2003
Journal Français de Psychiatrie
Les surdoués
Hubert Vincent
[*]
Qu’il y ait des surdoués, je n’en disconviens pas. Que je n’en
sois pas un, je n’en disconviens pas non plus : j’ai la comprenette lente et
puis, pour peu que je m’en souvienne, la mesure de mon
qi ne me situa pas dans cette crête
supérieure des intelligents. De tout cela je ne disconviens pas. Toutefois, mon
propos ne sera pas de parler d’eux, des surdoués, ils ne seront pas « l’objet »
de mon interrogation, je ne me pencherai pas « sur eux ». « Qui sont-ils ? »
demande-t-on ; « sont-ils vraiment ce que l’ont dit qu’ils sont ? » Non, mon
propos sera plutôt de cerner certains problèmes que ce terme pose, et surtout
ce qu’il dit de nous et de nos croyances communes, plus ou moins
partagées.
Je le ferai de différents points de vue, et tout d’abord du
point de vue de la notion de nature que ce terme charrie.
Ainsi je ne peux pas dire, comme me le dit un jour un
grand-oncle fasciné par les États-Unis, cette phrase un peu étrange que, son
qi l’ayant mesuré vers le dixième sur
mille, il connaissait désormais sa place dans la société : pas tout à fait au
sommet, mais presque. Où l’on voit qu’à une certaine époque, pas si lointaine,
et sous l’influence d’une certaine psychologie parfaitement repérable (il
s’agit en l’occurrence de la notion d’échelle d’intelligence, que l’on doit au
psychologue américain D.Wechsler), certains s’ordonnaient dans la société en
même temps qu’ils ordonnaient la société, retrouvant un geste que l’on dit
platonicien consistant à articuler l’ordre de la société à un ordre naturel.
Sans doute ne pouvaient-ils le faire que dans la mesure où eux-mêmes se
situaient à un bon niveau dans cette hiérarchie, mais j’en connais qui fonde un
ordre au motif que quant à eux ils sont tout juste bons à obéir et à suivre.
(Assurément ce n’est pas comme cela que nous pensons aujourd’hui, en tout cas
en France, où nous n’aurions pas cette naïveté. Nous en avons naturellement une
autre, ou plutôt nous l’avions : la réussite scolaire, devenue course au
diplôme, qui mesurait, nous donnait ou nous refusait légitimement la place qui
est la nôtre.)
Contre cette approche naturaliste de la société, on a dit
évidemment beaucoup de choses. Et aussi bien contre une certaine éducation qui
voudrait s’orienter et se construire à partir de la connaissance de la nature
connue de chacun. Il est toutefois nécessaire d’y revenir, tant cette tendance
à vouloir finalement simplifier les choses est vivace. En effet, il semble bien
que ce naturalisme se retrouve, par certains aspects tout du moins, dans le
souci contemporain du « respect des différences », et en particulier dans le
souci d’une école qui parviendrait à se caler sur ces différences déjà données,
celles-ci traçant autrement dit sa route. Ce par quoi on peut se laisser tenter
en effet.
C’est à ce point que je voudrais utiliser l’argumentaire
suivant, que je prends à Montaigne : « La montre de leurs (les enfants)
inclinations est si tendre en ce bas-âge, et si obscure, les promesses si
incertaines et fausses, qu’il est malaisé d’y établir aucun solide
jugement.
« Voyez Cimon, voyez Thémistocle et mille autres, combien ils
se sont disconvenus à eux-mêmes. Les petits des ours, des chiens, montrent leur
inclination naturelle ; mais les hommes, se jetant incontinent en des
accoutumances, en des opinions, en des lois, se changent ou se déguisent
facilement.
« Aussi est-il difficile de forcer les propensions
naturelles. D’où il advient que, par faute d’avoir bien choisi leur route, pour
néant se travaille-t-on souvent et emploie beaucoup de temps à dresser des
enfants aux choses auxquels ils ne peuvent prendre pied. Toutefois, en cette
difficulté, mon opinion est de les acheminer toujours aux meilleures choses et
plus profitables, et qu’on se doit peu appliquer à ces légères divinations et
pronostics que nous prenons des mouvements de leur enfance ».
