Journal français de psychiatrie
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I.S.B.N.2-7492-0143-8
52 pages

p. 26 à 28
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no18 2003/1

2003 Journal Français de Psychiatrie

Surdoué pourquoi faire ?

Entretien avec Charles Melman

Marika Bergès-Bounes  [*] Sandrine Calmettes-Jean  [**]
JFP : « Surdoué pourquoi faire ? » dites vous.
C. Melman : Il semble que les surdoués satisfont avant tout le vœu des parents, ce qui est bien normal, surtout en ces temps de scolarité plutôt maigre. Ils constituent en revanche une gêne et un problème pour les enseignants. Pour nous, les psys, ils sont une source de réflexion sur les mécanismes de l’apprentissage. Cela étant, l’utilité sociale des surdoués, à part le fait qu’ils ont la faculté de se rassembler dans un club une fois qu’ils sont devenus adultes et d’échanger entre eux on ne sait quel message ni quelle communication, à part cet avantage d’appartenance à un club, on ne voit pas très bien quel est l’intérêt à proprement parler pratique de cette promotion. Le seul intérêt qu’on pourrait envisager est celui des enfants prodiges musiciens dans la mesure où ils témoignent de la faculté qu’ils ont d’acquérir une dextérité musculaire, kinésique exceptionnelle, hors du commun et qui échappe aux conditions ordinaires d’acquisition de l’habileté motrice. Les enfants qui sont, en ce domaine, des surdoués méritent de notre part une réflexion et une attention particulières. À la question : pourquoi faire ? disons qu’on ne voit guère d’incidence pratique, hormis l’agrément que pourront donner ces artistes en herbe ; enfin ce n’est pas essentiel à la marche de la culture et de la pensée. Les petits génies mathématiciens, eux, sont plus rares, nous en reparlerons.
JFP : Et socialement ?
C.M. : Ce qui est frappant, c’est qu’on peut programmer ces enfants comme on programme un disque ou une machine. On peut remarquer que ce don exceptionnel dans le domaine de la mémoire et celui du maniement des chiffres, plus globalement dans l’exercice des combinatoires, se manifeste peu dans le domaine littéraire. Il y a eu bien sûr des petits écrivains précoces, mais ce n’est pas à l’âge que nous sommes en train d’évoquer, c’est bien plus tard. Donc, ces enfants témoignent qu’avec des méthodes en général adaptées de la part de l’éducateur (qui est en général le plus souvent une éducatrice, c’est-à-dire la mère) existe la possibilité de les programmer et de montrer qu’ils ont un certain nombre de connexions neuroniques latentes susceptibles d’être actualisées par des exercices appropriés, connexions qui s’avèrent ensuite éventuellement stables et donc susceptibles de constituer une mémoire. Oui, mais laquelle ? Car ce constat étant fait, nous ne pouvons que constater, à l’âge de la puberté, l’existence de crises qui seront sûrement plus difficiles par eux à supporter ; cet épisode de la puberté, la bascule, la prise dans la sexualité est susceptible dans un certain nombre de cas de venir radicalement casser ces remarquables acquis ou bien permettre leur maintien mais au prix d’une conjugalité, d’un exercice de la sexualité qui ne va pas aller sans problème spécifique. Ces remarques ne sont faites ni pour décourager ni pour encourager les surdoués mais pour relever que cette intelligence « mécanique » ne peut pas aller sans un certain nombre de conséquences et, si elle est aujourd’hui à la mode, c’est à cause de sa similarité avec la programmation des machines. Il est évident que le surdoué est celui qui est le plus adapté au maniement et au fonctionnement des machines, dans son cas ce n’est plus l’homme qui fait la machine mais la machine qui fait le bonhomme.
JFP : Dans nos consultations qui, jusque-là, s’occupaient de handicap, de déficit, en tout cas il en manquait toujours, et c’est pour ce manque que les parents venaient nous voir. Maintenant nous recevons leurs enfants parce qu’il y a du plus. Ils voudraient bien qu’on mesure cet écart à la norme, ils voudraient bien savoir. Nous sommes donc passés dans nos consultations d’un « moins » à un « plus ». Finalement, notre expérience montre que, parmi ces enfants qui consultent pour ce motif, 29 % seulement sont surdoués en termes psychométriques. La majorité des demandes pose donc question et on peut se demander si ce n’est pas une façon, socialement, de refuser la limitation ou la restriction.
