2003
Journal Français de Psychiatrie
Surdoué pourquoi faire ?
Entretien avec Charles Melman
Marika Bergès-Bounes
[*]
Sandrine Calmettes-Jean
[**]
JFP : « Surdoué
pourquoi faire ? » dites vous.
C. Melman : Il semble
que les surdoués satisfont avant tout le vœu des parents, ce qui est bien
normal, surtout en ces temps de scolarité plutôt maigre. Ils constituent en
revanche une gêne et un problème pour les enseignants. Pour nous, les psys, ils
sont une source de réflexion sur les mécanismes de l’apprentissage. Cela étant,
l’utilité sociale des surdoués, à part le fait qu’ils ont la faculté de se
rassembler dans un club une fois qu’ils sont devenus adultes et d’échanger
entre eux on ne sait quel message ni quelle communication, à part cet avantage
d’appartenance à un club, on ne voit pas très bien quel est l’intérêt à
proprement parler pratique de cette promotion. Le seul intérêt qu’on pourrait
envisager est celui des enfants prodiges musiciens dans la mesure où ils
témoignent de la faculté qu’ils ont d’acquérir une dextérité musculaire,
kinésique exceptionnelle, hors du commun et qui échappe aux conditions
ordinaires d’acquisition de l’habileté motrice. Les enfants qui sont, en ce
domaine, des surdoués méritent de notre part une réflexion et une attention
particulières. À la question : pourquoi faire ? disons qu’on ne voit guère
d’incidence pratique, hormis l’agrément que pourront donner ces artistes en
herbe ; enfin ce n’est pas essentiel à la marche de la culture et de la pensée.
Les petits génies mathématiciens, eux, sont plus rares, nous en
reparlerons.
JFP : Et socialement
?
C.M. : Ce qui est
frappant, c’est qu’on peut programmer ces enfants comme on programme un disque
ou une machine. On peut remarquer que ce don exceptionnel dans le domaine de la
mémoire et celui du maniement des chiffres, plus globalement dans l’exercice
des combinatoires, se manifeste peu dans le domaine littéraire. Il y a eu bien
sûr des petits écrivains précoces, mais ce n’est pas à l’âge que nous sommes en
train d’évoquer, c’est bien plus tard. Donc, ces enfants témoignent qu’avec des
méthodes en général adaptées de la part de l’éducateur (qui est en général le
plus souvent une éducatrice, c’est-à-dire la mère) existe la possibilité de les
programmer et de montrer qu’ils ont un certain nombre de connexions neuroniques
latentes susceptibles d’être actualisées par des exercices appropriés,
connexions qui s’avèrent ensuite éventuellement stables et donc susceptibles de
constituer une mémoire. Oui, mais laquelle ? Car ce constat étant fait, nous ne
pouvons que constater, à l’âge de la puberté, l’existence de crises qui seront
sûrement plus difficiles par eux à supporter ; cet épisode de la puberté, la
bascule, la prise dans la sexualité est susceptible dans un certain nombre de
cas de venir radicalement casser ces remarquables acquis ou bien permettre leur
maintien mais au prix d’une conjugalité, d’un exercice de la sexualité qui ne
va pas aller sans problème spécifique. Ces remarques ne sont faites ni pour
décourager ni pour encourager les surdoués mais pour relever que cette
intelligence « mécanique » ne peut pas aller sans un certain nombre de
conséquences et, si elle est aujourd’hui à la mode, c’est à cause de sa
similarité avec la programmation des machines. Il est évident que le surdoué
est celui qui est le plus adapté au maniement et au fonctionnement des
machines, dans son cas ce n’est plus l’homme qui fait la machine mais la
machine qui fait le bonhomme.
JFP : Dans nos
consultations qui, jusque-là, s’occupaient de handicap, de déficit, en tout cas
il en manquait toujours, et c’est pour ce manque que les parents venaient nous
voir. Maintenant nous recevons leurs enfants parce qu’il y a du plus. Ils
voudraient bien qu’on mesure cet écart à la norme, ils voudraient bien savoir.
Nous sommes donc passés dans nos consultations d’un « moins » à un « plus ».
Finalement, notre expérience montre que, parmi ces enfants qui consultent pour
ce motif, 29 % seulement sont surdoués en termes psychométriques. La majorité
des demandes pose donc question et on peut se demander si ce n’est pas une
façon, socialement, de refuser la limitation ou la restriction.
