2003
Journal Français de Psychiatrie
Une lisibilité parfaite
Christiane Lacôte
[*]
Qui n’a rencontré de ces intelligences fluides qui, simplement
et calmement, résolvent et expliquent ce qui apparaissait l’instant d’avant
complexe, opaque, illisible ?
Il s’agit de réponses claires et rapides qui n’ont pas le
spasme hystérique de la répartie du tac au tac, mais qui, au contraire,
tranchent délicatement le bloc compact de telle façon qu’il en devient
cristallin et en révèle les fines arêtes lettrées, exaltées par cette nouvelle
transparence.
Décrit ainsi, cet art de la coupure a quelque chose de
transfigurant et engendre un déploiement de combinaisons décrites dans leurs
variations articulées.
Devant cela, nous sommes un peu pantois ; devant une telle
levée des obstacles, nous sommes ravis, transportés. Inquiets, cependant, et
comme si un objet manquait, nous retournons en tous sens le problème qui vient
d’être résolu avec élégance, comme pour voir s’il reste quelques débris de nos
propres embarras sur ces questions qui nous semblaient si opaques, mais pfuit
!… Il n’en reste rien, rien que le souvenir incongru d’un tracas devenu
inconsistant à la lumière de ce qui est devenu lisible. Ces trouvailles
prennent alors un éclat quasi merveilleux.
Cependant, le plus souvent, ces moments que depuis la théologie
augustinienne on pouvait appeler des moments d’illumination sont à éclipse, ils sont
intermittents.
Or, certains enfants et certains adultes donnent l’impression
de « tenir » ces moments-là dans la durée, comme l’on dit en musique « tenir »
une note, et cela sans effort, visible du moins.
Des esprits chagrins et jaloux les menaceraient de « tourner à
vide » ou voudraient marquer leur revanche sur de tels talents en les menaçant
de payer cette facilité par des effondrements et symptômes divers. Voire ! Cela
n’est pas si sûr ! Car l’idée de cette revanche mesquine des « moins-doués » se
résout bien vite au parfum de culpabilité judéo-chrétienne inscrite dans le
mythe du péché originel où l’on est chassé du paradis pour avoir voulu goûter
aux fruits interdits du savoir. Il faut dire que le terme de « surdoués »
emporte avec lui tout un contexte religieux, celui du don gracieux, de
l’élection divine, avec ses contraires effrayants de privation et de damnation.
On se demande même à quoi rime le préfixe « sur » dans cet étonnant terme «
surdoué », sinon à une précaution égalitaire démagogique qui poserait que tout
le monde est « doué », que le don est universellement accordé, mais qu’il y en
a qui ont « plus ».
On pourrait cependant essayer de sortir de cette problématique
du don, et du même coup sortir de cet horizon d’injustice métaphysique. On
pourrait, par exemple, penser cette question à partir de ce que la théorie
lacanienne enseigne sur les rapports distincts que le sujet entretient avec le
signifiant et avec la lettre.
Lorsque les esprits chagrins et jaloux menacent les plus doués
de bientôt « tourner à vide », ils oublient que l’évidence peut être autre
chose qu’une révélation, mais, selon le jeu de mots de Lacan, un évidement qui
renvoie à la solidité d’un réseau de lettres. Or ces sujets qui, dans leur vie,
privilégient ce rapport aisé à toute lecture peuvent nous enseigner sur ce que
la littéralité tient de réel : il y a quelque chose qui est accroché aux
lettres silencieuses, qu’elles soient de poésies, scientifiques ou
littéraires.
Si un tribut était pourtant à payer pour ce rapport privilégié
à la lettre, ce serait peut-être une capacité à souffrir hors du commun de
choses et d’événements qui sont à la fois parfaitement sus et d’autant plus
intelligibles qu’ils sont déliés, mais de quoi ?
Car on ne peut dire non plus qu’il s’agit d’un délire : nous
aquiesçons en effet aux solutions qu’on nous expose et explique si bien. Alors
d’où vient parfois notre gêne ? Sans doute de ce que cette lisibilité
exemplaire est privée de ce que l’on pourrait nommer la fonction de la
demande.
Pour tenter d’éclairer ces questions, je reprendrai quelques
traits
[1] de cas que nous
trouvons dans notre clinique quotidienne où l’intelligence de la lettre au plus
haut niveau scientifique a pu se conjoindre à cette symptomatologie limite qui
est celle de l’anorexie. On sait à quel point aujourd’hui l’aisance
mathématique est devenue un impératif.
