Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-86586-886-9
48 pages

p. 43 à 46
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no16 2002/2

2002 Journal Français de Psychiatrie

Le regard et l’imaginaire du corps

Jean Bergès  [*]
D’abord, je voudrais vous rappeler un petit passage d’une réponse de Lacan à un monsieur qui lui avait posé une question au moment du Séminaire XI : « […] ce que je souligne, c’est la distinction totale du registre scopique par rapport au champ invoquant vocatoire, vocationnel ».
Dans le champ scopique, le sujet n’est pas essentiellement indéterminé. Le sujet est, à proprement parler, déterminé par la séparation même qui détermine la coupure du petit a, c’est-à-dire ce que le regard introduit de fascinatoire.
Je vais essayer de commenter cette réponse en tentant d’avancer ce qui se passe quand je pose la question du miroir de la façon suivante : mais qu’est-ce que c’est que ce besoin de regarder ? Pourquoi est-ce que l’enfant, devant le miroir, contrairement à d’autres, le chat, le chien, etc., se regarde ?
Je rappellerai brièvement le fait que, chez l’enfant qui vient de naître et qui a une quinzaine d’heures, si j’émets dans un coin de la pièce où il repose un son rythmé, il tourne la tête et il tourne le corps vers la source du son ; si j’interromps le son, il ouvre les yeux et regarde dans la direction où le son vient de manquer ; c’est là, je crois, la première manifestation de ce que l’on peut appeler un glissement d’une pulsion à une autre, de ce qui est entendu à ce qui est vu, dans une anticipation : dans une anticipation puisqu’il n’y a rien à voir.
En d’autres termes, ce qu’il en est de la torsion du corps vers cette source vient guider, vient sous-tendre le passage de ce qu’il en est d’entendre à ce qu’il en est du besoin de regarder, du besoin de voir.
Quand il se trouve avec sa mère, puisque, comme vous le savez, l’affaire du miroir est présentée comme ayant un rapport étroit avec le corps de la mère, qu’est-ce que c’est que cet Autre-là sinon un visage ? Et je mettrai en avant, s’il en était besoin, ce qu’on appelle les imitations précocissimes qui marchent avec le mimétisme, c’est-à-dire l’accompagnement par l’enfant des mimiques de la mère, des positions de sa tête, de ses épaules, dès le premier mois.
Autrement dit, l’Autre comme visage, le lieu des signifiants, c’est celui où la mère parle, et c’est avec sa pulsion orale que l’enfant exerce sa pulsion scopique sur la bouche de la mère. C’est dans la mesure où il suit les mouvements de la bouche de la mère dans son visage, qu’il met en place les conditions de la lecture sur les lèvres.
En somme, c’est pas tellement Spitz et son sourire qui m’intéressent dans l’Autre comme visage, c’est plutôt la bouche qui parle de façon visible. Peut-être que vous comprenez ainsi l’importance de la mimique, de la tristesse, etc., chez la mère déprimée qui ne donne rien à lire de ce qu’elle dit, si elle dit quelque chose.
En d’autres termes, ce besoin d’image dans le miroir, ce n’est pas seulement un besoin d’image, c’est ce qui sous-tend le glissement de l’oralité, c’est-à-dire de la pulsion partielle de dévoration, à autre chose. C’est avec les aléas de cette pulsion de dévoration, avec son devenir, sa mise en place que le bébé va faire l’exploration du visage qui parle.
Le glissement de la pulsion orale de dévoration à une pulsion scopique, pas une pulsion scopique pour regarder un corps imaginaire, une image, mais pour regarder un visage dont la bouche parle.
La façon dont la parole de la mère se découpe sur son corps imaginaire, c’est-à-dire la façon dont ça se découpe sur son visage – et ce n’est pas la peine que j’insiste sur le fait que les lèvres, ça a des bords, que ça n’est rien d’autre, les mouvements des lèvres, en somme qu’une topologie des bords : c’est ça qui découpe l’objet a – alors on comprend bien évidemment que la mère impavide, qui pense à autre chose, qui lit le journal, ce soit terriblement difficile pour l’enfant de trouver dans le lieu de l’Autre qu’elle occupe quelque trou que ce soit, si elle ne découpe jamais par le symbolique quelque chose du visage imaginaire.
Le deuxième point que je voulais aborder est celui de la reconnaissance. Quand il a abordé les questions de miroir, Wallon a dit que les enfants reconnaissaient dans le miroir très rapidement les familiers. L’enfant en effet manifeste, dirige son regard dans l’image du familier dans le miroir ; ce n’est que beaucoup plus tard qu’il se reconnaît lui-même.
