2003
Journal Français de Psychiatrie
Pascal : une enfance ?
Catherine Ferron
[*]
Le renoncement, le retranchement sont banalités de la névrose
qui, si elle se met au travail de la parole, précise ainsi un peu plus chaque
jour la réalité de la différence sexuelle dans sa fonction signifiante. Mais
Lacan, au détour de son séminaire sur L’objet de la psychanalyse (non publié),
nous dit : « Il y a quelque chose dans Freud qu’on ne peut pas supporter, il ne
promeut jamais le couple masculin/féminin. » Et le moins que l’on puisse dire
c’est qu’avec le petit Pascal, cette histoire de couple avait mal commencé.
C’est à la lecture de la biographie écrite par sa nièce Mlle Perrier qu’il nous est apparu que
Blaise Pascal en effet avait eu une enfance, dont nous pourrions dire que la
triangulation a eu de la peine à se mettre en place.
Que dit Mlle
Perrier ? À un an, « il tombe en chartre », expression dont
Le lexique de la langue française du
xviie siècle nous donne une explication et
une définition : « consomption : maladie de langueur qui consiste dans une
telle sécheresse de tout le corps qu’il ne demeure que la peau et les os, comme
si le malade passait sa vie en prison » (faisant ainsi référence au lieu où
saint Denis de la Chartre fut autrefois emprisonné). Cette « langueur » est
accompagnée de deux circonstances non ordinaires : la phobie de l’eau d’une
part (on ne peut s’empêcher de rapprocher cela de son état somatique) et
d’autre part l’impossibilité de souffrir la vue de ses deux parents ensemble
dans les manifestations de leur amour « alors qu’il les souffrait séparément ».
Cela dura presque un an en augmentant, et vers deux ans, on finit par
s’inquiéter pour ses jours tant il dépérissait.
Suivons M
lle
Perrier : « Il n’avait plus ni pouls, ni voix, ni sentiment ; il devenait froid
et avait toutes les marques de la mort… » Or une vieille femme (une « sorcière
» ?) qui bénéficiait des aumônes maternelles et familiales est convoquée par le
père, accusée d’avoir jeté un sort à l’enfant, et mise en demeure de faire
quelque chose ; après quelques essais, elle propose un cataplasme de sa
fabrication et conseille d’attendre vingt-quatre heures ; « ils entendirent
sonner toutes les heures… Une heure après minuit il bailla […] Six à sept jours
après, il souffrit la vue de l’eau et trois semaines après ses deux parents
ensemble
[1] ».
Mais par où doit en passer un sujet pour advenir au langage ?
Et par quelles limites la névrose s’impose-t-elle à ce sujet ? « Par des
détours métaphysiques si l’on en juge par la suite » ajoute Lacan, détours qui
nécessitent sur le moment l’intervention de la sorcière, ainsi qu’il en fut
pour Pascal comme nous venons de le voir. Car cette difficile triangulation du
départ entre père, mère et enfant, ce triangle de Pascal (qui fournit la clé à
l’analyse combinatoire et qui a un rapport très étroit avec ses recherches sur
la règle des partis et la probabilité), nous allons nous en servir d’une
manière un peu métaphorique. Le calcul des probabilités est un calcul « non pas
du hasard, mais des chances de la rencontre elle-même : une succession de coups
est la forme la plus simple qu’on puisse donner de l’idée de la rencontre »
(encore Lacan). Il s’agit en effet bien de coups dans ces rencontres
successives d’un petit enfant avec le réel, réel que l’on peut traduire par ce
contre quoi l’on se cogne, à commencer par le père et la mère (ceux
immédiatement ascendants, au-dessus dans le triangle) qui vont articuler dans
le champ (pourquoi ne pas l’entendre au sens mathématique du terme) de l’enfant
une organisation du symbolique par la langue et la logique qui l’habitent, par
le jeu de leurs places respectives, langue et places décisifs de nos rapports
avec le grand Autre, de l’organisation de notre fantasme noué à l’objet qui
nous mène.
Nous savons la prévalence de la structure visuelle dans la
reconnaissance de la forme humaine, « et les chances d’identification à cette
forme en reçoivent un appoint décisif qui va constituer dans l’homme ce nœud
imaginaire essentiel » : Lacan nous l’explicite dans ce magnifique texte sur le
stade du miroir, mais nous savons aussi que dans cette forme gît la tendance au
suicide du mythe de Narcisse, Narcisse qui choisit la mort pour ainsi ne faire
plus qu’un avec son image tant aimée. Gardons en effet à l’esprit que Pascal
toute sa vie maltraitera son propre corps, et donc son image, dans ce que nous
choisissons d’appeler une perpétuelle agression suicidaire
narcissique.
