2003
Journal Français de Psychiatrie
Les surdoués ont-ils encore père et mère ?
Jean-Marie Forget
[*]
Chacun de nous, enfant, était prédisposé à être surdoué : « Il
aura une vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités
dont on a fait l’expérience qu’elles dominaient la vie. Maladie, mort,
renonciation de jouissance, restrictions à sa propre volonté ne vaudront pas
pour l’enfant, les lois de la nature comme celles de la société s’arrêteront
devant lui, il sera réellement le centre et le cœur de la création… Il
accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution, il
sera un grand homme, un héros, à la place du père ; elle épousera un prince,
dédommagement tardif pour la mère » (Freud). L’augure que les parents portent
couramment à l’égard de leur enfant, qui se trouve chargé de leurs rêves, fait
de chacun un élu du sort, un être d’exception, un surdoué, un être précoce. Ces
attentes laissent en chacun des marques telles que, quand il devient parent à
son tour, il réitère ce rêve à l’égard de sa progéniture.
Si l’enfant est rêvé par ses parents, c’est à ses dépens,
puisque sa propre existence n’est pas prise en compte, et il appartiendra aux
parents progressivement de le reconnaître différent de leur attente. Si
l’enfant est rêvé par ses parents, c’est comme dans le rêve, sans soucis de la
contradiction, au même titre que le délire. Il est possible que s’expriment
successivement, voire en même temps, un élément et son contraire.
Les propos de parents des enfants supposés précoces que j’ai pu
rencontrer m’ont toujours semblé tributaires d’une contradiction dont il était
impossible de leur faire prendre conscience initialement : « Mon enfant de 8
ans est surdoué et précoce… c’est un bilan psychologique qui l’a montré… ce
bilan a été fait par le psychologue qu’il consulte pour une énurésie primaire
persistante… il n’a jamais cessé d’uriner au lit la nuit. » Leur enfant est
considéré comme surdoué, mais est en difficulté dans un autre domaine, souvent
dans les fonctions du corps, sans que ces travers soient rapprochés de la
précocité, alors que ceux-ci semblent la contrepartie de cela. L’enfant surdoué
devrait donc rester l’enfant du rêve en dépit des contradictions
manifestes.
Une particularité des enfants supposés précoces serait de
rendre caduques les conditions de l’apprentissage, et non de simplement s’en
affranchir, comme c’est le cas d’un enfant doué qui répond sans trop d’efforts
apparents à ce qui est attendu de lui.
L’apprentissage tient habituellement à ce qu’un enfant accepte
un frein à l’exercice de ses pulsions sexuelles qui introduit un détour dans la
recherche d’une satisfaction. C’est la condition de ce qui constitue la période
de latence de manière classique ou de la sublimation. L’enfant accepte
l’autorité et l’impératif de l’adulte qui détourne son désir du fantasme qui
lui sert de perspective pour l’exercice de la sexualité et l’oriente dans un
circuit qui est tributaire de la demande de l’Autre, du parent ou du maître, et
de la référence à l’idéal de celui-ci. L’adulte, figure d’autorité chargée de
puissance pour l’enfant, est représenté par le trait de puissance qu’il incarne
aux yeux de l’enfant et que ce dernier suppose s’approprier au terme de son
apprentissage. Car l’apprentissage consiste en l’acquisition d’un savoir, mais
aussi en l’appropriation par le sujet du trait idéal dont était investi et
chargé celui qui était mis en place de maître. L’appropriation de ce trait
participe à la constitution de l’idéal du moi du sujet et à la trame de sa
personnalité.
Plus précisément, c’est la jouissance de l’adulte, son attente
à l’égard de l’enfant qui priment sur la jouissance sexuelle de ce dernier.
L’attente à l’égard de l’enfant reste liée au rêve mais se fait plus nuancée,
plus ajustée, avec un objectif explicité par la demande. C’est la jouissance de
l’Autre à laquelle l’enfant consent initialement dans l’apprentissage. Il en
passe dès lors par l’indice de puissance de l’Autre qu’il s’approprie comme un
trait de l’idéal du moi.
