Journal français de psychiatrie
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I.S.B.N.2-7492-0143-8
52 pages

p. 36 à 38
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no18 2003/1

2003 Journal Français de Psychiatrie

Bête à concours ?

Gabriel Balbo  [*]
De tous les pays du monde où existe un enseignement public, il n’en est aucun où règne comme en France ce que Balzac appelait « le fatal et funeste système nommé concours ». Cette « pratique sans résultat », cette « presse des intelligences » inventée par le frère de la Pompadour pour fournir des lauréats ne produit aucun génie. « Jamais aucun effort administratif ou scolaire ne remplacera les miracles du hasard auquel on doit les grands hommes », remarque Balzac, qui souligne ainsi à sa façon la supériorité du savoir inconscient sur le savoir universitaire, tout en admettant, désabusé, que « c’est entre tous les mytères de la génération, le plus inaccessible à notre ambitieuse analyse moderne » que celui de la naissance du génie.
Aucun pays ne possède comme le nôtre autant de grandes écoles où il n’est possible d’entrer que par concours, et après des classes préparatoires sélectives et exigeant un énorme travail ; aucun ne possède non plus autant de concours administratifs, et nulle part des parents jouissent comme en France d’avoir un enfant de 20 ans déjà normalien et déjà agrégé de philosophie bien sûr… Ce qui fut le cas pour N. Loraux, par exemple, qui vient juste de décéder et qui était d’une vivacité intellectuelle précocissime. Ce qui ne manque pas de plaire aux parents et aux tenants du système, ce qui ne manque pas de faire sourire nos voisins.
M’objectera-t-on qu’il en était de même dans la Chine impériale, que le pays y revient après Mao et que le Japon en fait autant ? La Chine possédait bien en effet un système d’examens similaire aux concours. Mais il n’était pas du tout inscrit dans l’urgence temporaire, dans la recherche de la précocité triomphante : il s’agissait seulement de s’assurer des fonctionnaires sachant fort bien lire et écrire une langue difficile ; savoir penser venait de surcroît. En témoignent ces vers écrits par une épouse à son mari, encore recalé :
« Gentilhomme si sûr de ses rares talents,
Année après année renvoyé, mais comment ?
Si la honte dérobe ton visage au mien,
Désormais viens à moi dans la nuit ! »
Piqué au vif, l’époux lui offrit son succès, l’année suivante ; même si le succès aux examens assurait au lauréat une vertigineuse ascension sociale [1], c’est une tout autre économie qu’on lit dans ces vers.
La question du prodige, du surdoué, de celui-qui-est-en-avance-sur-les-autres, tient chez nous une place… quasi délirante, qui n’est pas nouvelle.
Mais si Balzac, écrivain autant que remarquable sociologue, la dénonce avec bon sens, constate-t-on que dans les pays où la sélection se fonde sur d’autres critères que l’élimination et l’élection compétitives, élèves, étudiants, diplômés et autres doctes, sont de niveau inférieur au nôtre ? Non. Nos surdoués, diplômés des grandes écoles et des universités, sont-ils ensuite de meilleurs techniciens, de meilleurs enseignants, de meilleurs chercheurs, de meilleurs gouvernants ? Non.
Je me rappelle ces formulaires de questions personnelles, auxquelles les candidats à un Institut supérieur devaient répondre, pour être admis à passer l’oral de la procédure d’admission : venant de la part de polytechniciens, d’énarques, de normaliens, de diplômés de sciences politiques, d’ingénieurs, de médecins, et j’en passe – pour beaucoup membres de clubs nationaux et internationaux de surdoués, présentant un qi d’au moins 150 – aucun ne retenait l’attention par son contenu (pauvre) par ses arguments (navrants d’immaturité infantile) par le désir (inexistant) ; tous au contraire frappaient par l’incohérence de phrases écrites en dépit de toute orthographe, de toute syntaxe, au point parfois d’en devenir aussi désopilants que des dialogues de Labiche. Nombre de ces candidats intégraient quand même – « noblesse » oblige ! –, mais on ne les comptait guère ensuite parmi les meilleurs des élèves de l’Institut supérieur. Au moins cette procédure d’admission, que j’avais créée pour l’essentiel, ôtait-elle toute illusion aux membres des jurys, aux professeurs de l’Institut supérieur en question.
