Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-7492-0143-8
52 pages

p. 20 à 22
doi: 10.3917/jfp.018.0020

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no18 2003/1

2003 Journal Français de Psychiatrie

Les surdoués ont-ils encore père et mère ?

Jean-Marie Forget  [*]
Chacun de nous, enfant, était prédisposé à être surdoué : « Il aura une vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités dont on a fait l’expérience qu’elles dominaient la vie. Maladie, mort, renonciation de jouissance, restrictions à sa propre volonté ne vaudront pas pour l’enfant, les lois de la nature comme celles de la société s’arrêteront devant lui, il sera réellement le centre et le cœur de la création… Il accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution, il sera un grand homme, un héros, à la place du père ; elle épousera un prince, dédommagement tardif pour la mère » (Freud). L’augure que les parents portent couramment à l’égard de leur enfant, qui se trouve chargé de leurs rêves, fait de chacun un élu du sort, un être d’exception, un surdoué, un être précoce. Ces attentes laissent en chacun des marques telles que, quand il devient parent à son tour, il réitère ce rêve à l’égard de sa progéniture.
Si l’enfant est rêvé par ses parents, c’est à ses dépens, puisque sa propre existence n’est pas prise en compte, et il appartiendra aux parents progressivement de le reconnaître différent de leur attente. Si l’enfant est rêvé par ses parents, c’est comme dans le rêve, sans soucis de la contradiction, au même titre que le délire. Il est possible que s’expriment successivement, voire en même temps, un élément et son contraire.
Les propos de parents des enfants supposés précoces que j’ai pu rencontrer m’ont toujours semblé tributaires d’une contradiction dont il était impossible de leur faire prendre conscience initialement : « Mon enfant de 8 ans est surdoué et précoce… c’est un bilan psychologique qui l’a montré… ce bilan a été fait par le psychologue qu’il consulte pour une énurésie primaire persistante… il n’a jamais cessé d’uriner au lit la nuit. » Leur enfant est considéré comme surdoué, mais est en difficulté dans un autre domaine, souvent dans les fonctions du corps, sans que ces travers soient rapprochés de la précocité, alors que ceux-ci semblent la contrepartie de cela. L’enfant surdoué devrait donc rester l’enfant du rêve en dépit des contradictions manifestes.
Une particularité des enfants supposés précoces serait de rendre caduques les conditions de l’apprentissage, et non de simplement s’en affranchir, comme c’est le cas d’un enfant doué qui répond sans trop d’efforts apparents à ce qui est attendu de lui.
L’apprentissage tient habituellement à ce qu’un enfant accepte un frein à l’exercice de ses pulsions sexuelles qui introduit un détour dans la recherche d’une satisfaction. C’est la condition de ce qui constitue la période de latence de manière classique ou de la sublimation. L’enfant accepte l’autorité et l’impératif de l’adulte qui détourne son désir du fantasme qui lui sert de perspective pour l’exercice de la sexualité et l’oriente dans un circuit qui est tributaire de la demande de l’Autre, du parent ou du maître, et de la référence à l’idéal de celui-ci. L’adulte, figure d’autorité chargée de puissance pour l’enfant, est représenté par le trait de puissance qu’il incarne aux yeux de l’enfant et que ce dernier suppose s’approprier au terme de son apprentissage. Car l’apprentissage consiste en l’acquisition d’un savoir, mais aussi en l’appropriation par le sujet du trait idéal dont était investi et chargé celui qui était mis en place de maître. L’appropriation de ce trait participe à la constitution de l’idéal du moi du sujet et à la trame de sa personnalité.
Plus précisément, c’est la jouissance de l’adulte, son attente à l’égard de l’enfant qui priment sur la jouissance sexuelle de ce dernier. L’attente à l’égard de l’enfant reste liée au rêve mais se fait plus nuancée, plus ajustée, avec un objectif explicité par la demande. C’est la jouissance de l’Autre à laquelle l’enfant consent initialement dans l’apprentissage. Il en passe dès lors par l’indice de puissance de l’Autre qu’il s’approprie comme un trait de l’idéal du moi.