C.M. : Il est déjà
heureux que cette prématuration de l’entrée de l’enfant dans l’exercice de
l’intelligence ne soit pas dénoncée comme un abus. Cela étant, je ne saurais
pas mieux que vous répondre à la question de savoir pourquoi cette demande
constitue aujourd’hui une cause de consultation, ni pourquoi ils sont si
nombreux. Peut-être, s’il fallait faire quelques hypothèses, rêver à quelques
réponses, nous pourrions dire que l’éducation que nous donnons aujourd’hui aux
enfants est une éducation hors castration, qui les invite délibérément à
échapper à ce type de contrainte, à ce type de restriction, et que, de façon
banalement consécutive, on voit des enfants développer des facultés
combinatoires qui justement échappent à la limitation, à la restriction, au
déficit, et ne peuvent qu’éblouir leur entourage, c’est-à-dire finalement
répondre à leur vœu.
JFP : C’est un enfant
de rêve, c’est ce que disait une mère.
C.M. : Le rêve
semblant être celui de donner naissance à un ordinateur. Notre style pour
élever nos enfants peut les rendre complètement idiots ou bien surdoués, la
question dès lors de l’équivalence se posant. Est-ce qu’être surdoué n’est pas
une forme d’idiotie ?
JFP : En même temps
peut-être vaut-il mieux être crédité d’un plus que d’un moins ?
C.M. : Mais je ne sais
même pas, il faudrait pour cela, peut-être y a-t-il des études, les suivre sur
de longues périodes et en particulier au moment du passage à la
sexualité.
JFP : À partir de
votre livre, de ce que vous décrivez dans L’homme
sans gravité – un refoulement en voie de disparition, un refus
social de la castration qui entraînent des modifications sur la structuration
de l’inconscient –, se pose la question du retentissement sur le fonctionnement
de l’intelligence de ces évolutions actuelles puisque ce fonctionnement a
quelques liens avec le refoulement. Les surdoués sont-ils les témoins de cette
nouvelle économie psychique ? Et le génie est-il à porter au compte de la
psychose ?
C.M. : Vous avez
raison, c’est la question sur laquelle on débouche immanquablement, à savoir
que la parenté entre ces capacités remarquables et l’intelligence n’est pas
démontrée. L’intelligence, Lacan en avait une définition qui, comme d’habitude,
se satisfaisait de l’étymologie : c’est la capacité de lire entre les lignes.
Il ne s’agit pas pour ces enfants de lire entre les lignes, il s’agit de leur
talent à écrire des suites, à témoigner de leur capacité à combiner des
éléments chiffrés, c’est le fondement de leur intelligence, c’est-à-dire plus
dans le domaine du calcul ou des mathématiques que dans le domaine à proprement
parler de l’intelligence. Cela est le premier point. Deuxièmement, il y a tout
à fait lieu de penser que cette capacité a un rapport avec la psychose mais,
dans la mesure où c’est une psychose qui sera socialement non seulement
acceptée mais valorisée, le caractère exceptionnel de l’état de l’enfant sera
non pas traité comme un déficit mais comme au contraire une fréquentation des
sommets de la pensée. C’est une psychose bien tolérée jusqu’au moment où se
posera la question du sens de tout cela, d’où ma question : des surdoués,
pourquoi faire ? Se posera à l’enfant lui-même la question du sens de tout
cela, et la sexualité risque de venir déranger cet ordonnancement d’une façon
qui peut sûrement être dramatique dans de nombreux cas, avec le possible
déclenchement d’authentiques manifestations psychotiques, hallucinatoires,
délirantes.
J’ai eu le bonheur de voir quelques musiciens qui ont souvent
ce privilège, quand ils ont du talent, quand ils deviennent concertistes,
d’avoir été très tôt marqués de ce don, et cela, toujours dans la relation
privilégiée avec l’un des deux parents, en général c’est la mère, mais on sait
que dans certains cas, voyez Mozart, ce peut être l’autre parent ; mais c’est
toujours dans une relation complice, solidaire, étroite, fermée entre l’enfant
et l’un de ses parents. J’ai eu aussi l’occasion de voir chez un couple
d’universitaires de quelle façon il fabriquait leur enfant comme surdoué ;
fabrication avec un certain nombre d’exigences à l’égard de cet enfant,
exigences qui étaient sans commune mesure et hors norme par rapport aux
exigences scolaires. On ne peut pas oublier que, naguère, il n’était pas
extraordinaire qu’à 6 ans un enfant sache lire le français, le latin et le
grec. Qu’est-ce que ça nous apprend ? Ces possibilités-là chez l’enfant, de
quoi témoignent-elles ? Ce ne sont jamais des enseignements publics mais des
enseignements privés, pris dans des relations elles-mêmes éminemment privées.