Restons avec Pascal pour faire encore quelques remarques.
Qu’est-ce qu’un enfant est en droit d’espérer quand il traverse une telle crise
narcissique et qu’il perd ensuite sa mère à 3 ans ? Vous savez que dans les
deuils on en veut beaucoup à celui qui est parti de l’abandon dans lequel il
nous laisse, parti sans explications la plupart du temps (de celui qui reste à
l’enfant orphelin), et nous avons fort peu de détails concernant les
circonstances de la mort de la mère de Pascal. Elle aurait mangé trop de
cerises, dit-on
[2] : de
quelle sorte de purge s’agirait-il à peine un an après la naissance de
Jaqueline, de 16 mois la cadette de Blaise, sœur tant aimée et dont il aura
toujours beaucoup de mal à se séparer : chaque fois en effet qu’elle tente un
éloignement ou une indépendance, il a une attaque somatique et convulsive ; une
année de vie à deux (1648) au moment de l’adolescence est qualifiée par
eux-mêmes d’« alliance » et leur fait écrire des lettres communes adressées en
particulier à leur père et dont on ne peut départager l’auteur ; enfin quelques
années plus tard, les visites à Port-Royal dès que Jaqueline s’y enferme, et
tant qu’il le peut du fait de son invalidité à lui, seront journalières ; enfin
leur mort à un an d’intervalle scelle et sonne comme une vie de couple «
exemplaire ».
Mais que nous dit Pascal dans Le
plan pour l’Apologie ? Il a alors 35 ans ; que, premièrement, « la
nature est corrompue par la nature même » et deuxièmement qu’« il y a un
réparateur. Par l’Écriture ». Il fait ainsi allusion aux Évangiles mais nous
nous permettons là aussi d’étendre le champ de l’Écriture à l’écriture : les
objets seront les mots, les signifiants qui renvoient toujours à un autre pour
organiser sujet, savoir et sexe, le corps de l’Autre, les lettres, ces
inconnues au lieu de l’Autre, dont il faudra bien parier qu’il existe pour
arrêter ce défilé. Nous connaissons de Pascal ses jeux de lettres, ses divers
noms d’emprunt, sa capacité d’anonymat : sa dépendance au signifiant est
infinie et l’objet résiste au lieu même de la place vide nécessaire, là où les
lettres viennent à manquer. Car nous sommes « embarqués » en effet, et par ce
langage dont nous ne sommes pas les maîtres, et par la vérité dont Freud dit
qu’elle est la reconnaissance de la réalité, réalité qui n’est accessible que
dans l’expérience où le sujet est « formé dans la dépendance du signifiant
comme tel » (toujours Lacan), c’est-à-dire dans l’expérience
analytique.
Pourquoi notre intérêt pour cet âge et cet enfant en
particulier ? Eh bien c’est qu’il nous arrive de rencontrer de temps à autre
des petits Pascal… Il y a deux mois, nous recevions à la consultation un petit
garçon de 2 ans et demi qui fait des crises, « hystériques » nous dit son père.
Lui non plus ne peut supporter ses deux parents ensemble et le coucher est un
calvaire qui dure des heures ; il hurle des « je t’aime » devant la porte de
leur chambre qu’ils finissent par fermer à clé pour avoir un peu d’intimité
(ayant tout essayé naturellement auparavant, des fessées aux promesses les plus
fantaisistes), porte devant laquelle il s’endort d’épuisement.
Vous opposerez que ce petit enfant était bien vivace et que ce
n’est pas pareil de voir ses parents se manifester de l’amour, s’approcher
ensemble pour jouir de leur petit garçon, de les voir ensemble, que de les
savoir ensemble ; vous auriez raison, car bien sûr tous n’ont pas (encore)
l’esprit de géométrie et le regard qui feront entrer le jeune Pascal de 16 ans
à l’Académie pour y exposer son hexagramme mystique (son théorème) grâce à
l’appui de Desargues (dont le célèbre Brouillon
Project avait été lu par Vélasquez maître de la
perspective…).