Le savoir de l’apprentissage est un savoir de consistance « positivée », pris dans le malentendu de l’identification imaginaire du moi. Ce savoir est commandé par la demande de l’Autre, distinct, pour le sujet, du savoir inconscient qui s’est constitué dans son psychisme par la constitution de la trame imaginaire d’un fantasme. Car cette construction initiale du fantasme résulte pour le sujet d’une impossibilité à laquelle il s’est confronté. Cette impossibilité peut se formuler de différentes manières. C’est l’impossibilité de nommer l’objet du désir parce que cet objet est lié à la parole. Le renoncement par le sujet à être l’objet du désir qui donne accès à la parole mais scelle le destin de l’objet de rester inconscient. Ou c’est l’impossibilité pour l’enfant d’imaginer un rapport sexuel des parents qui tienne compte d’une différence qui est hors de portée de l’imaginaire. En tout état de cause, le savoir de l’apprentissage, dans son versant positivé, tranche avec le savoir inconscient du sujet, qui reste tributaire de son fantasme. Dans l’apprentissage, c’est la jouissance de l’adulte qui prime sur la jouissance sexuelle de ce dernier. L’apprentissage dépend donc de ce point d’arrêt qui représente pour le sujet la jouissance de l’Autre, comme instance d’autorité. C’est cette jouissance de l’Autre qui se trouve ébranlée, qui vole en éclats quand plus tard, à l’adolescence, la puberté réintroduit le sexuel.
Le frein que ce point d’arrêt exerce sur la sexualité n’est pas exercé une fois pour toutes. Les difficultés plus ou moins discrètes de chacun à l’égard de l’apprentissage rappellent que le parcours du renoncement reste articulé pour chacun à l’affirmation de sa sexualité et de sa subjectivité. On sait comment l’érotisation de cette jouissance de l’Autre, l’érotisation du désir des parents à l’égard de l’enfant, peut faire obstacle pour celui-ci au détour pulsionnel propre à l’apprentissage. On sait aussi la déception du sujet, à l’adolescence, quand il réalise que si la sexualité promise a été différée dans la période de latence, elle reste cadrée par la castration et la structure du fantasme. La castration s’impose au sujet comme une contrainte qui restait à l’arrière-plan tant que la jouissance de l’Autre imposait sa butée.
L’efficience cognitive d’un enfant dit surdoué semble faire obstacle à ces remarques qui voudraient que la désintrication entre l’érotisme pulsionnel et le détour de l’apprentissage prennent appui sur le frein de la jouissance de l’Autre.
Car non seulement cet enfant tient compte de cette jouissance, mais il l’alimente, il l’entretient au-delà de la mesure que lui fixerait la demande de l’Autre. Non seulement il s’agirait d’être doué et de répondre à ce que l’Autre attend de lui, mais par son succès il satisfait la demande au-delà de cette attente. Il la précède, il la prévient par ses succès, avant la lettre. On ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de demandes de la part de ses proches, mais s’il y a des demandes, elles se développent sur le fond d’un impératif de jouissance que le sujet suppose être une injonction de l’Autre, qui réduit la dimension signifiante de la demande à l’impératif du signe. Je pense notamment à un enfant qui se montrait infernal, violent à l’école avec ses camarades de classe alors qu’il était deux ans en avance. Son père s’était efforcé d’assurer un saut de classe en lui faisant donner des cours de vacances avant l’entrée en cp, pour s’assurer qu’il saurait déjà lire. Il s’agissait qu’il lise avant la lettre. Le saut de deux ans l’a pleinement exaucé. On peut s’interroger sur la détermination initiale du père. Il reste que celle-ci exerçant son impératif, les demandes ultérieures étaient chargées de cet impératif, impératives elles-mêmes et non à proprement parler des demandes.
