2003
Journal Français de Psychiatrie
Éditorial La culture des surdoués ?
Marika Bergès-Bounes
Sandrine Calmettes-Jean
Mais que cache donc l’inflation actuelle du signifiant «
sur-doué » ? À partir d’une stricte définition liée aux résultats des tests
d’efficience intellectuelle, devient actuellement surdoué ou enfant
intellectuellement précoce celui qui en présente le « profil psychologique »,
ou la dyssynchronie caractérisée par un dysfonctionnement secondaire, évocateur
des notions de dysharmonie évolutive ou de troubles instrumentaux… Cette
classification établit une nosographie basée sur des critères cognitifs primant
sur les considérations cliniques fondatrices de notre pratique, qu’elle va même
jusqu’à renverser, puisque ce dont souffriraient ces enfants ne serait plus que
l’effet de leur précocité intellectuelle ; avec le risque que cette précocité
se trouve posée dans la culture enseignante comme étiologie de diverses
inadaptations scolaires. D’où vient donc cet attachement récurrent et obstiné à
la valeur de l’intelligence ? Cherche-t-il une fois de plus à éluder la
question du désir et des théories sexuelles infantiles ? Que vient masquer la
reprise dans la dynamique familiale de ce signifiant érigé dans le social ? Ne
peut-on craindre que ces enfants, à faire ces économies, n’en paient
ultérieurement et diversement le prix, selon ce qui, là, leur est demandé de
soutenir ou de mimer comme objet au regard de l’idéal ?
Ce numéro sur les enfants intellectuellement précoces
approfondit les thèmes abordés lors de la journée du samedi 30 novembre 2002 à
l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Il n’est pas uniquement fondé sur notre
préoccupation des effets coûteux tant de cette élection hors rang que de la
marque de ce signifiant à succès, car il existe de fait des enfants pris dans
des relations privilégiées avec le discours, leur activité de pensée et la
question du savoir. Quelles interrogations théorico-cliniques soulèvent-ils
au-delà de leurs précoces et perpétuelles questions ?
La psychanalyse se place dans une tout autre perspective : elle
pose la réalité d’un savoir sans sujet déterminé par le refoulement. Sans être
abusée ou se défendre de la pression de l’imaginaire social, la psychanalyse
elle-même ne peut faire l’économie inverse des questions posées par les
rapports qu’entretient un enfant avec ses fonctions cognitives. D’expérience,
le concept de sublimation s’avère insuffisant à en rendre compte.
La diversité clinique de cette population dite de surdoués
force à s’interroger sur ce qui, chez un enfant, vient l’arracher à un
hyperinvestissement cognitif. Pour certains de ces enfants, peut-on parler de
symptôme et, si tel est le cas, quelle en est son adresse ? Objet plutôt que
sujet de son savoir, l’enfant y est de toute façon présent au titre d’une
jouissance. Pour d’autres, s’agit-il d’une suppléance, d’un sinthome, où seul
cet hyperinvestissement permettrait de prêter consistance au sujet au titre
d’une écriture, comme, à propos de Joyce, Lacan en fait l’hypothèse ?