(De l’institution des
enfants, Les Essais, I,
26)
Je reprends brièvement ces arguments. Le premier me semble dire
ceci : la nature, les inclinations sont cachées, obscures, et l’on ne peut
faire fond sur elles. Qui sait vers quoi se dirigera un enfant, ce qu’il
aimera, où le porteront ses inclinations, où commencent-elles d’ailleurs déjà à
le porter. La force de cet argument tient au fait que Montaigne ne nie
nullement ces inclinations ; c’est le contraire : disant qu’elles sont cachées
et obscures, il ouvre notre attention vers elles, ce qui est tout à fait autre
chose que de vouloir faire fond sur elles. Il évoque autrement dit le contraire
de ce que l’on suggère lorsque l’on dit un peu bizarrement mais très
réellement, « fais des maths, cela ne te fermera pas de portes », ce qui a pour
conséquence de ne pas être attentif
aux inclinations, de les laisser en friche.
Le deuxième argument apparaît surtout dans le choix des
exemples : Montaigne parle d’adultes, Thémistocle et Cimon, qui se sont
disconvenus. Et ici, la comparaison avec des petits d’animaux ne doit pas
égarer. Elle n’a pas pour sens de nier chez les humains la réalité
d’inclinations, ou de natures, comme on le fera plus tard, en particulier Kant
et Fichte. Elle a pour sens d’affirmer d’abord que la nature de l’homme est
d’imiter, d’incliner vers, de se revêtir d’identités d’emprunts, et ensuite
qu’il peut se disconvenir.
Ainsi, si l’on ne peut pas se caler sur la nature des enfants
pour décider de l’orientation de l’éducation, s’il faut donc au contraire les
mener « aux meilleures choses et plus profitables », c’est-à-dire à ces choses
qu’un certain état de la culture reconnaît comme telles, c’est pour la double
raison suivante : non seulement la nature est en ce jeune âge incertaine,
difficile à connaître, mais surtout la nature de l’homme est telle qu’à la fois
il imite, se prend à certaines identifications, et se disconvient. Ce que
Montaigne oppose donc à une approche « naturaliste » de l’éducation, c’est
l’unité de ces deux déterminations : à la fois la profondeur de nos identités
ou de nos emprunts et la possibilité de se disconvenir. Il ne s’agit ni de dire
que nous aurions une identité profonde, naturelle, ni d’affirmer que nous
aurions autant d’identités que nous voulons. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est
précisément que l’on puisse changer, et se découvrir une nature au moment où on
la quitte. L’identité de ce point de vue n’apparaît pas comme quelque chose que
l’on puisse revendiquer. Elle est ce que nous sommes, résultats d’inclinations
et d’emprunts faits au plus profond, à notre corps ou à notre esprit défendant.
Mais le fait est, et l’expérience est, que nous pouvons nous
disconvenir.
Pour le dire rapidement, ce qu’il y a à préserver, c’est une
telle possibilité de se disconvenir, non pas certes tout entier, et selon la
perspective d’une renaissance totale, mais ponctuellement, localement, selon
tels ou tels orientation et rapport de notre vie. Et il me semble que les
pratiques du philosophe, de l’historien comme du psychanalyste, selon
assurément des modalités très différentes, ont bien ce souci-là en
vue.
Mais que veut dire, pour un surdoué, se disconvenir ?
Pour en revenir à eux, la question reste en effet entière. Les
enfants vont à l’école, et l’école elle-même est une certaine forme, un certain
choix, qui privilégie, attend, sollicite une certaine forme. Elle n’est pas en
ce sens indifférente à certaines inclinations, à certaines natures. Elle aime,
attend, sollicite, se réjouit, d’une aptitude à comprendre vite, ou du moins
elle le devrait. Car curieusement elle se trouve également inquiétée par eux et
ne sait pas qu’en faire. C’est le métier des maîtres de faire comprendre, c’est
aussi leur gagne-pain et la source de leur autorité : eux peuvent faire
comprendre ce que d’autres ont du mal à comprendre. D’où l’embarras.
Que peut donc signifier pour un surdoué de se disconvenir ? On
le voit au moins, la disconvenance des surdoués par rapport à eux-mêmes doit
être aussi disconvenance de l’école par rapport à elle-même. C’est ce que je
vais examiner maintenant.
Comprendre ou apprendre ?