Alors pourquoi faut-il que je me reconnaisse ? Ce qui est intéressant, c’est que dans le besoin que j’ai de me reconnaître, est-ce qu’il s’agirait d’une sorte de poussée à m’attribuer le visage que je reconnais dans le miroir ? Autrement dit, ce jugement d’attribution est-il articulé à ce que j’éprouve dans mon corps, dans la stature, dans la posture, dans les mouvements de jubilation au même titre que Freud attire l’attention dans « Réflexions sur le développement de deux processus psychiques » sur le fait que le jugement d’attribution se fait précisément, dit-il, par le passage dans le corps propre ? Je vous rappelle l’exemple qu’il donne de la main de la mère et de la main de l’enfant, laquelle main de l’enfant, quand elle se bouge, évidemment entraîne des sensations dans son bras, dans ses articulations, etc., ce qui lui permet d’attribuer cette main à lui-même ou à l’autre.
Cette question de l’attribution de ce que je reconnais dans le miroir, non pas d’un familier mais de celui que je ne connais pas et que je n’arrive à reconnaître qu’au stade du miroir, c’est-à-dire cette fameuse image dans sa totalité, est-ce que cela me manque, cette reconnaissance ? Et si ça me manque, est-ce cela qui va rester manquant ? Et qui fait qu’au bout du compte, le stade du miroir, ça peut rater, comme vous le savez ?
Ce manque-là, cette schize entre le sujet et celui qui veut se reconnaître, comment la mettre au jour dans cette nécessité « du stade du miroir », nécessité de se reconnaître, en même temps qu’émerge le sujet justement parce que, de ne pas voir il voit et, de voir, il ne voit pas. Je vous rappelle la formule de Lacan : « Je me vois d’où ça me regarde. »
Alors : corps, regard, miroir. Peut-être peut-on préciser quelques points : le désordre moteur, la jubilation, l’incoordination motrice, ça ne fait pas partie du miroir, pas plus que le phallus. L’incoordination motrice sert, comme nous l’avons dit avec Gabriel Balbo, de cadre au miroir : « un cadre en motricité anarchique ». C’est dans ce cadre du corps engagé dans cette anarchie motrice que vient se situer cet extraordinaire effort d’anticipation qui vient balayer ce que cette motricité a d’immature, dans la réalisation de cette prise d’image dans le miroir.
C’est ce qui est inestimable dans ce qu’apporte Lacan dans le stade du miroir.
En somme, cette motricité est le cadre, elle fait partie des objets a qui circulent entre la mère et l’enfant, parce que ça n’est pas seulement le jour de la phase du miroir que l’enfant a une motricité complètement désordonnée, ce n’est pas la première fois qu’il y a une circulation entre la mère et l’enfant par l’intermédiaire de cette motricité qui est à découper, pour qu’elle ne soit pas seulement du mouvement qui est à découper dans ce qu’en dit la mère.
Les enfants hyperkinétiques, c’est de la motricité qui n’est pas un objet a, qui n’a pas été découpé, c’est purement imaginaire.
Troisièmement, c’est un moment essentiel du miroir quand l’enfant dans la position « d’émergence du sujet », dans cette anticipation, se retourne vers la personne qui le porte et le prend à témoin de ce spectacle grandiose. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il fait intervenir un tiers entre l’image et son regard, entre ce qui fait qu’il regarde et ce qu’il voit. Ce qu’il voit, et c’est dans ce sens que Lacan emploie le terme d’image virtuelle, ce qu’il voit le réfère à quelqu’un d’autre ; seulement au moment précis où il prend l’Autre à témoin, il est bien obligé de faire intervenir son corps, il est bien obligé de faire un mouvement de torsion sur son axe, de tourner la tête, autrement dit, l’axe du corps qui tient le regard et les oreilles subit une torsion, et en même temps qu’il subit cette torsion pour prendre l’Autre à témoin, il perd cette image. La mise en jeu du corps qui le détourne se traduit par la perte de l’image dans le miroir, objet de sa jubilation. Le corps de sa mère lui échappe, cela lui échappe à cause de la suspension de son regard, pour prendre sa mère à témoin; c’est ce que j’entends dans ce que disait Lacan que je vous citais tout à l’heure. De quelle demande s’agit-il dans cette prise à témoin ? De toute demande à un tiers, c’est-à-dire de signifiants. C’est pas dans l’imaginaire qu’il se retourne vers sa