On voit donc que le frein imposé par l’adulte à l’enfant dans l’exercice de la sexualité peut présenter des consistances différentes. Si le parent rapporte ce frein, cette exigence à sa subjectivité, à la dimension même de son désir, ce qui fait butée pour l’enfant est lié à la structure même de la parole, et il s’agit d’une demande. On sait bien comment les parents sont régulièrement travaillés dans leur désir par les résultats de leurs enfants, qu’ils soient surpris ou déçus. Si ce frein s’exerce comme un impératif catégorique qui assigne à l’enfant de venir contribuer à la jouissance de l’Autre, de pallier son défaut, c’est tout autre chose. C’est ainsi quand les aléas des résultats blessent les parents, ce qui commande à l’enfant de réparer cette blessure et d’en éviter la réitération. Une jeune fille anciennement cataloguée de surdouée me disait à propos de ses parents : « Ils m’ont volé ma parole », ce qui est dire précisément comment sa parole et sa subjectivité étaient exclues. Cette réduction de la demande à un impératif implicite montre pour l’enfant l’impact de l’économie de la jouissance de ceux qui sont en position d’autorité pour lui et interroge sur les bénéfices que ceux-ci en tirent.
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Le désamorçage de la demande, où l’enfant satisfait la demande de l’Autre au-delà de toute attente, a comme effet structural d’instituer cet Autre comme une instance sans faille, sans défaut et assure sa plénitude narcissique. Cet Autre en position d’autorité pour le sujet voit sa jouissance assurée, cet enfant est plus que jamais un enfant de rêve. Pour être plus rigoureux, c’est le terme d’excitation, plutôt que de jouissance, qui conviendrait pour définir ce qui fait alors butée pour l’enfant chez les parents. Cette excitation partagée par les parents suscite entre eux un type de lien, un type de rapport positivé qu’il faut bien caractériser d’« exaltation paranoïaque », l’exaltation d’un coup du sort exceptionnel. De ce fait, leur entente est souvent sans réserve, que ce soit dans l’accord qui existe entre eux ou que ce soit paradoxalement dans un différent passionné où ils sont tout aussi unis. L’enfant est le gage d’un rapport sexuel réussi. Tout cela les rend imperméables, ou du moins très défensifs, à toute réflexion critique sur le fond.
Quant à l’enfant, par ses succès il se plie à ce qu’il vit comme un impératif implicite, il satisfait au-delà de toute mesure ce qui serait une demande. Ses succès font disparaître la consistance de la demande qui habituellement est le vecteur de l’apprentissage. Il est privé de ce recours pour maintenir son efficience cognitive liée à sa subjectivité, à la dimension de son désir et à celle de sa sexualité. L’Autre et sa demande se trouvent en quelque sorte « hors course », ne pouvant plus participer à une régulation dans le parcours d’apprentissage du sujet.
De ce fait, cet enfant dit précoce se trouve privé dans son rapport à l’Autre, à l’adulte, de ce qui fait la portée symbolique de ce rapport et de l’appui d’une subjectivité chez l’autre qui lui permettrait de prendre en compte ses propres manques. L’énonciation de chaque sujet passe par une demande adressée à l’Autre, parce que cet Autre est marqué lui-même du sceau de la subjectivité, parce que cet Autre est décomplété et marqué d’un manque qui lui est propre (Lacan, 1963-1964). On saisit comment le sujet peut se trouver en désarroi s’il se trouve privé de ce qui permet d’articuler dans le rapport à l’Autre sa subjectivité et son désir.
S’il se trouve privé du vecteur que constitue pour lui la demande de l’Autre en tant qu’elle est une adresse, en tant qu’elle est en même temps le support et le témoin de la dimension signifiante de sa parole, l’enfant supposé surdoué est en difficulté pour faire valoir et articuler à son énonciation les propres marques inconscientes de sa subjectivité. Les marques inconscientes du sujet lui restent inarticulables dans une demande, et bien plus dans la mise en jeu d’un désir. Ces marques inconscientes du sujet restent clivées de toute parole, clivées dans le sens du déni et pas du refoulement. Le clivage qui existe entre les marques inconscientes et le sujet lui-même manifeste la division subjective à laquelle il ne peut se référer dans une énonciation. Ce qu’il ne peut énoncer de ce fait, il le montre à l’Autre, dans une mise en scène où il ne peut que récuser ce qu’il montre de lui-même, à défaut de pouvoir l’assumer comme marque propre dans une parole.