Comme enseignant de philosophie, en effet je suis, ou j’ai été,
toujours un peu inquiet de la question suivante : vais-je trop vite ou vais-je
au contraire trop lentement ? Et à vrai dire, c’est peut-être la deuxième
question qui m’inquiète le plus : ne vais-je pas trop lentement, ne se
disent-ils pas tous plus ou moins, et en particulier les plus rapides : « Oui
bon ça va, on a compris, et l’on s’ennuie un peu. » Pour peu, je m’engagerai
dans une course de vitesse, ou plus exactement : pour peu, cette sorte
d’inquiétude deviendrait peur et angoisse, qui me ferait fuir et retrouver bien
vite une peur ou une angoisse liées à une position plus archaïque, et que je
crois connaître bien, une sorte de vide intérieur, une sorte de vidange des
mots toujours prêts à disparaître dans ce gouffre de la compréhension. Mon
vide. Le surdoué, dont on dit qu’il comprend vite, qu’il a déjà compris – et
très certainement cela est vrai, je n’ai aucune raison de le mettre en doute –,
réveille ainsi cette angoisse : toujours des mots, des œuvres, des concepts,
qui se font comprendre, qui disparaissent ainsi dans ce gouffre de la
compréhension. Et alors la course à d’autres mots, d’autres œuvres, qui se
laisseront de nouveau engouffrer.
Mais heureusement, il y a moyen de se rattraper et de retrouver
sur eux un pouvoir qui échappait : je vais leur demander d’écrire, ou
simplement de s’expliquer sur leur compréhension, sur leur supposé
compréhension, et il va se montrer qu’ils ont en fait du mal à écrire, du mal à
dire, et que donc leur compréhension rapide n’est pas vraiment compréhension.
D’ailleurs, les psychologues et leur test enseignent que sur ce point je ne me
trompe pas. Au titre de ce qu’ils appellent la « dyssynchronie entre différents
secteurs du développement intellectuel », ils notent et montrent par différents
tests que le niveau d’acquisition verbale des enfants surdoués se situe
généralement bien en deçà du niveau atteint dans de purs tests de raisonnement.
Et ils écrivent ainsi, commentant ce point : « Une autre difficulté est en
relation avec la rapidité de compréhension des enfants surdoués. Souvent,
durant les cours de mathématiques, l’enfant surdoué comprend immédiatement et
pense qu’il sait sa leçon parce qu’il l’a comprise. Il croit cela jusqu’à ce
que le professeur lui demande de la lui réciter. Ainsi, des enfants moins
brillants qui ont besoin de faire un effort régulier d’attention et de mémoire
sont plus aptes à obtenir de bonnes notes et la faveur des enseignants. Les
enfants surdoués répugnent souvent à se servir de leur mémoire et à faire
l’effort de fixation nécessaire. »
Toujours au titre de cette dyssynchronie, on note également un
décalage entre la développement intellectuel et le développement
affectif.
Ainsi, et ce sont des clichés fort communs, tout se paie, et la
norme, le normal, est l’équilibré, celui pour qui il n’y aurait pas de telles «
dyssynchronies ». Mais mon esprit peut-il être synchrone, est-ce là sa norme,
ou n’est-ce plutôt qu’une norme tout à fait imaginaire, bien jolie, mais tout à
fait à côté de ce que nous sommes ?
On aura noté au moins le caractère assez infâme ou possiblement
infâme du raisonnement tenu plus haut, cette façon de retrouver son pouvoir
dans la difficulté pour ceux qui ont vite compris de dire ou de transcrire leur
compréhension. Ils avaient compris et voilà que maintenant on leur demande de
verbaliser ou d’écrire leur compréhension, et alors ils achoppent ; et on prend
argument de cela pour leur signifier qu’ils n’ont pas véritablement compris. Et
tous ainsi deviennent, j’imagine, capables de lire en s’émouvant
L’albatros de Baudelaire, de le lire
immédiatement. Contre cela, il faudrait dire pédagogiquement ceci : comprendre
est une chose, dire et écrire est une autre chose et le point n’est pas de dire
ce que l’on a compris ; le point est de dire, et simplement de chercher à dire
et à s’adresser, ou à penser comme disent les philosophes. L’esprit, en ce
sens, est-il bien synchrone, sa norme est-elle d’être synchrone, et quel sens
peut-il y avoir à dire que je dois être synchrone à tout ce que je sais, et
aussi bien à tout ce que je dis et écrits ?
