2002
Journal Français de Psychiatrie
Regard et phobie
Colette Robert-Brini
[*]
Il existe sans doute un rapport entre les modalités modernes du
visuel (caméras, télévision, jeux sur console, écrans divers, etc.) et les
caractères spécifiques du regard que nous pouvons repérer chez le sujet
moderne. Pour tenter d’éclairer ce rapport, nous avons choisi d’interroger un
symptôme particulier : chez un nombre important de jeunes patientes, on
rencontre des manifestations de type phobique qui surgissent au moment d’un
certain engagement dans leur vie adulte (entrée dans la vie professionnelle,
universitaire, séparation d’avec le milieu familial, engagement dans une
relation amoureuse, etc.).
Lors d’entretiens, ces jeunes patientes disent être en proie à
des angoisses ou des paniques dans le trajet de leur vie quotidienne. Même si
la phobie n’a pas attendu notre vie moderne pour se manifester, devant la
fréquence de ces manifestations, on peut se demander si les modalités modernes
du visuel et son envahissement dans le champ social n’opèrent pas des effets
particuliers sur ces jeunes patientes. Ce n’est pas à proprement parler l’étude
de la phobie en tant qu’entité clinique ou structure qui retiendra notre
attention ; mais il s’agira plutôt d’essayer de mettre en « perspective » ces
traits et manifestations avec le regard et notamment le regard moderne. Regard
moderne qu’il paraît exclu d’analyser en dehors de l’envahissement visuel du «
tout image ».
En dehors des descriptions phénoménologiques (concernant les
classifications, phobie d’objet, phobie d’espace…), la phobie comment entité
clinique est une entité psychanalytique. S. Freud l’étudiera en rapport avec la
théorie de l’angoisse et du refoulement.
Le regard, lui, est, depuis Lacan, un objet, objet
a, objet cause du désir, objet qui a
la particularité de ne pas être matérialisable. Il est repérable d’une part
comme signe du désir de l’Autre, et également manifestation du manque (manque
organisateur du désir) et d’autre part comme étayage et suture de la castration
par le biais du narcissisme et de l’image. Dans notre modernité, ce regard
(comme signe du désir) est cependant le plus souvent occulté par la prégnance
de ce qui se manifeste, et envahit notre vie quotidienne : le monde du visuel,
de l’image, de la transparence et du « tout voir ».
Ce « tout voir », ce « tout visible » est rendu accessible
notamment par le biais des moyens télévisuels ou télématiques. On peut noter
que ce « tout voir » laisse de côté ce qui du regard a fait, lors de
l’intervention de la perspective, l’objet d’une construction. D’autre part,
cette production d’images délibérément disjointes de tout regard a modifié par
exemple le mode d’expression cinématographique. Un certain nombre de films à
l’heure actuelle relèvent plus d’une exposition, d’une mise à plat, que d’une
construction au sens d’une écriture.
Tout ceci n’est évidemment pas sans effet sur le sujet moderne
et il nous semble que les manifestations phobiques évoquées précédemment sont
un des effets de ces modalités modernes du visuel, qui mettent en quelque sorte
le regard à l’écart et au centre tout à la fois.
Ces manifestations phobiques décrites par ces jeunes patientes
(et qui ne sont pas, il faut le souligner, ce qui les amène à consulter) se
déclenchent dans des espaces très divers ; grands espaces, rues, autoroutes,
paliers des immeubles modernes, espaces fermés, amphithéâtre, ascenseurs,
transport en commun, voire même lieux privés lors d’une fête chez des amis,
etc. Ce ne sont pas des lieux particuliers qui sont déclencheurs d’angoisse,
mais des lieux différents (ouverts, fermés). Les patients ne font état d’aucune
conduite d’évitement, conséquence probablement du point précédent. Elles se
décrivent par contre et dans tous les cas dans ces différents espaces
anxiogènes comme exposées, livrées, emprisonnées dans ce qu’elles perçoivent
comme un regard anonyme. Ces manifestations s’accompagnent bien souvent d’un
sentiment d’étrangeté (qu’est-ce que je fais là ?) et d’éléments persécutoires
: « J’ai l’impression d’être emprisonnée dans le regard des autres, qu’ils vont
s’apercevoir que je sais pas ce que je veux, que je ne suis pas bien, que je ne
sais pas ce que je me veux, l’impression que j’aurais à rendre des comptes sur
tout. » Tout ceci s’accompagne d’un cortège d’interrogations qui vont surgir
dans l’après-coup de cette panique.