C.M. : Il est déjà heureux que cette prématuration de l’entrée de l’enfant dans l’exercice de l’intelligence ne soit pas dénoncée comme un abus. Cela étant, je ne saurais pas mieux que vous répondre à la question de savoir pourquoi cette demande constitue aujourd’hui une cause de consultation, ni pourquoi ils sont si nombreux. Peut-être, s’il fallait faire quelques hypothèses, rêver à quelques réponses, nous pourrions dire que l’éducation que nous donnons aujourd’hui aux enfants est une éducation hors castration, qui les invite délibérément à échapper à ce type de contrainte, à ce type de restriction, et que, de façon banalement consécutive, on voit des enfants développer des facultés combinatoires qui justement échappent à la limitation, à la restriction, au déficit, et ne peuvent qu’éblouir leur entourage, c’est-à-dire finalement répondre à leur vœu.
JFP : C’est un enfant de rêve, c’est ce que disait une mère.
C.M. : Le rêve semblant être celui de donner naissance à un ordinateur. Notre style pour élever nos enfants peut les rendre complètement idiots ou bien surdoués, la question dès lors de l’équivalence se posant. Est-ce qu’être surdoué n’est pas une forme d’idiotie ?
JFP : En même temps peut-être vaut-il mieux être crédité d’un plus que d’un moins ?
C.M. : Mais je ne sais même pas, il faudrait pour cela, peut-être y a-t-il des études, les suivre sur de longues périodes et en particulier au moment du passage à la sexualité.
JFP : À partir de votre livre, de ce que vous décrivez dans L’homme sans gravité – un refoulement en voie de disparition, un refus social de la castration qui entraînent des modifications sur la structuration de l’inconscient –, se pose la question du retentissement sur le fonctionnement de l’intelligence de ces évolutions actuelles puisque ce fonctionnement a quelques liens avec le refoulement. Les surdoués sont-ils les témoins de cette nouvelle économie psychique ? Et le génie est-il à porter au compte de la psychose ?
C.M. : Vous avez raison, c’est la question sur laquelle on débouche immanquablement, à savoir que la parenté entre ces capacités remarquables et l’intelligence n’est pas démontrée. L’intelligence, Lacan en avait une définition qui, comme d’habitude, se satisfaisait de l’étymologie : c’est la capacité de lire entre les lignes. Il ne s’agit pas pour ces enfants de lire entre les lignes, il s’agit de leur talent à écrire des suites, à témoigner de leur capacité à combiner des éléments chiffrés, c’est le fondement de leur intelligence, c’est-à-dire plus dans le domaine du calcul ou des mathématiques que dans le domaine à proprement parler de l’intelligence. Cela est le premier point. Deuxièmement, il y a tout à fait lieu de penser que cette capacité a un rapport avec la psychose mais, dans la mesure où c’est une psychose qui sera socialement non seulement acceptée mais valorisée, le caractère exceptionnel de l’état de l’enfant sera non pas traité comme un déficit mais comme au contraire une fréquentation des sommets de la pensée. C’est une psychose bien tolérée jusqu’au moment où se posera la question du sens de tout cela, d’où ma question : des surdoués, pourquoi faire ? Se posera à l’enfant lui-même la question du sens de tout cela, et la sexualité risque de venir déranger cet ordonnancement d’une façon qui peut sûrement être dramatique dans de nombreux cas, avec le possible déclenchement d’authentiques manifestations psychotiques, hallucinatoires, délirantes.
