2003
Journal Français de Psychiatrie
« Surdoués et sous-doués : rappel de quelques notions de base
»
Claire Meljac
[*]
Le triptyque des surdoués
« L’ennui naquit un jour de l’uniformité », écrit au début du
xviiie siècle Houdart de La Motte dans un
poème qui pourrait s’intituler, comme un livre à grand succès, il y a quelques
années : Éloge de la différence
(Albert Jacquard, Éditions du Seuil).
Dans ces vers, le poète chante en effet les bienfaits de la
diversité des êtres humains.
À en croire les parents que nous écoutons en consultation, ce
n’est pourtant pas cette sorte d’ennui qui constitue un fléau. L’ennui,
pensent-ils, naquit un jour de la facilité, celle des tâches proposées à leur
enfant. Pour eux, l’affaire va de soi (où est-il dit, cependant, qu’on s’ennuie
forcément quand on comprend ?) Ennui ? Vous avez dit ennui ? C’est le premier
mot du triptyque. Le deuxième apparaît aussitôt. Si leur enfant s’ennuie, c’est
évidemment parce qu’il est surdoué
(deuxième terme). Le troisième, peut-être encore plus inattendu,
particulièrement fréquent, sans doute, dans une pratique professionnelle
privée, c’est celui de « papier », qui peut aussi s’appeler « compte-rendu », «
document » ou bien « rapport ». Il s’agit de l’attestation des dons
exceptionnels présentés par leur enfant et qui doit immédiatement leur être
envoyée. Mieux vaudrait encore qu’on la leur remette sur-le-champ, sans même un
temps pour la rédiger. Voilà constituée la trilogie. L’un des vocables commande
immanquablement les autres. Surdoué, ennui, papier ; papier, ennui, surdoué ;
ennui, papier, surdoué. Une bonne occasion d’épuiser les délices des
combinatoires.
Nécessité d’un papier de
compte-rendu ? C’est qu’il s’agit d’un surdoué. Forcément, il
s’ennuie.
Ennui ? Il faudra un
document qui attestera de la cause de ce phénomène : le « surdon » (qui
remplace « le poumon », cher à Molière).
Surdoué ? Il s’ennuie
de toute façon, et il conviendra de noter, par écrit, la nature de cet
empêchement, fixé, bien sûr, par un chiffre magique : celui du
qi.
Par quelque bout qu’on prenne ce discours, il constitue une
unité, close sur elle-même et bien peu modifiable.
Le but du présent article est de préciser la définition d’une
des notions mises en cause : le « surdon », qualité attribuée au surdoué appelé
aussi « enfant intellectuellement précoce » (eip). Dans ce court texte, je répéterai, sans
doute, ce qu’une partie des lecteurs sait déjà par cœur. Il en est, toutefois,
de l’histoire de la psychologie comme des histoires tout court, dont R.
Diatkine disait que la répétition n’enlève rien au plaisir de les entendre.
Tout au contraire.
Remarquons d’entrée, si nous abordons le sujet délicat de la «
naissance du thème du surdoué », sur le plan épistémologique ou clinique, qu’il
s’agit là du récit d’une occasion rare, dans laquelle les psychologues jouent
un rôle tout à fait privilégié. En tout état de cause, on ne saurait désigner
un « surdoué » sans avoir vérifié, antérieurement, s’il répond à la définition.
Le seul à pouvoir le faire, c’est, justement, le psychologue.
Quant à cette définition, elle ne varie guère : il s’agit
d’obtenir à des épreuves désignées (en général, aujourd’hui, le
wisc iii) un quotient intellectuel
d’au moins 130. C’est ce point essentiel qu’il me semble important de
développer maintenant.
Commençons par prendre quelques précautions : l’objet qu’il
s’agit de mesurer ici, avec un beau chiffre tout rond (nous verrons que ce
n’est pas possible), n’a évidemment pas d’existence en soi. On ne part pas à la
recherche de l’intelligence d’un enfant comme Christophe Colomb à la quête d’un
nouvel itinéraire vers les Indes… pour se trouver face à face avec l’Amérique,
nouvel objet. Dans le domaine du développement, on ne pourra approcher que des
traits, des comportements, dont on supposera qu’ils relèvent d’une activité
intellectuelle.
Ces considérations nous entraînent tout droit vers la
description de ce qu’on appelle, en psychologie, un test, avec ses contraintes
de fiabilité, de finesse, de reproductibilité. On dira aussi qu’il doit être
valide, sensible et fidèle.