Être surdoué ne confère donc aucun privilège, n’accorde aucun avantage, et ne promet aucun résultat. Il n’est même pas établi qu’aux concours d’entrée dans ces fameuses grandes écoles, les chances de succès en soient accrues, par rapport à celles des candidats présentant une intelligence normale, ordinaire. Sauf exception confirmant la règle, ça ne sert strictement à rien d’être surdoué, ça n’a aucune utilité sociale. Ironie de l’exception confirmant la règle, humour du savoir inconscient des mots : le seul surdoué qui laissera à ce titre quelque souvenir impérissable, sera sans doute celui qui finit par inventer… la tva : la taxe à la valeur ajoutée !
Mais si Balzac épingle le concours pour en montrer l’inanité, il nous oblige surtout à ne plus confondre : être surdoué, ce n’est pas du tout équivalent à avoir du génie. Et il ne suffit pas, tant s’en faut, d’être celui-là, pour avoir de celui-ci. Si noblesse oblige, phallus ordonne. On se souvient l’exclamation du jeune talent encore inconnu, devant les tableaux de peintres célèbres et honorés : « Moi aussi alors, je suis peintre ! » Étant donc entendu que cela ne présente guère d’intérêt, serait-ce le désintéressement qui conduit tant de parents d’aujourd’hui, à avoir des enfants surdoués ?
Voyons ce que nous en apprend la psychopathologie de la scolarisation quotidienne.
Lorsqu’au bureau de psychologie clinique de l’Institut supérieur ou de la Grande École de Commerce installés sur le même campus je recevais des élèves ceux que l’ennui saisissait, autrement dit et comme l’étymologie du mot nous l’enseigne, ceux qu’à leur insu prenait la haine d’eux-mêmes, que venaient-ils me dire, que haïssaient-ils en eux ? La période de latence. Ce n’est pas exactement celle que connaît l’âge de raison, celle que couronnent les acquis fondamentaux de la scolarité primaire ; la pulsion sexuelle n’y fait plus l’objet d’une répulsion, mais elle n’y tient qu’une place étroite et est gérée à l’égal des actions en bourse : elle fait partie intégrante des investissements, contre-investissements, transferts spéculatifs à la hausse ou à la baisse ; elle ne se soutient d’aucun transport amoureux ; le sujet sait déjà à quel mariage elle sera mangée. Bref, des déplacements et des placements toujours bénéficiaires : c’est le refoulement triomphant. Mais quel ennui, que ce triomphe ; on ne tringle pas le désir – tringler signifie, comme chacun sait, – « barrer d’un trait droit » – pour le forclore, sans que n’en revienne de la haine au galop ! Cette période de latence n’est pas de l’adolescence ; il ne faut pas confondre ici non plus, sinon l’étiologie du surdoué vous échappe.
Descendons encore, justement au moment de la période de latence stricto sensu. Puisque l’enfant est surdoué, pourquoi tout en fréquentant normalement sa classe d’âge, ne s’instruirait-il pas d’autre chose, de quelque chose d’autre que du seul savoir scolaire ? Il pourrait se plonger dans la littérature, la peinture, la musique, le théâtre, le cinéma, bref, se cultiver réellement. Non, impossible de faire entendre une telle raison à ses parents : l’enfant est bien trop doté pour perdre son temps avec de la culture, et en le payant du prix d’avoir à fréquenter sa classe d’âge scolaire. Il faut qu’il en saute et même, si c’est possible, qu’il saute deux classes ! Surdoué, il est par conséquent pensé, non pas tellement hors norme, ou anomique, mais hors-la-loi. Et le désir de ses parents n’est pas seulement d’en faire un hors-la-loi, il est d’en faire celui qui invalide la loi, qui peut la transgresser sans scrupule, vergogne ou culpabilité, car il a un juste motif pour se le permettre : il est surdoué. Le voici donc phallus au regard duquel la loi perd tout son sens, toute autorité.
Juste courroux du clan des pareils : les enfants dans une école n’aiment pas du tout, mais pas du tout, qu’un des leurs les surclasse trop. Ils ne manquent pas de lui faire sa fête. Il va être battu : ça lui apprendra à vouloir si bien les battre tous, en faisant tout, trop mieux qu’eux. De la maltraitance qu’il subit, de la place de victime qu’ils lui supposent devoir endurer, les parents s’autorisent davantage encore à le faire sauter de classe. Mais sera-t-il mieux reçu, chez des plus grands ? Évidemment pas, et pour les mêmes motifs de surclassement et/ou de déclassement, le mécontentement va produire de l’agression par le verbe, voire de violents passages à l’acte. Elle a à peine 12 ans, elle est en avance pour son âge, même quant à son corps ; elle est avec des 14 ans : pas question pour eux qu’elle ne se laisse pas draguer ni séduire, ou gare à ses abatis ; elle ne doit qu’au bonheur de se l’entendre dire, de n’être pas violée pour de bon.
