2003
Journal Français de Psychiatrie
Une tentative de roman familial ?
Paule Cacciali
[*]
Pour débuter ce propos, je me référerai au séminaire de Charles
Melman à la Salpêtrière en 1983, leçon du 8 novembre. « Le psychotique, c’est
quelqu’un de la souffrance duquel on ne peut pas jouir, c’est-à-dire quelqu’un
à la limite d’une souffrance sans objet […] mais de se faire objet, il permet
beaucoup de jouissance… C’est le mode guérison, c’est le moment où il a trouvé
son assiette […]. Ce que nous savons, c’est qu’il cherche vraiment à donner un
objet à l’Autre, c’est-à-dire qu’il est prêt à tous les sacrifices, y compris
le sacrifice suprême, c’est pour cela qu’il lui arrive de temps en temps de se
couper quelque chose. »
Ce propos m’a aidé à réfléchir à l’orientation qu’a prise la
thérapie d’un jeune adolescent que je rencontre depuis un an et demi
maintenant.
A est venu consulter parce que submergé par l’angoisse de
contracter la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Dans le premier entretien, il juge
son idée irrationnelle mais ne peut s’empêcher d’y penser au point qu’il ne
dort pas la nuit. Cette irrationalité m’est expliquée dans un discours
opérationnel sans tristesse où il est peu question de ses affects ; il parle
d’une manière précise avec un choix pesé des mots. Il semble triste et épuisé,
livré à ses insomnies.
Au niveau de l’anamnèse rapportée par sa mère, c’est un enfant
qui était gai, sociable, y compris à la garderie.
Rapidement, à l’âge d’un an à peine, il émerveille (ce sont les
mots de sa mère) l’assistance par sa facilité à parler et surtout l’étendue de
son vocabulaire. Il va connaître un grand succès qui lui vaut les foudres de
son frère benjamin, jaloux de l’adulation dont le cadet fait l’objet à la
maison comme ailleurs. Il est le dernier d’une fratrie de trois garçons
brillants dans leurs études.
Quand sa mère l’attendait, elle préparait l’agrégation de
lettres qu’elle a passée quelques mois après la naissance de A. C’est un point
qui m’a été rapporté par A il y a seulement quelque temps.
Ce succès va s’arrêter à son entrée au collège où il essuie les
remarques moqueuses de ses camarades et, dit-il, se fait traiter d’«
intellectuel ». En sixième, il sera absent trois mois et demi, souffrant de
maux divers et d’insomnies. Cette hypocondrie persistante amènera les parents
de A à la consultation chez un psychologue qui fera passer un test de
qi que A me rapporte avec plaisir :
140 au total et 190 en verbal. D’un point de vue somatique, il souffre d’une
inflammation chronique d’un cartilage de croissance. « Je grandis de trois
centimètres, je suis immobilisé trois semaines et je n’arrive à marcher qu’avec
des béquilles. » C’est le talon qui à chaque fois est touché.
En cinquième, il sera absent un mois et demi. En quatrième, il
va consulter cette fois un psychiatre après une trop longue absence du
collège.
Quand il vient consulter au cmp où je le recevrai pour un travail
psychothérapique, c’est le début de la troisième et un
pai (projet d’accueil individualisé)
est organisé pour lui au collège.
On lui accorde de rattraper ses cours en cas d’absence par
photocopie. Il est demandé aux professeurs de rester vigilants par rapport à
certains élèves bruyants et agressifs avec A, vigilants également quant à la
tolérance des autres élèves à l’égard de la façon de s’exprimer de A.
Il n’a qu’un ami, qui ne fréquente pas le collège, et partage
avec lui sa passion pour le violon dont il joue d’ailleurs fort bien.
Son autre passion va à l’écriture, il tente d’écrire un roman
sans y parvenir vraiment, et ma première initiative va être de l’encourager à
écrire et de m’apporter ses écrits. Je crois que c’était une façon pour moi de
ne pas rester fascinée par sa conversation trop séduisante tant dans le style
que le choix du vocabulaire.
Il suffit de l’entendre pour comprendre à quel point son propos
littéraire peut paraître étrange à bien de ses pairs.
