2002
Journal Français de Psychiatrie
Parents d’enfants en difficulté ou le parcours du combattant
Gilles Lemmel
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Depuis un quart de siècle, l’accueil des enfants présentant des difficultés dans les différentes structures scolaires a beaucoup changé. En revanche, la loi d’orientation de 1975 dite « en faveur des personnes handicapées » et sa principale circulaire d’application précisant le rôle des commissions restent immuables, comme si l’administratif ignorait superbement l’utilisateur.
C’est du point de vue de ce dernier que nous avons choisi de nous situer : s’il demande que la situation de son enfant à l’école s’améliore, il ignore souvent tout des arcanes d’un système complexe et peut être amené, dans les cas extrêmes, à voir se dresser devant lui les différents obstacles d’un véritable « parcours du combattant ».
Nous nous proposons de faire la liste des rendez-vous auxquels sont invités les parents d’un enfant fictif, sujet épistémique, rencontrant des difficultés scolaires. Il (c’est un garçon) a neuf ans, fréquente le ce 1 avec un an de retard et ne sait toujours pas lire ; on l’appellera Alexis et on le qualifiera de non-lecteur (cf. Préneron, Meljac, Netchine, 1994).
La maîtresse (c’est une institutrice) est inquiète, elle demande à voir la famille.
À la suite de cette rencontre, elle conseille à la mère, qui s’est déplacée seule, de solliciter un rendez-vous auprès du psychologue de l’école.
La mère est donc reçue une première fois, avant que le psychologue ne procède à un examen psychologique complet avec l’enfant. Celui-ci l’invite à venir de nouveau pour lui transmettre oralement et dans des termes adaptés le résultat de ses observations, la conduite à tenir ou les indications à suivre. La mère s’est déjà rendue trois fois à l’école. Au moins a-t-elle eu l’occasion de parler et d’avoir des échanges avec un clinicien.
Devant le tableau d’échec massif dans les apprentissages, le psychologue de l’école a conseillé à la mère de faire une demande de rendez-vous dans un centre de consultation spécialisé (cmp, cmpp…) ou chez un psychothérapeute exerçant en pratique libérale.
Ce centre de consultations ou ce thérapeute proposera à la famille au moins deux ou trois rendez-vous dans un premier temps.
L’un ou l’autre considérera que, outre leur prise en charge centrée sur la souffrance psychologique d’Alexis, une aide technique au langage écrit de type orthophonique serait un apport supplémentaire non négligeable. La famille est donc reçue encore deux fois par cette praticienne, avant et après le bilan.
Entre-temps, les jours ont passé (les délais de rendez-vous sont souvent importants) et l’école a proposé une aide par le maître G (anciennement appelé rééducateur, en fait une rééducatrice) qui a rencontré la famille également avant et après la décision d’un suivi au sein de l’école.
Nous approchons de la fin de l’année scolaire, déjà. Alexis ne sait toujours pas lire bien qu’il soit scolarisé en fin de ce 1 ; rappelons qu’il a déjà un an de retard et que les directives actuelles de l’Éducation nationale, ayant mis tous ses espoirs dans l’efficacité de la pédagogie différenciée, découragent fortement une accentuation du retard.
L’école se trouve dans une impasse et demande que le cas d’Alexis soit étudié par la ccpe (Commission de circonscription de l’enseignement préélémentaire et élémentaire – il en existe une par circonscription d’ien – Inspecteur de l’Éducation nationale, également président de la ccpe) en vue d’une orientation. Entre-temps, Alexis, cause ou conséquence de ses difficultés à l’école, commence à s’agiter un peu et à manifester son angoisse par ce qu’on qualifie de troubles du comportement.
La famille doit être avertie de cette démarche par l’école où elle se rendra une nouvelle fois pour que la directrice, l’institutrice ou, plus fréquemment, le psychologue lui donnent les informations sur la procédure. Celle-ci doit être prochainement engagée « pour le bien d’Alexis », sans nul doute.
