2003
Journal Français de Psychiatrie
Le devenir des surdoués
Denise Vincent
[*]
L’intelligence définie par les tests n’est rien d’autre que la
capacité à résoudre rapidement et correctement des questions logiques. Celui
qui présentera des résultats supérieurs à la moyenne ne sera pas
particulièrement savant, cultivé, ni même performant pour s’adapter à la vie
réelle. Rien n’assurera qu’il va être apte à faire de bons choix, à prendre de
bonnes décisions, à s’intégrer à une équipe. Si l’élève doué et précoce a déjà
rencontré des difficultés dans le cours de ses études, ces difficultés risquent
d’être considérablement accrues dans l’univers compétitif du travail
professionnel. C’est ce qui semble malheureusement vérifié par les enquêtes
faites à propos des enfants surdoués.
Le rêve américain a été orchestré au début du siècle dernier
par le développement des tests de mesure de l’intelligence. Les premiers tests
de sélection et d’orientation professionnelle apparus en 1905 ont connu un
grand développement aux États-Unis pendant la Première Guerre mondiale. Les
psychologues ont contribué à la sélection du recrutement des conscrits. Dans
l’entre-deux-guerres l’utilisation des tests se généralise : ils font référence
aux performances du candidat.
Après la Seconde Guerre mondiale, en France aussi sont créés
les services de psychologie scolaire destinés à tester les élèves en
difficulté. Dans les années 1960 s’effectue le croisement de la psychologie
cognitive européenne dominée par Piaget et la psychologie cognitive et
comportementale américaine qui s’intéresse au traitement de l’information. Les
tests piagétiens utilisés en France avec l’udn (utilisation du nombre) mis au point par
Claire Meljac permettent de mettre en évidence la façon de raisonner du sujet
et de mettre éventuellement en place des remèdes pour faire accéder au stade
opératoire suivant. Ces tests prennent en compte les capacités de mémoire,
l’organisation des connaissances, l’émotivité et l’affectivité du petit
sujet.
La recherche de la performance prônée par la psychologie
américaine importée en France par Rémy Chauvin dans les années 1970 est venue
apporter une certaine confusion dans l’utilisation des termes : enfants
précoces, enfants surdoués, mettant l’accent sur des dons innés, comme si un
enfant naissait avec les stigmates du génie, le qi représentant pour Rémy Chauvin un potentiel
qu’un enseignement spécial pourrait exploiter. Or, ces enfants exceptionnels
(dans une logique de performance et de record) loin d’atteindre la réussite
voient pour beaucoup d’entre eux leur brillance se ternir.
Que sont devenus ces surdoués adultes ? Le rêve de l’Américain
Lewis Terman a été d’identifier une catégorie d’élèves doués
(giften children) dont le
qi était supérieur à 140. Le terme de
surdoués (super giften) était réservé
à ceux dont le qi était supérieur à
170. L’engouement a été énorme. En 1994, le Centre fédéral de recherche sur les
surdoués coordonne les travaux de 5 universités, 360 écoles, 167 chercheurs,
dont le siège est à l’université du Connecticut et qui est associé à 86
universités aux États-Unis et au Canada. C’est dire la puissance de ce groupe
de pression. L’enquête sur ce qu’était devenue la première cohorte des enfants
testés par Terman a été étendue à 250 000 enfants. Il a établi une sélection
d’enfants dont il fait un portrait extrêmement optimiste. Il est un élève de
Dalton et croit dur comme fer que le génie est héréditaire : ils sont bien
portants, beaux, ils font du sport, ils lisent beaucoup, ils ont une grande
force de caractère, ils ont confiance en eux, ils sont populaires, ils sont
optimistes, tendres… N’avez-vous pas l’impression de voir en chair et en os le
portrait de l’enfant dont nous avons toutes rêvé pendant les neuf mois de notre
grossesse ! Terman assure que, soixante-dix ans après, les termites (c’est
comme ça qu’on appelle les enfants sélectionnés par Lewis Terman) ont une
réussite bien supérieure à la moyenne… Mais on ne compte guère de « génies » et
même fort peu de créateurs… Ces enfants sélectionnés devaient donner
l’impression d’être appelés à un avenir brillant. On a probablement attendu
d’eux qu’ils fassent la stupéfaction de leur entourage. Les parents et les
institutions scolaires ont procédé à un « entrainement » dans le but de créer
des prodiges. Eh bien, non, ils n’ont pas rejoint la catégorie des hommes
célèbres. Le seul termite qui ait atteint à la notoriété est l’écrivain de
science-fiction R. Bradbury.
