Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-7492-0143-8
52 pages

p. 29 à 30
doi: 10.3917/jfp.018.0029

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no18 2003/1

2003 Journal Français de Psychiatrie

Le surdoué fait-il « sinthome » ?

Pierre-Christophe Cathelineau  [*]
 
Joyce et le sinthome
 
 
Lacan ne fait pas beaucoup allusion à la biographie de Joyce dans Le sinthome, et il en retient surtout les traits de structure. C’est ce que nous ferons. Il dit de Joyce qu’il s’agit d’un pauvre hère. Un hère, selon la définition du dictionnaire, est un homme sans fortune et sans considération, un homme très misérable dont la vie est difficile. C’est un peu ce dont témoigne la vie de Joyce. Son enfance et son adolescence ont été ponctuées par la lente chute sociale de son père. Deux romans autobiographiques le montrent : Stephen le héros et Le portrait de l’artiste en jeune homme. Ces romans relatent les années d’apprentissage de l’écrivain. Sans doute ce type d’anamnèse est-il reconstruit, mais il est suffisamment parlant pour que Lacan en ait pointé un passage significatif où il met en évidence, au-delà de la narration factuelle, le trait de structure caractéristique du sujet. Dans le chapitre II du Portrait de l’artiste, Stephen se fait malmener par ses camarades. Ils lui enjoignent de dire qui est le plus grand des poètes et, lorsqu’il nomme Byron, tournent en dérision son jugement, en le traitant d’hérétique. Ils lui rappellent que son professeur de français l’avait ainsi qualifié. En effet Stephen avait écrit du Créateur qu’il était « sans aucune possibilité de s’en approcher jamais », s’attirant ainsi la remarque acerbe de son professeur. Dans cet événement méchamment invoqué par les compagnons de Stephen, nous avons l’indication de ce qui spécifie le versant hérétique de Joyce, cette impossibilité d’avoir accès à l’Un Créateur où se manifeste le défaut d’inscription du Nom du Père. C’est en ce point qu’il est attaqué par ses coreligionnaires.
Ils se saisissent de lui pour le frapper. Il réussit à se dégager, puis dans le roman se remémore l’effet qu’a eu sur lui cette violence. Citons intégralement le passage sur lequel Lacan prend appui pour étayer le nouage joycien :
« Tandis que Stephen continuait à réciter le confiteor parmi le rire indulgent de ses auditeurs et que les scènes de cet épisode cruel repassaient avec une rapidité aiguë dans sa mémoire, il se demandait pourquoi il ne portait pas malice maintenant à ceux qui l’avaient tourmenté. Il n’avait pas oublié un seul détail de leur lâcheté mauvaise, mais leur souvenir n’éveillait en lui aucune colère. Toutes les descriptions d’amour et de haine farouche qu’il avait rencontrées dans les livres lui paraissaient, de ce fait, dépourvues de réalité. Même cette nuit-là pendant qu’il s’en retournait en titubant par la Jones’Road, il avait senti qu’une certaine puissance le dépouillait de cette colère subitement tissée, aussi aisément qu’un fruit se dépouille de sa peau tendre et mûre. »
