2003
Journal Français de Psychiatrie
Le surdoué fait-il « sinthome » ?
Pierre-Christophe Cathelineau
[*]
Lacan ne fait pas beaucoup allusion à la biographie de Joyce
dans Le sinthome, et il en retient
surtout les traits de structure. C’est ce que nous ferons. Il dit de Joyce
qu’il s’agit d’un pauvre hère. Un hère, selon la définition du dictionnaire,
est un homme sans fortune et sans considération, un homme très misérable dont
la vie est difficile. C’est un peu ce dont témoigne la vie de Joyce. Son
enfance et son adolescence ont été ponctuées par la lente chute sociale de son
père. Deux romans autobiographiques le montrent : Stephen le héros et
Le portrait de l’artiste en jeune
homme. Ces romans relatent les années d’apprentissage de l’écrivain.
Sans doute ce type d’anamnèse est-il reconstruit, mais il est suffisamment
parlant pour que Lacan en ait pointé un passage significatif où il met en
évidence, au-delà de la narration factuelle, le trait de structure
caractéristique du sujet. Dans le chapitre II du Portrait de l’artiste, Stephen se fait malmener
par ses camarades. Ils lui enjoignent de dire qui est le plus grand des poètes
et, lorsqu’il nomme Byron, tournent en dérision son jugement, en le traitant
d’hérétique. Ils lui rappellent que son professeur de français l’avait ainsi
qualifié. En effet Stephen avait écrit du Créateur qu’il était « sans aucune
possibilité de s’en approcher jamais », s’attirant ainsi la remarque acerbe de
son professeur. Dans cet événement méchamment invoqué par les compagnons de
Stephen, nous avons l’indication de ce qui spécifie le versant hérétique de
Joyce, cette impossibilité d’avoir accès à l’Un Créateur où se manifeste le
défaut d’inscription du Nom du Père. C’est en ce point qu’il est attaqué par
ses coreligionnaires.
Ils se saisissent de lui pour le frapper. Il réussit à se
dégager, puis dans le roman se remémore l’effet qu’a eu sur lui cette violence.
Citons intégralement le passage sur lequel Lacan prend appui pour étayer le
nouage joycien :
« Tandis que Stephen continuait à réciter le confiteor parmi
le rire indulgent de ses auditeurs et que les scènes de cet épisode cruel
repassaient avec une rapidité aiguë dans sa mémoire, il se demandait pourquoi
il ne portait pas malice maintenant à ceux qui l’avaient tourmenté. Il n’avait
pas oublié un seul détail de leur lâcheté mauvaise, mais leur souvenir
n’éveillait en lui aucune colère. Toutes les descriptions d’amour et de haine
farouche qu’il avait rencontrées dans les livres lui paraissaient, de ce fait,
dépourvues de réalité. Même cette nuit-là pendant qu’il s’en retournait en
titubant par la Jones’Road, il avait senti qu’une certaine puissance le
dépouillait de cette colère subitement tissée, aussi aisément qu’un fruit se
dépouille de sa peau tendre et mûre. »
Lacan va reprendre cet événement en en faisant le point
tournant de ce qu’il indique du nœud de Joyce. Dans
Le sinthome, quand il s’interroge sur
le nouage de Joyce, Lacan commence par dire que nous avons une image confuse de
notre corps propre et que cette image confuse comporte des affects. « Il n’y a
que quelque chose qui ne demande qu’à lâcher, comme une pelure. » Cette pelure
n’est autre que le rond de l’imaginaire qui n’est pas noué au réel et à
l’inconscient, mais passe sur le réel et sous l’inconscient. « Il n’a pas joui
cette fois-là. Il a eu une réaction de dégoût. Et ce dégoût concerne son propre
corps, en somme. C’est comme quelqu’un qui met entre parenthèses, qui chasse le
mauvais souvenir. C’est de ça dont il s’agit. Ceci est tout à fait laissé comme
possibilité, comme possibilité de rapport à son propre corps comme étranger. »
Lacan représente cette étrangeté par le fait que l’imaginaire n’est noué ni au
réel, ni à l’inconscient. Cette forme du laisser tomber retient l’attention de
l’analyste. Dans un nœud borroméen à trois il y aurait eu faute : le réel et
l’inconscient qui tiennent lieu ici de symboliques sont noués olympiquement et
l’imaginaire glisserait hors du nœud, s’il n’était arrêté par un rond quatrième
qui est ici l’ego. « Voilà exactement ce qui se passe et où j’incarne l’ego,
ici, l’ego comme correcteur de ce rapport manquant, de ce qui ne se noue pas
borroméennement à ce qui fait nœud de réel et d’inconscient dans le cas de
Joyce. » Et cet ego, Lacan le rattache à la fonction de l’énigme, énigme
partout présente dans l’œuvre de Joyce et qui fait le génie de son
écriture.