Qu’un enfant de 10 ans puisse pratiquer le latin, le grec et bien sûr chez les
hébraïsants l’hébreu, c’était normal, on ne parlait pas d’enfants surdoués. Ce
que l’on voit, c’est le caractère toujours relatif de ce que nous attendons des
enfants comme acquisition de savoir et comme manifestation de cette
acquisition. Il y a incontestablement, avant que l’enfant ne soit rendu malade
par la sexualité, des possibilités qui sont, si on veut les exploiter, bien
plus grandes que celles que la norme scolaire établit. Il faut le
vouloir.
JFP : Quel type de
castration à votre avis est esquivée chez le surdoué quand tout lui est
possible et que, en même temps, il peut ne rien faire et être complètement dans
l’échec ? Ce d’autant que l’expérience clinique montre que ce signifiant
surdoué peut venir actuellement prendre toutes les places, y compris celle de
la psychose. Il nous arrive de voir des demandes ainsi formulées : la maîtresse
se demande s’il est psychotique ou surdoué.
C.M. : Être surdoué ne
donne en aucun cas une intelligence pratique. Ce qu’on demande néanmoins à
l’enfant, c’est d’avoir un minimum de bon sens. Est-ce que le fait d’être
surdoué donne du bon sens ? Ce n’est pas démontré, peut-être même qu’être
surdoué se fait au détriment du bon sens. Avoir du bon sens, c’est être capable
de répondre à un certain nombre de circonstances sociales, familiales et
privées de manière adéquate. Je crois que ce n’est pas là le problème du
surdoué, le problème du surdoué est de répondre correctement à des questions,
de remplir des qcm.
JFP : L’expérience
clinique montre que l’on constate chez les enfants très performants
intellectuellement aux tests classiques d’efficience une très grande aisance
verbale ; vous parlez de combinatoire mais il est vrai qu’ils sont aussi
extrêmement à l’aise dans le discours et avec les mots. Pensez-vous que cet
hyperinvestissement intellectuel soit un recours au symbolique, aux
signifiants, qui s’imposerait actuellement d’autant plus à l’enfant du fait de
l’inflation de l’image et de l’imaginaire, de la faillite des Noms du Père, de
la non-reconnaissance de la fonction paternelle ? Être surdoué en prenant appui
sur le discours comme la majorité de ces enfants le font, n’est-ce pas une
tentative structurante d’ancrage dans le symbolique ? C’est ce qui fascine les
parents parfois. Ces enfants apparaissent dans une tentative de symbolisation.
Ils questionnent l’impossible, la mort ; dans les biographies familiales on
retrouve très fréquemment des deuils.
Et ils mettent aussi l’autre en défaut par leurs questions,
c’est-à-dire qu’ils sont tout le temps en train de prouver qu’ils sont capables
de répondre à une question à laquelle l’autre ne peut répondre.
C.M. : Je crois que le
maniement du symbolique est d’autant plus aisé qu’on n’y est pas, justement,
impliqué. C’est à partir du moment où on est pris par le symbolique que dès
lors son maniement échappe ; tant qu’on n’est pas subjectivement engagé par
lui, on le manipule avec une facilité parfaite parce que non seulement cela
n’engage à rien, mais il n’y a là aucune limitation que viendrait imposer la
césure marquant l’inscription d’un sujet dans le système. Ce serait donc au
contraire parce que ce petit enfant se situerait en deçà de la morsure
éventuelle par le symbolique qu’il serait capable de jongler avec cette
facilité qu’on lui voit. Quant aux questions qu’ils posent et à propos de la
mort, j’aurais tendance à répondre que la mort, c’est la représentation que
donne l’obsessionnel à l’impossible, mais c’est déjà une interprétation
névrotique de l’action du symbolique et de l’impossible. Donc, si on veut être
surdoué, il ne faut surtout pas être pris, et alors on joue avec, comme on joue
avec des billes, avec des dés ou avec des boules de loto, et on peut y montrer
une très grande habileté.