Je prendrai un court fragment d’une cure qui nous enseigne
particulièrement sur l’intérêt qu’il y a à distinguer et à articuler les
lettres écrites et la fonction même de la lettre, le rapport entre la demande
et la répétition, le rapport entre l’objet a – ici dans son événement de voix – et la
fonction de cet objet dont Lacan dit, dans La
troisième, qu’il n’y a pas d’idée.
Quelques rêves sont écrits à ma demande, en forme de
notes.
Comme dans beaucoup d’autres cas d’anorexie, il se répète qu’«
il n’y a rien à dire », ou bien il s’agit de descriptions de ce qui s’est passé
dans la journée ou dans les journées précédentes. Récits de ce qui est factuel.
Or, ce n’est pas parce que les phrases de ces récits commencent par « je » que
le sujet y est inscrit. Mais il est possible que ce factuel, d’être adressé et
entendu, puisse un jour se boucler autrement : il est comme un tracé de pierres
d’attente.
Cette jeune femme est alors comme l’agent d’un compte-rendu,
l’agent d’un relevé de mesures, allons jusqu’à dire qu’elle prête une voix
calme et un peu désaffectée à une lecture intérieure – mais est-elle bien
intérieure ? – au catalogue de sa journée, à une suite de constats. De la même
façon qu’elle pourrait relever les chiffres de ce qu’elle ingère et ceux de sa
courbe de poids. Elle énumère, ou encore elle épelle sa vie. On pense à
l’étonnant journal du peintre italien de la Renaissance, Pontormo.
Ces suites de constats me sont pourtant adressées
hic et nunc. Comment en faire surgir
une mise en forme de la parole comme demande ? Vous me direz que toute parole
adressée est une demande, radicalement demande de réponse, certes. Mais une
demande ne se reconnaît pas nécessairement par la forme grammaticale de la
question. L’enjeu, ici, serait que le sujet puisse saisir une certaine
profondeur, une certaine épaisseur de ce qu’il s’applique à formuler de la
façon la plus linéaire qui soit.
Je ne peux dire sur quel point abordé par elle – sans doute à
propos de son travail, où elle est une scientifique de haut niveau – je trouve
l’occasion d’une question sur le fait qu’elle n’ose demander ni aide ni
renseignement auprès de ses collègues, avec lesquels pourtant elle entretient
les meilleurs rapports. Il ne s’agit pas d’oser ou pas, car lorsqu’elle
plaisante avec ses amis, elle ose beaucoup de choses. À ma question, elle
répond qu’elle ne veut pas montrer qu’elle ne
sait pas. Amour-propre, crainte de l’humiliation ? Cela va plus
loin, et sans doute du côté de l’abandon.
Je la questionne alors sur ce qu’est pour elle un apprentissage
et en particulier celui de la lecture et de l’écriture. Car, lui dis-je, avec
un bon sens tout à fait approximatif, pour apprendre il faut bien admettre
qu’on ne sait pas. Proposition brillamment battue en brèche depuis l’Antiquité
par Platon dans le Ménon, puisque,
pour lui, apprendre consiste à se souvenir de ce qu’on savait déjà.
Mais aussitôt, sur cette question qui a tourmenté les
philosophes, cette jeune femme fait preuve d’une très brillante ingéniosité :
elle n’a pas appris à lire ! Comment cela ? Lorsque sa nourrice a commencé à
enseigner la lecture à sa sœur aînée, elle s’est mise à écouter, à regarder et
a appris en secret à déchiffrer l’écriture. Et tout d’un coup, les autres se
sont aperçus un beau jour qu’elle
savait, qu’elle savait lire
!
Cette histoire peut paraître banale, mais tout peut être banal
dans une cure, sauf les
articulations.
En effet, lorsque les classes à la campagne étaient regroupées
en une seule avec des enfants d’âge et de niveau différents, les plus petits
retenaient bien souvent un peu plus que la chanson des dictées ou des tables de
multiplication. Il n’était pas rare non plus que les enfants ne déchiffrassent
cet objet insigne du privilège patriarcal, le journal quotidien que leur père
lisait et commentait parfois à leur mère.
Le plus étonnant, ce fut l’explication donnée par cette jeune
femme : elle voulait que lire fût naturel, que tout cela participât de la vie, de
la croissance, d’un fonctionnement continu quasi corporel. En somme, il
s’agissait de la lecture de la plante, comme d’une variante de la jouissance de
la vie même. Lire devait être « comme » le prolongement « naturel » du voir. On
sait qu’il n’en est rien. Mais l’important en ce cas était de pouvoir se passer
de la demande.
