2003
Journal Français de Psychiatrie
Bête à concours ?
Gabriel Balbo
[*]
De tous les pays du monde où existe un enseignement public, il
n’en est aucun où règne comme en France ce que Balzac appelait « le fatal et
funeste système nommé concours ». Cette « pratique sans résultat », cette «
presse des intelligences » inventée par le frère de la Pompadour pour fournir
des lauréats ne produit aucun génie. « Jamais aucun effort administratif ou
scolaire ne remplacera les miracles du hasard auquel on doit les grands hommes
», remarque Balzac, qui souligne ainsi à sa façon la supériorité du savoir
inconscient sur le savoir universitaire, tout en admettant, désabusé, que «
c’est entre tous les mytères de la génération, le plus inaccessible à notre
ambitieuse analyse moderne » que celui de la naissance du génie.
Aucun pays ne possède comme le nôtre autant de grandes écoles
où il n’est possible d’entrer que par concours, et après des classes
préparatoires sélectives et exigeant un énorme travail ; aucun ne possède non
plus autant de concours administratifs, et nulle part des parents jouissent
comme en France d’avoir un enfant de 20 ans déjà normalien et déjà agrégé de
philosophie bien sûr… Ce qui fut le cas pour N. Loraux, par exemple, qui vient
juste de décéder et qui était d’une vivacité intellectuelle précocissime. Ce
qui ne manque pas de plaire aux parents et aux tenants du système, ce qui ne
manque pas de faire sourire nos voisins.
M’objectera-t-on qu’il en était de même dans la Chine
impériale, que le pays y revient après Mao et que le Japon en fait autant ? La
Chine possédait bien en effet un système d’examens similaire aux concours. Mais
il n’était pas du tout inscrit dans l’urgence temporaire, dans la recherche de
la précocité triomphante : il s’agissait seulement de s’assurer des
fonctionnaires sachant fort bien lire et écrire une langue difficile ; savoir
penser venait de surcroît. En témoignent ces vers écrits par une épouse à son
mari, encore recalé :
« Gentilhomme si sûr de ses rares talents,
Année après année renvoyé, mais comment ?
Si la honte dérobe ton visage au mien,
Désormais viens à moi dans la nuit ! »
Piqué au vif, l’époux lui offrit son succès, l’année suivante ;
même si le succès aux examens assurait au lauréat une vertigineuse ascension
sociale
[1], c’est une
tout autre économie qu’on lit dans ces vers.
La question du prodige, du surdoué, de celui-qui-est-en-avance-sur-les-autres, tient
chez nous une place… quasi délirante, qui n’est pas nouvelle.
Mais si Balzac, écrivain autant que remarquable sociologue, la
dénonce avec bon sens, constate-t-on que dans les pays où la sélection se fonde
sur d’autres critères que l’élimination et l’élection compétitives, élèves,
étudiants, diplômés et autres doctes, sont de niveau inférieur au nôtre ? Non.
Nos surdoués, diplômés des grandes écoles et des universités, sont-ils ensuite
de meilleurs techniciens, de meilleurs enseignants, de meilleurs chercheurs, de
meilleurs gouvernants ? Non.
Je me rappelle ces formulaires de questions personnelles,
auxquelles les candidats à un Institut supérieur devaient répondre, pour être
admis à passer l’oral de la procédure d’admission : venant de la part de
polytechniciens, d’énarques, de normaliens, de diplômés de sciences politiques,
d’ingénieurs, de médecins, et j’en passe – pour beaucoup membres de clubs
nationaux et internationaux de surdoués, présentant un
qi d’au moins 150 – aucun ne retenait
l’attention par son contenu (pauvre) par ses arguments (navrants d’immaturité
infantile) par le désir (inexistant) ; tous au contraire frappaient par
l’incohérence de phrases écrites en dépit de toute orthographe, de toute
syntaxe, au point parfois d’en devenir aussi désopilants que des dialogues de
Labiche. Nombre de ces candidats intégraient quand même – « noblesse » oblige !
–, mais on ne les comptait guère ensuite parmi les meilleurs des élèves de
l’Institut supérieur. Au moins cette procédure d’admission, que j’avais créée
pour l’essentiel, ôtait-elle toute illusion aux membres des jurys, aux
professeurs de l’Institut supérieur en question.