Il faudrait faire une étude systématique de la place de
l’inceste chez ces enfants, on aurait des surprises. Il y a cette ignorance
chez les surdoués de la question de l’altérité.
JFP : Ou, pour le dire
autrement, ils écrasent les générations, c’est-à-dire qu’ils ne sont jamais de
la leur, ils sont toujours à la génération des parents parce qu’ils pensent
plus vite, ils pensent comme des adultes, ils sont du côté des adultes,
assimilés à des adultes. Ils n’ont pas de vie d’enfant, les parents le disent
quelquefois sous cette forme. Ils sont des pairs avec leurs parents et, avec
leurs petits copains, c’est très compliqué pour eux. Il y a un écrasement des
générations, comme dans l’inceste effectivement.
C.M. : Non seulement
il y a un écrasement des générations mais dans les générations antécédentes ils
sont encore les meilleurs. Je pense surtout à l’inceste entre frères et sœurs,
pas avec les parents.
JFP : Ils ne peuvent
absolument pas appartenir à leur génération, pour rien, ce qui fait qu’avec le
temps ils sont égarés ; sur l’axe du temps on ne sait pas très bien où ils
sont, sauf qu’ils sont toujours en avance.
C.M. : Lacan disait
que la réalisation incestueuse, c’est d’être de la même génération que celle
des parents, en dehors de tout passage à l’acte.
JFP : C’est une
constante avec eux.
C.M. : C’est très
intéressant, cela montre la forclusion de ce que nous appelons le phallus, de
ce qui vient faire césure entre les générations, ce qui fait qu’elles se
comptent, qu’elles viennent à se numéroter, entre l’une et l’autre il y a
quelque chose qui est passé. J’ai vu ce petit génie de 4 ans virer son père de
sa place à table pour témoigner que c’était lui qui devait être là et non son
père, c’est ce que je veux dire par inceste.
JFP : Une autre
hypothèse est qu’ils anticipent le désir de l’Autre, qu’ils sont dans le désir
de l’Autre.
C.M. : Ce n’est pas un
Autre, c’est le même, le double, et il serait aussi intéressant de vérifier si
on peut devenir un surdoué dans une relation organisée avec les deux parents ou
s’il faut systématiquement que ce soit seulement avec l’un deux. Moi, je parie
que c’est avec l’un deux, et du même coup on évacue l’autre. Je ne pense pas
que l’on puisse devenir surdoué avec les deux parents qui vous tannent, qui
sont là sur votre dos.
JFP : Il y a quand
même des enfants qui, d’être tannés, deviennent complètement obtus.
C.M. : C’est un risque
!
JFP : Ce qui est
étonnant, c’est que les difficultés scolaires semblent être l’autre face de la
même médaille.
C.M. : On pourrait
peut-être dire que les surdoués sont une autre face de la difficulté
scolaire.
JFP : On finit par
s’interroger de la même manière devant un enfant en difficulté d’apprentissage
et devant un surdoué. Quant à la nécessaire complicité d’un des parents, c’est
le plus souvent la mère qui demande la consultation, qui la première a proféré
l’hypothèse du surdoué, c’est le désir de la mère qui mène la danse.
C.M. : Et qui devient
l’enseignante contre l’enseignement de la République ou l’enseignement privé,
qui devient donc pour l’enfant la dépositaire du savoir.
JFP : Cela peut se
terminer avec le cned, donc avec un
enfant qui ne va plus à l’école et auquel la mère donne les cours. Une autre
mère d’enfant surdoué avait dit : « On le sortira de l’école une fois par
semaine pour prendre des cours de latin et comme je n’ai jamais fait de latin,
nous irons en faire tous les deux. »
Il y a aussi des couples qui se divisent autour de la question
de la précocité de leur enfant. Dans un de ces cas, le père était contre et la
mère était pour ; du côté maternel, la grand-mère et la tante étaient
surdouées, à défaut de la mère dont la fille « héritait » cependant de ces dons
intellectuels. À l’adolescence, cette fille a donné raison à son père, en
quelque sorte : son efficience intellectuelle s’est normalisée au
wisc…
L’intérêt tout de même de cette demande épidémique est que ces
enfants surdoués puissent être suivis, que cette demande se traduise par un
travail et par une réflexion de la famille et de l’enfant autour de « qu’est-ce
qu’être surdoué pour cet enfant-là ? ».