Ce qui a guidé Lacan dans son repérage du rôle que joue l’ego,
c’est ce que dit Freud de l’art et de l’artiste dans « Sur les deux principes
du fonctionnement psychique ». Freud y oppose le Lust-Ich (moi-plaisir) au
Real-Ich (moi-réalité). L’ego que
Lacan identifie au Lust-Ich ne peut
rien faire d’autre que désirer travailler à gagner le plaisir et éviter le
déplaisir ; le moi-réalité n’a rien d’autre à faire que de tendre vers l’utile
et s’assurer contre les dommages. Que dit Freud à propos de l’artiste dans ses
rapports aux deux principes ?
« L’art parvient par une voie qui lui est propre à une
réconciliation des deux principes. L’artiste est à l’origine un homme qui se
détourne de la réalité parce qu’il ne peut se faire au renoncement à la
satisfaction des pulsions exigé d’emblée par elle – la réalité – et qui dans la
vie de fantaisie laisse libre cours à ses souhaits érotiques et ambitieux. Mais
il trouve la voie qui ramène de ce monde de la fantaisie à la réalité. Grâce à
ses dons particuliers, il donne vie à ses fantaisies pour en faire des réalités
effectives d’une nouvelle sorte auxquelles les hommes donnent cours en tant que
précieuses copies de la réalité. C’est ainsi que d’une certaine manière il
devient le héros, le roi, le créateur, le favori qu’il voulait devenir, sans
emprunter l’énorme détour par la modification effective du monde extérieur.
»
C’est l’illustration que l’art vient pour Lacan pallier un
certain défaut dans le nouage. Joyce se soutient de l’énonciation comme énigme
et c’est son ego qu’il construit pour être reconnu à travers une œuvre en
partie consacrée au jeu de la lettre. À propos de Joyce, Lacan parle de
l’appensée. On s’appuie contre un signifiant pour penser. Cette appensée qui
est jouissance de l’ego lui permet de pallier par une voie hérétique la carence
du Nom du Père.
En quoi cette problématique rejoint-elle la question du sujet
dit surdoué ?
L’hypothèse que je ferai, c’est que le sujet surdoué manifeste
peut-être une difficulté dans le nouage. Il y a trace de cette difficulté dans
la clinique, puisque cette fois la pensée vient tenir lieu de sinthome. Le
surinvestissement intellectuel n’est pas sans rappeler la passion précoce de
Joyce pour l’art, puisqu’il était pour lui le seul moyen d’inscrire son Nom.
L’enfant surdoué, qui, bien entendu, n’est pas fréquemment un génie, partage
néanmoins avec Joyce quelques traits significatifs.
Tout l’intéresse sur des thèmes dont l’adulte n’attend pas de
questions. Il est dans une appétence de savoir (chez Joyce, ce savoir est
littéraire et philosophique). Il est soutenu par une interrogation sur la mort,
l’urgence et le temps. Il n’est pas sans éprouver une difficulté avec son corps
propre. Le surinvestissement intellectuel ne vient-il pas répondre exactement
en lieu et place de l’ego ou moi-plaisir dans la structure de Joyce ? La
jouissance de la pensée pourrait ainsi être un sinthome.
Observons par ailleurs que l’enfant surdoué se trouve dans la
disposition d’anticiper sans cesse sur le savoir de celui qui est supposé lui
transmettre, parents ou institution scolaire. Joyce se dépeint également sous
ce jour dans Le portrait de l’artiste.
Joyce réfute les institutions qui sont susceptibles de lui transmettre cette
dimension symbolique dont il caricature le discours. C’est d’abord
l’institution familiale dont il dessine les contours insolites et morbides,
mais également l’institution scolaire, puisqu’il s’en prend aux pères jésuites
qui ont la charge de son éducation. Comme lui, l’enfant surdoué ne se soumet
pas et subvertit à son profit ce qu’il entend, et il semble le faire par
choix.
