2003
Journal Français de Psychiatrie
The Chosen
Michèle Dokhan
[*]
Comment faire ou ne pas faire avec les enfants « surdoués » ?…
Tandis que le discours convenu est celui de la performance, que le maniement
des connaissances est désubjectivé, comment faire pour qu’ils ne deviennent pas
sourdoués ?
Le livre de Chaim Potok
[1] pourrait nous donner une piste qui rencontre celle du
travail analytique. Il s’agit de
The
Chosen : « L’élu », écrit en 1967.
Le père de Daniel, chef désigné d’une communauté hassidique
vivant à New York, entend à l’occasion d’un compte rendu de lecture que, très
fier, son fils âgé de 5ans lui fait que cet enfant est doué de très fortes
qualités intellectuelles… Mais qu’est-ce avoir un fils talentueux si son « âme
» ne peut être marquée par la « compassion », « la souffrance » ?
Laissons ici de côté ce qu’emporte avec lui le religieux,
négligeons un instant sa terminologie pour interroger ce qui peut cuirasser un
individu dans son narcissisme : « Son âme était orgueilleuse, hautaine et
impatiente à l’égard d’intelligences moins brillantes. »
Lorsque Daniel sera parvenu à sa dixième année, ce père
décidera de lui imposer une règle, celle du silence : « Je me suis plaint de
quelqu’un auprès de lui et il m’a dit de fermer la bouche et de regarder dans
mon âme pour trouver la réponse » (Daniel).
Daniel ne comprend pas mais commence dès lors à se poser des
questions sur la valeur de ce silence. Ces questions entament la superbe de ce
sujet jusqu’alors non affecté/marqué par la castration, la division. « Le
silence parle, il faut écouter le silence, dit le Talmud »… ou encore : « Il
est des discours sans paroles qui donnent à entendre mieux que les paroles.
»
Le silence du psychanalyste dans le cadre d’une cure en est
bien le révélateur, créant une béance déplaçant, décentrant le sujet de son
rapport à l’Autre, exhumant l’objet a.
Dans son séminaire Problèmes
cruciaux de la psychanalyse, Lacan – après avoir fait référence à
Plaute (« Se taire n’est pas le silence ») – indique en quoi « le silence est
un nœud fermé entre quelque chose qui est une entente et quelque chose qui
parlant ou pas est l’Autre ; c’est ce nœud alors qui peut retentir quand le
traverse et peut-être même le creuse le cri ». Cette conduite (éducative)
adoptée par le père de Daniel semble bien trouver ce cheminement qui permet à
un sujet d’ex-sister, car « ce qui permet le fonctionnement de la division du
sujet, c’est la reconnaissance d’une pulsion ».
Ce « forage » par le silence trouvera son expression à
l’occasion d’une rencontre sportive. Daniel sera sous l’emprise d’une pulsion
de mort à l’encontre d’un joueur de l’équipe adverse telle qu’il enverra sa
balle de baseball, le blessant gravement à l’œil. Daniel veut comprendre cette
pulsion, ce cri silencieux qui vient déchirer sa cuirasse.
Dans l’éprouvé de ce silence, une amitié naîtra qui permettra à
Daniel de reconnaître sa souffrance et de traverser le non-sens (pas de sens,
dirons-nous) du silence de ce père, dont on peut dire qu’il a tenu la place
d’un Autre tour à tour sujet supposé savoir et lieu vide.
Daniel renvoyé à sa division se retrouvera questionnant
l’inconscient et ses formations – c’est-à-dire ce qui échappe au raisonnement,
à l’intelligence des connaissances, aux évidences – et… découvre Freud
!
Est-ce le destin que nous souhaitons à tous les « surdoués » ?
Nenni ! Mais tout au moins de ne pas venir grossir les rangs de ces « sourdoués
» que l’on range en rangs serrés derrière le discours scientifique (créant des
écoles ou des classes spéciales), venant étouffer ce qu’il en serait de leur
subjectivité.
Par ailleurs, un livre sur la haine et l’amitié entre deux
adolescents, la place du père…
[*]
Michèle Dokhan, psychanalyste.
[1]
Chaim Potok,
L’élu, Le
Livre de poche, 10/18, n° 1830.