Première étape : il faut réunir l’équipe éducative, prérogative du directeur de l’école qui doit inviter dans un même lieu, à la même heure, tous les partenaires de l’enfant : l’enseignante, le psychologue de l’école, la rééducatrice, l’orthophoniste qui continue à suivre l’enfant, le psychothérapeute ou un membre du cmpp, cmp, le médecin scolaire (qui entre-temps a été sollicité et a reçu Alexis et ses parents) et les parents de notre écolier.
Pour trouver une date convenant à tout le monde, le directeur de l’école s’affronte à une tâche quasi impossible ; les absents sont souvent nombreux, certains pour des raisons d’emploi du temps, d’autres pour des raisons déontologiques, d’autres encore par un manque de conviction dans l’utilité de cette démarche.
Une fois cette réunion tenue, un dossier peut être constitué et envoyé au secrétariat de la ccpe qui inscrit à l’ordre du jour le cas à étudier, à condition que les différentes pièces constitutives y figurent : feuille de saisine, compte rendu de la réunion de l’équipe éducative, compte rendu d’examen psychologique rédigé par le psychologue scolaire (généralement sous pli confidentiel), fiche de renseignements scolaires remplie par l’enseignant et contre-signée par le directeur de l’école, avis du médecin scolaire (transmis confidentiellement à son confrère siégeant à la ccpe), compte rendu éventuel (fort rare) du psychothérapeute, compte rendu de l’orthophoniste. Ces deux dernières pièces, comme une fiche de renseignements sociaux dans le cas où la famille fait l’objet d’un suivi de cet ordre, manquent très souvent.
La famille reçoit alors une invitation pour se rendre à la ccpe et on lui demande d’entrer dans la salle où vient d’être évoqué le cas de l’enfant. Souvent très impressionnée par la dizaine de personnes, membres de la commission (qui ne lui sont pas toujours présentés), la famille est informée de la proposition faite. Elle peut donner son avis en attendant la notification écrite qui lui sera adressée une quinzaine de jours plus tard.
En l’occurrence, ce qui a été retenu du cas d’Alexis, c’est le terme fatidique de « troubles du comportement » et, malgré la résistance de certains professionnels s’occupant de l’enfant, la commission envisage l’orientation de cet élève vers un établissement spécialisé faute de structure adaptée sur son secteur scolaire. L’argument principal est que, dans une classe à petit effectif et bien équipée en personnel diversifié, les débordements de cet enfant deviendront plus faciles à canaliser. Cette proposition d’orientation échappe à la compétence de la ccpe, puisque la scolarisation dans l’établissement envisagé implique des mesures financières concernant le prix de journée. On décide alors de transmettre le dossier à la cdes (Commission départementale de l’Éducation spéciale – une par département).
Deux mois plus tard, la famille est encore invitée à se rendre à la réunion de la cdes dont le dossier a été instruit en équipe technique par un aréopage de spécialistes, dont la plupart ne connaissent pas l’enfant et qui entérinent souvent la proposition de la ccpe : un ime (Institut médico-éducatif) habilité pour recevoir des enfants présentant des tcc (Troubles des conduites et du comportement) est envisagé. On le propose aux parents.
Les parents reçoivent encore une invitation ; en effet, la plupart des établissements proposent une visite aux familles ainsi qu’une courte période d’essai à l’enfant. Rappelons simplement cet élément : alors que les textes prévoient qu’une décision peut toujours être contestée par une famille, elle doit en principe s’imposer à l’établissement d’accueil.
Après une rencontre-visite de l’établissement par la famille et un court séjour d’Alexis dans l’ime retenu, l’équipe médicale, pédagogique et éducative estime qu’Alexis ne relève pas de cette structure. L’établissement doit, en effet, sur la liste d’attente qu’il comporte, privilégier des places pour des enfants présentant des troubles de la personnalité bien plus importants que ceux de cet enfant.
C’est peut-être une bonne nouvelle pour Alexis, mais que va-t-il devenir ?
La loi sur l’obligation scolaire a tout prévu : il rejoindra la classe correspondant à son âge dans l’école de sa commune ou de son quartier. On imagine alors la réaction des enseignants après toutes ces démarches.
On comprend aussi qu’on ne peut pas laisser la famille avec cette déception et c’est souvent au psychologue de l’école qu’incombera la tâche d’expliquer l’inexplicable.
