Journal français de psychiatrie
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I.S.B.N.2-7492-0143-8
52 pages

p. 23 à 25
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no18 2003/1

2003 Journal Français de Psychiatrie

Une lisibilité parfaite

Christiane Lacôte  [*]
Qui n’a rencontré de ces intelligences fluides qui, simplement et calmement, résolvent et expliquent ce qui apparaissait l’instant d’avant complexe, opaque, illisible ?
Il s’agit de réponses claires et rapides qui n’ont pas le spasme hystérique de la répartie du tac au tac, mais qui, au contraire, tranchent délicatement le bloc compact de telle façon qu’il en devient cristallin et en révèle les fines arêtes lettrées, exaltées par cette nouvelle transparence.
Décrit ainsi, cet art de la coupure a quelque chose de transfigurant et engendre un déploiement de combinaisons décrites dans leurs variations articulées.
Devant cela, nous sommes un peu pantois ; devant une telle levée des obstacles, nous sommes ravis, transportés. Inquiets, cependant, et comme si un objet manquait, nous retournons en tous sens le problème qui vient d’être résolu avec élégance, comme pour voir s’il reste quelques débris de nos propres embarras sur ces questions qui nous semblaient si opaques, mais pfuit !… Il n’en reste rien, rien que le souvenir incongru d’un tracas devenu inconsistant à la lumière de ce qui est devenu lisible. Ces trouvailles prennent alors un éclat quasi merveilleux.
Cependant, le plus souvent, ces moments que depuis la théologie augustinienne on pouvait appeler des moments d’illumination sont à éclipse, ils sont intermittents.
Or, certains enfants et certains adultes donnent l’impression de « tenir » ces moments-là dans la durée, comme l’on dit en musique « tenir » une note, et cela sans effort, visible du moins.
Des esprits chagrins et jaloux les menaceraient de « tourner à vide » ou voudraient marquer leur revanche sur de tels talents en les menaçant de payer cette facilité par des effondrements et symptômes divers. Voire ! Cela n’est pas si sûr ! Car l’idée de cette revanche mesquine des « moins-doués » se résout bien vite au parfum de culpabilité judéo-chrétienne inscrite dans le mythe du péché originel où l’on est chassé du paradis pour avoir voulu goûter aux fruits interdits du savoir. Il faut dire que le terme de « surdoués » emporte avec lui tout un contexte religieux, celui du don gracieux, de l’élection divine, avec ses contraires effrayants de privation et de damnation. On se demande même à quoi rime le préfixe « sur » dans cet étonnant terme « surdoué », sinon à une précaution égalitaire démagogique qui poserait que tout le monde est « doué », que le don est universellement accordé, mais qu’il y en a qui ont « plus ».
On pourrait cependant essayer de sortir de cette problématique du don, et du même coup sortir de cet horizon d’injustice métaphysique. On pourrait, par exemple, penser cette question à partir de ce que la théorie lacanienne enseigne sur les rapports distincts que le sujet entretient avec le signifiant et avec la lettre.
Lorsque les esprits chagrins et jaloux menacent les plus doués de bientôt « tourner à vide », ils oublient que l’évidence peut être autre chose qu’une révélation, mais, selon le jeu de mots de Lacan, un évidement qui renvoie à la solidité d’un réseau de lettres. Or ces sujets qui, dans leur vie, privilégient ce rapport aisé à toute lecture peuvent nous enseigner sur ce que la littéralité tient de réel : il y a quelque chose qui est accroché aux lettres silencieuses, qu’elles soient de poésies, scientifiques ou littéraires.
Si un tribut était pourtant à payer pour ce rapport privilégié à la lettre, ce serait peut-être une capacité à souffrir hors du commun de choses et d’événements qui sont à la fois parfaitement sus et d’autant plus intelligibles qu’ils sont déliés, mais de quoi ?
Car on ne peut dire non plus qu’il s’agit d’un délire : nous aquiesçons en effet aux solutions qu’on nous expose et explique si bien. Alors d’où vient parfois notre gêne ? Sans doute de ce que cette lisibilité exemplaire est privée de ce que l’on pourrait nommer la fonction de la demande.