Il a d’ailleurs une « manie », c’est ainsi qu’il nomme cette
habitude qu’il a de compter le nombre de syllabes dans n’importe quelle phrase
entendue, ensuite il découpe le vers pour chercher une symétrie selon un
système de calcul prévoyant un decoupage optimal. Pour un alexandrin, quatre
groupes de trois syllabes pour déterminer le point de symétrie ou le centre du
vers. Deux types de symétrie : groupes déterminant une symétrie entre ensemble
et centre ; l’idée est que dans un vers générique il y a un nombre de syllabes
maximal par groupe ; il y a un minimum de groupes égaux ou inférieur à
un.
Il faut que tout soit parfaitement symétrique par rapport au
centre. Les ensembles de plus grande taille vers le centre, les ensembles de
moins grande taille vers l’extérieur. Groupes maxi - groupes mini, plus petits
ou inférieurs à 1.
Pour réaliser une symétrie il faut le plus d’ensembles
possibles. Les groupes les plus importants doivent être au milieu.
« Une fois que j’ai analysé tout cela (je vais très vite),
j’essaye une phrase qui exprime la moyenne du nombre de syllabes par groupe
pour obtenir toujours le même résultat. »
« – Vous faites cela en classe ?
« – Partout … en classe, ça ne me retarde pas. »
Quelque temps après, A va m’apporter un poème écrit par lui
dans le cadre du cours de français du collège, poème qu’il a inclu dans son
roman et qui lui a valu de la part de son professeur l’appréciation suivante «
fantastique, surprenant ! ».
Le narrateur se trouve devant la tombe du prince.
« Chaque jour, je retourne en ces lieux de mémoire
Je regarde ces pierres noircies par le temps
Qui sur la plaine d’or furent posées un soir
En souvenir de toi, perdu depuis longtemps.
Et je pense à ce monde, à ton épouse aimée
Qui aujourd’hui repose dans un linceul rêche.
Quand je pense à ce monde, à ces belles années,
Le souvenir me vient, ainsi qu’une ombre fraîche.
Rappelle-toi ta vie dans l’ombre des palais.
Tu étais, souviens-toi, un homme solitaire.
Tu vivais isolé, bien loin de tout baiser,
Dans ton château obscur, la nuit était de pierre.
Un jour pourtant, tu vis la fille d’un seigneur
Qui s’en venait parler pour son père malade,
Et l’éclat de ses yeux pénétra dans ton cœur,
Vous vous mariâtes vite et la nuit se fit jade.
Rappelle-toi sa voix, sa jolie voix de merle,
Le soleil rayonnant dans ses yeux de saphir,
Son teint qui éclatait, comme une blanche perle,
Sa fragrance divine digne de la myrrhe.
Rappelle-toi ses mains, ses mains douces et
blanches,
Ses cheveux d’or noyant ses épaules superbes,
Ses bras qui se perdaient dans l’ombre de ses
manches,
Ses pieds tellement fins qu’ils n’écrasaient pas
l’herbe.
Rappelle-toi ce jour terriblement funeste
Où ta chère épousée, bien loin de ton château,
En battant la campagne contracta la peste,
Ce mal si insidieux ravageant les hameaux.
L’agonie fut terrible, elle criait ton nom.
Les lèvres de rubis, dans un spasme de mort,
Hurlèrent jusqu’à l’aube et sa disparition
Fut pour toi comme un gong qui sonne dans
l’aurore.
Rappelle-toi l’image de ton adorée
Que dans le marbre blanc un sculpteur dut tailler
Afin qu’à tout jamais, son regard océan
Puisse t’appartenir, ô doux prince charmant.
Rappelle-toi ces yeux privés de tout éclat,
Ces lèvres de marbre qui ne bougeaient jamais,
Le sourire glacé sur ce visage froid,
L’enveloppe figée de ta femme adulée.
Rappelle-toi l’amour que tu avais pour elle,
Pour ces pierres gelées qui te semblaient si
belles,
Ta passion dévorante pour ces lèvres d’or,
Ta folie obsédante pour ce masque mort !
Et pourtant, nulle part ne résonnait sa voix.
Elle trônait debout, comme une inerte masse
Qui n’était pas marquée par ton terrible émoi.
Dans ton château obscur la nuit redevint glace.
Rappelle-toi ce jour marqué par le chagrin
Où à ta vie de mort tu devais mettre fin.
Poussé par le brasier qui brûlait dans ton cœur,
Tu allumas un feu et tout le dur labeur.
Qui créa ton château en un rien fut gâché.
Tu péris dans les flammes ruinant tes sujets,
Et ceux-ci furieux ne purent plus te pendre.
Sur les ruines fumantes la nuit se fit cendre.