Une telle violence produite à son encontre par le surdoué, nous est déjà expliquée par Lacan, dans « les complexes familiaux ». La reconnaissance réelle de l’autre, l’adaptation réelle à lui, sont précocement déterminées par une condition univoque dit Lacan : « un écart d’âge étroitement limité ». Dans cette étroite limite, la similitude avec l’autre permet des mécanismes imitatifs, échopraxiques, identificatoires, objectivables de visu par le sujet, qui retrouve ainsi une imago, un imaginaire, qui lui sont familiers, et à partir desquels tout un jeu d’alternatives, relatives à la fonction sociale, à l’amour, à la haine, à la rivalité, sont possibles. Si l’autre au contraire n’est pas semblable pour le sujet ; si la diffraction entre eux réduit trop la similitude ; si dès lors l’écart n’est pas un écart d’âge, mais un écart d’un âge autre, l’effet produit par la chute de cette limite peut être traumatique ou, au mieux, trouble : l’autre n’est plus un double ! Celui qui est dominé alors par cet autre apparemment si dissemblable, ne trouve plus ses repères spéculaires ; la réalité de son image tout autant que sa structure comme forme primordiale sont affectées, et le sont surtout si son identité spéculaire est fragile, si elle n’a pas été reconnue par le symbolique désir de l’Autre. Sa réaction peut être du coup agressive, violente, destructrice. C’est au fond celle de l’amaro aspectu produite chez l’enfant qui perçoit un rival toujours au bon sein maternel [2]. Mais la réaction s 19;inscrit aussi dans un fantasme.
« Un enfant est battu [3] », c’est le fantasme dont la logique pré-détermine et les surdoués, et leurs parents. Ils en jouissent de concert. Comment cette logique a-t-elle pu se déployer, pour les conduire à ce scénario ?
Pour en expliquer le déploiement et ses conséquences imaginaires, je ne peux trouver mieux que le transitivisme [4] ; j’y recours donc, et pour cause : le fantasme analysé par S. Freud en est lui-même conditionné de bout en bout, de la première à la troisième phase. Même la seconde, inconsciente, n’y échappe pas. Les coups donnés le sont certes par un autre, un semblable, mais c’est bien sûr le sujet qui a de telles représentations qui bat, même et surtout lorsque c’est son père qui frappe – qui frappe tous les autres enfants, alors qu’il aime tant celui qui les hait… Ce type de transitivisme ne peut que le tourmenter, qu’exciter son masochisme moral. Ce transitivisme qui va du sujet à l’autre, et de la haine à l’amour, réversiblement, doit toutefois s’originer ailleurs que dans ce que nous donne si complaisamment à voir et à croire le fantasme, auquel s’est colligé le désir d’être surdoué, mais sait-on comment ?
La mère de l’enfant en question, ne peut pas ne pas avoir fait l’hypothèse que sa demande était de les battre tous. Elle a donc tout mis en œuvre pour qu’il désire « se surdouer ». Comment est-elle passée de la demande de battre, au désir de se surdouer ? Elle ne peut encore une fois y être parvenue, qu’en engageant le père à partager l’hypothèse qu’elle a faite, mais à la partager pour la sublimer, la transfigurer dirait-on sous la Renaissance. La symbolique fait en l’occurrence passer la demande du réel – battre, à de l’imaginaire – se surdouer. C’est ce transitivitisme à trois, boroméennement noué, que père, mère et enfant surdoué partagent, c’est de ce transitivisme qui fait de l’enfant un horla, qu’ils jouissent tous les trois. Il convient de bien le noter cependant : le surdoué n’est un hors-la-loi que dans l’imaginaire ; ce sont les autres, toujours intellectuellement battus par lui, qui sont du coup comme poussés à le frapper vraiment. Le font-ils à leur insu par amour, devenant de la sorte des substituts du père, du père qui bat pour prouver qu’il aime ? Peut-être bien que pour ces enfants surdoués, le père ne fut pas un battant.