Pour tenter d’éclairer ces questions, je reprendrai quelques traits [1] de cas que nous trouvons dans notre clinique quotidienne où l’intelligence de la lettre au plus haut niveau scientifique a pu se conjoindre à cette symptomatologie limite qui est celle de l’anorexie. On sait à quel point aujourd’hui l’aisance mathématique est devenue un impératif.
Je prendrai un court fragment d’une cure qui nous enseigne particulièrement sur l’intérêt qu’il y a à distinguer et à articuler les lettres écrites et la fonction même de la lettre, le rapport entre la demande et la répétition, le rapport entre l’objet a – ici dans son événement de voix – et la fonction de cet objet dont Lacan dit, dans La troisième, qu’il n’y a pas d’idée.
Quelques rêves sont écrits à ma demande, en forme de notes.
Comme dans beaucoup d’autres cas d’anorexie, il se répète qu’« il n’y a rien à dire », ou bien il s’agit de descriptions de ce qui s’est passé dans la journée ou dans les journées précédentes. Récits de ce qui est factuel. Or, ce n’est pas parce que les phrases de ces récits commencent par « je » que le sujet y est inscrit. Mais il est possible que ce factuel, d’être adressé et entendu, puisse un jour se boucler autrement : il est comme un tracé de pierres d’attente.
Cette jeune femme est alors comme l’agent d’un compte-rendu, l’agent d’un relevé de mesures, allons jusqu’à dire qu’elle prête une voix calme et un peu désaffectée à une lecture intérieure – mais est-elle bien intérieure ? – au catalogue de sa journée, à une suite de constats. De la même façon qu’elle pourrait relever les chiffres de ce qu’elle ingère et ceux de sa courbe de poids. Elle énumère, ou encore elle épelle sa vie. On pense à l’étonnant journal du peintre italien de la Renaissance, Pontormo.
Ces suites de constats me sont pourtant adressées hic et nunc. Comment en faire surgir une mise en forme de la parole comme demande ? Vous me direz que toute parole adressée est une demande, radicalement demande de réponse, certes. Mais une demande ne se reconnaît pas nécessairement par la forme grammaticale de la question. L’enjeu, ici, serait que le sujet puisse saisir une certaine profondeur, une certaine épaisseur de ce qu’il s’applique à formuler de la façon la plus linéaire qui soit.
Je ne peux dire sur quel point abordé par elle – sans doute à propos de son travail, où elle est une scientifique de haut niveau – je trouve l’occasion d’une question sur le fait qu’elle n’ose demander ni aide ni renseignement auprès de ses collègues, avec lesquels pourtant elle entretient les meilleurs rapports. Il ne s’agit pas d’oser ou pas, car lorsqu’elle plaisante avec ses amis, elle ose beaucoup de choses. À ma question, elle répond qu’elle ne veut pas montrer qu’elle ne sait pas. Amour-propre, crainte de l’humiliation ? Cela va plus loin, et sans doute du côté de l’abandon.
Je la questionne alors sur ce qu’est pour elle un apprentissage et en particulier celui de la lecture et de l’écriture. Car, lui dis-je, avec un bon sens tout à fait approximatif, pour apprendre il faut bien admettre qu’on ne sait pas. Proposition brillamment battue en brèche depuis l’Antiquité par Platon dans le Ménon, puisque, pour lui, apprendre consiste à se souvenir de ce qu’on savait déjà.
Mais aussitôt, sur cette question qui a tourmenté les philosophes, cette jeune femme fait preuve d’une très brillante ingéniosité : elle n’a pas appris à lire ! Comment cela ? Lorsque sa nourrice a commencé à enseigner la lecture à sa sœur aînée, elle s’est mise à écouter, à regarder et a appris en secret à déchiffrer l’écriture. Et tout d’un coup, les autres se sont aperçus un beau jour qu’elle savait, qu’elle savait lire !
Cette histoire peut paraître banale, mais tout peut être banal dans une cure, sauf les articulations.
En effet, lorsque les classes à la campagne étaient regroupées en une seule avec des enfants d’âge et de niveau différents, les plus petits retenaient bien souvent un peu plus que la chanson des dictées ou des tables de multiplication. Il n’était pas rare non plus que les enfants ne déchiffrassent cet objet insigne du privilège patriarcal, le journal quotidien que leur père lisait et commentait parfois à leur mère.