Un souvenir heureux te rongeait comme un ver,
Et tu m’as oublié, ô mon bien-aimé père
Qui en un jour ruina ma vie, mon avenir.
Je n’ai plus pour pleurer que mes yeux de saphir.
Je les tiens de ma mère. Elle, tu t’en souviens.
Tu es encore hanté par ses longs cheveux d’or.
De là-haut tu peux voir le couteau dans ma main,
Et tu sais que bientôt, ma nuit sera de mort. »
On a du mal au départ à saisir à qui est adressé ce poème, ou
du moins on se trompe. On a du mal à penser qu’il s’agit d’un fils qui
s’adresse à son père : « Ô doux prince charmant. »
La chute du poème, c’est un peu comme un gant qui se retourne,
de l’amour féminisé adressé au père à la haine de ce père responsable de la
mort imminente du fils abandonné.
Ce qui m’a laissée interrogative, c’est la question du regard,
l’absence du regard du père à l’endroit du fils et le regard de marbre glacial
de la mère, masque de mort, regard donc qui ne s’adresse à personne. Est-ce
cette absence de regard qui donne lieu à ce retour dans le réel venant signer
le suicide du fils ?
Quelque temps après, A vient m’apporter son roman. Il marche
avec des béquilles, il a de nouveau une inflammation du cartilage de
croissance. Il me tend son document qu’il tient à la main tout en marchant. Il
me dit être de nouveau angoissé et insomniaque.
Physiquement, je remarque une accentuation de son côté un peu
efféminé. Je m’inquiète de sa santé, il me répond : « Ce sera comme ça tant que
je grandirai. » Je remarque alors que ce n’est pas facile pour lui de grandir.
« C’est génétique ! » conclut-il.
Nous abordons la question de son roman et plus particulièrement
le poème précité. Je lui fais remarquer encore combien son poème témoigne d’un
certain tourment chez l’auteur… « Peut-être… mais il fallait bien que je trouve
un sujet qui sorte des sentiers battus. »
Pour conclure à propos de la question du regard et de la
lettre, il semble pour ce jeune homme que l’entrée au collège ait fonctionné
comme une irruption du sexuel dans sa vie, et cela a déclenché quelque chose
dont on pourrait supposer que c’est un mode d’entrée dans la psychose. A ne
semble exister qu’au titre d’enfant lettré, n’être fait que de lettres et
n’avoir été considéré que du côté des lettres.
Tant qu’il a pu dans le miroir rester amoureux de cette image
d’enfant doué des lettres qu’il prenait pour un autre, tout s’est bien passé,
trop bien passé. À l’entrée au collège, il y a une rupture avec un extérieur
menaçant parce que sexué. Il dit d’ailleurs à ce propos qu’il n’a jamais été
amoureux d’une fille, qu’il n’a jamais pensé à ça.
A s’est sans doute retrouvé seul avec son image d’intellectuel,
image qui le persécute depuis. Sans doute a-t-il été délogé non seulement d’un
leurre mais de sa place dans le désir d’un Autre non barré, ne pouvant lui
assurer d’équivoque langagière entre lui et son imago d’intellectuel. J’emploie
ce terme d’imago, rappelant là que les insomnies de A le laissent encore très
souvent aux prises à des angoisses de déformations du visage.
La question du regard est très présente également dans son
roman. C’est sans doute là qu’il y a bien sûr une différence entre la psychose
infantile et l’autisme.
La lettre, parce qu’elle s’écrit, cette lettre qui alors reste
dans un statut réel, peut-elle être le support d’un nom, que l’on écrive ce nom
comme on veut, ou reste-t-elle une possibilité un peu singulière de se faire un
nom dans un essai littéraire.
C’est par exemple ce que cherche ce jeune homme, qui a remanié
son roman à la demande des éditeurs, qui ont accepté de le présenter à la
publication. Le roman est passé de 170 à 370 pages pour le premier
tome.
Pour lui, est-ce la recherche de constituer un sinthome qui
ferait tenir réel, symbolique et imaginaire ?
Je ne m’avancerai pas davantage sur cette question mais le
héros du roman est un jeune garçon dont les origines énigmatiques constituent
l’enjeu et l’intérêt du roman.
Si l’enfant précoce a affaire à un impossible qui cesserait de
ne pas s’écrire, peut-être la démarche de mon jeune patient nous illustre bien
cette difficulté.
[*]
Paule Cacciali, psychologue, psychanalyste.