J’ai eu le bonheur de voir quelques musiciens qui ont souvent ce privilège, quand ils ont du talent, quand ils deviennent concertistes, d’avoir été très tôt marqués de ce don, et cela, toujours dans la relation privilégiée avec l’un des deux parents, en général c’est la mère, mais on sait que dans certains cas, voyez Mozart, ce peut être l’autre parent ; mais c’est toujours dans une relation complice, solidaire, étroite, fermée entre l’enfant et l’un de ses parents. J’ai eu aussi l’occasion de voir chez un couple d’universitaires de quelle façon il fabriquait leur enfant comme surdoué ; fabrication avec un certain nombre d’exigences à l’égard de cet enfant, exigences qui étaient sans commune mesure et hors norme par rapport aux exigences scolaires. On ne peut pas oublier que, naguère, il n’était pas extraordinaire qu’à 6 ans un enfant sache lire le français, le latin et le grec. Qu’est-ce que ça nous apprend ? Ces possibilités-là chez l’enfant, de quoi témoignent-elles ? Ce ne sont jamais des enseignements publics mais des enseignements privés, pris dans des relations elles-mêmes éminemment privées. Qu’un enfant de 10 ans puisse pratiquer le latin, le grec et bien sûr chez les hébraïsants l’hébreu, c’était normal, on ne parlait pas d’enfants surdoués. Ce que l’on voit, c’est le caractère toujours relatif de ce que nous attendons des enfants comme acquisition de savoir et comme manifestation de cette acquisition. Il y a incontestablement, avant que l’enfant ne soit rendu malade par la sexualité, des possibilités qui sont, si on veut les exploiter, bien plus grandes que celles que la norme scolaire établit. Il faut le vouloir.
JFP : Quel type de castration à votre avis est esquivée chez le surdoué quand tout lui est possible et que, en même temps, il peut ne rien faire et être complètement dans l’échec ? Ce d’autant que l’expérience clinique montre que ce signifiant surdoué peut venir actuellement prendre toutes les places, y compris celle de la psychose. Il nous arrive de voir des demandes ainsi formulées : la maîtresse se demande s’il est psychotique ou surdoué.
C.M. : Être surdoué ne donne en aucun cas une intelligence pratique. Ce qu’on demande néanmoins à l’enfant, c’est d’avoir un minimum de bon sens. Est-ce que le fait d’être surdoué donne du bon sens ? Ce n’est pas démontré, peut-être même qu’être surdoué se fait au détriment du bon sens. Avoir du bon sens, c’est être capable de répondre à un certain nombre de circonstances sociales, familiales et privées de manière adéquate. Je crois que ce n’est pas là le problème du surdoué, le problème du surdoué est de répondre correctement à des questions, de remplir des qcm.
JFP : L’expérience clinique montre que l’on constate chez les enfants très performants intellectuellement aux tests classiques d’efficience une très grande aisance verbale ; vous parlez de combinatoire mais il est vrai qu’ils sont aussi extrêmement à l’aise dans le discours et avec les mots. Pensez-vous que cet hyperinvestissement intellectuel soit un recours au symbolique, aux signifiants, qui s’imposerait actuellement d’autant plus à l’enfant du fait de l’inflation de l’image et de l’imaginaire, de la faillite des Noms du Père, de la non-reconnaissance de la fonction paternelle ? Être surdoué en prenant appui sur le discours comme la majorité de ces enfants le font, n’est-ce pas une tentative structurante d’ancrage dans le symbolique ? C’est ce qui fascine les parents parfois. Ces enfants apparaissent dans une tentative de symbolisation. Ils questionnent l’impossible, la mort ; dans les biographies familiales on retrouve très fréquemment des deuils.
Et ils mettent aussi l’autre en défaut par leurs questions, c’est-à-dire qu’ils sont tout le temps en train de prouver qu’ils sont capables de répondre à une question à laquelle l’autre ne peut répondre.
C.M. : Je crois que le maniement du symbolique est d’autant plus aisé qu’on n’y est pas, justement, impliqué. C’est à partir du moment où on est pris par le symbolique que dès lors son maniement échappe ; tant qu’on n’est pas subjectivement engagé par lui, on le manipule avec une facilité parfaite parce que non seulement cela n’engage à rien, mais il n’y a là aucune limitation que viendrait imposer la césure marquant l’inscription d’un sujet dans le système. Ce serait donc au contraire parce que ce petit enfant se situerait en deçà de la morsure éventuelle par le symbolique qu’il serait capable de jongler avec cette facilité qu’on lui voit. Quant aux questions qu’ils posent et à propos de la mort, j’aurais tendance à répondre que la mort, c’est la représentation que donne l’obsessionnel à l’impossible, mais c’est déjà une interprétation névrotique de l’action du symbolique et de l’impossible. Donc, si on veut être surdoué, il ne faut surtout pas être pris, et alors on joue avec, comme on joue avec des billes, avec des dés ou avec des boules de loto, et on peut y montrer une très grande habileté.