Le plus étonnant, ce fut l’explication donnée par cette jeune femme : elle voulait que lire fût naturel, que tout cela participât de la vie, de la croissance, d’un fonctionnement continu quasi corporel. En somme, il s’agissait de la lecture de la plante, comme d’une variante de la jouissance de la vie même. Lire devait être « comme » le prolongement « naturel » du voir. On sait qu’il n’en est rien. Mais l’important en ce cas était de pouvoir se passer de la demande.
Je lui demandais alors si manger était naturel. « Mais pas du tout », me répondit-elle, « manger, c’est toujours un peu mal ». On le voit, ce n’était pas, comme les ethnologues le disent, l’aspect culturel de la nourriture et de la convivialité qui s’opposait à une idée de ce qui serait naturel. Pour elle, ce naturel était un mélange d’arbres, de fleurs, d’eau et d’air pur, de bien-être au soleil, de spontanéité et peut-être d’autosuffisance. Ce qui s’opposait à cela, ce « moralement mal », était sans doute, sous le mode de la culpabilité, la trace ténue, aussi précieuse et nécessaire à maintenir qu’insupportable, d’une subjectivation possible de la pulsion orale dans une relation au désir.
Que dire de tout cela ? Que dire de cette lecture muette, sans voix, par laquelle elle s’est mise à déchiffrer les signes ? Sans écrire. Sans, non plus, demander. Sans la demande de réponse fondatrice de la lecture de l’enfant qui apprend d’ordinaire en classe, demande qui questionne le maître et la maîtresse à la fois sur leur amour et sur ce qu’ils ont entendu des phrases lues : est-ce bien ? Cela a-t-il un sens ?
Dans le cas de cette enfant, c’était sa sœur qui effectuait ces trajets de la demande à haute voix, avec ce que toute demande implique, c’est-à-dire une réponse, ce qui ne veut pas toujours dire une satisfaction. Elle-même, silencieuse, associait les signes vus à la voix épelante de sa sœur.
L’hypothèse que je pourrais faire, c’est qu’elle contemplait, au sens quasi religieux de ce terme, la précipitation du signifiant en lettre, tandis que les voix de sa sœur et de la nourrice s’égrenaient et se perdaient, mais pas la sienne, qu’elle enfermait et gardait. En feignant que les lettres fussent naturelles, comme son corps, n’essayait-elle pas d’être tout entière une sorte de présence continue de la lettre, une sorte de martyre, de témoin de la fonction de la lettre mise en valeur, portée à l’incandescence par l’exténuation de toute demande, à la limite informulée de toute demande ? Ce passage à la limite d’une telle demande révèle celle-ci, mais pour en nier l’essentiel, pour en bloquer la discontinuité signifiante et les temps de rétroaction qui règlent la saisie du sens. Pourquoi ?
Silencieuse, elle jouit indéfiniment d’un secret merveilleux : elle regarde la voix se poser comme des oiseaux sur les lettres. Mais cette jouissance infinie l’exclut des partialisations, des discontinuités de toute demande. Elle jouit d’un aspect radical de la fonction de la lettre, border le réel, elle jouit alors de ce que dans sa fonction la lettre est insensée. Il s’agit d’une jouissance qui feint de se passer des défilés de la demande. Il s’agit aussi d’un savoir qui se saurait donc de pure grâce, pour reprendre les thèmes religieux de l’élection : secrètement, loin des apprentissages laborieux, loin des revendications vulgaires, elle est radicalement l’élue. Ici, nous pourrions reprendre le fil de la biographie, un fil que nous pouvons retrouver dans de nombreux cas. La sœur ainée mobilisait l’intérêt de sa mère et semblait préférée. Au lieu de s’en plaindre et donc de formuler une demande, elle invente un lieu radical d’élection où, sans être liée à l’écart de la demande, la lettre est saisie comme nourricière d’un savoir, de la même façon qu’on parle de terre nourricière pour une plante. C’est donc avec une logique imparable et avec une relative bonne foi que beaucoup d’anorexiques comme elle affirment ne pas l’être et se nourrir de la sève de la lettre.
J’avais évoqué, dans de précédents travaux, d’autres cas d’anorexie, et en particulier l’incidence imaginaire du trajet de la lettre écrite et dite, de la lettre L ou elle qui posait la question du rapport de ces anorexiques à la féminité et au phallus. Mais ici, en parlant de la fonction de la lettre, nous abordons la question du lien du symbolique avec le réel, et de ce qui va peut-être permettre de borner une jouissance infinie.