Le savoir de l’apprentissage est un savoir de consistance «
positivée », pris dans le malentendu de l’identification imaginaire du moi. Ce
savoir est commandé par la demande de l’Autre, distinct, pour le sujet, du
savoir inconscient qui s’est constitué dans son psychisme par la constitution
de la trame imaginaire d’un fantasme. Car cette construction initiale du
fantasme résulte pour le sujet d’une impossibilité à laquelle il s’est
confronté. Cette impossibilité peut se formuler de différentes manières. C’est
l’impossibilité de nommer l’objet du désir parce que cet objet est lié à la
parole. Le renoncement par le sujet à être l’objet du désir qui donne accès à
la parole mais scelle le destin de l’objet de rester inconscient. Ou c’est
l’impossibilité pour l’enfant d’imaginer un rapport sexuel des parents qui
tienne compte d’une différence qui est hors de portée de l’imaginaire. En tout
état de cause, le savoir de l’apprentissage, dans son versant positivé, tranche
avec le savoir inconscient du sujet, qui reste tributaire de son fantasme. Dans
l’apprentissage, c’est la jouissance de l’adulte qui prime sur la jouissance
sexuelle de ce dernier. L’apprentissage dépend donc de ce point d’arrêt qui
représente pour le sujet la jouissance de l’Autre, comme instance d’autorité.
C’est cette jouissance de l’Autre qui se trouve ébranlée, qui vole en éclats
quand plus tard, à l’adolescence, la puberté réintroduit le sexuel.
Le frein que ce point d’arrêt exerce sur la sexualité n’est pas
exercé une fois pour toutes. Les difficultés plus ou moins discrètes de chacun
à l’égard de l’apprentissage rappellent que le parcours du renoncement reste
articulé pour chacun à l’affirmation de sa sexualité et de sa subjectivité. On
sait comment l’érotisation de cette jouissance de l’Autre, l’érotisation du
désir des parents à l’égard de l’enfant, peut faire obstacle pour celui-ci au
détour pulsionnel propre à l’apprentissage. On sait aussi la déception du
sujet, à l’adolescence, quand il réalise que si la sexualité promise a été
différée dans la période de latence, elle reste cadrée par la castration et la
structure du fantasme. La castration s’impose au sujet comme une contrainte qui
restait à l’arrière-plan tant que la jouissance de l’Autre imposait sa
butée.
L’efficience cognitive d’un enfant dit surdoué semble faire
obstacle à ces remarques qui voudraient que la désintrication entre l’érotisme
pulsionnel et le détour de l’apprentissage prennent appui sur le frein de la
jouissance de l’Autre.
Car non seulement cet enfant tient compte de cette jouissance,
mais il l’alimente, il l’entretient au-delà de la mesure que lui fixerait la
demande de l’Autre. Non seulement il s’agirait d’être doué et de répondre à ce
que l’Autre attend de lui, mais par son succès il satisfait la demande au-delà
de cette attente. Il la précède, il la prévient par ses succès, avant la
lettre. On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de demandes de la part de ses
proches, mais s’il y a des demandes, elles se développent sur le fond d’un
impératif de jouissance que le sujet suppose être une injonction de l’Autre,
qui réduit la dimension signifiante de la demande à l’impératif du signe. Je
pense notamment à un enfant qui se montrait infernal, violent à l’école avec
ses camarades de classe alors qu’il était deux ans en avance. Son père s’était
efforcé d’assurer un saut de classe en lui faisant donner des cours de vacances
avant l’entrée en cp, pour s’assurer
qu’il saurait déjà lire. Il s’agissait qu’il lise avant la lettre. Le saut de
deux ans l’a pleinement exaucé. On peut s’interroger sur la détermination
initiale du père. Il reste que celle-ci exerçant son impératif, les demandes
ultérieures étaient chargées de cet impératif, impératives elles-mêmes et non à
proprement parler des demandes.