Il faudrait faire une étude systématique de la place de l’inceste chez ces enfants, on aurait des surprises. Il y a cette ignorance chez les surdoués de la question de l’altérité.
JFP : Ou, pour le dire autrement, ils écrasent les générations, c’est-à-dire qu’ils ne sont jamais de la leur, ils sont toujours à la génération des parents parce qu’ils pensent plus vite, ils pensent comme des adultes, ils sont du côté des adultes, assimilés à des adultes. Ils n’ont pas de vie d’enfant, les parents le disent quelquefois sous cette forme. Ils sont des pairs avec leurs parents et, avec leurs petits copains, c’est très compliqué pour eux. Il y a un écrasement des générations, comme dans l’inceste effectivement.
C.M. : Non seulement il y a un écrasement des générations mais dans les générations antécédentes ils sont encore les meilleurs. Je pense surtout à l’inceste entre frères et sœurs, pas avec les parents.
JFP : Ils ne peuvent absolument pas appartenir à leur génération, pour rien, ce qui fait qu’avec le temps ils sont égarés ; sur l’axe du temps on ne sait pas très bien où ils sont, sauf qu’ils sont toujours en avance.
C.M. : Lacan disait que la réalisation incestueuse, c’est d’être de la même génération que celle des parents, en dehors de tout passage à l’acte.
JFP : C’est une constante avec eux.
C.M. : C’est très intéressant, cela montre la forclusion de ce que nous appelons le phallus, de ce qui vient faire césure entre les générations, ce qui fait qu’elles se comptent, qu’elles viennent à se numéroter, entre l’une et l’autre il y a quelque chose qui est passé. J’ai vu ce petit génie de 4 ans virer son père de sa place à table pour témoigner que c’était lui qui devait être là et non son père, c’est ce que je veux dire par inceste.
JFP : Une autre hypothèse est qu’ils anticipent le désir de l’Autre, qu’ils sont dans le désir de l’Autre.
C.M. : Ce n’est pas un Autre, c’est le même, le double, et il serait aussi intéressant de vérifier si on peut devenir un surdoué dans une relation organisée avec les deux parents ou s’il faut systématiquement que ce soit seulement avec l’un deux. Moi, je parie que c’est avec l’un deux, et du même coup on évacue l’autre. Je ne pense pas que l’on puisse devenir surdoué avec les deux parents qui vous tannent, qui sont là sur votre dos.
JFP : Il y a quand même des enfants qui, d’être tannés, deviennent complètement obtus.
C.M. : C’est un risque !
JFP : Ce qui est étonnant, c’est que les difficultés scolaires semblent être l’autre face de la même médaille.
C.M. : On pourrait peut-être dire que les surdoués sont une autre face de la difficulté scolaire.
JFP : On finit par s’interroger de la même manière devant un enfant en difficulté d’apprentissage et devant un surdoué. Quant à la nécessaire complicité d’un des parents, c’est le plus souvent la mère qui demande la consultation, qui la première a proféré l’hypothèse du surdoué, c’est le désir de la mère qui mène la danse.
C.M. : Et qui devient l’enseignante contre l’enseignement de la République ou l’enseignement privé, qui devient donc pour l’enfant la dépositaire du savoir.
JFP : Cela peut se terminer avec le cned, donc avec un enfant qui ne va plus à l’école et auquel la mère donne les cours. Une autre mère d’enfant surdoué avait dit : « On le sortira de l’école une fois par semaine pour prendre des cours de latin et comme je n’ai jamais fait de latin, nous irons en faire tous les deux. »
Il y a aussi des couples qui se divisent autour de la question de la précocité de leur enfant. Dans un de ces cas, le père était contre et la mère était pour ; du côté maternel, la grand-mère et la tante étaient surdouées, à défaut de la mère dont la fille « héritait » cependant de ces dons intellectuels. À l’adolescence, cette fille a donné raison à son père, en quelque sorte : son efficience intellectuelle s’est normalisée au wisc
L’intérêt tout de même de cette demande épidémique est que ces enfants surdoués puissent être suivis, que cette demande se traduise par un travail et par une réflexion de la famille et de l’enfant autour de « qu’est-ce qu’être surdoué pour cet enfant-là ? ».