mère, puisque l’imaginaire, il l’a dans le miroir, ça n’est pas non plus le corps imaginaire de la mère qui est ici en question ; ce qu’il vient quêter dans le regard de sa mère ne peut être autre chose que ce en quoi sa mère est un tiers. C’est-à-dire qu’elle va articuler quelque chose, qu’elle va lui dire : « Ah, mais c’est le bébé ! », c’est à ce moment-là que va se découper lÈ;9;objet a parce que c’est du « sym(ein) bolique » qui se découpe. Le regard de la mère à ce moment-là, je veux bien que vous l’appeliez en objet a « saint(ein) objet a » mais ce qui est certain, c’est que c’est le regard de l’enfant qui découpe l’imaginaire du corps de la mère, ce qu’il ne peut pas faire dans le miroir, c’est pour cela que cela n’est pas aussi simple que ça en a l’air, de dire : « il prend sa mère à témoin », il ne fait que ça, il lui demande quelque chose.
Il lui demande quelque chose en faisant quoi ? Il va quêter du symbolique du côté où il peut y avoir du symbolique, c’est-à-dire là où ça parle. C’est-à-dire du lieu du grand Autre qui n’est pas dans le miroir.
En même temps qu’il fait cela, ça lui échappe.
La question de l’imaginaire du corps, ce à quoi il était attaché dans la phase du miroir, entre le regard et l’imaginaire du corps et bien que le corps soit dans les conditions où il peut attribuer quelque chose de cette manœuvre, qui est cette manœuvre de torsion puisqu’il se tourne et qu’en conséquence il sent quelque chose dans son corps, ce n’est pas le miroir qui tourne. C’est lui qui se tourne vers.
Cela lui est déjà arrivé, il a déjà fait l’expérience du jugement d’attribution de ce qui se passe derrière lui. Il sait qu’il est adossé à ce qu’il ne voit pas, qu’il regarde adossé à ce qu’il ne voit pas. Autrement dit qu’il y a du sujet dans le stade du miroir.
Il se tourne donc et ça lui échappe et sa quête, sa demande du côté de l’articulation de la parole s’accompagne de quoi ? De ce que Lacan résume d’une manière assez sensationnelle, dans la formule : « Sa mère ne lui obéit plus », c’est-à-dire qu’elle n’est plus dans le miroir, alors c’est la déprime.
Ce que Melanie Klein appelle : « la position dépressive », c’est la mère toute-puissante qui n’obéit plus. La posture de l’enfant et la posture de la mère se déclenchent, s’entraînent, s’accompagnent, se répondent et, à partir du moment où il se reconnaît dans le miroir et prend à témoin sa mère qui va lui dire ce qu’elle lui dit, eh bien cette affaire de miroir, c’est fini. La mère n’obéit plus. C’est la déprime.
Il y a de quoi se raccrocher évidemment à de nombreux égards mais c’est cet aspect-là de la question qui est difficile à régler par exemple quand les enfants perdent leur mère en bas âge : c’est cette question de la perte, non seulement de l’image, non seulement de la parole, mais de la perte réelle.
Sur ce point du corps de la mère, qui échappe à l’enfant parce qu’elle ne lui obéit plus, au même titre que l’image dans le miroir lui échappe parce qu’il vient à prendre quelqu’un à témoin, on peut dire qu’il a le « culot » d’aborder le symbolique, c’est ça l’affaire ! Il se lance dans le symbolique au lieu d’en rester à l’image. Seulement, le prix qu’il aura à payer, c’est la phase dépressive.
Je me permets rapidement d’avancer, ça fait partie de ce que nous travaillons en ce moment avec Gabriel Balbo, de façon donc peut-être un peu prématuré, que c’est peut-être pour faire l’économie de cette dépression qu’il risque de rater « le stade du miroir », c’est-à-dire de s’engager dans un chemin éventuellement psychotique, parce que l’émergence du sujet de la demande, dans la mesure où c’est la parole qui est manquante, nécessite un témoignage de la schize entre l’image et le fait qu’on peut le reconnaître.
La schize, le fait qu’on peut reconnaître l’image est ce qui est demandé à la mère. Pourquoi, dans ce témoignage ? Parce que pendant cet appel à témoin, l’image est suspendue. Si elle n’était pas suspendue, il n’y aurait pas de sujet de la demande.
C’est un point central, je crois, entre le regard et l’imaginaire, je serais tenté d’y voir le point de départ de l’hypothèse. C’est-à-dire qu’une hypothèse est rendue possible, justement, parce que l’image est en suspens, parce que pendant un temps je me déprends de cette image.
 
NOTES
 
[*] Neuropsychiatre, psychanalyste.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Neuropsychiatre, psychanalyste. Suite de la note...