Être surdoué ne confère donc aucun privilège, n’accorde aucun
avantage, et ne promet aucun résultat. Il n’est même pas établi qu’aux concours
d’entrée dans ces fameuses grandes écoles, les chances de succès en soient
accrues, par rapport à celles des candidats présentant une intelligence
normale, ordinaire. Sauf exception confirmant la règle, ça ne sert strictement
à rien d’être surdoué, ça n’a aucune utilité sociale. Ironie de l’exception
confirmant la règle, humour du savoir inconscient des mots : le seul surdoué
qui laissera à ce titre quelque souvenir impérissable, sera sans doute celui
qui finit par inventer… la tva : la
taxe à la valeur ajoutée !
Mais si Balzac épingle le concours pour en montrer l’inanité,
il nous oblige surtout à ne plus confondre : être surdoué, ce n’est pas du tout équivalent à
avoir du génie. Et il ne suffit pas,
tant s’en faut, d’être celui-là, pour avoir de celui-ci. Si noblesse oblige,
phallus ordonne. On se souvient l’exclamation du jeune talent encore inconnu,
devant les tableaux de peintres célèbres et honorés : « Moi aussi alors, je
suis peintre ! » Étant donc entendu que cela ne présente guère d’intérêt,
serait-ce le désintéressement qui conduit tant de parents d’aujourd’hui, à
avoir des enfants surdoués ?
Voyons ce que nous en apprend la psychopathologie de la
scolarisation quotidienne.
Lorsqu’au bureau de psychologie clinique de l’Institut
supérieur ou de la Grande École de Commerce installés sur le même campus je
recevais des élèves ceux que l’ennui saisissait, autrement dit et comme
l’étymologie du mot nous l’enseigne, ceux qu’à leur insu prenait la haine
d’eux-mêmes, que venaient-ils me dire, que haïssaient-ils en eux ?
La période de latence. Ce n’est pas
exactement celle que connaît l’âge de raison, celle que couronnent les acquis
fondamentaux de la scolarité primaire ; la pulsion sexuelle n’y fait plus
l’objet d’une répulsion, mais elle n’y tient qu’une place étroite et est gérée
à l’égal des actions en bourse : elle fait partie intégrante des
investissements, contre-investissements, transferts spéculatifs à la hausse ou
à la baisse ; elle ne se soutient d’aucun transport amoureux ; le sujet sait
déjà à quel mariage elle sera mangée. Bref, des déplacements et des placements
toujours bénéficiaires : c’est le refoulement triomphant. Mais quel ennui, que
ce triomphe ; on ne tringle pas le désir – tringler signifie, comme chacun
sait, – « barrer d’un trait droit » – pour le forclore, sans que n’en revienne
de la haine au galop ! Cette période de latence n’est pas de l’adolescence ; il
ne faut pas confondre ici non plus, sinon l’étiologie du surdoué vous
échappe.
Descendons encore, justement au moment de la période de latence
stricto sensu. Puisque l’enfant est
surdoué, pourquoi tout en fréquentant normalement sa classe d’âge, ne
s’instruirait-il pas d’autre chose, de quelque chose d’autre que du seul savoir
scolaire ? Il pourrait se plonger dans la littérature, la peinture, la musique,
le théâtre, le cinéma, bref, se cultiver réellement. Non, impossible de faire
entendre une telle raison à ses parents : l’enfant est bien trop doté pour
perdre son temps avec de la culture, et en le payant du prix d’avoir à
fréquenter sa classe d’âge scolaire. Il faut qu’il en saute et même, si c’est
possible, qu’il saute deux classes ! Surdoué, il est par conséquent pensé, non
pas tellement hors norme, ou anomique, mais hors-la-loi. Et le désir de ses
parents n’est pas seulement d’en faire un hors-la-loi, il est d’en faire celui
qui invalide la loi, qui peut la transgresser sans scrupule, vergogne ou
culpabilité, car il a un juste motif pour se le permettre : il est surdoué. Le
voici donc phallus au regard duquel la loi perd tout son sens, toute
autorité.
Juste courroux du clan des pareils : les enfants dans une école
n’aiment pas du tout, mais pas du tout, qu’un des leurs les surclasse trop. Ils
ne manquent pas de lui faire sa fête. Il va être
battu : ça lui apprendra à vouloir si bien les battre tous, en
faisant tout, trop mieux qu’eux. De la maltraitance qu’il subit, de la place de
victime qu’ils lui supposent devoir endurer, les parents s’autorisent davantage
encore à le faire sauter de classe. Mais sera-t-il mieux reçu, chez des plus
grands ? Évidemment pas, et pour les mêmes motifs de surclassement et/ou de
déclassement, le mécontentement va produire de l’agression par le verbe, voire
de violents passages à l’acte. Elle a à peine 12 ans, elle est en avance pour
son âge, même quant à son corps ; elle est avec des 14 ans : pas question pour
eux qu’elle ne se laisse pas draguer ni séduire, ou gare à ses abatis ; elle ne
doit qu’au bonheur de se l’entendre dire, de n’être pas violée pour de
bon.