C.M. : Cette transmission, cet établissement d’un savoir homogène et parallèle entre l’enfant et sa mère est fondé sur l’exclusion, sur la forclusion du phallus. Cette espèce d’idéal inconscient de la transmission intégrale, par une mère, de son savoir à son enfant, savoir le mettant à l’abri de ces maladies sexuellement transmissibles, constitue peut-être la fascination moderne pour cette question. La façon dont ce jeune couple d’universitaires élevaient leur chérubin, pour moi c’était l’horreur, mais pour eux, personnes assurément intelligentes et reconnues socialement, non seulement cela allait de soi mais il n’était même pas question qu’ils entendent la moindre remarque. En réalité, c’était la mère qui voulait avoir un petit génie, un petit génie qu’elle aurait fabriqué, le mari étant là uniquement pour les secteurs très spécialisés où il était plus doué qu’elle mais n’intervenant que comme intérimaire. Il y avait la mère et « l’intéri-mère »…
JFP : Comment comprendre le néologisme de Lacan, « l’appensée », dans le cas de l’enfant surdoué ?
C.M. : C’est que justement il n’y a pas d’appensée chez lui. Pour reprendre le titre de mon ouvrage L’homme sans gravité, c’est une pensée sans gravité, c’est pour cela qu’elle peut être multiforme, multiplexe ; elle n’a pas l’assiette que viendrait lui donner la mise en place de ce qui aurait été perdu de l’objet a, qui viendrait nourrir, creuser un travail de la pensée. À la limite, ce n’est pas chez eux une pensée, c’est simplement une écriture, une capacité à manier une écriture chiffrée, algorithmique, et à développer des compétences mnésiques, mais cela n’a rien à voir ni avec la pensée ni avec l’impensé. Je crois qu’en réalité, ils ne pensent à rien. Ces cas pourraient être remarquables comme illustration du défaut de pensée. Il ne faudrait pas l’appeler « l’appensée » parce que ça pourrait porter à confusion, il faudrait trouver un autre mot.
JFP : L’une d’entre eux voulait absolument que l’on pense qu’elle pense. Elle se donnait beaucoup de mal dans ce sens, pour témoigner d’une grande maturité de réflexion et de jugement. C’était de son père qu’elle avait « hérité » d’être une surdouée… Elle s’autorisait à juger ses professeurs d’une manière admirable, se croyant tout permis là où d’autres se freinent ou s’interdisent. À être hors de leur génération, les surdoués se montrent très libres dans leurs pensées, mais est-ce penser ?
C.M. : Cela étant, cette question des surdoués masque actuellement le fait qu’il y a des enfants pour lesquels l’apprentissage est particulièrement facile. Il est peut-être plus difficile de comprendre comment des enfants qui sont normaux, qui ont des relations sociales normales, qui jouent avec leurs copains, qui se bagarrent, etc. ont un apprentissage rapide, facile, sans problème, sans butée.
JFP : Voltaire a été fasciné par la capacité de jugement d’un jeune surdoué…
C.M. : Ça, il ne faut pas le demander à un surdoué. « L’appensée » dont parle Lacan, ça veut dire que c’est l’objet a qui pense, ce n’est pas le sujet ; cela veut dire que de l’objet a viennent des pensées ; ce n’est pas le sujet qui pense avec son objet a, c’est plutôt le sujet qui est pensé, qui est quasiment passif devant ce qui peut lui venir, et avec assurément des pensées différentes selon qu’il s’agirait d’un objet oral, anal ou autre. Mais on ne voit pas ce qui, chez ces enfants-là, viendrait fonctionner. Je ne crois pas que de les interroger sur leur oralité ou leur transit apporte grand-chose, mais il faut voir après tout…
JFP : Que pourrait-on dire de l’objet a de ces enfants, de son éventuelle particularité parce que ce sont des enfants qui habituellement s’ennuient, c’est aussi une constante ?
C.M. : C’est formidable ce que vous dites parce qu’il n’y a pas d’objet a, il n’y a rien qui les excite, qui les allume, qui vienne les chatouiller, rien qu’ils n’aient le sentiment d’approcher en brûlant.
 
NOTES
 
[*] Marika Bergès-Bounes, psychologue, psychanalyste.
[**] Sandrine Calmettes-Jean, psychiatre, psychanalyste.
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