On perçoit assez facilement que le jeu de mots, le lapsus, bref, l’équivoque signifiante s’entend dans son rapport à l’orthographe, c’est-à-dire dans son rapport à l’écrit. Mais la question ne se limite pas, me semble-t-il, à un processus de comparaison plate entre plusieurs orthographes dans leur rapport à telle ou telle homophonie. C’est la possibilité même de ce rapport qui est en question.
Or ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce qui m’est enseigné par cette cure et quelques autres, c’est une manière de questionner et de radicaliser l’hiatus entre le signifiant et la fonction de la lettre. Dire en effet, même avec Lacan dans Litturaterre, que le signifiant se précipite et vient raviner le sol en écriture ne reste pour moi qu’une belle image.
D’ailleurs, le 31 octobre 1974, dans un texte prononcé à Rome, La troisième, Lacan, après s’être demandé comment était venue l’idée de l’élément et la nécessité où l’on était de le définir comme ce qui « ne pouvait que se compter », concluait que « tout ceci ne nous vient qu’à partir de quelque chose qui n’a pas de meilleur support que la lettre ». Mais il ajoute aussitôt : « Mais ça veut dire aussi, parce qu’il n’y a pas de lettre sans de lalangue, c’est même le problème, comment est-ce que lalangue, ça peut se précipiter dans la lettre ? On n’a jamais fait rien de bien sérieux sur l’écriture. Mais ça vaudrait quand même la peine, parce que c’est là tout à fait un joint. » Nous voici donc au bord de cette question, et comme souvent dans le champ de la psychanalyse, nous avons à la prendre comme telle : la lettre est autre chose que le signifiant, et nous pouvons donc placer cette altérité au départ, d’emblée en faire fonctionner l’erre, et situer ainsi ce qu’il y a d’opératoire dans l’écoute du signifiant à travers cette dimension d’altérité. La comparaison des orthographes pour une homophonie se situe alors comme effet secondaire de cette altérité. Mettons la majuscule lacanienne à cette altérité – on pourrait aussi la nommer hétérogénéité –, car il n’y a en elle aucun point d’analogie ni de commune mesure. L’Autre se joue à chaque moment dans cette distance entre signifiant et lettre. Et ce qui s’inscrit comme lettre, c’est l’espacement de la répétition de la demande. Il est, si l’on ose dire, consubstantiel à la demande de se répéter ; et cette répétition est aussi l’une des formulations de l’altérité, par le comptage qu’elle implique.
Tout cela n’est d’ailleurs que l’une des nombreuses leçons du nœud borroméen présenté par Lacan. Le seul lien qu’il y ait entre les trois ronds de ficelle nommés r, s, i, c’est leur nouage, c’est-à-dire leur radicale altérité les uns aux autres, puisque rien d’autre ne vient les distinguer. Les lettres r, s, i, inscrivent cette pure altérité.
Dans une étude récente, intitulée « Rien et rien qu’à- », j’avais, à partir du séminaire Les non-dupes errent, essayé de montrer l’acte par lequel on peut franchir l’hiatus entre le rien, limite de l’objet a si cher à l’anorexique – au point que Lacan dit d’elle qu’elle mange rien –, et ce rien qu’à nouer, ce principe de suffisance qui relève de la fonction de la lettre, semble-t-il, en inscrivant ici le pur lien.
L’objet a, nous dit Lacan dans La troisième, relève de l’écrit. Que ce bord du réel où le symbolique se fait lettre prenne parfois le sens de la mort n’implique pas que cette fonction de la lettre signifie toujours mort. Car ce bord est, d’emblée et surtout, insensé. Et tout réel n’est pas défini comme mort même si la mort en est l’une des figures. Une autre figure est sans doute cet impossible à écrire retenu par Lacan, cette impossibilité pour le rapport sexuel de s’écrire, ce qui pousse alors le parlêtre à écrire et à inventer toujours autre chose. Opposant alors jouissance phallique et jouissance de l’Autre, dont « chacun sait à quel point c’est impossible », Lacan, dans La troisième, dit encore : « Autant la jouissance phallique est hors corps, autant la jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique, car c’est à partir de là, à savoir à partir du moment où l’on saisit ce qu’il y a – comment dire – de plus vivant ou de plus mort dans le langage, à savoir la lettre, c’est uniquement à partir de là que nous avons accès au réel. »
Une manière d’écouter ces cas d’anorexie que j’ai pu évoquer serait donc d’entendre à quel point l’altérité entre signifiant et lettre y est éludée. La jeune femme dont nous parlions éludait cette altérité en se taisant et en feignant que la demande – que pratiquaient en la répétant sa nourrice et sa sœur – ne l’ait pas concernée. Elle manque ainsi, en le barrant, en le bouchant, en l’incarnant même, l’espacement littéral de la demande, et vient remplir indûment d’une identité close cet espacement où pourtant la lettre ne se tient que de son altérité au signifiant. Elle est alors passion de l’unité, enfant de la science assurément. Il y a une feinte dans ce cas, feinte qui n’est pas sans beauté.