Pour que ces exigences soient respectées et que les résultats
des comparaisons effectuées entre groupes et/ou individus (à partir de
performances observées lors d’une situation antérieurement fixée) aient un
sens, il convient de les rapporter à ce qu’on appelle un
étalonnage.
L’étalonnage est en quelque sorte « l’épreuve de vérité » d’un
test, qui, sans ces références, n’a aucune valeur. Les tables d’étalonnage
résument les résultats obtenus au cours de l’étude préparatoire de l’instrument
et permettent de comparer telle réponse à celle d’un ensemble pertinent, qui
peut être différent selon la question posée : enfants du même âge, sujets de
même culture, garçons, filles, groupes de malades atteints du même syndrome,
etc. Sans constitution d’un étalonnage sérieux et approfondi, la meilleure des
techniques n’a pas plus de valeur qu’une question de magazine. Les techniques
d’étalonnage ont cependant largement varié à travers les décennies, pour ne pas
parler de siècles (nous avons maintenant environ un siècle d’étalonnages
derrière nous).
En 1904, une commission ministérielle charge Alfred Binet
d’imaginer un moyen de dépistage des enfants incapables de suivre le rythme
d’une classe habituelle. Cette demande a été très diversement interprétée, de
même que la réponse de Binet. Insistons ici sur le fait que ses aspects «
discriminatoires » sont loin d’être avérés, surtout si on opère la liaison qui
s’impose entre les tentatives parallèles, contemporaines, de Bourneville,
luttant pour sortir de l’asile du Kremlin-Bicêtre les enfants qui y étaient
enfermés.
Avec l’aide de Simon, médecin de ce qui s’appelait l’« asile de
Perray-Vaucluse », Binet conçoit la notion d’âge
mental.
L’âge mental est alors évalué par l’ensemble des activités
sélectionnées du test réussies par le groupe d’enfants d’un âge donné.
L’étalonnage permet précisément de fixer de telles normes. On obtient un âge
mental de 7 ans si on passe « victorieusement » le cap des tâches préparées
pour les enfants de 7 ans (et par voie d’implication, celles de 6 ans, de 5
ans, etc.) en échouant, en revanche, à toutes celles de 8 ans et plus. Des
méthodes de calcul assez simples, ramenant chaque réussite à une portion
d’année, permettent de calculer le score d’enfants présentant des profils plus
irréguliers. Binet se borne alors à comparer l’âge chronologique de l’enfant à son
âge mental : 2 ans d’avance, 3 ans de retard, etc.
On s’est cependant vite rendu compte que le même nombre
d’années de retard (ou d’avance) ne pesait pas du même « poids » et n’avait pas
la même signification psychologique selon l’âge du sujet. La différence exprime
un absolu, alors qu’il convient de la traiter comme une relation. Mais Binet
meurt prématurément, en 1911, avant d’avoir résolu le problème.
L’idée de Stern en 1912 est de proposer de diviser l’âge
mental, obtenu au test et calculé en mois, par l’âge réel et de multiplier le
résultat par 100 pour supprimer les virgules fâcheuses. Un enfant de 7 ans qui
répond aux questions d’un enfant de 7 ans obtient donc un
quotient intellectuel (on voit ici
l’origine du mot quotient) de 100. S’il obtient un âge mental de 10 ans, cette
avance de 3 ans représente presque la moitié de son âge réel et le résultat de
la division, arrondi, est de 140. S’il avait eu une avance de 3 ans et 6 mois
(la moitié de 7 ans), le qi aurait
été de 150. Chacun est libre de s’essayer à d’autres divisions.
Cependant, le qi
proposé par Stern n’a pas paru, lui non plus, complètement satisfaisant du
point de vue de la métrique. À l’usage, on s’est rendu compte que la
distribution des qi observés n’était
pas la même à tous les âges. C’est, entre autres, la remarque de Merrill, qui
travaille avec Terman, un psychologue américain, sur l’adaptation du
Binet-Simon destinée aux États-Unis (il est intéressant de signaler que Terman
est le premier psychologue à s’intéresser, à partir de 1921, aux enfants «
dotés » d’un très bon qi ; ils font
l’objet de ses Genetic Studies of
Genius). Merrill signale, par exemple, qu’un
qi de 118 à l’adaptation américaine
du Binet-Simon, opérée par Terman, est dépassé par 15 % (environ) des enfants
de 5 ans et seulement par 2 % des enfants de 11 ans. Le même
qi classe donc différemment ces deux
groupes d’enfants : on ne peut pas considérer qu’il soit équivalent dans les
deux cas. Les problèmes se compliquent encore notablement lorsqu’on applique la
notion de qi aux adultes. La
difficulté devient insurmontable.
