2003
Journal Français de Psychiatrie
Cognitif et théories sexuelles infantiles
Jean Bergès
[*]
L’un des traits de génie de Freud, peut-être le plus fructueux,
est bien d’avoir repéré à quel point tous les enfants manifestent une
remarquable précocité
sexuelle.
Jusqu’à lui, l’infans,
celui qui ne peut pas parler, était à peine un être de raison, et il avait
fallu attendre le xviie siècle pour qu’on lui prête quelque
intelligence. Mais la seule révélation de sa vie sexuelle, de ses désirs et de
son auto-érotisme, avait, pas seulement dans la Vienne bourgeoise à la fin du
xixe, déclenché un tollé général à
l’encontre du père de la psychanalyse. Je tiens d’un analyste qui vit à Rome et
qui, à 4 ans, habitait à Vienne l’étage au-dessus de Freud, que sa mère lui
avait intimé l’ordre de ne jamais regarder cet homme, et de ne jamais lui
répondre !
Comment la sexualité des tout jeunes enfants avait-elle pu,
jusque-là, échapper à l’observation des chercheurs, alors qu’elle affiche dès
les premiers mois son omniprésence, dans la masturbation par exemple ? C’est
bien une énigme qui montre à quel point l’observation scientifique peut être
bernée par le refoulement, l’interdit, la censure, qui viennent s’opposer à
l’hypothèse même d’une sexualité infantile, jusqu’à ce que la psychanalyse
vienne apporter sa clinique révolutionnaire sur ce point. L’hypothèse même ne
peut être soulevée, marquant ainsi la limite inaugurale de toute recherche, de
toute connaissance sur ce point. C’est d’ailleurs ici que gît la contradiction
foncière des sciences de la connaissance, et de l’une de ses branches
appliquées, la psychologie cognitive : quel moteur à la connaissance, quelle
poussée à l’origine de l’élan à apprendre, de la détermination à trouver la
solution des problèmes ?
Wallon, Piaget, dans la mise en jeu d’un parallélisme
d’évolution entre les fonctions posturo-motrices préludant à l’action orientée
par la perception et la sensibilité, établissent les stades du devenir
psychomoteur. Les divers stades de cette évolution guidés par la maturation du
système nerveux dévoilent successivement les complexités de la cognition. Et
lorsqu’il est question d’évaluer les fonctions intellectuelles, les tests
viennent mesurer les rapports de potentialités d’action, d’organisation de
celles-ci dans et sur l’espace, avec les capacités cognitives du testé mis en
demeure de donner le meilleur de lui-même, de montrer ce qui est caractérisé
par le concept de « motivation », c’est-à-dire se donner à soi-même un motif,
encore un moteur, de répondre, de répondre de sa connaissance, celle-ci étant
sollicitée apparemment par l’examinateur.
Mais voici que s’élève une objection dont je me permettrai de
souligner le caractère radical : l’examinateur propose donc au testé de
répondre, de faire valoir sa connaissance de la question. Mais l’enfant,
l’adulte, de quelle motivation va-t-il pouvoir faire preuve, puisque apparaît
immédiatement à ses yeux la duplicité, le mensonge de cette affaire, à savoir
que l’examinateur lui demande de répondre à une question dont il connaît, lui,
examinateur, la réponse ? On voit bien qu’il s’agit là de la ruine même de
l’hypothèse selon laquelle il y aurait quelque nouveauté à découvrir, quelque
exploration à mener à bien ! Non seulement l’autre me demande de lui apprendre
ce qu’il sait, à savoir ce que je dois savoir, mais encore il m’incite à lui
apporter la preuve que j’ai une connaissance concernant son savoir à lui, comme
si ce savoir n’était pas frappé du sceau de ce que je ne veux pas
savoir.
Car c’est ici, très précisément, que vient nous plonger dans
l’embarras la caractéristique même du savoir sexuel, à savoir que non seulement
il est frappé d’ostracisme par le non-dit qui le caractérise, mais encore il
est l’objet du refoulement : c’est ce refoulement même qu’implique
l’inconscient, et il s’agit d’un savoir insu, savoir sans sujet, scandale sur
lequel Lacan attire notre attention.
Voici le moment de reconnaître en effet les caractéristiques du
discours des enfants précoces :
- ce discours est aisé, il abonde en mots justes et rares et
son irruption a étonné chacun à la maison : comme le montrait l’exemple
clinique de Marika Bergès-Bounes, on a l’impression qu’il a toujours parlé
comme un grand (que penser des richesses syntaxiques chez tous ces enfants ?
L’usage de ce « par conséquent », « en fait », etc. contrevient à l’idée que
l’on apprendrait peu à peu à parler… mais ceci n’est pas l’apanage des
surdoués) ;
- autre point particulier à ce discours : l’évidente qualité
et la richesse du lexique, de la syntaxe et surtout le plaisir dont fait preuve
cet enfant à manier la langue, à jouer sur les mots ;
- ce jeu plaisant envahit le dialogue : l’intérêt de l’enfant
pour la question de l’adulte d’autant plus grand, plus multiforme, plus
inventif que la question elle-même est complexe et problématique ;
- en somme, il s’agit pour lui d’un véritable défi, il s’agit
de montrer l’insuffisance ou la non-pertinence de la question proposée : cette
revendication phallique porte avant tout sur la connaissance et se manifeste
par le maniement du discours, maniement qui est une jouissance stimulée par la
question des adultes et entretenue par l’hypothèse qu’à cette question,
l’adulte suppose que l’enfant peut ne pas répondre.