La solution aux difficultés de cet enfant demeure donc, pour l’instant, introuvable. L’Éducation nationale pourra toutefois sortir ce qui ne peut être en l’occurrence qu’un gadget : au fond, cet enfant doit bien être un peu handicapé et sans doute handicapé mental puisqu’il ne présente ni trouble sensoriel (auditif ou visuel) ni trouble moteur.
Il faudrait donc mettre en place un contrat d’intégration pour qu’il soit accueilli dans une structure ordinaire comme le prévoient les circulaires concernant la scolarisation des enfants handicapés à l’école.
Il faut donc prévoir une première réunion, inviter les parents, et répéter la manipulation une fois tous les six mois, voire plus. On constate finalement que les moyens d’aide mis à la disposition de l’école pour intégrer cet enfant sont quasi inexistants. Il s’agit encore bien souvent d’initiatives isolées émanant éventuellement du milieu associatif, dont le coût est bien éloigné du prix de journée d’un établissement spécialisé et souvent à la charge des communes.
Après cette quantité impressionnante de rendez-vous avec la famille, nous sommes donc revenus à la case départ et les enseignants devront assumer les inconséquences d’un système où Ubu, Kafka et Courteline semblent s’associer.
Bien entendu, il s’agit d’un cas inventé, volontairement caricatural. Cependant, il est fondé sur des observations de la réalité, qui peut parfois être encore plus grotesque même si souvent les acteurs de terrain s’emploient, non sans que cela leur soit reproché, à alléger la procédure.
Évidemment, il faut distinguer, d’une part, les rendez-vous indispensables, faisant partie du processus d’aide ou thérapeutique avec les différents praticiens ayant directement affaire avec les enfants et se déroulant individuellement ; d’autre part, ces « convocations » d’ordre administratif où les familles sont reçues par un groupe ; certaines d’entre elles l’identifient à un « tribunal ». Si les professionnels peuvent opérer sereinement cette distinction, bien des parents, impliqués dans le tourbillon des procédures, ont beaucoup plus de mal à s’y repérer.
Mais revenons au sentiment de la famille. Nous devons constater que ce « parcours du combattant » est totalement insupportable et qu’il serait grand temps de simplifier les procédures, de réduire considérablement les réunions, les rendez-vous (même si la concertation doit exister entre les différents intervenants travaillant directement avec l’enfant). Sans céder au fantasme de la transparence, il semble tout à fait possible de respecter les prérogatives de chacun pour que des décisions importantes dans la vie d’un sujet – d’autant plus s’il s’agit d’un être en développement comme l’enfant – ne soient pas prises d’une manière unilatérale. Pour atteindre cet objectif, il faudrait peut-être que l’aspect humain passe avant la rigidité administrative.
Dans l’intimité d’un bureau – où les personnes concernées peuvent davantage exprimer leur souffrance voire leur réprobation que dans des réunions impressionnantes –, le psychologue entend vraiment de la part des utilisateurs du service public une demande de simplification dont l’institution devrait tenir compte.
Car comment comprendre qu’un tel système perdure, satisfaisant une minorité de personnel traitant de dossiers alors qu’il recueille, depuis si longtemps, la désapprobation quasi générale des praticiens ayant affaire à des enfants ? â–
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Préneron, C. ; Meljac, C. ; Netchine, S. 1994. Des enfants hors du lire, Paris, Bayard.
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Loi n° 75-734 du 30-06-75, bo n° 14 du 08-04-76 : Orientation en faveur des personnes handicapées.
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Circulaire n° 76-156 et n° 31 du 22-04-76, bo n° 16 du 06-05-76 : Composition et fonctionnement des commissions de l’Éducation spéciale et des commissions de circonscription.
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Circulaire n° 79-389 et 50 as du 14-11-79, bo n° 43 du 29-11-79 : Fonctionnement des commissions de l’Éducation spéciale.
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Circulaire n° 91-302 du 18-11-91 : Intégration scolaire des enfants et adolescents handicapés.
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Docteur en psychologie clinique Psychologue de l’Éducation nationale.