J’ai le sentiment en tout cas que c’est peut-être cette
supercherie qui provoque chez ceux qui comprennent ainsi vite, misologie, haine
des baratineurs et sans doute refuge dans l’écriture mathématique qui, quant à
elle, n’a nul besoin d’être commentée ; refuge encore dans l’écriture musicale
et ses combinaisons, où là encore l’esprit n’a pas à se prouver à d’autres ; et
pourquoi pas aussi refuge dans les jeux de cartes, le bridge ou le whist,
refuge encore dans les mots croisés, où l’intelligence ne peut se tromper, où
elle peut tester, s’éprouver et jouir sereinement de sa souplesse et de sa
rapidité, où elle peut se corriger elle-même, où elle n’a qu’à montrer. Reste
que la culture, et peut-être toute culture, semble pouvoir nourrir ce besoin,
ce besoin d’un fonctionnement, ce goût pour un pur fonctionnement.
Ainsi l’esprit est-il un organe : fonctionnement et jouissance
de ce fonctionnement ; indifférenciation aussi de ce qui tombe sous sa coupe,
le but étant simplement qu’il fasse son opération. Et quelle est cette
opération ? Engouffrer, avaler, passer à autre chose, toujours à une autre
chose, une nouvelle nouvelle autre chose. Et en ce sens, heureusement, les
problèmes mathématiques sont en nombre infini, de même les combinaisons
musicales, les problèmes de bridge, les mots croisés et les parties d’échec. Et
aussi les œuvres, que nos élèves avalent pour certains en si grand nombre. Mais
qui voudrait qu’ils ne se cassent les dents qu’à une seule ?
Ainsi, le vocable de surdoué met en jeu un rapport particulier
à l’esprit, à l’esprit comme organe, et ce faisant à sa jouissance propre. Qui
est de comprendre, et comprendre veut dire ici avaler et faire passer dans la
fumée de cette formule étrange : j’ai compris, j’ai intériorisé, j’ai résolu,
passons à autre chose. C’est en ce sens que l’expérience des enfants surdoués,
ou des enfants qui comprennent vite, peut être terrifiante pour un professeur :
vide des mots, qu’il faut remplacer, qui subiront le même sort. Rien ne
nourrira « vraiment ». Mais qu’est-ce qui peut nourrir vraiment ? Et qui peut
le savoir ?
Naturellement une telle analyse ne vaut que localement. Elle ne
concerne pas, par exemple, celui-là dont le but serait de faire comprendre
comment marche un moteur, une machine ou un système physique. On n’avale pas un
moteur ou l’univers entier. Dans ces cas, pourrait-on dire, la compréhension
s’ouvre, se repose et trouve sa fin dans la compréhension d’un système
physique. En revanche, cette inquiétude concerne essentiellement ceux qui ont
rapport au discours. Un discours n’est pas quelque chose à comprendre au même
sens que nous disons qu’un moteur est à comprendre, sauf à oublier que ce
discours parle, s’adresse et prétend à quelque chose. Certes, ce qu’il dit se
montre dans des mots, et dans un certain « assemblage » de mots, et cela fait
naître la croyance qu’il faudrait d’abord bien comprendre cet assemblage pour
entendre ce à quoi ce discours prétend. Mais ce à quoi ce discours prétend, ce
que cette parole dit, n’est pas toujours clair, ou simple, ne se résume pas en
une proposition, et cela encore fait naître la croyance que pour l’entendre
nous aurions d’abord et exclusivement à le comprendre. À cette impossibilité de
rabattre tout à fait ce que je nomme ici « entente » d’une part et «
compréhension » d’autre part l’une sur l’autre – soit en pensant que la
compréhension conditionne l’entente, ce qui fait les maîtres d’école, soit en
pensant que l’entente nous laisse quitte de l’inquiétude de ne pas tout à fait
comprendre, ce qui fait une autre sorte de maître, les maîtres illuminés
pourrait-on dire – répondent d’une part et assurément la diversité des
lectures, mais d’autre part et surtout le fait qu’une lecture est la lecture de
quelqu’un, qui se montre par là tel qu’il l’a entendue.