Qu’en est-il en réalité ? Cette approche qui est censée repérer
les aptitudes, si pragmatique soit-elle, rate son objectif. Les critères
choisis pour pister les capacités intellectuelles de ces enfants laissent de
côté les véritables motivations de ces derniers qui voudraient névrotiquement
combler l’attente de leur entourage. Certains de ces enfants prennent tellement
goût aux tests qu’ils en réclament d’autres. Je me souviens d’un enfant agité
par un intense anxiété parce qu’il avait vu dans le journal qu’un enfant
prodige avait un qi supérieur au
sien. Il était l’enfant d’une femme redoutable qui avait été mariée par ses
parents à un homme beaucoup plus âgé, qu’elle détestait, et elle attendait de
son fils unique qu’il comble son attente d’avoir enfin un homme, un vrai… Et,
pour elle, un vrai homme aurait été un homme aussi intelligent que son père à
elle. Pour d’autres enfants, au contraire, la passation des tests et l’attente
des résultats les plongent dans une peur panique. Ils montrent à quel point
c’est leur personnalité tout entière qui y est engagée. Ils sont placés devant
la nécessité de se situer dans la position de l’oiseau rare. Ressentent-ils
déjà leurs difficultés à se situer comme sujet de leur histoire ?
Manque à toutes ces études sur l’enfant doué la dimension de
ses rapports avec son entourage familial et social. Il est tout à fait frappant
que beaucoup de ces travaux d’enquête aient été menés par des femmes,
elles-mêmes concernées à leur niveau ou en tant que mères d’enfants
surdoués.
Les relations de l’enfant surdoué à sa mère ne sont pas
généralisables. Nous allons essayer d’en tracer les grandes lignes en nous
appuyant sur l’ouvrage de Jacques Bert qui nous fournit de très précieuses
indications. Ce livre, intitulé L’échec scolaire
chez les enfants dits surdoués, mériterait une plus large diffusion.
Il montre avant tout que la population des enfants surdoués est loin d’être
homogène. Ces enfants peuvent être joyeux, dynamiques et performants, ils
peuvent aussi développer d’importantes difficultés de comportement à l’école et
en dehors de l’école. Certains ont peu d’amis ou pas du tout, sont
hypersensibles, se plaignent de l’ennui avec les enfants de leur âge,
recherchent la compagnie des adultes. Ils peuvent être rêveurs ou déprimés,
agités ou d’une lenteur exaspérante.
Il est bien évident que l’enfant ou l’adulte surdoué tient plus
que tout à sa singularité. N’est-ce pas avant tout pour sa mère (même s’il la
fait souffrir et la met à l’épreuve) qu’il veut se maintenir dans cette
situation d’exception, être à nul autre pareil ? Cette mère n’est pas prête à
lâcher cet enfant de rêve qui doit combler ce qui pourrait être le manque chez
elle, ou plus directement les frustrations et les échecs qu’elle n’est jamais
parvenue à surmonter. Dans certains cas, moins nombreux, c’est auprès d’un père
que l’enfant prend appui de sa revendication de sa nature d’exception.
Nous rencontrons aussi des enfants très perturbés, présentant
d’importants symptômes, et l’explication suggérée par la famille est que ces
enfants seraient surdoués mais que, faute d’avoir été expertisées, leurs
aptitudes exceptionnelles seraient passées inaperçues. Des signalements de cet
ordre sont faits par des enseignants parfois devant le comportement assez
déconcertant de ces enfants. Ils peuvent avoir été signalés dès leur enfance, à
la crèche notamment, pour des symptômes inquiétants. On les a cru sourds ou
mutiques. Ils ont passé des audiogrammes qui, à un an d’intervalle, font d’un
enfant sourd un enfant qui entend très bien. Ils ont des troubles du sommeil,
des angoisses nocturnes. Leur intérêt pour les livres est très grand, ils
absorbent tout ce qu’on leur apprend comme des éponges, ils posent des
questions incessantes dont les réponses ne les satisfont jamais tout à fait.
