Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-886-9
48 pages

p. 31 à 32
doi: en cours

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no16 2002/2

2002 Journal Français de Psychiatrie

Regard et phobie

Colette Robert-Brini  [*]
Il existe sans doute un rapport entre les modalités modernes du visuel (caméras, télévision, jeux sur console, écrans divers, etc.) et les caractères spécifiques du regard que nous pouvons repérer chez le sujet moderne. Pour tenter d’éclairer ce rapport, nous avons choisi d’interroger un symptôme particulier : chez un nombre important de jeunes patientes, on rencontre des manifestations de type phobique qui surgissent au moment d’un certain engagement dans leur vie adulte (entrée dans la vie professionnelle, universitaire, séparation d’avec le milieu familial, engagement dans une relation amoureuse, etc.).
Lors d’entretiens, ces jeunes patientes disent être en proie à des angoisses ou des paniques dans le trajet de leur vie quotidienne. Même si la phobie n’a pas attendu notre vie moderne pour se manifester, devant la fréquence de ces manifestations, on peut se demander si les modalités modernes du visuel et son envahissement dans le champ social n’opèrent pas des effets particuliers sur ces jeunes patientes. Ce n’est pas à proprement parler l’étude de la phobie en tant qu’entité clinique ou structure qui retiendra notre attention ; mais il s’agira plutôt d’essayer de mettre en « perspective » ces traits et manifestations avec le regard et notamment le regard moderne. Regard moderne qu’il paraît exclu d’analyser en dehors de l’envahissement visuel du « tout image ».
En dehors des descriptions phénoménologiques (concernant les classifications, phobie d’objet, phobie d’espace…), la phobie comment entité clinique est une entité psychanalytique. S. Freud l’étudiera en rapport avec la théorie de l’angoisse et du refoulement.
Le regard, lui, est, depuis Lacan, un objet, objet a, objet cause du désir, objet qui a la particularité de ne pas être matérialisable. Il est repérable d’une part comme signe du désir de l’Autre, et également manifestation du manque (manque organisateur du désir) et d’autre part comme étayage et suture de la castration par le biais du narcissisme et de l’image. Dans notre modernité, ce regard (comme signe du désir) est cependant le plus souvent occulté par la prégnance de ce qui se manifeste, et envahit notre vie quotidienne : le monde du visuel, de l’image, de la transparence et du « tout voir ».
Ce « tout voir », ce « tout visible » est rendu accessible notamment par le biais des moyens télévisuels ou télématiques. On peut noter que ce « tout voir » laisse de côté ce qui du regard a fait, lors de l’intervention de la perspective, l’objet d’une construction. D’autre part, cette production d’images délibérément disjointes de tout regard a modifié par exemple le mode d’expression cinématographique. Un certain nombre de films à l’heure actuelle relèvent plus d’une exposition, d’une mise à plat, que d’une construction au sens d’une écriture.
Tout ceci n’est évidemment pas sans effet sur le sujet moderne et il nous semble que les manifestations phobiques évoquées précédemment sont un des effets de ces modalités modernes du visuel, qui mettent en quelque sorte le regard à l’écart et au centre tout à la fois.
Ces manifestations phobiques décrites par ces jeunes patientes (et qui ne sont pas, il faut le souligner, ce qui les amène à consulter) se déclenchent dans des espaces très divers ; grands espaces, rues, autoroutes, paliers des immeubles modernes, espaces fermés, amphithéâtre, ascenseurs, transport en commun, voire même lieux privés lors d’une fête chez des amis, etc. Ce ne sont pas des lieux particuliers qui sont déclencheurs d’angoisse, mais des lieux différents (ouverts, fermés). Les patients ne font état d’aucune conduite d’évitement, conséquence probablement du point précédent. Elles se décrivent par contre et dans tous les cas dans ces différents espaces anxiogènes comme exposées, livrées, emprisonnées dans ce qu’elles perçoivent comme un regard anonyme. Ces manifestations s’accompagnent bien souvent d’un sentiment d’étrangeté (qu’est-ce que je fais là ?) et d’éléments persécutoires : « J’ai l’impression d’être emprisonnée dans le regard des autres, qu’ils vont s’apercevoir que je sais pas ce que je veux, que je ne suis pas bien, que je ne sais pas ce que je me veux, l’impression que j’aurais à rendre des comptes sur tout. » Tout ceci s’accompagne d’un cortège d’interrogations qui vont surgir dans l’après-coup de cette panique.