Une telle violence produite à son encontre par le surdoué, nous
est déjà expliquée par Lacan, dans « les complexes familiaux ». La
reconnaissance
réelle de l’autre,
l’adaptation
réelle à lui, sont
précocement déterminées par une
condition
univoque dit Lacan : « un écart d’âge étroitement limité ». Dans
cette étroite limite, la similitude avec l’autre permet des mécanismes
imitatifs, échopraxiques, identificatoires, objectivables
de visu par le sujet, qui retrouve
ainsi une imago, un
imaginaire, qui
lui sont familiers, et à partir desquels tout un jeu d’alternatives, relatives
à la fonction sociale, à l’amour, à la haine, à la rivalité, sont possibles. Si
l’autre au contraire n’est pas semblable pour le sujet ; si la diffraction
entre eux réduit trop la similitude ; si dès lors l’écart n’est pas un écart
d’âge, mais un écart d’un âge autre, l’effet produit par la chute de cette
limite peut être traumatique ou, au mieux, trouble : l’autre n’est plus un
double ! Celui qui est dominé alors par cet autre apparemment si dissemblable,
ne trouve plus ses repères spéculaires ; la réalité de son image tout autant
que sa structure comme forme primordiale sont affectées, et le sont surtout si
son identité spéculaire est fragile, si elle n’a pas été reconnue par le
symbolique désir de l’Autre. Sa
réaction peut être du coup agressive, violente, destructrice. C’est au fond
celle de l’
amaro aspectu produite chez
l’enfant qui perçoit un rival toujours au bon sein maternel
[2]. Mais la réaction s 19;inscrit aussi dans
un fantasme.
« Un enfant est battu
[3] », c’est le fantasme dont la logique pré-détermine
et les surdoués,
et leurs parents. Ils en jouissent de
concert. Comment cette logique a-t-elle pu se déployer, pour les conduire à ce
scénario ?
Pour en expliquer le déploiement et ses conséquences
imaginaires, je ne peux trouver mieux que le transitivisme
[4] ; j’y recours donc, et pour cause : le
fantasme analysé par S. Freud en est lui-même conditionné de bout en bout, de
la première à la troisième phase. Même la seconde, inconsciente, n’y échappe
pas. Les coups donnés le sont certes par un autre, un semblable, mais c’est
bien sûr le sujet qui a de telles représentations qui bat, même et surtout
lorsque c’est son père qui frappe – qui frappe tous les autres enfants, alors
qu’il aime tant celui qui les hait… Ce type de transitivisme ne peut que le
tourmenter, qu’exciter son masochisme moral. Ce transitivisme qui va du sujet à
l’autre, et de la haine à l’amour, réversiblement, doit toutefois s’originer
ailleurs que dans ce que nous donne si complaisamment à voir et à croire le
fantasme, auquel s’est colligé le désir d’être surdoué, mais sait-on comment
?
La mère de l’enfant en question, ne peut pas ne pas avoir fait
l’hypothèse que sa demande était de les battre tous. Elle a donc tout mis en
œuvre pour qu’il désire « se surdouer ». Comment est-elle passée de la demande
de battre, au désir de se surdouer ? Elle ne peut encore une fois y être
parvenue, qu’en engageant le père à partager l’hypothèse qu’elle a faite, mais
à la partager pour la sublimer, la transfigurer dirait-on sous la Renaissance.
La symbolique fait en l’occurrence passer la demande du réel – battre, à de
l’imaginaire – se surdouer. C’est ce transitivitisme à trois, boroméennement
noué, que père, mère et enfant surdoué partagent, c’est de ce transitivisme qui
fait de l’enfant un horla, qu’ils
jouissent tous les trois. Il convient de bien le noter cependant : le surdoué
n’est un hors-la-loi que dans l’imaginaire ; ce sont les autres, toujours
intellectuellement battus par lui, qui sont du coup comme poussés à le frapper
vraiment. Le font-ils à leur insu par amour, devenant de la sorte des
substituts du père, du père qui bat pour prouver qu’il aime ? Peut-être bien
que pour ces enfants surdoués, le père ne fut pas un
battant.