À partir d’un tel ensemble de réflexions, David Wechsler, dès
les années 1940, met au point ce qu’on a pris l’habitude de désigner sous le
nom de qi type Wechsler. Le chiffre
exprimé n’est alors rien d’autre qu’un rang par rapport à une population. On
voit que le terme de quotient est, dans ce cas, abusivement utilisé.
Wechsler se rapporte, dans tous ses travaux, à ce qu’on nomme
une courbe de Gauss normalisée, appelée encore courbe en cloche – et non pas «
courbe de Bell », comme a pu l’écrire, en première page d’un grand quotidien du
soir, une journaliste peu au fait des lois statistiques.
On définit alors une distribution « idéale » que doit retrouver
l’étalonnage effectué sur le terrain. Pour obtenir cette adéquation, tous les
moyens sont évidemment bons : on élimine les épreuves qui ne conviennent pas,
on les modifie, on joue sur les exigences de la cotation. Il ne s’agit
absolument pas de « triche », car il convient de parvenir à un objectif très
précis, fixé à l’avance. En ce qui concerne le wisc iii, pour
chaque subtest la moyenne est de 10, et l’écart type (défini dans
tous les bons traités de statistiques par une valeur de la notation et le
pourcentage de population qu’elle permet de regrouper) est fixé à 3. Quant à
chacune des échelles (verbale et de
performance), la moyenne est établie à 100 et l’écart type à 15, de part et
d’autre de la valeur moyenne. Cela signifie, tout simplement, qu’il convient de
trouver, regroupée, environ 68 % de la population : 34 % d’un côté (de cette
moyenne), 34 % de l’autre. Ces sujets dont la note est égale à 100, légèrement
supérieure ou légèrement inférieure, obtiennent donc des résultats « normaux
».
Voyons maintenant comment se répartissent les scores plus «
excentriques » :
- moins de 0,2 % des individus ont un score inférieur à 55
;
- 2 % des individus ont un score compris entre 55 et 69,9
;
- 14 % des individus ont un score compris entre 70 et 84,9
;
- 14 % des individus ont un score compris entre 115 et 129,9
;
- 2 % des individus ont un score compris entre 130 et 144, 9
;
- moins de 0,2 % des individus ont un score supérieur à
145.
Connaissant les caractéristiques de la distribution, il est
facile de situer le score d’un sujet donné. Par exemple : je sais que le
qi total (au
wisc iii) de Paul, calculé selon les
exigences de l’échelle normalisée, tant pour l’échelle verbale que pour celle
de performance, est de 122. Je me reporte alors à la distribution et je vois
immédiatement que 84,2 % des scores « normalisés » de la population, tous âges
confondus, sont inférieurs au score de Paul.
En fait, les affaires sont un peu plus complexes. Comme noté
plus haut, le chiffre « tout rond » n’existe pas. Il s’agit d’une
approximation, établie au centre d’une bande d’erreurs possibles. Pour
reprendre l’exemple du qi de 122, il
se situe entre 115 et 126, si l’on décide de réduire les « chances » de se
tromper (.05). L’enfant réputé « surdoué » qui obtient un
qi de 130 présente, en fait, un
résultat qui peut varier entre 122 et 135. Pour 145, on tiendra compte du fait
que les limites se situent entre 136 et 149.
Quoi qu’il en soit, l’information apportée ne prétend pas à
autre chose : elle ne permet qu’un certain classement des sujets, vus sous un
angle déterminé et à un moment précis de leur développement. Cet ordonnancement
va de celui dont le score est le plus bas jusqu’à celui dont le score est le
plus élevé. Les instruments n’ont jamais prétendu dire plus. Ceux qui ne les
utilisent pas et qui n’en connaissent pas les propriétés leur attribuent
souvent des vertus et des pouvoirs hors de proportion.
Statistiques ou « sacrés mensonges
[1] » ?
Comme toute donnée sensible, les résultats des tests sont
susceptibles de faire l’objet de manœuvres diverses, la plus connue étant celle
d’un usage intempestif de la règle de trois. Fabriquer un « enfant brillant » ?