Interrogation sur leur image, leur corps, leur choix d’études,
leur choix amoureux, etc. Ces questions étaient présentes auparavant, mais
l’angoisse dans ces lieux les fait surgir avec une acuité qu’elles vivent comme
cruelle.
Si l’on admet que la phobie se situe à des moments de crise
subjective pour un sujet, c’est bien le cas ici.
J. Lacan a reconnu que la phobie est une solution qui apparaît
à des moments de passage où la question du réel sexuel est posée.
Pour ces jeunes patientes, ces manifestations surgissent bien
au moment où se pose pour elles la question de leur engagement dans leur désir
que le pacte symbolique établi avec l’Autre auparavant prend ou non ses effets
et ses marques. Il est à noter, et elles le repèrent fort bien elles-mêmes, que
ces interrogations prennent d’autant plus de force et d’acuité qu’elles se
situent hors du lieu familial.
Dans ces différents lieux, les manifestations phobiques et
d’angoisse qui les accompagnent témoignent de la mise en jeu radicale de la
limite, de la frontière, du seuil, et c’est le regard perçu comme intervenant
dans l’espace comme point de fuite qui va organiser, délimiter cet espace selon
une certaine topographie. Le trajet qu’elles arpentent dans leur vie
quotidienne est décrit quelquefois comme un parcours du combattant !
En effet, les traits phobiques, cette fragilité, cette
hyperesthésie à l’espace n’étant pas attachés à un type d’espace spécifique,
ces patientes se décrivent comme extrêmement prudentes en circulant dans
différents lieux, puisque l’angoisse peut surgir aussi bien dans la rue que
chez elles, et que chaque espace peut être tour à tour angoissant ou
sécurisant.
La fréquence et la banalité de ces conduites nous signalent
aussi que cette mise en jeu de l’espace, de la limite, et du regard, avec ses
effets dépersonnalisants et paniquants est liée au fait que le regard de
l’Autre social leur paraît de plus en plus présent, injonctif, scrutateur et
sans limite. Cette exigence de la transparence et du tout voir, elles en
subissent les effets sans médiation.
Les lois de la parole et du langage étant de plus en plus
contestées, n’assurant donc plus l’assise subjective du sujet, ces jeunes
patientes se trouvent aux prises avec ce regard totalitaire et anonyme qui
viendra régler leurs actes.
On est bien loin là du regard comme signe de désir de l’Autre.
Ce qui nous assure normalement d’une circulation dans le monde à peu près
tranquille dans des espaces différents, c’est justement que ce pacte symbolique
avec l’Autre a pris ses effets, ce qui nous donne un
Heim, un domicile dans
l’Autre.
Ces manifestations phobiques rendent compte de la perception
d’un regard normalement non saisissable. Le regard comme objet
a, cause du désir, n’est pas
saisissable par le sujet qui est sujet de la vision et objet du regard, mais
pas sujet du regard.
Cette perception du regard dans les lieux anxiogènes entraîne
cette panique, panique qui vient témoigner que la perception de ce regard a
fait voler en éclats le cadre du fantasme. Cadre du fantasme (

â—‡
a) où ce n’est
qu’au prix de cet objet élidé, ici le regard, que notre réalité psychique se
maintient. Un espace perçu avec la présence de ce regard n’est plus ordonné en
effet par des coordonnées symboliques mais imaginaires. En témoigne que
l’espace pour le phobique se présente comme un espace duel : dedans-dehors tour
à tour sécurisant ou angoissant. La précarité, la fragilité dont témoignent ces
patientes dans ces différents lieux anxiogènes démontre la défaillance de
l’assise symbolique du sujet, mais également du social, où l’envahissement
visuel suture le regard comme signe du désir.
De plus, il n’y a pas à nous étonner que l’effet
particulièrement ravageant et néantisant de ce regard moderne se manifeste
plutôt chez de jeunes femmes. Celles-ci lui sont d’autant plus exposées que
d’une part le regard est un objet a
qui les concerne plus particulièrement, et d’autre part leur assise symbolique
n’est pas garantie de structure.
Elles semblent n’avoir d’autre recours que d’abriter voire de
suspendre leur désir au regard de cette omnivoyure vécue comme une lisibilité
sans ombre.
[*]
Psychiatre, psychanalyste.