Leurs intérêts se développent électivement pour les matières non scolaires :
les étoiles, la préhistoire, le commencement du monde, les records. Ils sont
obnubilés par la mort. Aucune réponse ne réussit à les rassurer sur les risques
d’une mort imminente, qui les taraudent à l’heure du coucher. L’échec à trouver
une place dans leur classe où ils cherchent cette position de celui qui a
réponse à toutes les questions du maître les angoisse. Les camarades repèrent
vite cette attente anxieuse et entrent en conflit avec eux à l’heure de la
récréation. Seuls contre tous, ils oscillent entre une attitude provocante,
maladroite et une attitude dépressive. De guerre lasse, ils se réfugient dans
une attitude hautaine ou dans la lecture des livres qu’ils n’assimilent pas
véritablement.
Les psychothérapies comportementales rencontrent dans ces cas
leurs limites. La prise en charge de l’enfant doit s’accompagner de celle des
parents, qui sont souvent eux-mêmes en grande difficulté. Je pense à un jeune
garçon que j’ai suivi pendant plusieurs années qui était effectivement d’une
intelligence remarquable mais qui avait le plus grand mal à se situer. Depuis
trois générations, le sexe de l’enfant à naître n’avait jamais été accepté dans
sa réalité. La grand-mère avait été rêvée garçon, le père avait été attendu par
sa mère comme une fille. Et mon jeune patient occupait la place laissée par un
mort en portant son prénom. Il était dans la recherche perpétuelle de ces
commencements qui font, ou pas, qu’un enfant est bienvenu pour ce qu’il est,
c’est-à-dire vivant et accepté dans la réalité de son être sexué. Il avait subi
toutes sortes de rééducations, en particulier celle de l’écriture. Résumé à une
stricte observation comportementale, on aurait pu dire qu’il présentait une
dysgraphie rebelle, qui, dès la sixième, constituait un handicap important.
Très vif et rapide à l’oral, il devenait d’une lenteur exaspérante à l’écrit.
Ce qui ne réussissait pas à s’écrire, c’était au plan symbolique ce qui lui
aurait donné sa place dans la suite des générations. Les méthodes inspirées de
la psychologie comportementale ne tiennent pas compte des conduites d’évitement
de ces élèves et, en les respectant, elles les entretiennent.
Le livre de Jacques Bert cité plus haut, marque un très réel
progrès sur les études antérieures. Il a su détecter les paradoxes du
développement et la rigidité du raisonnement de certains de ces enfants : ils
donnent la bonne réponse sans pouvoir la justifier. Ce qui permet de comprendre
mieux la contradiction entre leur réussite au niveau du test et les échecs à
expliciter les étapes du raisonnement, qui crée le processus de désadaptation.
L’échec scolaire masque ce qui beaucoup plus profondément est l’échec du savoir
inconscient. L’enfant est resté en échec devant l’énigme de ce qui se passait
dans la chambre de ses parents. Son inscription symbolique est en défaut, sa
relation au savoir est de l’ordre de la phobie. Son attitude reste en tout
point paradoxale. Tantôt il se présente comme inerte et stupide, tantôt comme
brillant causeur et compagnon plein d’humour. Tantôt il se fait valoir au point
d’insupporter son entourage. Tantôt il est dans une attitude d’évitement,
tantôt dans celle de l’affrontement.
Pour un garçon, l’hyperinvestissement intellectuel laisse peu
de place aux manifestations du désir sexuel. Son organisation psychique est
telle que le féminin a à être conjuré, à être réduit au silence. Les femmes
surdoués qui cherchent la compagnie des hommes surdoués (pourquoi pas ?) se
plaignent de leur attitude fuyante. Si on compte beaucoup moins de femmes que
d’hommes parmi les surdoués adultes, alors qu’au départ filles et garçons sont
en nombre sensiblement équivalent, cela tient sans doute à ce que les femmes
plus que les hommes font le sacrifice de leur supériorité intellectuelle quand
elles passent à l’âge adulte. Nous dirons que les femmes sont moins bridées par
leur inconscient. Elles sont aussi plus désireuses de fonder une famille et
d’avoir des enfants. Mais, bien sûr, ce qui est à craindre, c’est qu’elles
reproduisent la relation qu’elles ont entretenue avec leurs parents et que
l’enfant soit choisi à son tour pour être le rêve d’un enfant surdoué enfin
réussi.