L’élision de la demande de l’Autre, du fait que le sujet semble combler l’Autre, qu’il lui apporte satisfaction, a donc comme effet de priver l’enfant de la portée de l’énonciation et de générer pour lui un clivage à l’égard des marques symboliques de son inconscient. C’est une difficulté de taille. Cette structure de symptôme est particulière et mérite de retenir notre attention, car elle se rencontre fréquemment dans le monde actuel. Le sujet montre à l’Autre une souffrance qu’il ne peut reconnaître comme sienne, qu’il ne peut s’approprier comme un symptôme, et qui lui ferait formuler une demande.
La contrepartie de cette logique de précocité où le sujet se trouve sans repère est l’émergence de troubles des fonctions du corps, d’échecs dans ces fonctions ou dans l’efficience scolaire même. Les troubles fonctionnels sont liés à l’érotisation inappropriée, et plaquée sur une fonction du corps. Le corps se montre ainsi porteur de la dimension du sexuel éludé et déconnecté de la parole et de la demande. Ce sont l’énurésie, des troubles de la propreté, des maladresses, voire une gaucherie, etc.
Ces manifestations sont handicapantes et péjoratives pour le sujet dit précoce. Elles tiennent au clivage entre le symbolique de ses marques inconscientes et la symptomatologie qu’il montre à tous.
Tenir compte de la précocité du développement d’un enfant impose de rapporter celle-ci à sa singularité et à son parcours propre. Il s’agit de l’aider à se dégager de ce qui élude la dimension de la parole dans le rapport à l’Autre, pour permettre son énonciation. C’est au prix d’un travail auprès des parents pour leur permettre de sortir de la suffisance où les enferme la logique dont ils sont prisonniers. C’est au prix d’une réintroduction de la dimension de la demande pour que soit possible la mise en jeu par le sujet des signifiants qui lui sont propres.
La prise en compte par la société de ces situations d’enfants dits surdoués nécessite beaucoup de précautions. Car les manifestations symptomatiques du sujet sont clivées, coupées des repères symboliques qui sont les siens. Aborder de manière générale ces symptômes conduit logiquement à rencontrer le même clivage puisque ces manifestations sont clivées de la base symbolique qui fait l’assise de la subjectivité. C’est supposer pouvoir aborder une manifestation symptomatique alors qu’elle est privée de ce qui en donnerait la clef symbolique. Ce ne peut être qu’une impasse.
Nous pouvons plutôt voir dans la manifestation symptomatique que présentent les enfants surdoués ou précoces le témoignage de l’élision par l’économie de notre monde de la consistance de l’objet insaisissable qui gouverne le désir. C’est la consistance de cet objet dont témoigne la structure de la demande qui marque pour le sujet un frein à la satisfaction sexuelle immédiate et le conduit aux apprentissages, et c’est cette même consistance qui est le vecteur de l’adresse d’une demande. Cette question est celle de la singularité du désir de chacun.
Si nous abordons cette question de manière générale sans tenir compte du clivage qui lui est inhérent, hors de la dimension de la singularité, nous nous masquons l’exigence qui fait que cette question sollicite la subjectivité de chacun. Au contraire, nous risquons de voir tous ceux qui se fixeraient aveuglément à une telle approche symptomatique se réunir en des communautés sans failles, en des instances privées de manques, cohérentes par leurs préoccupations exceptionnelles, mais obstinément sourdes à la portée symbolique de l’appel des enfants qui centrent leur attention. Il s’agit ici d’un leurre de notre monde moderne de supposer pouvoir partir du singulier pour l’universaliser. C’est ne pas tenir compte de la consistance insaisissable de l’objet qui commande la singularité du désir de chacun.
·  Freud, S. 1977. « Pour introduire le narcissisme », dans La vie sexuelle, Paris, puf, p. 81-105.
·  Lacan, J. 1963-1964. Séminaire, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ».
 
NOTES
 
[*] Jean-Marie Forget, psychiatre, psychanalyste.
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