2003
Journal Français de Psychiatrie
L’ennui
Jean Bergès
[*]
Marika Bergès-Bounes
[**]
À lire la littérature et les observations cliniques des enfants
précoces, le trait qui les caractérise, qui évoque leur précocité, qui semble
dicter beaucoup de partis pris pédagogiques, et qui parfois même fournit au
lecteur une véritable étiologie, serait l’ennui : en classe, en récréation, à
la maison, avec leurs copains, ils s’ennuieraient.
Ce n’est pas un vain mot, l’ennui, puisque tout porte à croire
qu’il dérive du latin in odio, « dans
la haine ». Plus que dans l’affliction ou l’inaction, dans la haine de
l’attente déçue, de l’anticipation trompeuse, de ce qui dans l’autre ne veut
pas répondre à l’attente – attente informelle, indécidable, impatiente, attente
qui se caractérise non pas d’une émergence probable de l’objet cause du désir,
mais bien plutôt de ce que l’autre désire un savoir qui viendrait susciter mon
désir. Et d’une certaine façon, la demande « est-ce que mon enfant est surdoué
? » peut tenir lieu de ce désir de désir, à la fois dans le crédit que les
parents, les enseignants font à l’enfant de cette particularité, et dans la
réponse éventuelle à cette question qui jusque-là n’avait pas été
posée.
Nous prendrons comme exemple celui d’un garçon de 8 ans dont la
mère évoque la précocité à la vue des résultats scolaires erratiques et souvent
mauvais : elle demande aux psychologues une évaluation qui conclut à une
précocité intellectuelle évidente. Elle fait connaître à son fils ce résultat
brillant. Quelque temps plus tard, alors que le comportement de celui-ci a
radicalement changé, l’enfant déclare à sa mère : « Ce que tu m’as appris m’a
enlevé la chape de plomb que j’avais sur les épaules : je suis soulagé et
libre, je ne m’ennuie plus. » C’est donc dans l’attente virtuelle où il était
de son souhait d’apprendre le désir de sa mère que se situait l’ennui, la «
chape de plomb » ; c’est dans ce savoir qu’il ne savait pas et qu’il attendait
que sa mère lui apprenne que se tenait le ressort de son désintérêt ; il
n’était pas ennuyé, il n’ennuyait pas, il s’ennuyait, retournant contre lui la
haine qu’il éprouvait envers l’autre qui ne lui communiquait pas un savoir qui
ne lui était pas accessible.
La même expectative, bien que l’effet puisse apparaître bien
différent, est celle de ces enfants et adolescents que nous avons été et que
nous sommes tous les jours et qui, le jour de repos, viennent mettre la tête
sur l’épaule de leur mère, ou de qui en tient lieu, et avouent dans une
attitude de détresse : « Je m’ennuie. » Ils interrogent ainsi, nous
semble-t-il, l’éventualité d’un désir chez l’adulte, qui leur permettrait d’en
avoir un à leur tour. Et l’on sait combien cette demande est ignorée, mal
comprise, et qui attire une réponse ne faisant rien d’autre que de stimuler
tous les désirs possibles prêtés au demandeur : va faire du vélo, va au cinéma,
range ta chambre, etc. Les parents dès lors entendent le « je m’ennuie » non
comme le souhait d’un désir, mais, à l’image de Pascal, comme la solution du «
divertissement » : pour lui en effet, « la seule chose qui nous console de nos
misères, est le divertissement, et cependant c’est la plus grande misère. Sans
cela nous serions dans l’ennui… Mais le divertissement nous amuse et nous fait
arriver insensiblement à la mort » (pensée 220). Et dans la pensée 224, Pascal
reprend : « Rien n’est plus insupportable à l’homme que d’être dans un plein
repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement… »
Ainsi chez ces enfants l’ennui n’est-il pas un appel au
divertissement, il est la marque chez eux de l’absence de désir de leurs
parents à leur endroit, ou du moins de leur recherche éperdue de ce
désir.
L’enfant précoce, devant ce constat de l’incapacité désirante
des adultes, va tenter de réparer cette perte, cette ruine de son hypothèse,
nous dirions cette frustration, par un système défensif qui peut parfois
évoquer un dispositif hypomaniaque. Il va immédiatement faire valoir à l’autre
que lui-même ne barguigne pas sur son désir : il l’assaille de questions et le
met ainsi dans l’embarras, placé qu’il est dans une situation inversée de la
demande, devant la carence de l’Autre à la lui formuler. C’est d’ailleurs là
une réplique en miroir de ce que les interrogations des enseignants en
particulier sont pour lui : quelle articulation établir entre son « ennui » et
ce en quoi la question n’est pour lui que l’occasion de se saisir au vol d’une
information comme telle, objet et non parole, et donc ne stimulant en rien son
savoir, sa pensée : « Je ne pense pas, je m’ennuie. » D’où le voici posant à
l’autre sa propre question, non sur ce qui impliquerait qu’il y a quelque chose
qu’il ne saurait pas – et qu’il attendrait de l’autre – mais bien comme une
enquête portant sur ce que l’autre ne sait pas, dans un champ tout à fait
différent de la question qui lui était initialement posée.
