence soit ou non justifiée), partagé par la majorité des enseignants, leur permettra de pleinement profiter des techniques qui leur sont proposées ;
  • si de tels moyens d’approche peuvent bénéficier à un public qui n’y a pas été spécifiquement formé ;
  • si les compétences des enseignants à enseigner – dans des conditions à revoir – n’ont pas été négligées ;
  • et enfin, si la confection de ces propositions d’action ne reflète pas, à sa façon, certains choix idéologiques, dont l’explication n’a pas été au premier plan d’emblée, tant les références en semblaient « scientifiques ».

Comment, en effet, les enfants en difficulté dans l’acquisition du langage oral ou écrit sont-ils ici définis ? Comme des porteurs (ainsi parle-t-on de « porteurs » de gènes déficients). On comprend le souci des rédacteurs qui ont voulu faire simple, bref et élégant. On ne peut pourtant pas considérer comme totalement neutre le mot retenu. Celui qui « porte » un bagage n’est en général pas directement impliqué dans la confection dudit équipement. C’est bien ce que sous-entendait, à l’époque de la guerre d’Algérie, la désignation de « porteurs de valise », ces amis du fln qui servaient, certes, d’intermédiaires mais ne jouaient pas un rôle direct dans les événements. En matière de troubles du langage, la production personnelle n’est-elle pas, à l’opposé, au premier plan ? La notion de « porteur » apparaît-elle, dans cette mesure, vraiment adéquate ? La famille et l’enfant figurent, dans cette affaire, comme des partenaires actifs, ce que semble dénier une autre expression figurant dans l’axe prioritaire suivant.

...


8 Cet axe porte sur les actions de remédiation. Les décideurs affirment qu’ils souhaitent mieux « prendre en charge » les enfants décrits. S’occuper de ces écoliers en souffrance, certes, mais s’agit-il vraiment d’une charge, d’un fardeau ? Nous n’avons, certes, pas oublié que le terme de « travail » est dérivé du nom d’un ancien instrument de torture, mais convient-il vraiment que la notion de poids, d’écrasement, soit ainsi rappelée quand il s’agit d’enfants en mal de développement? Le vocabulaire employé invoque, même si toute référence de ce genre est, bien évidemment, absente de la pensée des rédacteurs, un souvenir des bonnes œuvres de l’avant-dernier siècle et de la triste charité. Dans cette délicate négociation, personne n’est invité à « prendre » et le partenaire engagé ne constitue pas un faix, insoutenable ou non. C’est sans doute cette idée de poids écrasant qui, associée à d’autres, suggère que de tels sujets porteurs, à prendre en charge, soient susceptibles de bénéficier de mesures spéciales : reconnaissance d’affections de longue durée (ald), orientation vers des structures pensées pour des personnes handicapées, etc. S’élever contre le mépris ou la négligence dont de tels enfants sont bien trop souvent les victimes ne doit pas, pour autant, susciter l’usage de solutions de facilité, comportant bien des dangers en incitant, en particulier, à la mise à l’écart ou au découragement général – comme la plupart des praticiens ont pu le constater.

9 Peut-être cet ensemble de considérations a-t-il, au moins dans une certaine mesure, pu influer sur l’ordre des verbes énoncés dans l’axe n° 4 (mieux informer, former et rechercher). Il me semble voir là les indices de l’introduction possible d’un désordre dans les mesures engagées. Il paraît logique d’informer et de former à partir d’une certaine plateforme de connaissances universellement admises. Or, en la matière, nous n’en sommes pas là. Les recherches des « autorités », toutes auréolées qu’elles apparaissent de garanties « objectives », doivent, comme il est normal en matière scientifique, être à leur tour interrogées, discutées et quelquefois contredites. La recherche apparaît donc constituer un moment clé de la démarche et non pas sa conclusion. C’est à partir de résultats dégagés, certes, mais en grande partie à dégager et à mieux comprendre que s’instaureront, dans un mouvement parallèle, l’information et la formation. Si ces deux dernières ne sont constituées que de « la vulgate » transmise à partir de travaux controversés, commentées par des « personnae gratae » et présentées, à tort, comme énonçant une vérité définitive, le plan d’action pourrait bien mal s’engager et rassembler contre lui un ensemble disparate d’opposants.

10 Tel qu’il est, cependant, avec ses qualités et ses défauts (qu’un effort soutenu sera certainement en mesure d’amender), le plan d’action présente l’incontestable mérite d’exister. On retiendra qu’il est le premier en la matière. C’est pourquoi – le cinquième axe prévoyant la nécessité d’en assurer le suivi – on s’étonnera qu’il n’ait pas, jusqu’ici, soulevé de mesures bien identifiables. Au mois de juin 2001, à part une fraction très syndicalisée des enseignants, très peu en avaient entendu parler. En septembre, le paysage, malgré le rôle d’Internet, n’était pas beaucoup plus clair. Les directeurs, les inspecteurs, bref tous les relais d’autorité, désirent-ils vraiment jouer le jeu ? Quant aux pôles référents élus par les ministres (hôpitaux, centres de consultations spécialisés, etc.), ils n’ont été, apparemment et jusqu’à maintenant, l’objet d’aucune mesure concrète. Que se passera-t-il en 2002 ? Tous les spécialistes concernés, présents sur le terrain, attendent avec impatience que le plan d’action sorte enfin des tiroirs où moisissures et termites pourraient bien, un jour, l’attaquer. ■

 

Notes

[ *] Psychologue.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Claire Meljac « Le plan d'action des trois ministres sortira-t-il de son tiroir ? », Journal français de psychiatrie 1/2002 (no15), p. 26-27.
URL :
www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2002-1-page-26.htm.
DOI : 10.3917/jfp.015.0026.