2003
Journal Français de Psychiatrie
Notes de lecture
Gilles Lemmel
[*]
L’ouvrage de Jeanne Siaud-Facchin,
L’enfant surdoué. L’aider à grandir, l’aider à
réussir (Paris, Odile Jacob, 2002) est une des dernières
publications sur le thème de l’enfant surdoué. L’auteur, psychologue
clinicienne, est attachée à l’unité d’adolescents de l’hôpital de la Timone à
Marseille et membre du Laboratoire d’exploration fonctionnelle cognitive de
l’hôpital de La Salpêtrière à Paris. Dans son activité en cabinet libéral, elle
s’est particulièrement intéressée aux enfants surdoués.
Au moment où l’on parle davantage d’enfants intellectuellement
précoces, le titre du livre L’enfant
surdoué semble un peu provocateur. Jeanne Siaud-Facchin s’en
explique, p. 22 : « Il faut savoir que le terme d’enfant intellectuellement
précoce, que la mode des sigles transforme en eip, a été adopté parce qu’il est
idéologiquement et politiquement plus acceptable. Le terme de surdoué renferme
encore beaucoup de croyances erronées et le mythe de génie heurte les
consciences collectives. » Elle précise : « Or, ce n’est pas le fait d’être en
avance qui caractérise l’enfant surdoué mais bien ses particularités de
fonctionnement intellectuel, son mode de pensée différent. » Cette affirmation
pose cependant des questions complexes : entre autres, comment distinguer la
cause de l’effet ?
Jeanne Siaud-Facchin va même plus loin : « Il s’agit d’une
composante génétiquement programmée comme la plupart des caractéristiques qui
nous distinguent les uns des autres » avec une légère atténuation toutefois : «
Mais, et l’inégalité est là, il est plus facile d’exploiter son potentiel
intellectuel dans un milieu où l’intelligence est valorisée » (p. 21). Tout
généticien scientifiquement reconnu serait beaucoup plus prudent sur la «
programmation » de l’intelligence précoce.
Elle donne ensuite une définition sur laquelle beaucoup
s’accordent : « Un enfant surdoué est un enfant qui obtient un score de
qi supérieur à 130 aux tests
d’intelligence validés et standardisés » (p. 19). Il faut cependant attendre la
page 188 pour que la précision soit donnée : « … seul un
qi > 130 avec des scores homogènes
dans les deux échelles, verbale et performance, peut permettre de poser le
diagnostic de surdoué avec certitude. » Par ailleurs, la rigueur scientifique
actuelle impose de situer une performance dans un intervalle de variation
défini par un seuil de confiance. Qu’en est-il ici ?
Jeanne Siaud-Facchin essaie de préciser les caractéristiques
particulières de l’enfant surdoué sur le plan intellectuel : « L’intelligence
de l’enfant surdoué est atypique. C’est cette particularité qui rend souvent
difficile son adaptation scolaire mais aussi son adaptation sociale » : et sur
le plan affectif, « L’enfant surdoué perçoit et analyse avec une acuité
exceptionnelle toutes les informations en provenance de l’environnement et
dispose de la capacité étonnante de ressentir avec une grande finesse l’état
émotionnel des autres » (p. 20). On s’interrogera sur la pertinence du
singulier (enfant surdoué) ; les enfants, y compris surdoués, ne sont-ils pas
tous différents ?
Elle se décide donc à trancher entre
eip et surdoué en inventant, dans le
domaine des catégories psychologiques, une nouvelle entité, séductrice du point
de vue de la communication, qu’elle appelle « le zèbre » et qu’elle explique p.
25 : « Un zèbre n’est-il pas une désignation à la fois chaleureuse et imagée de
ces enfants différents, tout comme le zèbre de la steppe se distingue des
autres animaux mais vit néanmoins en harmonie avec la plupart d’entre eux ?
»
Les chapitres 2 et 3 sont consacrés à une description détaillée
de la personnalité et de la pensée de l’enfant surdoué (toujours au singulier).