Lacan va reprendre cet événement en en faisant le point tournant de ce qu’il indique du nœud de Joyce. Dans Le sinthome, quand il s’interroge sur le nouage de Joyce, Lacan commence par dire que nous avons une image confuse de notre corps propre et que cette image confuse comporte des affects. « Il n’y a que quelque chose qui ne demande qu’à lâcher, comme une pelure. » Cette pelure n’est autre que le rond de l’imaginaire qui n’est pas noué au réel et à l’inconscient, mais passe sur le réel et sous l’inconscient. « Il n’a pas joui cette fois-là. Il a eu une réaction de dégoût. Et ce dégoût concerne son propre corps, en somme. C’est comme quelqu’un qui met entre parenthèses, qui chasse le mauvais souvenir. C’est de ça dont il s’agit. Ceci est tout à fait laissé comme possibilité, comme possibilité de rapport à son propre corps comme étranger. » Lacan représente cette étrangeté par le fait que l’imaginaire n’est noué ni au réel, ni à l’inconscient. Cette forme du laisser tomber retient l’attention de l’analyste. Dans un nœud borroméen à trois il y aurait eu faute : le réel et l’inconscient qui tiennent lieu ici de symboliques sont noués olympiquement et l’imaginaire glisserait hors du nœud, s’il n’était arrêté par un rond quatrième qui est ici l’ego. « Voilà exactement ce qui se passe et où j’incarne l’ego, ici, l’ego comme correcteur de ce rapport manquant, de ce qui ne se noue pas borroméennement à ce qui fait nœud de réel et d’inconscient dans le cas de Joyce. » Et cet ego, Lacan le rattache à la fonction de l’énigme, énigme partout présente dans l’œuvre de Joyce et qui fait le génie de son écriture.
Ce qui a guidé Lacan dans son repérage du rôle que joue l’ego, c’est ce que dit Freud de l’art et de l’artiste dans « Sur les deux principes du fonctionnement psychique ». Freud y oppose le Lust-Ich (moi-plaisir) au Real-Ich (moi-réalité). L’ego que Lacan identifie au Lust-Ich ne peut rien faire d’autre que désirer travailler à gagner le plaisir et éviter le déplaisir ; le moi-réalité n’a rien d’autre à faire que de tendre vers l’utile et s’assurer contre les dommages. Que dit Freud à propos de l’artiste dans ses rapports aux deux principes ?
« L’art parvient par une voie qui lui est propre à une réconciliation des deux principes. L’artiste est à l’origine un homme qui se détourne de la réalité parce qu’il ne peut se faire au renoncement à la satisfaction des pulsions exigé d’emblée par elle – la réalité – et qui dans la vie de fantaisie laisse libre cours à ses souhaits érotiques et ambitieux. Mais il trouve la voie qui ramène de ce monde de la fantaisie à la réalité. Grâce à ses dons particuliers, il donne vie à ses fantaisies pour en faire des réalités effectives d’une nouvelle sorte auxquelles les hommes donnent cours en tant que précieuses copies de la réalité. C’est ainsi que d’une certaine manière il devient le héros, le roi, le créateur, le favori qu’il voulait devenir, sans emprunter l’énorme détour par la modification effective du monde extérieur. »
C’est l’illustration que l’art vient pour Lacan pallier un certain défaut dans le nouage. Joyce se soutient de l’énonciation comme énigme et c’est son ego qu’il construit pour être reconnu à travers une œuvre en partie consacrée au jeu de la lettre. À propos de Joyce, Lacan parle de l’appensée. On s’appuie contre un signifiant pour penser. Cette appensée qui est jouissance de l’ego lui permet de pallier par une voie hérétique la carence du Nom du Père.
 