Je lui demandais alors si manger était
naturel. « Mais pas du tout », me
répondit-elle, « manger, c’est toujours un peu mal ». On le voit, ce n’était
pas, comme les ethnologues le disent, l’aspect culturel de la nourriture et de
la convivialité qui s’opposait à une idée de ce qui serait naturel. Pour elle,
ce naturel était un mélange d’arbres, de fleurs, d’eau et d’air pur, de
bien-être au soleil, de spontanéité et peut-être d’autosuffisance. Ce qui
s’opposait à cela, ce « moralement mal », était sans doute, sous le mode de la
culpabilité, la trace ténue, aussi précieuse et nécessaire à maintenir
qu’insupportable, d’une subjectivation possible de la pulsion orale dans une
relation au désir.
Que dire de tout cela ? Que dire de cette lecture muette, sans
voix, par laquelle elle s’est mise à déchiffrer les signes ? Sans écrire. Sans,
non plus, demander. Sans la demande de réponse fondatrice de la lecture de
l’enfant qui apprend d’ordinaire en classe, demande qui questionne le maître et
la maîtresse à la fois sur leur amour et sur ce qu’ils ont entendu des phrases
lues : est-ce bien ? Cela a-t-il un sens ?
Dans le cas de cette enfant, c’était sa sœur qui effectuait ces
trajets de la demande à haute voix, avec ce que toute demande implique,
c’est-à-dire une réponse, ce qui ne veut pas toujours dire une satisfaction.
Elle-même, silencieuse, associait les signes vus à la voix épelante de sa
sœur.
L’hypothèse que je pourrais faire, c’est qu’elle contemplait,
au sens quasi religieux de ce terme, la précipitation du signifiant en lettre,
tandis que les voix de sa sœur et de la nourrice s’égrenaient et se perdaient,
mais pas la sienne, qu’elle enfermait et gardait. En feignant que les lettres
fussent naturelles, comme son corps, n’essayait-elle pas d’être tout entière
une sorte de présence continue de la lettre, une sorte de martyre, de témoin de
la fonction de la lettre mise en valeur, portée à l’incandescence par
l’exténuation de toute demande, à la limite informulée de toute demande ? Ce
passage à la limite d’une telle demande révèle celle-ci, mais pour en nier
l’essentiel, pour en bloquer la discontinuité signifiante et les temps de
rétroaction qui règlent la saisie du sens. Pourquoi ?
Silencieuse, elle jouit indéfiniment d’un secret merveilleux :
elle regarde la voix se poser comme
des oiseaux sur les lettres. Mais cette jouissance infinie l’exclut des
partialisations, des discontinuités de toute demande. Elle jouit d’un aspect
radical de la fonction de la lettre, border le réel, elle jouit alors de ce que
dans sa fonction la lettre est insensée. Il s’agit d’une jouissance qui feint
de se passer des défilés de la demande. Il s’agit aussi d’un savoir qui se
saurait donc de pure grâce, pour reprendre les thèmes religieux de l’élection :
secrètement, loin des apprentissages laborieux, loin des revendications
vulgaires, elle est radicalement l’élue. Ici, nous pourrions reprendre le fil
de la biographie, un fil que nous pouvons retrouver dans de nombreux cas. La
sœur ainée mobilisait l’intérêt de sa mère et semblait préférée. Au lieu de
s’en plaindre et donc de formuler une demande, elle invente un lieu radical
d’élection où, sans être liée à l’écart de la demande, la lettre est saisie
comme nourricière d’un savoir, de la même façon qu’on parle de terre
nourricière pour une plante. C’est donc avec une logique imparable et avec une
relative bonne foi que beaucoup d’anorexiques comme elle affirment ne pas
l’être et se nourrir de la sève de la lettre.
J’avais évoqué, dans de précédents travaux, d’autres cas
d’anorexie, et en particulier l’incidence imaginaire du trajet de la lettre
écrite et dite, de la lettre L ou
elle qui posait la question du rapport
de ces anorexiques à la féminité et au phallus. Mais ici, en parlant de la
fonction de la lettre, nous abordons la question du lien du symbolique avec le
réel, et de ce qui va peut-être permettre de borner une jouissance
infinie.