Cette mesure de rétorsion, si insupportable pour l’adulte,
n’est jamais conditionnelle ni concessive : il s’agit d’une fuite en avant dans
l’affirmation, qui ne suppose aucune surprise. Plus précisément, il s’agit là
d’un effort précipité à se défier de toute négation, de toute dénégation :
cette exclusion de la « Verneinung » vient certainement ajouter à ce en quoi
l’ennui est une panne de la pensée, et c’est en ce sens peut-être qu’il a à
faire avec un dispositif phobique, mais peut parfois évoquer les effets d’un
déni.
Cela nous permet de poser la question des liens particuliers de
l’enfant précoce au savoir : il est banal de lire que la cause originelle de
l’ennui chez cet enfant serait qu’il saurait déjà, que sa rapidité à apprendre
et à établir des développements de ce savoir vient échouer lamentablement dans
les marais de la répétition, des révisions, des leçons répétées : il s’ennuie
parce que « il sait ».
L’ennui serait la conséquence de la rapidité de
l’apprentissage, et les difficultés du comportement en classe ne seraient rien
d’autre que la marque de l’impatience à savoir davantage ; cet autodidacte
serait mal à l’aise de la lenteur de ses condisciples. D’ailleurs, n’est-il pas
paradoxal d’entendre les maîtres être les premiers à assurer que ces enfants
s’ennuient parce qu’ils doivent entendre de nouveau ce qu’il sauraient déjà ?
En effet, n’est-ce pas l’objet de la jouissance de l’enseignant que de répéter
sur tous les tons ce qu’il sait, de le transmettre inlassablement, d’utiliser
un savoir parfaitement sûr pour être répété, pour être « appris » ? Mais le
maître est lui-même la cible des interrogations de l’élève : « Je questionne
sur ce que je sais, le sait-il ? » Ainsi s’embraye une machination qui permet à
l’enfant précoce de retarder un peu l’essentiel : s’il avance dans le savoir et
son avidité à connaître, sa capacité particulière à analyser et à synthétiser
les données le poussent sans cesse dans cette avancée ; il court alors un
risque grave : il va découvrir ce qu’il ne sait pas ou ne peut encore
savoir.
Et c’est dans cette pression incessante vers ce que le
psychanalyste appelle la castration que le surdoué vient à retrouver les affres
et les incohérences de sa théorie sexuelle infantile : vaste continent inconnu
du sexuel où le savoir ne peut que faire défaut. C’est sans doute dans cette
confrontation inévitable d’une part avec ce qu’il ne sait pas malgré sa théorie
et d’autre part avec le savoir sexuel du père que l’ennui règne en maître, et
en particulier du côté de la perte de l’objet, du côté du signifiant du manque
dans l’Autre, le phallus.
Qu’est-ce qui les « déprime » en effet ? Et qui les empêche de
penser ? L’ennui a à faire avec la mort : d’ailleurs, ne nommait-on pas au
Moyen Âge les petits génies « puer senex », l’enfant vieillard ? Cette chute
phallique nous paraît ici centrale dans leur ennui : pourquoi l’enfant
intellectuellement précoce se trouve-t-il en butte avec une tentative
permanente de soutien phallique ? C’est sa pensée, ou plutôt le fonctionnement
de sa pensée qui est phallique. La survalorisation chez lui de cette pensée
supposerait-elle, comme nous l’avons incidemment souligné, une défection
particulière de la fonction de la « Verneinung », de la dénégation, qui
viendrait rendre encore plus difficile tout « Aufhebung », c’est-à-dire tout
allégement du refoulé et ce qui, par ce mécanisme, s’articule au savoir
inconscient ?
Peut-être l’ennui est-il la marque d’un défaut de l’accession à
la symbolisation du « non » symbolique – il n’y aurait pas de négation qui
porterait sur son savoir – dans l’attente d’une dénégation qui porterait sur
toute absence de connaissance, dans l’effort mortifère de n’accéder jamais au
savoir insu de l’inconscient. L’ennui de l’enfant surdoué consisterait donc à
esquiver à tout prix l’émergence du sujet de l’inconscient.
Un argument qui paraît aller dans ce sens, ce sont les
remarquables conséquences chez ces enfants de la proposition qui leur est faite
de transmettre leur savoir à ceux qui, dans leur classe, sont en difficulté
d’apprentissage : « Je transmets ce que je sais », nous paraît être une chance
offerte à ceux qui sont terrorisés de rencontrer ce qu’ils ne savent
pas.
[*]
Jean Bergès, neuropsychiatre, psychanalyste.
[**]
Marika Bergès-Bounes, psychologue, psychanalyste.