2003
Journal Français de Psychiatrie
Impasciences
Jean-Marc Lévy-Leblond
[*]
La plus grande désillusion de ma carrière scientifique, je l’ai
éprouvée à ses débuts. Après des études secondaires et universitaires sans
difficulté, qui m’avaient insufflé quelque confiance en mes capacités,
j’abordais, en doctorat de troisième cycle, la recherche. Pour la première
fois, il m’était demandé de résoudre un problème, fort limité certes, mais dont
personne, pas même mon directeur de thèse, ne connaissait la solution, ni la
voie d’attaque précise ; l’existence même de cette solution n’était pas
garantie. Situation radicalement différente de celle des exercices scolaires,
dont il est convenu qu’ils ont une solution, que le prof la connaît, et dont on
sait quelle partie du cours elle met en jeu… Pris au dépourvu, je dus faire la
douloureuse expérience de mes limites intellectuelles. Après plusieurs mois,
j’étais à deux doigts de renoncer à poursuivre une carrière scientifique si mal
engagée, quand je compris enfin que je faisais l’apprentissage de ce qu’est un
véritable travail de recherche, et que ce passage à vide était une initiation
professionnelle.
Non que les choses aient changé beaucoup depuis. Toute nouvelle
entreprise de recherche me replonge immédiatement dans cet état d’humiliante
précarité mentale. À l’opposé de toutes les images d’Épinal, qui montrent la
recherche scientifique comme un archétype de travail méthodique, conquête
systématique et contrôlée de l’inconnu, c’est l’errance et la contingence qui y
sont la règle. Précisément parce qu’il cherche ce qu’il ne connaît pas, le
chercheur ne peut que passer le plus clair de son temps à explorer de fausses
pistes, à suivre des intuitions erronées, à se tromper : la plupart des calculs
théoriques sont incorrects, la plupart des manipulations expérimentales sont
ratées – jusqu’au jour où…
Ainsi, le travail du chercheur professionnel ne ressemble-t-il
en rien à celui du bon élève qu’il a sans doute été, et dont il a dû abandonner
la trompeuse confiance en soi. Il lui a fallu dépouiller la peau du crack pour
endosser celle du cancre : le chercheur, dans sa pratique effective, ressemble
beaucoup plus au « mauvais » qu’au « bon » élève. Son seul avantage sur les
laissés-pour-compte de la science scolaire est qu’il sait la nécessité et
l’inéluctabilité de cette longue traversée de l’erreur, de cette confrontation
avec les limites de sa propre intelligence. Pourquoi donc, à l’école, ne
présentons-nous pas ainsi la science, telle qu’elle se fait ? Les élèves les
plus en difficulté n’y trouveraient-ils pas quelque réconfort mental ?
Peut-être même, à aller recruter les futurs chercheurs parmi les étudiants en
science les moins doués, leur économiserions-nous cette douloureuse phase
d’initiation qui en stérilise plus d’un.
À quand un certificat d’aptitude professionnelle à la recherche
où l’on ne serait admis qu’au-dessous de la moyenne ?
[*]
Jean-Marc Lévy-Leblond, « Le chercheur, le crack et le cancre
», dans
Impasciences, coll. « Points
Sciences », © Éditions du Seuil, février 2003.