Et c’est de cette jouissance que le surdoué va faire état dans
son symptôme.
Jouissance corporelle par l’agitation, l’instabilité, évoquant
la mobilité de la pensée qui est prise dans une érotisation de ce que Wallon,
d’un point de vue développemental, a décrit « de l’acte à la pensée ». Et qui,
d’un autre point de vue, peut être rapproché de l’érotisation de l’activité du
tout-petit, jusqu’au moment où « sa mère ne lui obéit plus », perte constituant
la position dépressive de Melanie Klein, qui est à l’horizon de l’inanité de ce
qui est donné à voir : telle est la condition de la perte de l’objet maternel,
parfois se manifestant par une coloration quasi maniaque dans la recherche de
ce qui est perdu. Ou bien véritables phases dépressives sur le mode du futur
antérieur négativé : non pas « je ne serai pas », mais « je n’aurai pas été »,
barrage de l’avenir au nom d’un passé. C’est ainsi que l’on comprend mieux le
refus scolaire, les ratés caricaturaux aux examens, et que l’on prend à tort
pour une névrose d’échec.
Ces quelques caractéristiques de l’enfant surdoué ne nous
permettent pas seulement d’en dresser un tableau clinique répété à l’envi dans
les médias ou les publications. Elles nous orientent vers ce qui paraît
essentiel à leur compréhension.
C’est, comme Freud l’avait établi dès 1908, le questionnement
sexuel déclenché par la naissance d’une sœur, d’un cousin, de l’enfant de la
voisine, qui va transformer le petit de l’homme en chercheur, en faiseur
d’hypothèses : comment rendre compte de la naissance, du rôle du père et de la
mère dans la conception, de la différence des sexes ? L’enfant est ainsi
précipité par sa jalousie, sa soif de savoir, à la place première de
théoricien. D’où la mise en place des questions qu’il va poser autour de lui
aux adultes. L’insuffisance, la gêne, la tromperie et la bêtise des réponses
qu’il va recueillir peuvent avoir un effet de clôture, de paralysie devant
l’échec cuisant de son questionnement, avec un effet d’abandon passif qui vient
prendre place dans le contexte dépressif que nous esquissions tout à l’heure.
Mais l’insuffisance de ces réponses, leur fausseté, peuvent aussi avoir un
effet tout autre : celui d’exciter le « génie », comme dit Freud du jeune
chercheur, et l’élaboration d’une théorie sexuelle infantile dont l’importance
est décisive tout au long de la vie sexuelle, car elle n’est jamais tout à fait
révisée. Nous ne voulons pas ici aller au-delà, concernant les théories
sexuelles infantiles, de ce qui paraît nodal pour notre sujet : cette théorie,
quelle qu’elle soit, émerge toute armée de la dénégation de l’enfant devant la
réponse parentale : « Non, ce n’est pas la bonne réponse, il n’y a rien de
vrai, donc ils ne savent rien. » C’est bien d’une Verneinung qu’il s’agit, et non d’un déni ou
d’une négation logique.
La réponse a donc été produite par les parents, et en
particulier le père : or, ils détiennent le savoir sexuel, ils ne peuvent pas
ne pas savoir et notamment ce que l’enfant sait lui-même, à savoir qu’il y a
dans ces opérations quelque chose d’organique, que Freud épingle de
l’expression le « fragment de vérité ».
C’est à la fois sur la négation de la réponse et la dénégation
de ce que les parents savent malgré tout que se constitue l’essentiel des
théories sexuelles infantiles, et que va se former l’hypothèse, c’est-à-dire le
pousse-à-penser chez l’enfant.
Cette pensée ou ce penser, ce pensement comme l’évoquait
Sandrine Calmettes-Jean, est lancée, portée par la jouissance du discours :
mais elle vient s’écraser partiellement sur le fragment de vérité organique,
qui n’est rien d’autre que le corps : corps troué, corps de l’autoérotisme,
érotisé dans son activité, sa posture, corps que vient frapper le refoulement
et du même coup le placer du côté de la méconnaissance.
On peut donc avancer, me semble-t-il, que c’est à travers la
qualité particulière de ce en quoi cette Verneinung va ou ne va pas aboutir à une «
Aufhebung » à soulever le refoulement que le penser dégagé d’une partie du
retour possible du refoulé va pouvoir dès lors prendre son essor : à chaque
question posée par le surdoué, cette opération se répète, renforcée de celle
qui consiste à viser à mettre l’adulte dans l’incapacité de répondre, le menant
à craindre à son tour les questions. Répétition qui peut faire symptôme et
constitue la majorité des demandes des familles, de l’école. Répétition aussi
comme tentative de rester dans la méconnaissance, d’esquiver ce en quoi le
corps est impliqué dans le fragment de vérité que la théorie sexuelle infantile
esquive sans cesse.
On comprend mieux quel va être le travail proposé dans une
analyse avec ces enfants, lorsque celle-ci est indiquée.
[*]
Jean Bergès, neuropsychiatre, psychanalyste.