Reste à savoir maintenant quel est l’objet
a, l’objet
a – battre tout autant qu’a – surdouer, dont il s’agit chez l’enfant
surdoué. Bien que l’université française ait pour devise
alma mater, l’objet
a qui nous préoccupe n’est pas le sein
de la mère nourricière ; ce n’est pas non plus ce qui s’oppose au lait, ce qui
est comme son contraire : la merde. S’agit-il alors du regard ? Le surdoué
pourrait le donner à penser, et nous pourrions en être dupe, tant sont chez lui
patents l’ostentation et le visible. Or ce n’est pas du champ du
visible que relève l’objet
a du surdoué, mais du champ du
lisible. Et qu’est-ce qui est lisible
et s’entend, alors que rien ne s’en articule à l’oreille ? À une telle charade
une seule réponse est possible : la voix, la voix comme objet
a, objet qui ne s’inscrit que par une
lettre ; voix qui n’est donc que lisible, même dans ce qui s’en entend. La
parole peut certes servir de support à l’objet voix, mais Lacan nous rappelle
que ce support, peut être tout autre chose qu’une parole. Il ne faut donc pas
confondre parole et objet voix, objet qui ne peut que s’écrire, et qu’une
lettre énigmatique formalise. Il est facile d’en apporter la preuve.
À propos des surdoués, le qi dont il est fait si grand cas, ne réfère
justement pas au cul. La lettre
Q doit par conséquent être lue tout
autrement qu’à partir de ce qu’on pourrait y voir, en s’illusionnant de ce qui
s’en entend. De quelle voix cette lettre est-elle alors le support ? Surtout, à
quelle lettre écrite au lieu de l’Autre, et symbolique de l’objet
a, renvoie-t-elle ? À charge de chaque
surdoué en analyse de nous en faire savoir quelque chose. Nous savons seulement
qu’il en est divisé, que cette coupure le fait sujet, et sujet d’un désir, que
cet objet voix lui cause.
La schlag remarque Lacan, ça bat : ça se fait entendre ; le
battu ou la battue, ça courre. La voix de l’Autre, à quoi seulement la repérer
? Au pouls qui bat, au pouls,
c’est-à-dire tout bonnement et comme le mot l’indique, à la
pulso, la pulsion. La voix de
la pouls en l’Autre, ça bat. Quand la
mère fait l’hypothèse que j’ai dite, elle
sait à quelle pression bat son propre désir, d’avoir un enfant
surdoué, d’avoir un poulain hors classe.
Être surdoué, convenons-en, c’est un peu bête au fond.
Peut-être que d’en venir à la bêtise, le surdoué pourrait penser de lui qu’il
dé-connaît plus qu’il n’y paraît. Mais
pour
dé-connaître il faut, dirait
Lacan, l’acte analytique, lequel, s’il est tel, n’est pas sans conséquence. À
commencer par celle-ci : d’aborder les choses par le décousu associatif, ça
suppose d’en vouloir découdre
[5].
Aujourd’hui cependant, les surdoués représentent l’idéal pour
une famille qui, lorsqu’elle en possède un, se le
gobichonne. Y’a peut-être pas de rapport sexuel,
mais en tout cas… C’est pas une preuve ça ? C’est autre chose que de
l’
adn de pacotille ! Le surdoué
est-il en passe de devenir ainsi un objet de collection, un trophée, un cabinet
de curiosités ne contenant plus, c’est le cas de le dire, que des spécimen
rares ? Au fait, que devient un surdoué, en vieillissant ? Ma foi, un
cousin Pons
[6] comme bien d’autres.
[*]
Gabriel Balbo, psychanalyste.
[1]
Ji Yougong,
Anecdotes et poésies
des Tang, publiées en 1224. Œuvre rééditée en 1978 à Pékin par Tang
shi jishi, p. 1121-1122 ; trad. A. Lévy, dans
Sept victimes pour un oiseau, Flammarion, coll.
10-18, Paris 1981 ; p. 24.
[2]
J. Lacan, « Les complexes familiaux », dans
Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001,
coll. «
cf », p. 37 à 45.
[3]
S. Freud, « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance
de la genèse des perversions sexuelles », dans
Névrose, psychose et perversion, Paris,
puf, coll. « Bibliothèque de
psychanalyse », 1973, p. 219 à 243.
[4]
J. Bergès et G. Balbo,
L’enfant
et la psychanalyse, 2
e éd., Paris, Masson, 1996, p. 71 à 75 ;
Jeu des places de la mère et de l’enfant. Essai
sur le transitivisme, 2
e éd., Toulouse, érès, 2003.
[5]
J. Lacan,
L’acte
psychanalytique, séminaire inédit ; leçon du 22 novembre
1967.
[6]
H. de Balzac, « Le cousin Pons », dans
Scènes de la vie parisienne, Les
parents pauvres.