L’auteur, qui a vraisemblablement été en contact avec beaucoup d’enfants dans
ce cas, illustre son propos de nombreuses « vignettes cliniques ». Elle a un
souci pédagogique constant, sans doute pour rester fidèle au sous-titre : «
L’aider à grandir, l’aider à réussir. » De nombreux artifices sont utilisés :
résumés, encadrés, petit questionnaire-jeu, conseils aux parents, parfois à
l’excès, souvent redondants, évoquant trop les méthodes de la presse grand
public.
Quand elle aborde la question de l’enfant surdoué à l’école, au
chapitre 4, Jeanne Siaud-Facchin le place d’emblée comme victime
d’incompréhensions majeures, en particulier s’il est scolarisé dans un
établissement public.
Elle fait appel aux statistiques : « Les chiffres dont on
dispose sont alarmants : près de la moitié des élèves surdoués ont des
difficultés scolaires. Presque un sur deux redouble. Plus de 30 % d’entre eux
n’arrivent pas aux études supérieures » (p. 94). C’est passer rapidement d’un
constat clinique à une inférence statistique et à un point de vue à connotation
idéologique.
Elle évoque la souffrance : « L’école devient pour l’enfant
surdoué un lieu de souffrance car il ne comprend pas pourquoi ça ne marche pas
et la raison du rejet dont il peut faire l’objet » (p. 96) ; mais elle
déculpabilise les enseignants : « Les enseignants ne sont pas encore formés à
la particularité de fonctionnement de ces enfants et à la pédagogie qui
pourrait leur être adaptée » (p. 97).
Jeanne Siaud-Facchin parle même de handicap : « L’élève surdoué
est pénalisé par le sérieux handicap que lui impose son mode de fonctionnement
singulier » (p. 99). N’est-ce pas aller bien vite en besogne ? Elle en décrit
quelques manifestations : défaut d’anticipation, pensée en arborescence,
intuition mathématique. On se demande un peu d’où elle tire ces différents
constats dans la mesure où aucune étude précise n’est mentionnée. Elle donne
quelques conseils pour favoriser l’intégration de l’enfant surdoué à l’école :
« Reconnaître l’enfant surdoué dans sa singularité et l’accepter pour ce qu’il
est constituent un préalable indispensable à son épanouissement et son
intégration scolaire. Le reconnaître ne suffit pas à le faire réussir mais le
rejeter ou dénier sa différence signe son effondrement scolaire et personnel »
(p. 106). Précieuse remarque, mais il est vrai que la réflexion vaut pour tous
les enfants.
Pour aider l’enfant surdoué à accepter le système scolaire, le
message qui lui est adressé doit être clair : « Tu peux garder ton système de
pensée mais tu dois comprendre le système scolaire et faire en sorte, avec les
possibilités de ton intelligence, de fournir au système scolaire les
ingrédients de ta réussite » (p. 109).
Malgré ces conseils, le parcours scolaire de l’enfant surdoué
est difficile ; si à l’école élémentaire, les choses se passent plutôt bien, le
« séisme est brutal » à la fin du collège : « À ce stade, c’est pour l’enfant
une blessure narcissique terrible. Habitué à comprendre, à savoir, l’enfant se
sent soudain nul, incapable. Il a honte de ce qui se passe. Il peut manifester
différents comportements qui peuvent aller du désintérêt et du
désinvestissement scolaire à des troubles psychologiques plus sérieux : repli,
dépression, troubles du comportement. La possibilité pour cet enfant de
réinvestir la scolarité va être difficile à négocier et à aménager » (p. 112).
Bien des psychologues rapportent qu’au contraire, les enfants en avance
intellectuellement parlant, pour rester prudent, « se réveillent » au cours des
études secondaires ou bien encore dans l’enseignement supérieur.
Jeanne Siaud-Facchin affirme, péremptoire, p. 113 : « Le
redoublement banal d’un enfant en difficulté change rarement en positif le
cours de sa scolarité. Bien au contraire. […] Faire redoubler un enfant surdoué
est une catastrophe autant sur le plan psychologique que sur le plan
intellectuel. »
Jeanne Siaud-Facchin aborde la question de l’ennui, si souvent
à l’origine de la demande : « L’ennui est la star des plaintes de l’enfant
surdoué, c’est ce que les parents entendent et rapportent le plus, c’est ce qui
alerte le plus souvent les enseignants » (p. 114). On se demandera si ce n’est
pas plus simplement le refrain le plus souvent entonné car le plus facile à
chanter. Elle parle aussi des troubles d’apprentissage : « Les troubles
spécifiques de l’apprentissage comme les problèmes d’écriture, de dyslexie ou
des difficultés sérieuses en orthographe se retrouvent fréquemment chez l’élève
surdoué » (p. 119). À notre connaissance, cette affirmation n’a jamais été
vérifiée dans une étude statistique.