En somme, cette jeune femme, comme tant d’enfants de la science, généralise la fonction de la lettre, comme on a pu le faire jadis en inventant l’algèbre, en écrivant l’inconnue « x ». Ce faisant, elle garantit sa neutralité imaginaire. Il y a une feinte, et c’est sans doute là le possible point d’appui pour le levier d’une intervention. Cette feinte – qui montre par sa fiction que cette jeune femme n’est pas psychotique – consiste à faire de la fonction même de la lettre la rainure de son être. Cela montre donc qu’elle sait quelque chose de cette fonction, et cette trace de savoir, nous pouvons la lui faire quelque peu apprécier.
La lettre, cet espacement où la répétition des signifiants, dans la parole qui demande, s’inscrit et laisse ainsi tomber la voix, la lettre qui est donc la trace de l’espacement, trace de cette altérité, de cette hétérogénéité qui vient fixer l’erre, l’écart de la métaphore, la lettre qui marque la place imprononçable de S(A barré) dans la métaphore et laisse tomber la voix comme telle, et retient le vagissement et le cri à cet endroit imprononçable, cette jeune anorexique feint de se loger, de se nicher en elle, dans cet imprononçable dont elle bouche mais révèle aussi le fonctionnement de bord. Mais elle sait bien que l’infirmité de la demande, chez elle, a pris argument d’un abandon qu’elle avait voulu ne plus ressentir quand elle était petite, et que ce refus vient trop opportunément garantir que l’altérité ne la toucherait pas dans ce qui la fonde, l’hiatus entre homme et femme, celui de la sexuation.
Si nous ne pouvons tirer de ce cas singulier des conclusions générales, nous remarquons cependant qu’il est loin d’être unique. Il fait partie d’un ensemble de configurations bien contemporaines que nous avons à apprécier. Nous écoutons souvent de ces enfants de la science qui alternent dès leur plus jeune âge leurs études et le sport sans que le moindre moment d’ennui fécond ne leur soit permis. La performance est partout exigée et l’on voit mal sur quel silence, sur quel intervalle de temps pourraient s’élaborer les diverses demandes qui disent, structurent et inscrivent la singularité d’un désir. Nos temps publicitaires proposent des satisfactions partielles et répétitives, anticipent le désir de jouir selon un impératif de jouir à tout prix et cassent la fragile pluralité pulsionnelle en la précipitant dans l’urgence d’un choix préformé d’un seul registre pulsionnel, qui est d’ailleurs souvent celui de l’oralité. L’intelligence est sollicitée et entretenue pour cette urgence publicitaire à la réponse rapide, pour des performances qui deviennent vite des formes de l’avidité. Que l’anorexie vienne contredire cet idéal boulimique contemporain n’est pas son moindre mérite. Mais elle est issue du même idéal de performance et soutient une position inverse qui la met sur le même terrain d’une pathologie de la demande. Cependant, et sur ce point cesse la symétrie, elle dégage les conditions littérales de la demande et permet parfois d’en atténuer l’infirmité, tout en analysant ce que la fonction de la lettre, ici portée à l’incandescence, enseigne sur ce qu’on appelle l’intelligence.
 
NOTES
 
[*] Christiane Lacôte, psychanalyste.
[1] On trouvera ici des extraits de l’observation que j’ai faite, « Essai de situation de la lettre dans l’anorexie », publiée dans les Actes des Journées d’étude de l’Association lacanienne internationale les 19 et 20 octobre 2002 sur « Le signifiant, la lettre et l’objet ».
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