Ce petit garçon (qui, je le rappelle n’avait pas 3 ans) à qui
nous demandions « mais alors vous pensez à la mort ? » d’un ton pénétré, nous
répondit : « En fait, oui, en quelque sorte », nous laissant ses parents et
moi-même interloqués par les trois termes en trois temps de son discours et
nous démontrant – si besoin était encore nécessaire – par la même occasion que
la question de l’apprentissage de la langue par un enfant paraît toujours de
l’ordre du miracle (autrement dit que nous ne savons encore rien de cet
apprentissage).
Avec Pascal et avec ces petits enfants que nous rencontrons et
qui questionnent chacun à leur manière notre clinique journalière, enfants
intellectuellement précoces peut-être, comment faire avec la matérialité du
signifiant dans ces rencontres ? De quoi ou de qui serions-nous les vecteurs,
les témoins, au moment où ils répondent à la question la plus radicale que l’on
puisse poser ? En effet, si le mot est le meurtre de la chose, que
proposons-nous de réaliser à cet enfant, ou de réeliser, en lui posant cette
question qui, il faut bien le constater, est source d’un apaisement de son
angoisse (d’après le témoignage des parents) ?
À la fois sorcière pour les uns, grand-mère (nos cheveux
blancs) pour les autres, mais peut-être aussi grand Autre à la place que l’on
vient interroger, quelle hypothèse cette question nous permet-elle de poser
?
Car l’hypothèse que nous proposons, pour ces petits enfants
dont le langage a pris de l’avance, et en tout cas presque toute la place,
c’est que dans le temps du stade du miroir (entre 6 et 18 mois), moment clé de
la structuration de l’homme, quelque chose se met en place qui paraît
strictement équivalent à sa propre inexistence : l’enfant joue (il engage) une
« seconde mort » au sens où Lacan dans
L’éthique
[3] en parle, c’est-à-dire une « seconde mort
» qui serait comme une visée d’anéantissement absolu au-delà de la mort, «
seconde mort (de l’homme) en tant que le langage exige de lui de rendre compte
de ceci, qu’il n’est pas ». Une hypothèse à un moment déterminant n’a pas été
formulée, pensée, supposée, une hypothèse concernant la demande d’enfant serait
manquante entre la mère, le géniteur de l’enfant et peut-être la grand-mère
maternelle, demande ou non-demande dont nous commençons de saisir l’importance
logique grâce à J. Bergès et G. Balbo dans leur livre
Psychose, autisme et défaillance
cognitive
[4].
Il y a en effet une sorte de pari à engager sa parole et
prendre un parti. Parti pris devant un avenir incertain, la psychanalyse serait
une manière de faire certaine en face de l’incertitude, le parti positif et
matérialiste de guérir par surcroît en proposant un deuxième joueur qui prend
le signifiant à la lettre : mais lui enlève-t-il quelque chose à cette lettre
et que provoque cette prise du signifiant ? Car il faut se placer au bon
endroit pour poser un problème, dit Pascal, explicitant son point de vue dans
la peinture : « Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y
a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. Les autres sont trop
près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de
la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera ? » Le
grand Autre existe-t-il en l’aimant ? Pascal ne conseillait-il pas de s’abêtir
pour faire tomber cette prévalence de l’image du moi, qui s’offre en objet à
l’Autre qui n’en veut pas ?
Si nous avons choisi ce moment (mythique peut-être) de la vie
de Pascal, c’est qu’il questionne notre intérêt pour cette difficile
triangulation du début de la vie qui engage pour un sujet une différence entre
la croyance/ créance et la vérité, entre le savoir inconscient et la
connaissance, qui ne seraient alors séparés que par une torsion de la référence
ainsi que le proposent les logiciens.
Pour l’analyste, le véritable enjeu est cette division du
sujet, car pour l’enfant le jeu n’en est pas un : rappelons ici avec le
Dictionnaire historique de la langue
française d’A. Rey que le terme « jeu » issu du latin et rapproché
de l’indo-européen signifie parole. L’assonance française je/jeu nous permet de
dire que ce jeu engage celui qui l’expose et s’y expose à dire la vérité de son
désir ; mais de quelle manière ? Nous supposons donc par un mouvement de
réarticulation provoqué par une démonstration avec de la parole et du
regard.