On voit donc que le frein imposé par l’adulte à l’enfant dans
l’exercice de la sexualité peut présenter des consistances différentes. Si le
parent rapporte ce frein, cette exigence à sa subjectivité, à la dimension même
de son désir, ce qui fait butée pour l’enfant est lié à la structure même de la
parole, et il s’agit d’une demande. On sait bien comment les parents sont
régulièrement travaillés dans leur désir par les résultats de leurs enfants,
qu’ils soient surpris ou déçus. Si ce frein s’exerce comme un impératif
catégorique qui assigne à l’enfant de venir contribuer à la jouissance de
l’Autre, de pallier son défaut, c’est tout autre chose. C’est ainsi quand les
aléas des résultats blessent les parents, ce qui commande à l’enfant de réparer
cette blessure et d’en éviter la réitération. Une jeune fille anciennement
cataloguée de surdouée me disait à propos de ses parents : « Ils m’ont volé ma
parole », ce qui est dire précisément comment sa parole et sa subjectivité
étaient exclues. Cette réduction de la demande à un impératif implicite montre
pour l’enfant l’impact de l’économie de la jouissance de ceux qui sont en
position d’autorité pour lui et interroge sur les bénéfices que ceux-ci en
tirent.
Le désamorçage de la demande, où l’enfant satisfait la demande
de l’Autre au-delà de toute attente, a comme effet structural d’instituer cet
Autre comme une instance sans faille, sans défaut et assure sa plénitude
narcissique. Cet Autre en position d’autorité pour le sujet voit sa jouissance
assurée, cet enfant est plus que jamais un enfant de rêve. Pour être plus
rigoureux, c’est le terme d’excitation, plutôt que de jouissance, qui
conviendrait pour définir ce qui fait alors butée pour l’enfant chez les
parents. Cette excitation partagée par les parents suscite entre eux un type de
lien, un type de rapport positivé qu’il faut bien caractériser d’« exaltation
paranoïaque », l’exaltation d’un coup du sort exceptionnel. De ce fait, leur
entente est souvent sans réserve, que ce soit dans l’accord qui existe entre
eux ou que ce soit paradoxalement dans un différent passionné où ils sont tout
aussi unis. L’enfant est le gage d’un rapport sexuel réussi. Tout cela les rend
imperméables, ou du moins très défensifs, à toute réflexion critique sur le
fond.
Quant à l’enfant, par ses succès il se plie à ce qu’il vit
comme un impératif implicite, il satisfait au-delà de toute mesure ce qui
serait une demande. Ses succès font disparaître la consistance de la demande
qui habituellement est le vecteur de l’apprentissage. Il est privé de ce
recours pour maintenir son efficience cognitive liée à sa subjectivité, à la
dimension de son désir et à celle de sa sexualité. L’Autre et sa demande se
trouvent en quelque sorte « hors course », ne pouvant plus participer à une
régulation dans le parcours d’apprentissage du sujet.
De ce fait, cet enfant dit précoce se trouve privé dans son
rapport à l’Autre, à l’adulte, de ce qui fait la portée symbolique de ce
rapport et de l’appui d’une subjectivité chez l’autre qui lui permettrait de
prendre en compte ses propres manques. L’énonciation de chaque sujet passe par
une demande adressée à l’Autre, parce que cet Autre est marqué lui-même du
sceau de la subjectivité, parce que cet Autre est décomplété et marqué d’un
manque qui lui est propre (Lacan, 1963-1964). On saisit comment le sujet peut
se trouver en désarroi s’il se trouve privé de ce qui permet d’articuler dans
le rapport à l’Autre sa subjectivité et son désir.
S’il se trouve privé du vecteur que constitue pour lui la
demande de l’Autre en tant qu’elle est une adresse, en tant qu’elle est en même
temps le support et le témoin de la dimension signifiante de sa parole,
l’enfant supposé surdoué est en difficulté pour faire valoir et articuler à son
énonciation les propres marques inconscientes de sa subjectivité. Les marques
inconscientes du sujet lui restent inarticulables dans une demande, et bien
plus dans la mise en jeu d’un désir. Ces marques inconscientes du sujet restent
clivées de toute parole, clivées dans le sens du déni et pas du refoulement. Le
clivage qui existe entre les marques inconscientes et le sujet lui-même
manifeste la division subjective à laquelle il ne peut se référer dans une
énonciation. Ce qu’il ne peut énoncer de ce fait, il le montre à l’Autre, dans
une mise en scène où il ne peut que récuser ce qu’il montre de lui-même, à
défaut de pouvoir l’assumer comme marque propre dans une parole.