Elle décrit une pédagogie adaptée à l’élève surdoué basée sur
la globalité – « découper l’apprentissage est pour l’enfant surdoué une
modalité à laquelle il ne peut adhérer. Non par mauvaise volonté mais parce que
son cerveau fonctionne sur un mode global… » (p. 122) –, la complexité, la
contextualisation – « l’enfant surdoué tisse en permanence des liens, construit
des ponts, associe entre elles toutes les données qui lui parviennent de
l’extérieur, toutes les connaissances déjà stockées. C’est comme ça qu’il
intègre et donne sens aux informations qu’il enregistre en continu » (p. 126)
–, le sens et l’objectif de l’apprentissage : « Pour l’enfant surdoué, tout,
vraiment tout, doit avoir un sens et un sens clair et acceptable » (p. 128). Il
en est de même de tous les enfants.
À propos de l’attention et de la concentration, Jeanne
Siaud-Facchin met en garde sur la confusion entre un enfant souffrant de
thada « Trouble d’hyperactivité avec
déficit de l’attention […] syndrome neuropsychologique dont le diagnostic ne
peut être posé que par un spécialiste » (p. 133) et un surdoué dont elle
précise les mécanismes attentionnels et leur composante affective.
En ce qui concerne la scolarisation des enfants surdoués,
Jeanne Siaud-Facchin est formelle : « Aujourd’hui, les écoles qui proposent des
alternatives pédagogiques pour les enfants surdoués sont dans une écrasante
majorité des écoles privées sous contrat ou non avec l’État » (p. 138) (lycée
Michelet à Nice, établissement Sainte-Marie-Blancarde à Marseille). Elle
énumère les grands principes pédagogiques de ces écoles intégratives et évoque
l’ultime possibilité : « La solution du cned n’est à envisager que dans les cas
extrêmes liés à une impossibilité réelle de l’enfant à rester dans le système
scolaire » (p. 143). On se demandera à quoi s’applique exactement la notion de
« réelle » évoquée ici.
Le chapitre 5, consacré à la vie quotidienne de l’enfant
surdoué, regroupe des conseils aux parents. Par exemple, la question des
limites est abordée : « L’enfant surdoué cherche en permanence où se situent
les limites autour de lui. Sa pensée est sans limites, ses questions sont
infinies, le champ des possibles s’étend à perte de vue… ce qui peut générer de
grandes angoisses. Ne pas ressentir de limites est très inquiétant. Pour cet
enfant, l’existence d’un cadre solide qui le contienne, qui contienne ses
angoisses est vital » (p. 151). Existe-t-il des enfants pour qui ces
propositions banales ne sont pas applicables ?
Par ailleurs, l’art de la négociation est indispensable pour
vivre avec un enfant envahi par une hypersensibilité affective qui se traduit
par une grande susceptibilité, un sentiment d’humiliation et des réactions
impulsives. Le chapitre se termine par un encadré intitulé « Comment poser les
limites au quotidien », véritables dix commandements (même s’il n’y en a que
huit) pour être de bons parents d’enfant surdoué.
C’est, un peu curieusement, presque à la fin de son livre que
Jeanne Siaud-Facchin indique les signes pour reconnaître un enfant surdoué.
Elle précise : « Seul un faisceau de signes et un bilan pratiqué par un
psychologue peuvent confirmer les diagnostic » (p. 165). Cependant, des
indicateurs peuvent être repérés dans la première enfance : bébé tonique, petit
dormeur, au regard scrutateur et au langage précoce, riche et précis ; puis,
dès la maternelle, enfant qui pose des questions sans fin et qui manifeste un
fort désir d’apprendre.