Je pense ici à la jubilation d’un autre petit garçon, de 3 ans
et demi, venu enfin seul à la consultation avec ses deux parents ; je dis enfin
seul car la mère allaite encore le frère cadet « à la demande » et s’est donc
organisée ce jour-là pour le faire garder. Ce petit garçon court dans la pièce
en faisant semblant de se cacher à chaque obstacle de mon bureau (qui doit
faire en tout 9 m2 encombrés
d’un divan, d’une armoire, d’une table et quatre chaises) et dont je scande les
arrêts à chaque coin de meuble par un « le voilà ! » de reconnaissance, car à
chacun de ses arrêts il me regarde et attend. Son rire de jubilation culmine au
moment où il se met entre ses deux parents, les prenant chacun par une main,
s’offrant ainsi à mon regard et à mon exclamation d’identification « et voilà
Pierre ! », qui me paraît réactiver ainsi le mouvement symbolique premier dans
la rencontre au miroir parce qu’il faut voir le regard et le sourire,
l’expression carnassière introjective que me lance cet enfant. Ainsi que nous
le proposent J. Bergès et G. Balbo dans leur séminaire du 3 décembre 2002 sur
la psychanalyse et la psychothérapie chez l’enfant, nous avons remis en train
ce moment de perte de l’image dans le stade du miroir, moment où l’enfant se
retourne vers sa mère qui, à cet instant, doit ponctuer ce regard d’une
exclamation de surprise accompagnant des paroles permettant ainsi aux
signifiants de venir en place de la chose innommable.
Pascal prévient ceux qui voudraient l’aimer : « Je ne suis la
fin de personne et je n’ai pas de quoi les satisfaire ; je tromperais ceux à
qui je ferais naître le désir (de s’attacher à moi)… je dois avertir ceux qui
seraient prêts à consentir au mensonge qu’ils ne le doivent pas croire, quelque
avantage qu’il m’en revient et de même qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi
(car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu ou à le
chercher). » C’est évidemment une position d’analyste si nous mettons entre
parenthèses la dernière phrase, analyste qui parie avec le temps pour provoquer
le mouvement de la pensée. Mais « le danger qu’assume l’analyste en prenant la
place du guide sur ce chemin est-il impossibilité de surprendre la mouvance où
se dessine notre destin ? » (toujours Lacan).
Cet objet insaisissable au miroir auquel l’image spéculaire
donne son habillement provoque ce « que me veut l’Autre ? » Ouverture sans fin
et que l’analyste prend en compte, c’est-à-dire que d’un trou, d’une sorte de
fourre-tout, il oblige à en cerner l’entour, à en préciser le nœud, ce nœud
dont la définition c’est cela même : « frontière d’un trou ».
Quand les logiciens questionnent la croyance/créance comme un
caprice de la référence dans la substitution à la nomination d’une forme
indéfinie, il nous semble que l’intéressant là est le mot « forme ». Que se
passe-t-il ? Car aussi bien pour Pascal que pour ces enfants à l’intelligence
précoce, se pose en effet la question du nouage entre sujet, savoir et sexe. La
croyance d’un enfant, c’est sa théorie sexuelle infantile, en général
inconsciente et le plus souvent non dite ou révélée au cours d’un entretien. Le
0 et le 1 dans leur radicalité ont permis à Pascal la construction de machines,
mais comment, sinon en niant ou déniant l’être pris dans le corps ? La
jouissance du langage permet peut-être le jugement d’attribution, mais pour
quelle existence ? Pouvons-nous dire que d’avoir voulu agir sur la morale
sociale de son époque l’a conduit au travers de souffrances multiples à une
mort précoce et à une sorte d’intégrisme ?
Il y a d’abord le stade du miroir puis le jeu de la bobine (le
for-da), ces moments génétiques de la constitution du jeu/je de l’enfant « qui,
dans sa forme complète [de ce jeu], se reproduit chaque fois que le sujet
s’adresse à l’Autre comme absolu, c’est-à-dire comme l’Autre qui peut l’annuler
lui-même, de la même façon qu’il peut en agir avec lui, c’est-à-dire en se
faisant objet pour le tromper ». Là encore, ce texte de Lacan sur la lettre
volée nous donne à penser la difficulté de l’enfant précoce à se faire objet
pour tromper l’Autre.
[*]
Catherine Ferron, psychanalyste.
[1]
Pascal, éditions de la
Pléiade, p. 37.
[2]
A. Le Gall,
Pascal,
éditions Flammarion.
[3]
Lacan, Séminaire VII,
L’éthique
de la psychanalyse, Paris, Le Seuil.
[4]
J. Bergès, G. Balbo,
Psychose,
autisme et défaillance cognitive, éditions érès, 2000.