Rien de plus simple : il suffit de sélectionner les trois ou quatre épreuves
les mieux réussies, de faire abstraction des autres, de ne retenir que les
notes élevées, d’en calculer la moyenne et de déboucher sur un score total en
multipliant cette valeur par le coefficient adéquat : 10, s’il s’agit, comme le
wisc, d’une épreuve comprenant 10
subtests. D’une échelle cotée 110, on passe ainsi très aisément à un chiffre
fatidique, annonciateur de dons exceptionnels… et prédicteur, en même temps,
pour celui qui a fait le calcul, d’une clientèle nombreuse, désirant se faire
annoncer la bonne nouvelle. Ajoutons à ces manipulations – commises par des
opérateurs (on n’ose pas dire psychologues) sans scrupules – le fait que ces «
professionnels » se retrouvent, en général, dans des groupements ou
associations portant en exergue les mots de « brillance », « dons exceptionnels
», « surdoués », « enfants précoces », et autres termes narcissiquement
flatteurs. Il ne reste plus, alors, aux psychologues (cette fois dûment
diplômés) qu’à observer un phénomène sociologique d’importance, devant lequel
il est quasi impossible de lutter : l’attirance extraordinaire (comme on parle
de l’attirance des corps célestes par une étoile) exercée par ce type de
pratiques. Chaque fois que le signifiant « surdoué » (ou assimilé) est mis «
sur le marché », plus rien ne tient. Le bon sens élémentaire disparaît et les
familles, dans l’attente chimérique d’une satisfaction de leur demande
réparatrice (de tous les malheurs de la vie), se mettent aussitôt à exiger de
l’examen psychologique pratiqué sur leur(s) enfant(s) ce qu’il n’est pas, de
toute évidence, destiné à fournir. Si l’on ajoute à cette remarque le fait que,
très souvent, les enseignants (pour ne pas parler d’autres intervenants)
suggèrent parfois à des parents que leur enfant est probablement « surdoué »
dans l’espoir qu’ils iront enfin consulter – alors que, dans le cas de
commentaires pessimistes, ces mêmes parents fuiraient les psychologues comme la
peste –, on voit que, statistiquement parlant, les chances de voir se confirmer
une précocité supposée sont tout de même assez rares. Ce qui n’implique pas
qu’elles se révèlent négligeables. « J’ai même rencontré des enfants surdoués
(heureux ou non) » : tel pourrait être le résumé de l’expérience personnelle de
tout psychologue.
Précocité ou bon classement ?
L’adjectif de « précoce », politically correct, qui tend actuellement à
détrôner celui de « surdoué » semble provoquer des malentendus supplémentaires
dans une situation déjà confuse : il fait, en effet, appel à une idée d’avance
intellectuelle, présente, certes, dans le modèle de Binet, mais qui a disparu
chez Wechsler. Or, les normes d’étalonnage de Wechsler sont celles qui se
trouvent, pour l’instant, le plus largement répandues, étant donné leurs
qualités de robustesse. Ainsi, la nemi, version du Binet-Simon revisitée en 1966
par Zazzo, fait actuellement l’objet d’un réétalonnage qui ne sera plus opéré à
la mode de Binet. Plutôt que précoce, il faudrait sûrement dire :
bien (ou très bien) « classé » – tout
du moins au moment où l’évaluation est opérée. Nous n’avons, en effet, rien dit
de la constance (ou inconstance) du qi à travers le développement. C’est un aspect
depuis longtemps ardemment débattu.
Que le qi se révèle,
ou non, sujet à des variations inopinées, on se demandera, dans tous les cas, à
partir de quelle limite un enfant sera considéré comme exceptionnel. C’est la
borne de deux écarts types (qi =130)
qui est, en général, retenue. Mais on pourrait, bien sûr, se vouloir plus
exigeant et fixer le point de départ à trois écarts-types :
qi = 145. Tout, dans la matière, est
une question de simple convention. Malheureusement, beaucoup d’auteurs ou de
praticiens demeurent, sur le thème, parfaitement opaques.
Profitons, enfin, de l’occasion fournie par cet article, pour
évoquer ces « génies » prétendument dyslexiques : Léonard de Vinci en serait le
prototype – mais on sait que son écriture en miroir était, en fait, une
écriture codée. Ceux qui échapperaient à la dyslexie recevraient, à l’école,
l’étiquette de cancres, comme on le signale pour Einstein. Or, chacun peut
consulter (parce qu’ils ont été publiés par le New York Times) les carnets de notes d’Einstein
qui a toujours été un excellent élève et ne s’est, apparemment, jamais ennuyé
en classe. La plus grande partie de la littérature déversée à ce sujet fait
partie des contes et légendes destinés à charmer ceux qui veulent bien les
écouter. Tout praticien exigeant, tout parent sensé, devraient,
a priori, s’en méfier et ne pas prêter
l’oreille trop longtemps… au corbeau de la fable bien connue.
[*]
Claire Meljac, psychologue, docteur en psychologie.
[1]
Expression employée par Winston Churchill.