Les hommes éludent la rencontre intime avec une femme mais
n’esquivent pas leur compagnie. Ils masquent de cette façon leur répugnance à
l’exercice phallique. Un petit article, paru dans le bulletin de la Mensa,
écrit par une femme, est tout à fait révélateur. Je rappelle que la Mensa est
un club dans lequel on ne peut s’inscrire que si on se soumet à l’épreuve du
qi : la Mensa regroupe les personnes
qui ont un qi supérieur à 140. Cet
article plein d’humour et de gentillesse fait comprendre pourquoi les femmes du
club n’ont aucune espèce de chances d’y rencontrer l’âme sœur. Elles sont
pourtant beaucoup moins nombreuses (une pour quatre hommes). Ils restent tous
obstinément célibataires.
Plus à l’aise devant une machine, les surdoués se sont
engouffrés massivement dans les activités informatiques. La consultation d’un
annuaire de la Mensa montre une répartition professionnelle tout à fait
particulière. Une majorité, nous venons de le dire, choisissent les activités
liées à l’informatique, à l’électronique, aux finances, à la comptabilité. Un
nombre important d’entre eux sont médecins ou professionnels de la santé :
dentistes, pharmaciens, infirmiers. En soignant on se soigne toujours un peu
soi-même. Les femmes et les hommes se retrouvent dans les métiers qui touchent
à l’éducation : pédagogues, psychologues, et se spécialisent dans l’éducation
des surdoués. En nombre assez important, des hommes, et quelques femmes,
choisissent l’armée. Sans doute y trouvent-ils abri à leur besoin, pour
certains d’entre eux, d’être cadré.
Mais le plus surprenant est le nombre particulièrement
important de ceux qui ne déclarent aucune activité professionnelle dans
l’annuaire que nous avons consulté. Soit qu’ils pensent que cette activité est
indigne d’eux et de leurs ambitions, soit qu’ils soient réellement chômeurs.
Certains le disent avec humour. Un docteur en physique se déclare
principalement auteur de lettres de candidature. D’autres, d’une manière plus
dépressive, se disent inclassables.
En revanche, la liste de leurs activités extraprofessionnelles
est longue et variée. Elles prolongent leurs curiosités d’enfant dans la
recherche des origines : phénomènes naturels, astronomie, vie sauvage,
folklore, généalogie. Mais aussi les phénomènes surnaturels : parapsychologie,
science-fiction, astrologie, ésotérisme, philosophie.
Leur abstention phallique est perceptible à travers
l’importance qu’ils semblent accorder à la sieste, au farniente, à la paresse,
comme une pause prolongée après les sollicitations incessantes de leur enfance.
Après avoir été l’objet d’un culte phallique, ces individus hors castration et
en difficulté à se poser en tant que sujet semblent découvrir un nouvel
itinéraire psychique où leur plus-de-jouir prend cette forme de résistance hors
du lien social.
Ce qui vient suppléer aux Noms du Père après leur
surinvestissement cognitif, c’est la jouissance de la pensée, rêverie sans but,
sans projet. Leur savoir reste autodidacte, faute d’être soumis au
symbolique.
À moins que les enfant doués qu’ils ont été et à condition
qu’ils en fassent le deuil rencontrent dans la relation avec un psychanalyste
l’adulte qui leur révèlera qu’il y avait quelque chose à savoir, qu’il existe
un savoir inconscient qui n’a rien à voir avec un savoir encyclopédique. Les
enfants surdoués sont d’abord des sujets en souffrance, qui se heurtent à un
impossible qui ne leur a pas permis d’atteindre une identité propre.
Certains d’entre eux, au prix souvent d’une existence
douloureuse, atteignent un savoir créateur. Pascal ou Descartes ont été des
enfants exaspérés devant l’énigme du sexuel et leur vie personnelle n’a pas été
heureuse. Leur investissement intellectuel en a fait des philosophes et des
hommes de sciences exceptionnels. Joyce a été un écrivain original, il a pu
pallier son défaut d’inscription, mais on ne peut présager auprès d’aucun
enfant, si doué soit-il, cette évolution hors du commun.
·
Abergel, M. ;
Hostyn, H.
qi
êtes-vous ?, Paris, acp
Éditions.
·
Adda, A.
Le livre de l’enfant surdoué, Paris,
Solar.
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Adda, A. 1996
Enfants doués non reconnus/non
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Bert, J.
L’échec scolaire chez les enfants dits
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Éditions.
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Bert, C. « 70 ans
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Bessou, A.
Comment vieillissent les
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Chauvin, R.
Les surdoués, Paris, Stock, coll. «
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Gorame d’Eaubonne, E.
Votre enfant est-il intellectuellement précoce
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Terrassier, J.-C.
La précocité embarrassante,
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Denise Vincent, psychanalyste.