Reste à savoir maintenant quel est l’objet a, l’objet a – battre tout autant qu’a – surdouer, dont il s’agit chez l’enfant surdoué. Bien que l’université française ait pour devise alma mater, l’objet a qui nous préoccupe n’est pas le sein de la mère nourricière ; ce n’est pas non plus ce qui s’oppose au lait, ce qui est comme son contraire : la merde. S’agit-il alors du regard ? Le surdoué pourrait le donner à penser, et nous pourrions en être dupe, tant sont chez lui patents l’ostentation et le visible. Or ce n’est pas du champ du visible que relève l’objet a du surdoué, mais du champ du lisible. Et qu’est-ce qui est lisible et s’entend, alors que rien ne s’en articule à l’oreille ? À une telle charade une seule réponse est possible : la voix, la voix comme objet a, objet qui ne s’inscrit que par une lettre ; voix qui n’est donc que lisible, même dans ce qui s’en entend. La parole peut certes servir de support à l’objet voix, mais Lacan nous rappelle que ce support, peut être tout autre chose qu’une parole. Il ne faut donc pas confondre parole et objet voix, objet qui ne peut que s’écrire, et qu’une lettre énigmatique formalise. Il est facile d’en apporter la preuve.
À propos des surdoués, le qi dont il est fait si grand cas, ne réfère justement pas au cul. La lettre Q doit par conséquent être lue tout autrement qu’à partir de ce qu’on pourrait y voir, en s’illusionnant de ce qui s’en entend. De quelle voix cette lettre est-elle alors le support ? Surtout, à quelle lettre écrite au lieu de l’Autre, et symbolique de l’objet a, renvoie-t-elle ? À charge de chaque surdoué en analyse de nous en faire savoir quelque chose. Nous savons seulement qu’il en est divisé, que cette coupure le fait sujet, et sujet d’un désir, que cet objet voix lui cause.
La schlag remarque Lacan, ça bat : ça se fait entendre ; le battu ou la battue, ça courre. La voix de l’Autre, à quoi seulement la repérer ? Au pouls qui bat, au pouls, c’est-à-dire tout bonnement et comme le mot l’indique, à la pulso, la pulsion. La voix de la pouls en l’Autre, ça bat. Quand la mère fait l’hypothèse que j’ai dite, elle sait à quelle pression bat son propre désir, d’avoir un enfant surdoué, d’avoir un poulain hors classe.
Être surdoué, convenons-en, c’est un peu bête au fond. Peut-être que d’en venir à la bêtise, le surdoué pourrait penser de lui qu’il dé-connaît plus qu’il n’y paraît. Mais pour dé-connaître il faut, dirait Lacan, l’acte analytique, lequel, s’il est tel, n’est pas sans conséquence. À commencer par celle-ci : d’aborder les choses par le décousu associatif, ça suppose d’en vouloir découdre [5].
Aujourd’hui cependant, les surdoués représentent l’idéal pour une famille qui, lorsqu’elle en possède un, se le gobichonne. Y’a peut-être pas de rapport sexuel, mais en tout cas… C’est pas une preuve ça ? C’est autre chose que de l’adn de pacotille ! Le surdoué est-il en passe de devenir ainsi un objet de collection, un trophée, un cabinet de curiosités ne contenant plus, c’est le cas de le dire, que des spécimen rares ? Au fait, que devient un surdoué, en vieillissant ? Ma foi, un cousin Pons [6] comme bien d’autres.
 
NOTES
 
[*] Gabriel Balbo, psychanalyste.
[1] Ji Yougong, Anecdotes et poésies des Tang, publiées en 1224. Œuvre rééditée en 1978 à Pékin par Tang shi jishi, p. 1121-1122 ; trad. A. Lévy, dans Sept victimes pour un oiseau, Flammarion, coll. 10-18, Paris 1981 ; p. 24.
[2] J. Lacan, « Les complexes familiaux », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, coll. « cf », p. 37 à 45.
[3] S. Freud, « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1973, p. 219 à 243.
[4] J. Bergès et G. Balbo, L’enfant et la psychanalyse, 2e éd., Paris, Masson, 1996, p. 71 à 75 ; Jeu des places de la mère et de l’enfant. Essai sur le transitivisme, 2e éd., Toulouse, érès, 2003.
[5] J. Lacan, L’acte psychanalytique, séminaire inédit ; leçon du 22 novembre 1967.
[6] H. de Balzac, « Le cousin Pons », dans Scènes de la vie parisienne, Les parents pauvres.
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[6]
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