C.M. : Cette
transmission, cet établissement d’un savoir homogène et parallèle entre
l’enfant et sa mère est fondé sur l’exclusion, sur la forclusion du phallus.
Cette espèce d’idéal inconscient de la transmission intégrale, par une mère, de
son savoir à son enfant, savoir le mettant à l’abri de ces maladies
sexuellement transmissibles, constitue peut-être la fascination moderne pour
cette question. La façon dont ce jeune couple d’universitaires élevaient leur
chérubin, pour moi c’était l’horreur, mais pour eux, personnes assurément
intelligentes et reconnues socialement, non seulement cela allait de soi mais
il n’était même pas question qu’ils entendent la moindre remarque. En réalité,
c’était la mère qui voulait avoir un petit génie, un petit génie qu’elle aurait
fabriqué, le mari étant là uniquement pour les secteurs très spécialisés où il
était plus doué qu’elle mais n’intervenant que comme intérimaire. Il y avait la
mère et « l’intéri-mère »…
JFP : Comment
comprendre le néologisme de Lacan, « l’appensée », dans le cas de l’enfant
surdoué ?
C.M. : C’est que
justement il n’y a pas d’appensée chez lui. Pour reprendre le titre de mon
ouvrage L’homme sans gravité, c’est
une pensée sans gravité, c’est pour cela qu’elle peut être multiforme,
multiplexe ; elle n’a pas l’assiette que viendrait lui donner la mise en place
de ce qui aurait été perdu de l’objet a, qui viendrait nourrir, creuser un travail de
la pensée. À la limite, ce n’est pas chez eux une pensée, c’est simplement une
écriture, une capacité à manier une écriture chiffrée, algorithmique, et à
développer des compétences mnésiques, mais cela n’a rien à voir ni avec la
pensée ni avec l’impensé. Je crois qu’en réalité, ils ne pensent à rien. Ces
cas pourraient être remarquables comme illustration du défaut de pensée. Il ne
faudrait pas l’appeler « l’appensée » parce que ça pourrait porter à confusion,
il faudrait trouver un autre mot.
JFP : L’une d’entre
eux voulait absolument que l’on pense qu’elle pense. Elle se donnait beaucoup
de mal dans ce sens, pour témoigner d’une grande maturité de réflexion et de
jugement. C’était de son père qu’elle avait « hérité » d’être une surdouée…
Elle s’autorisait à juger ses professeurs d’une manière admirable, se croyant
tout permis là où d’autres se freinent ou s’interdisent. À être hors de leur
génération, les surdoués se montrent très libres dans leurs pensées, mais
est-ce penser ?
C.M. : Cela étant,
cette question des surdoués masque actuellement le fait qu’il y a des enfants
pour lesquels l’apprentissage est particulièrement facile. Il est peut-être
plus difficile de comprendre comment des enfants qui sont normaux, qui ont des
relations sociales normales, qui jouent avec leurs copains, qui se bagarrent,
etc. ont un apprentissage rapide, facile, sans problème, sans butée.
JFP : Voltaire a été
fasciné par la capacité de jugement d’un jeune surdoué…
C.M. : Ça, il ne faut
pas le demander à un surdoué. « L’appensée » dont parle Lacan, ça veut dire que
c’est l’objet a qui pense, ce n’est
pas le sujet ; cela veut dire que de l’objet a viennent des pensées ; ce n’est pas le sujet
qui pense avec son objet a, c’est
plutôt le sujet qui est pensé, qui est quasiment passif devant ce qui peut lui
venir, et avec assurément des pensées différentes selon qu’il s’agirait d’un
objet oral, anal ou autre. Mais on ne voit pas ce qui, chez ces enfants-là,
viendrait fonctionner. Je ne crois pas que de les interroger sur leur oralité
ou leur transit apporte grand-chose, mais il faut voir après tout…
JFP : Que pourrait-on
dire de l’objet a de ces enfants, de
son éventuelle particularité parce que ce sont des enfants qui habituellement
s’ennuient, c’est aussi une constante ?
C.M. : C’est
formidable ce que vous dites parce qu’il n’y a pas d’objet
a, il n’y a rien qui les excite, qui
les allume, qui vienne les chatouiller, rien qu’ils n’aient le sentiment
d’approcher en brûlant.
[*]
Marika Bergès-Bounes, psychologue, psychanalyste.
[**]
Sandrine Calmettes-Jean, psychiatre, psychanalyste.