Interrogation sur leur image, leur corps, leur choix d’études, leur choix amoureux, etc. Ces questions étaient présentes auparavant, mais l’angoisse dans ces lieux les fait surgir avec une acuité qu’elles vivent comme cruelle.
Si l’on admet que la phobie se situe à des moments de crise subjective pour un sujet, c’est bien le cas ici.
J. Lacan a reconnu que la phobie est une solution qui apparaît à des moments de passage où la question du réel sexuel est posée.
Pour ces jeunes patientes, ces manifestations surgissent bien au moment où se pose pour elles la question de leur engagement dans leur désir que le pacte symbolique établi avec l’Autre auparavant prend ou non ses effets et ses marques. Il est à noter, et elles le repèrent fort bien elles-mêmes, que ces interrogations prennent d’autant plus de force et d’acuité qu’elles se situent hors du lieu familial.
Dans ces différents lieux, les manifestations phobiques et d’angoisse qui les accompagnent témoignent de la mise en jeu radicale de la limite, de la frontière, du seuil, et c’est le regard perçu comme intervenant dans l’espace comme point de fuite qui va organiser, délimiter cet espace selon une certaine topographie. Le trajet qu’elles arpentent dans leur vie quotidienne est décrit quelquefois comme un parcours du combattant !
En effet, les traits phobiques, cette fragilité, cette hyperesthésie à l’espace n’étant pas attachés à un type d’espace spécifique, ces patientes se décrivent comme extrêmement prudentes en circulant dans différents lieux, puisque l’angoisse peut surgir aussi bien dans la rue que chez elles, et que chaque espace peut être tour à tour angoissant ou sécurisant.
La fréquence et la banalité de ces conduites nous signalent aussi que cette mise en jeu de l’espace, de la limite, et du regard, avec ses effets dépersonnalisants et paniquants est liée au fait que le regard de l’Autre social leur paraît de plus en plus présent, injonctif, scrutateur et sans limite. Cette exigence de la transparence et du tout voir, elles en subissent les effets sans médiation.
Les lois de la parole et du langage étant de plus en plus contestées, n’assurant donc plus l’assise subjective du sujet, ces jeunes patientes se trouvent aux prises avec ce regard totalitaire et anonyme qui viendra régler leurs actes.
On est bien loin là du regard comme signe de désir de l’Autre. Ce qui nous assure normalement d’une circulation dans le monde à peu près tranquille dans des espaces différents, c’est justement que ce pacte symbolique avec l’Autre a pris ses effets, ce qui nous donne un Heim, un domicile dans l’Autre.
Ces manifestations phobiques rendent compte de la perception d’un regard normalement non saisissable. Le regard comme objet a, cause du désir, n’est pas saisissable par le sujet qui est sujet de la vision et objet du regard, mais pas sujet du regard.
Cette perception du regard dans les lieux anxiogènes entraîne cette panique, panique qui vient témoigner que la perception de ce regard a fait voler en éclats le cadre du fantasme. Cadre du fantasme ( â—‡a) où ce n’est qu’au prix de cet objet élidé, ici le regard, que notre réalité psychique se maintient. Un espace perçu avec la présence de ce regard n’est plus ordonné en effet par des coordonnées symboliques mais imaginaires. En témoigne que l’espace pour le phobique se présente comme un espace duel : dedans-dehors tour à tour sécurisant ou angoissant. La précarité, la fragilité dont témoignent ces patientes dans ces différents lieux anxiogènes démontre la défaillance de l’assise symbolique du sujet, mais également du social, où l’envahissement visuel suture le regard comme signe du désir.
De plus, il n’y a pas à nous étonner que l’effet particulièrement ravageant et néantisant de ce regard moderne se manifeste plutôt chez de jeunes femmes. Celles-ci lui sont d’autant plus exposées que d’une part le regard est un objet a qui les concerne plus particulièrement, et d’autre part leur assise symbolique n’est pas garantie de structure.
Elles semblent n’avoir d’autre recours que d’abriter voire de suspendre leur désir au regard de cette omnivoyure vécue comme une lisibilité sans ombre.
 
NOTES
 
[*] Psychiatre, psychanalyste.
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