La conclusion que je cherche à tirer, dans ma pratique propre,
est celle-ci : les textes ne sont pas choses à comprendre, ils sont choses dont
on peut se demander ce qu’ils m’apprennent et ce que l’on peut en déduire, pour
sa vie, pour ce que l’on pense, pour ce que l’on tient pour juste, pour ce que
l’on est capable de dire. (Naturellement je ne suis ni le seul ni le premier à
faire une telle critique du comprendre. Montaigne déjà, et Valéry. Mais aussi,
plus proche de nous, Jacques Rancière, essentiellement dans
Le Maître ignorant. Les pédagogues
modernes, en particulier Philippe Meirieu et Philippe Perrenoud, ont une
approche de ces questions un peu différente et, pour le dire ainsi, ce qui
compte pour eux est plus le rapport du sujet aux savoirs qu’il peut construire,
ou construire à plusieurs, que le rapport à la réception des discours.) On
pardonnera cette banalité : la question à l’école est d’apprendre, non de
comprendre. Or, de ce dernier point de vue, qui consiste à apprendre ou à tirer
les conséquences, ou encore à dire ce que l’on veut retenir, la distinction des
lents et des rapides ne se pose pas ou du moins le rapport à la vitesse et à la
lenteur n’est plus du tout le même.
Je crois qu’il y a dans cette tendance du comprendre, dans
cette boulimie, quelque chose d’embarrassant, de difficile à placer et à
reconnaître, quelque chose à quoi il est difficile de donner sa juste place,
autrement dit ni toute la place, ni aucune place. J’ai pris moi-même trop de
plaisir, à une certaine époque de ma vie, à cette boulimie. La littérature,
l’histoire, la philosophie et ses grands philosophes, mais aussi l’ethnologie,
la psychanalyse, les mathématiques, etc., tout cela m’était, grâce au génie de
quelques grands professeurs, monts et merveilles. En ce sens, il ne me paraît
pas aberrant de le vouloir pour d’autres. Mais qu’au moins on en sache les
conséquences. Et il me semble que cette formule de Montaigne les
montre.
Car le même Montaigne, qui disait se méfier du gavage autant
que de la peste, dit ceci : « Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne
loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit ; les principes d’Aristote
ne lui soient pas principe, non plus que ceux des stoïciens ou des épicuriens.
Qu’on lui propose cette diversité de jugements :
il choisira s’il peut, sinon il en demeura en doute. Il n’y a que les fous
certains et résolus » (De
l’institution des enfants, je souligne). Par là Montaigne me semble
dire que s’il est quelque chose il n’est pas l’homme d’un livre, ou pas homme de
doctrine. Il dit également qu’une telle éducation nous laisse finalement vide,
c’est-à-dire non attaché à un livre, à
un livre plus qu’à un autre. Il semble simplement que ce vide est la condition
pour lui de ce qu’il nomme exercice du jugement, souci de dire et de se
dire.
Enfin, je voudrais faire une dernière remarque susceptible
d’éclairer un autre aspect de la question du surdoué, aspect par lequel elle se
rattache à la question du génie. Kant dit là-dessus des choses
intéressantes.
On ne présente plus Kant, en particulier il n’est plus la peine
d’insister sur un aspect du personnage comme de sa doctrine qui mit l’accent
sur la question du contrôle ou de la maîtrise de soi. Certaines phrases, par
exemple de L’anthropologie d’un point de vue
pragmatique, c’est-à-dire d’une anthropologie tournée vers le souci
que l’homme peut faire de lui-même et de lui-même dans le monde, sont de ce
point de vue très explicites : « La perfection intérieure de l’homme consiste
en ceci : qu’il ait en son pouvoir l’usage de toutes ses facultés pour le
soumettre à sa volonté libre. Or, pour ce faire, il est requis que
l’entendement commande » (Anthropologie…, p. 29, § 8, Vrin). À nos
oreilles modernes, un tel propos est toutefois un peu naïf, et cela à cause
d’héritages très divers et bien connus. Nous avons appris à suspecter une telle
prétention, autant qu’à remettre en cause un tel idéal. Cela dit, le contrôle
comme idéal, et comme prétention, est une chose ; le contrôle comme problème,
c’est peut-être autre chose, comme les derniers travaux de Michel Foucault,
sans rien renier des précédents, le montrent. Et dans une époque où le contrôle
de nous-mêmes nous est promis par la grâce de quelques pilules, il n’est pas
inutile de revenir sur cette notion sans pour autant passer pour un forcené du
courage et de la volonté.