On perçoit assez facilement que le jeu de mots, le lapsus,
bref, l’équivoque signifiante s’entend dans son rapport à l’orthographe,
c’est-à-dire dans son rapport à l’écrit. Mais la question ne se limite pas, me
semble-t-il, à un processus de comparaison plate entre plusieurs orthographes
dans leur rapport à telle ou telle homophonie. C’est la possibilité même de ce
rapport qui est en question.
Or ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce qui m’est enseigné par
cette cure et quelques autres, c’est une manière de questionner et de
radicaliser l’hiatus entre le signifiant et la fonction de la lettre. Dire en
effet, même avec Lacan dans Litturaterre, que le signifiant se précipite et
vient raviner le sol en écriture ne reste pour moi qu’une belle image.
D’ailleurs, le 31 octobre 1974, dans un texte prononcé à Rome,
La troisième, Lacan, après s’être
demandé comment était venue l’idée de l’élément et la nécessité où l’on était
de le définir comme ce qui « ne pouvait que se compter », concluait que « tout
ceci ne nous vient qu’à partir de quelque chose qui n’a pas de meilleur support
que la lettre ». Mais il ajoute aussitôt : « Mais ça veut dire aussi, parce
qu’il n’y a pas de lettre sans de lalangue, c’est même le problème, comment est-ce
que lalangue, ça peut se précipiter
dans la lettre ? On n’a jamais fait rien de bien sérieux sur l’écriture. Mais
ça vaudrait quand même la peine, parce que c’est là tout à fait un joint. »
Nous voici donc au bord de cette question, et comme souvent dans le champ de la
psychanalyse, nous avons à la prendre comme telle : la lettre est
autre chose que le signifiant, et nous
pouvons donc placer cette altérité au départ, d’emblée en faire fonctionner
l’erre, et situer ainsi ce qu’il y a d’opératoire dans l’écoute du signifiant à
travers cette dimension d’altérité. La comparaison des orthographes pour une
homophonie se situe alors comme effet secondaire de cette altérité. Mettons la
majuscule lacanienne à cette altérité – on pourrait aussi la nommer
hétérogénéité –, car il n’y a en elle aucun point d’analogie ni de commune
mesure. L’Autre se joue à chaque moment dans cette distance entre signifiant et
lettre. Et ce qui s’inscrit comme lettre, c’est l’espacement de la répétition
de la demande. Il est, si l’on ose dire, consubstantiel à la demande de se
répéter ; et cette répétition est aussi l’une des formulations de l’altérité,
par le comptage qu’elle implique.
Tout cela n’est d’ailleurs que l’une des nombreuses leçons du
nœud borroméen présenté par Lacan. Le seul lien qu’il y ait entre les trois
ronds de ficelle nommés r,
s, i, c’est leur nouage, c’est-à-dire leur
radicale altérité les uns aux autres, puisque rien d’autre ne vient les
distinguer. Les lettres r,
s, i, inscrivent cette pure altérité.
Dans une étude récente, intitulée « Rien et rien qu’à- »,
j’avais, à partir du séminaire Les non-dupes
errent, essayé de montrer l’acte par lequel on peut franchir
l’hiatus entre le rien, limite de
l’objet a si cher à l’anorexique – au
point que Lacan dit d’elle qu’elle mange rien –, et ce rien
qu’à nouer, ce principe de suffisance qui relève de la fonction de
la lettre, semble-t-il, en inscrivant ici le pur lien.
L’objet a, nous dit
Lacan dans La troisième, relève de
l’écrit. Que ce bord du réel où le symbolique se fait lettre prenne parfois le
sens de la mort n’implique pas que cette fonction de la lettre signifie
toujours mort. Car ce bord est, d’emblée et surtout, insensé. Et tout réel
n’est pas défini comme mort même si la mort en est l’une des figures. Une autre
figure est sans doute cet impossible à écrire retenu par Lacan, cette
impossibilité pour le rapport sexuel de s’écrire, ce qui pousse alors le
parlêtre à écrire et à inventer
toujours autre chose. Opposant alors jouissance phallique et jouissance de
l’Autre, dont « chacun sait à quel point c’est impossible », Lacan, dans
La troisième, dit encore : « Autant la
jouissance phallique est hors corps, autant la jouissance de l’Autre est hors
langage, hors symbolique, car c’est à partir de là, à savoir à partir du moment
où l’on saisit ce qu’il y a – comment dire – de plus vivant ou de plus mort
dans le langage, à savoir la lettre, c’est uniquement à partir de là que nous
avons accès au réel. »
Une manière d’écouter ces cas d’anorexie que j’ai pu évoquer
serait donc d’entendre à quel point l’altérité entre signifiant et lettre y est
éludée. La jeune femme dont nous parlions éludait cette altérité en se taisant
et en feignant que la demande – que pratiquaient en la répétant sa nourrice et
sa sœur – ne l’ait pas concernée. Elle manque ainsi, en le barrant, en le
bouchant, en l’incarnant même, l’espacement littéral de la demande, et vient
remplir indûment d’une identité close cet espacement où pourtant la lettre ne
se tient que de son altérité au signifiant. Elle est alors passion de l’unité,
enfant de la science assurément. Il y a une feinte dans ce cas, feinte qui
n’est pas sans beauté.