Par l’ego, Joyce fait l’économie de la transmission phallique,
bien que Lacan dise que Joyce reste enraciné dans le Père. Il ne délire
cependant pas et jouit d’une écriture qui est pour lui un appel à la lecture.
Ne voulait-il pas susciter trois cents ans de commentaires universitaires
?
De son côté, l’enfant surdoué jouit de la relance incessante de
ses questions sur un réel qu’il interroge de façon précoce. L’objet primordial
de sa jouissance est la pensée et il tente d’ériger cette jouissance en
instance qui puisse tenir et pallier le refus initial de la transmission. Ce
qu’il tient de l’Autre, il le prend et ne le reçoit pas.
La jouissance de la pensée vient suppléer à un défaut ou à une
faute dans le nouage. De ce point de vue, rien n’indique qu’il soit opportun de
contrecarrer, chez l’enfant surdoué, le travail d’élaboration à l’œuvre dans
cette jouissance de la pensée puisque cette jouissance fait tenir la
structure.
J’évoquerai ici très rapidement le cas de ce garçon dont va
nous parler Paule Cacciali. Il était très doué à l’école jusqu’en sixième et il
connut subitement des difficultés en classe, puis il se mit à écrire un roman.
L’éditeur lui a récemment demandé de réécrire son roman. L’écriture sert ici de
suppléance dans la structure comme chez Joyce et elle survient au moment où le
réel sexuel est devenu insoutenable. La lettre est ici réelle, support du nom.
C’est ce qui, nous dit Lacan, de l’inconscient peut se traduire par une lettre,
en tant que seulement dans la lettre, l’identité de soi à soi est isolée de
toute qualité. La lettre, contrairement au signifiant, est identique à
elle-même. Elle devient la trame d’une écriture, architecture d’une
identité.
« De l’inconscient tout Un, dit Lacan, en tant qu’il sustente
en quoi l’inconscient consiste, tout Un est susceptible de s’écrire d’une
lettre. Mais l’étrange c’est que c’est cela que le symptôme opère sauvagement.
Ce qui ne cesse pas de s’écrire dans le symptôme relève de l’un. »
Devenir dans le miroir l’image de l’enfant lettré ou doué de
pensée et d’anticipation de pensées, voilà bien l’enjeu du sinthome. La
question est donc de savoir si, par cette jouissance de la pensée, une écriture
s’inscrit dans l’inconscient, qui fasse tenir la structure. Il a été dit qu’à
un moment ou à un autre, l’enfant surdoué est amené à payer le prix de son
refus de laisser place à l’autre dans la transmission. Mais, nous l’avons vu
pour ce jeune adolescent évoqué plus haut, cette jouissance se prolonge pour
faire sinthome.
Peut-on dire que cette inscription reste enracinée dans le père
? A-t-on affaire, avec l’enfant surdoué, au refoulement ou plus précisément à
une interrogation sur le refoulement originaire lui-même ? D’où ces questions
sur l’origine des nombres, de la vie, de la mort, questions fondamentales qui
surgissent précocement chez cet enfant. Elles témoignent du fait que le
refoulement originaire ne s’est peut-être pas produit et que le sinthome,
jouissance de la pensée, pallie ce défaut du refoulement.
On peut se demander si, du point de vue de la clinique, il
convient de traiter toujours ces enfants en les inscrivant dans la transmission
et la dette à l’égard de l’Autre, ou bien si dans certains cas il ne convient
pas d’encourager ce travail d’écriture qui s’opère grâce à la jouissance de la
pensée, réparation d’un refoulement qui ne s’est pas opéré.
Il s’agit de faire en sorte que cela cesse de ne pas s’écrire
ou bien que cela cesse de s’écrire. Dans cet effort de création de la pensée,
on a affaire à la catégorie du possible et du contingent.
Il conviendra peut-être de distinguer le cas des enfants
surdoués dont le défaut de transmission tient au refoulement, sans que la
référence au Nom du Père soit atteinte, et le cas des enfants surdoués qui
pallient véritablement une forclusion du Nom du Père, et en particulier par
l’écriture, en supposant qu’ils sont psychotiques. Pour eux, la jouissance de
la pensée peut s’inscrire sans doute comme sinthome.
[*]
Pierre-Christophe Cathelineau, philosophe.