Cependant, c’est bien le même Kant, pourtant très inquiet de
cette question du contrôle, qui donna toute sa place à une théorie du génie,
aussi bien dans le livre que nous citions plus haut que dans sa troisième
critique (La critique de la faculté de
juger). De cette notion il dit en effet ceci : « Si l’originalité
exemplaire du talent est désignée par ce nom mystique de génie, c’est que celui
qui le possède ne peut pas s’en expliquer les irruptions ou comprendre comment
il en est venu à créer sans aucun apprentissage » (Anthropologie, § 57), et ceci encore : « Aucun
Homère ne peut montrer comment ses idées riches de poésie et toutefois en même
temps grosses de pensée surgissent et s’assemblent dans son cerveau, parce
qu’il ne le sait pas lui-même et aussi ne peut l’enseigner à personne »
(Critique de la faculté de juger, §
47). Autrement dit, cela ne doit pas toujours être très amusant d’être ce que
Kant nomme ainsi un génie, d’être le sujet de ces surgissements intempestifs,
sans que l’on puisse rien en comprendre, sans même que l’on puisse en dire quoi
que ce soit. C’est bien en effet la régularité et la fiabilité de mon
expérience qui sont directement menacées ici. De là, Kant situera dans cette
question du génie un pouvoir de connaître situé en dehors des raisons de
connaître, la proximité de l’esprit avec la folie, et tout du moins avec la
dépression.
On le voit, Kant, si soucieux de contrôle, d’architectonique et
de limitations, voulut faire sa place à ce qui précisément échappait à ce souci
et à cette possibilité du contrôle. Certes cette place qu’il taille au génie
est le résultat de multiples limitations sur lesquelles je ne peux m’attarder
ici. Une de ces limitations est celle-ci : « Celui qui y est destiné se pénètre
spontanément d’un esprit de modestie ;
la méfiance envers ses propres talents qui consistent à ne pas décider seul,
mais à prendre en considération le jugement des autres », est un des plus sûrs
critères, dit Kant, pour distinguer le génie et son singe (Anthropologie, § 55, je souligne). Cela me
rappelle ce que disait ce petit garçon de 8 ans, parlant somme toute de
lui-même : « Quand on est intelligent, on croit que ce qu’on fait c’est bien,
du coup on se trompe. »
Si l’on veut toutefois donner toute sa force à cette citation
de Kant, il faut dire que la nécessité et le besoin d’autrui naissent
précisément de ce rapport à son esprit comme étranger, comme un hôte extérieur
et embarassant. Newton, dit Kant, n’avait pas besoin d’autrui, et voici
pourquoi : « Newton pouvait rendre parfaitement clairs et déterminés non
seulement pour lui-même, mais aussi pour tout autre et pour ses successeurs
tous les moments de la démarche qu’il dut accomplir, depuis les premiers
éléments de la géométrie jusqu’à ses découvertes les plus importantes et les
plus profondes. » C’est pourquoi l’on dira qu’à proprement parler Newton
n’était pas un génie, mais un cerveau puissant : « En effet tout cela aurait pu
être appris, et se trouver sur le chemin naturel de la réflexion et de la
recherche suivant des règles » (Critique de la
faculté de juger § 47).
Le petit garçon que j’évoquais n’est pas à ma connaissance un
surdoué. Il semble cependant qu’il faisait là l’expérience du génie, si l’on
suit les analyses kantiennes. Que dans une telle expérience il doive être aidé,
cela me semble clair, en particulier pour ne pas entrer dans une trop grande
méfiance à l’égard de ce pouvoir de comprendre sans comprendre, et encore pour
qu’il fasse aussi l’expérience de la fiabilité des règles. Cette dernière
expérience est certainement l’essentiel de ce que peut apporter
l’école.
·
Terrassier, J.C.
1981. Les enfants surdoués,
esf.
·
Arendt, A.
Lieux et usages du monde, 1, chapitre
2.
[*]
Hubert Vincent, philosophe.