Le sinthome du surdoué
 
 
En quoi cette problématique rejoint-elle la question du sujet dit surdoué ?
L’hypothèse que je ferai, c’est que le sujet surdoué manifeste peut-être une difficulté dans le nouage. Il y a trace de cette difficulté dans la clinique, puisque cette fois la pensée vient tenir lieu de sinthome. Le surinvestissement intellectuel n’est pas sans rappeler la passion précoce de Joyce pour l’art, puisqu’il était pour lui le seul moyen d’inscrire son Nom. L’enfant surdoué, qui, bien entendu, n’est pas fréquemment un génie, partage néanmoins avec Joyce quelques traits significatifs.
Tout l’intéresse sur des thèmes dont l’adulte n’attend pas de questions. Il est dans une appétence de savoir (chez Joyce, ce savoir est littéraire et philosophique). Il est soutenu par une interrogation sur la mort, l’urgence et le temps. Il n’est pas sans éprouver une difficulté avec son corps propre. Le surinvestissement intellectuel ne vient-il pas répondre exactement en lieu et place de l’ego ou moi-plaisir dans la structure de Joyce ? La jouissance de la pensée pourrait ainsi être un sinthome.
Observons par ailleurs que l’enfant surdoué se trouve dans la disposition d’anticiper sans cesse sur le savoir de celui qui est supposé lui transmettre, parents ou institution scolaire. Joyce se dépeint également sous ce jour dans Le portrait de l’artiste. Joyce réfute les institutions qui sont susceptibles de lui transmettre cette dimension symbolique dont il caricature le discours. C’est d’abord l’institution familiale dont il dessine les contours insolites et morbides, mais également l’institution scolaire, puisqu’il s’en prend aux pères jésuites qui ont la charge de son éducation. Comme lui, l’enfant surdoué ne se soumet pas et subvertit à son profit ce qu’il entend, et il semble le faire par choix.
Par l’ego, Joyce fait l’économie de la transmission phallique, bien que Lacan dise que Joyce reste enraciné dans le Père. Il ne délire cependant pas et jouit d’une écriture qui est pour lui un appel à la lecture. Ne voulait-il pas susciter trois cents ans de commentaires universitaires ?
De son côté, l’enfant surdoué jouit de la relance incessante de ses questions sur un réel qu’il interroge de façon précoce. L’objet primordial de sa jouissance est la pensée et il tente d’ériger cette jouissance en instance qui puisse tenir et pallier le refus initial de la transmission. Ce qu’il tient de l’Autre, il le prend et ne le reçoit pas.
La jouissance de la pensée vient suppléer à un défaut ou à une faute dans le nouage. De ce point de vue, rien n’indique qu’il soit opportun de contrecarrer, chez l’enfant surdoué, le travail d’élaboration à l’œuvre dans cette jouissance de la pensée puisque cette jouissance fait tenir la structure.
J’évoquerai ici très rapidement le cas de ce garçon dont va nous parler Paule Cacciali. Il était très doué à l’école jusqu’en sixième et il connut subitement des difficultés en classe, puis il se mit à écrire un roman. L’éditeur lui a récemment demandé de réécrire son roman. L’écriture sert ici de suppléance dans la structure comme chez Joyce et elle survient au moment où le réel sexuel est devenu insoutenable. La lettre est ici réelle, support du nom. C’est ce qui, nous dit Lacan, de l’inconscient peut se traduire par une lettre, en tant que seulement dans la lettre, l’identité de soi à soi est isolée de toute qualité. La lettre, contrairement au signifiant, est identique à elle-même. Elle devient la trame d’une écriture, architecture d’une identité.
« De l’inconscient tout Un, dit Lacan, en tant qu’il sustente en quoi l’inconscient consiste, tout Un est susceptible de s’écrire d’une lettre. Mais l’étrange c’est que c’est cela que le symptôme opère sauvagement. Ce qui ne cesse pas de s’écrire dans le symptôme relève de l’un. »
Devenir dans le miroir l’image de l’enfant lettré ou doué de pensée et d’anticipation de pensées, voilà bien l’enjeu du sinthome. La question est donc de savoir si, par cette jouissance de la pensée, une écriture s’inscrit dans l’inconscient, qui fasse tenir la structure. Il a été dit qu’à un moment ou à un autre, l’enfant surdoué est amené à payer le prix de son refus de laisser place à l’autre dans la transmission. Mais, nous l’avons vu pour ce jeune adolescent évoqué plus haut, cette jouissance se prolonge pour faire sinthome.
Peut-on dire que cette inscription reste enracinée dans le père ? A-t-on affaire, avec l’enfant surdoué, au refoulement ou plus précisément à une interrogation sur le refoulement originaire lui-même ? D’où ces questions sur l’origine des nombres, de la vie, de la mort, questions fondamentales qui surgissent précocement chez cet enfant. Elles témoignent du fait que le refoulement originaire ne s’est peut-être pas produit et que le sinthome, jouissance de la pensée, pallie ce défaut du refoulement.
On peut se demander si, du point de vue de la clinique, il convient de traiter toujours ces enfants en les inscrivant dans la transmission et la dette à l’égard de l’Autre, ou bien si dans certains cas il ne convient pas d’encourager ce travail d’écriture qui s’opère grâce à la jouissance de la pensée, réparation d’un refoulement qui ne s’est pas opéré.
Il s’agit de faire en sorte que cela cesse de ne pas s’écrire ou bien que cela cesse de s’écrire. Dans cet effort de création de la pensée, on a affaire à la catégorie du possible et du contingent.
Il conviendra peut-être de distinguer le cas des enfants surdoués dont le défaut de transmission tient au refoulement, sans que la référence au Nom du Père soit atteinte, et le cas des enfants surdoués qui pallient véritablement une forclusion du Nom du Père, et en particulier par l’écriture, en supposant qu’ils sont psychotiques. Pour eux, la jouissance de la pensée peut s’inscrire sans doute comme sinthome.
 
NOTES
 
[*] Pierre-Christophe Cathelineau, philosophe.
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