Jeanne Siaud-Facchin prétend qu’il faut pratiquer un bilan le
plus tôt possible, à titre préventif. Elle attribue accessits et bonnets d’âne
aux différents interlocuteurs de l’enfant : les parents sont les meilleurs
prédicteurs ; les médecins scolaires sont probablement les mieux informés,
grâce au contact avec l’école. En revanche, le corps enseignant n’est pas
épargné : « Le surdoué existe », il n’est ni « une construction du fantasme des
parents » ni « un effet de mode ». Enfin, elle semble régler des comptes avec
le corps médical qui « reste probablement le bastion le plus sceptique et le
moins informé sur le diagnostic de l’enfant surdoué », particulièrement les
psychiatres, « qui sont souvent les plus réticents au diagnostic et qui le
réfute trop spontanément. Absente de leur connaissance et de leur savoir
médical, la clinique de l’enfant surdoué ne peut entrer dans leur hypothèse
diagnostique. Les méprises et les erreurs diagnostiques des psychiatres peuvent
avoir des conséquences sévères et inquiétantes pour l’avenir de ces enfants. Il
faut le savoir malgré le paradoxe que cela représente » (p. 170).
Enfin, Jeanne Siaud-Facchin prend la sage précaution de
signaler l’effet de généralisation abusive : « Tous les enfants qui parlent tôt
ou qui apprennent à lire avant l’heure, tous les enfants agités en classe,
turbulents et opposants à la maison, tous les élèves en échec scolaire, tous
les adolescent rebelles ou dépressifs, etc., ne sont pas des enfants surdoués.
Et il ne serait question de faire des amalgames trop rapides et/ou de se
rassurer face aux difficultés de son enfant en se persuadant qu’il est sûrement
surdoué ! » (p. 168). Hélas, il en est parfois question et un certain nombre de
familles, affirmant que leur enfant est surdoué, ont parfois de désagréables
surprises.
On aurait aimé que la dimension du diagnostic différentiel soit
beaucoup plus détaillée. Un tel développement aurait avantageusement remplacé
le chapitre 7 intitulé « Qu’est-ce qu’un bilan psychologique ? » et l’annexe 1,
éléments de cours de psychométrie du premier cycle des études de psychologie,
qui semblent vraiment peu à leur place dans ce livre.
Après avoir déclaré, au chapitre 8, qu’il faut informer
l’enfant eip qu’il est surdoué, si
c’est en effet le cas, ainsi que sa famille et les différents partenaires de
l’école (dont le psychologue scolaire), Jeanne Siaud-Facchin aborde la question
des risques des troubles psychopathologiques – inhibition intellectuelle
comparable à une anorexie intellectuelle, dépression vide – et signale les
difficultés de prise en charge thérapeutique de ces enfants.
Un livre de vulgarisation à compléter, bien sûr, par d’autres
lectures. Après la liste des associations pour enfants surdoués, des écoles et
des possibilités de faire pratiquer un examen psychologique, Jeanne
Siaud-Facchin donne quelques pistes bibliographiques. Ces références, et
d’autres, pourront aider à réfléchir et à remettre en cause certaines
déclarations définitives. Par exemple, contrairement à ce qu’écrit l’auteur, il
existe des redoublements positifs pour certains enfants tout-venant ; on peut
rencontrer des enfants surdoués parfaitement adaptés (Jeanne Siaud-Facchin en
convient p. 216-217) ; il y a des écoles publiques qui peuvent prendre en
compte les différences des enfants, quelles qu’elles soient ; certains médecins
scolaires ignorent tout des enfants surdoués alors que nombre de
pédopsychiatres sont très bien informés sur le sujet. Par ailleurs des
déclarations comme « les recherches menées auprès des enfants dyslexiques
(Springer et Deutsh, 2000) montrent un fonctionnement atypique du cerveau avec
une forte activation de l’hémisphère droit dans le traitement du langage »
peuvent être contestées ; ou encore l’affirmation : « Le
qi ou, plus exactement, le potentiel
intellectuel, est une donnée génétiquement programmée comme la force physique
ou les capacités artistiques » ne fait pas, répétons-le, l’unanimité chez les
psychologues. Enfin, l’ennui à l’école, si souvent évoqué par les familles,
n’est pas un signe que l’on rencontre uniquement chez l’enfant
surdoué.
[*]
Gilles Lemmel, psychologue.