L’élision de la demande de l’Autre, du fait que le sujet semble
combler l’Autre, qu’il lui apporte satisfaction, a donc comme effet de priver
l’enfant de la portée de l’énonciation et de générer pour lui un clivage à
l’égard des marques symboliques de son inconscient. C’est une difficulté de
taille. Cette structure de symptôme est particulière et mérite de retenir notre
attention, car elle se rencontre fréquemment dans le monde actuel. Le sujet
montre à l’Autre une souffrance qu’il ne peut reconnaître comme sienne, qu’il
ne peut s’approprier comme un symptôme, et qui lui ferait formuler une
demande.
La contrepartie de cette logique de précocité où le sujet se
trouve sans repère est l’émergence de troubles des fonctions du corps, d’échecs
dans ces fonctions ou dans l’efficience scolaire même. Les troubles
fonctionnels sont liés à l’érotisation inappropriée, et plaquée sur une
fonction du corps. Le corps se montre ainsi porteur de la dimension du sexuel
éludé et déconnecté de la parole et de la demande. Ce sont l’énurésie, des
troubles de la propreté, des maladresses, voire une gaucherie, etc.
Ces manifestations sont handicapantes et péjoratives pour le
sujet dit précoce. Elles tiennent au clivage entre le symbolique de ses marques
inconscientes et la symptomatologie qu’il montre à tous.
Tenir compte de la précocité du développement d’un enfant
impose de rapporter celle-ci à sa singularité et à son parcours propre. Il
s’agit de l’aider à se dégager de ce qui élude la dimension de la parole dans
le rapport à l’Autre, pour permettre son énonciation. C’est au prix d’un
travail auprès des parents pour leur permettre de sortir de la suffisance où
les enferme la logique dont ils sont prisonniers. C’est au prix d’une
réintroduction de la dimension de la demande pour que soit possible la mise en
jeu par le sujet des signifiants qui lui sont propres.
La prise en compte par la société de ces situations d’enfants
dits surdoués nécessite beaucoup de précautions. Car les manifestations
symptomatiques du sujet sont clivées, coupées des repères symboliques qui sont
les siens. Aborder de manière générale ces symptômes conduit logiquement à
rencontrer le même clivage puisque ces manifestations sont clivées de la base
symbolique qui fait l’assise de la subjectivité. C’est supposer pouvoir aborder
une manifestation symptomatique alors qu’elle est privée de ce qui en donnerait
la clef symbolique. Ce ne peut être qu’une impasse.
Nous pouvons plutôt voir dans la manifestation symptomatique
que présentent les enfants surdoués ou précoces le témoignage de l’élision par
l’économie de notre monde de la consistance de l’objet insaisissable qui
gouverne le désir. C’est la consistance de cet objet dont témoigne la structure
de la demande qui marque pour le sujet un frein à la satisfaction sexuelle
immédiate et le conduit aux apprentissages, et c’est cette même consistance qui
est le vecteur de l’adresse d’une demande. Cette question est celle de la
singularité du désir de chacun.
Si nous abordons cette question de manière générale sans tenir
compte du clivage qui lui est inhérent, hors de la dimension de la singularité,
nous nous masquons l’exigence qui fait que cette question sollicite la
subjectivité de chacun. Au contraire, nous risquons de voir tous ceux qui se
fixeraient aveuglément à une telle approche symptomatique se réunir en des
communautés sans failles, en des instances privées de manques, cohérentes par
leurs préoccupations exceptionnelles, mais obstinément sourdes à la portée
symbolique de l’appel des enfants qui centrent leur attention. Il s’agit ici
d’un leurre de notre monde moderne de supposer pouvoir partir du singulier pour
l’universaliser. C’est ne pas tenir compte de la consistance insaisissable de
l’objet qui commande la singularité du désir de chacun.
·
Freud, S. 1977. «
Pour introduire le narcissisme », dans La vie
sexuelle, Paris, puf, p.
81-105.
·
Lacan, J. 1963-1964.
Séminaire, « Les quatre concepts
fondamentaux de la psychanalyse ».
[*]
Jean-Marie Forget, psychiatre, psychanalyste.