En somme, cette jeune femme, comme tant d’enfants de la
science, généralise la fonction de la lettre, comme on a pu le faire jadis en
inventant l’algèbre, en écrivant l’inconnue « x ». Ce faisant, elle garantit sa
neutralité imaginaire. Il y a une feinte, et c’est sans doute là le possible
point d’appui pour le levier d’une intervention. Cette feinte – qui montre par
sa fiction que cette jeune femme n’est pas psychotique – consiste à faire de la
fonction même de la lettre la rainure de son être. Cela montre donc qu’elle
sait quelque chose de cette fonction, et cette trace de savoir, nous pouvons la
lui faire quelque peu apprécier.
La lettre, cet espacement où la répétition des signifiants,
dans la parole qui demande, s’inscrit et laisse ainsi tomber la voix, la lettre
qui est donc la trace de l’espacement, trace de cette altérité, de cette
hétérogénéité qui vient fixer l’erre, l’écart de la métaphore, la lettre qui
marque la place imprononçable de S(A barré) dans la métaphore et laisse tomber
la voix comme telle, et retient le vagissement et le cri à cet endroit
imprononçable, cette jeune anorexique feint de se loger, de se nicher en elle,
dans cet imprononçable dont elle bouche mais révèle aussi le fonctionnement de
bord. Mais elle sait bien que l’infirmité de la demande, chez elle, a pris
argument d’un abandon qu’elle avait voulu ne plus ressentir quand elle était
petite, et que ce refus vient trop opportunément garantir que l’altérité ne la
toucherait pas dans ce qui la fonde, l’hiatus entre homme et femme, celui de la
sexuation.
Si nous ne pouvons tirer de ce cas singulier des conclusions
générales, nous remarquons cependant qu’il est loin d’être unique. Il fait
partie d’un ensemble de configurations bien contemporaines que nous avons à
apprécier. Nous écoutons souvent de ces enfants de la science qui alternent dès
leur plus jeune âge leurs études et le sport sans que le moindre moment d’ennui
fécond ne leur soit permis. La performance est partout exigée et l’on voit mal
sur quel silence, sur quel intervalle de temps pourraient s’élaborer les
diverses demandes qui disent, structurent et inscrivent la singularité d’un
désir. Nos temps publicitaires proposent des satisfactions partielles et
répétitives, anticipent le désir de jouir selon un impératif de jouir à tout
prix et cassent la fragile pluralité pulsionnelle en la précipitant dans
l’urgence d’un choix préformé d’un seul registre pulsionnel, qui est d’ailleurs
souvent celui de l’oralité. L’intelligence est sollicitée et entretenue pour
cette urgence publicitaire à la réponse rapide, pour des performances qui
deviennent vite des formes de l’avidité. Que l’anorexie vienne contredire cet
idéal boulimique contemporain n’est pas son moindre mérite. Mais elle est issue
du même idéal de performance et soutient une position inverse qui la met sur le
même terrain d’une pathologie de la demande. Cependant, et sur ce point cesse
la symétrie, elle dégage les conditions littérales de la demande et permet
parfois d’en atténuer l’infirmité, tout en analysant ce que la fonction de la
lettre, ici portée à l’incandescence, enseigne sur ce qu’on appelle
l’intelligence.
[*]
Christiane Lacôte, psychanalyste.
[1]
On trouvera ici des extraits de l’observation que j’ai faite, «
Essai de situation de la lettre dans l’anorexie », publiée dans les Actes des
Journées d’étude de l’Association lacanienne internationale les 19 et 20
octobre 2002 sur « Le signifiant, la lettre et l’objet ».