2003
Journal Français de Psychiatrie
Que nous apprend la demande de l’enfant surdoué et de sa famille
dans une consultation hospitalière ?
Marika Bergès-Bounes
[*]
l’Unité de Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de
l’hôpital Sainte-Anne
Je tiens à préciser que cette communication s’inscrit dans un
travail commun de l’Unité de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent du
Centre hospitalier Sainte-Anne, qui a réuni, par ordre alphabétique : Corinne
Bernardeau, Sylvie Binet, Sandrine Jean-Calmettes, Élisabeth Castanet,
Catherine Ferron, Évelyne Lenoble, Claire Meljac, Luce Monier, Anne-Marie
Pecarelo, Michèle Schnaidt et moi-même.
C’est d’un effet de surprise qu’est née pour nous l’idée d’une
réflexion sur les enfants intellectuellement précoces En effet, alors que
depuis 30 ans, sous l’impulsion du Dr Jean Bergès puis du Dr Lionel Bailly, et maintenant du
Dr Évelyne Lenoble, l’Unité de
psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de l’Hôpital Sainte-Anne
recevait majoritairement des enfants en difficulté d’apprentissage pour tenter
d’en comprendre les enjeux, et qu’en 2000, le service a été reconnu « centre
référent » pour ces mêmes enfants, voici que nous parviennent depuis deux ans
des demandes de consultation pour des enfants supposés intellectuellement
précoces. Certes, à chaque fin d’année scolaire, souvent en urgence, notre avis
était sollicité pour le passage anticipé au cp de quelques enfants « en avance » pour la
lecture et parfois l’écriture, mais pas avec cet effet de raz de marée et de
mise en avant de ce qui peut être appelé « symptôme » lors du premier appel
téléphonique – « j’ai un gros problème, mon fils est surdoué », avançait
récemment une mère, ou « il s’ennuie en classe, alors il s’agite, on pense
qu’il est surdoué », pour une autre – dans une causalité en cascade, sans lien
logique apparent. Que révélerait donc ce terme « surdoué » ? De quel autre
signifiant aurait-il pris la place, au-delà d’un effet de mode ? Que
signifierait cette inflation soudaine de l’intelligence précipitée dans ces
expressions « surdoué », « intellectuellement précoce » ou « à haute
potentialité », inflation qui serait le maître mot des familles comme « objet
cause du désir » ?
D’où notre interrogation à partir de la clinique autour de ce
terme, articulé tel quel dans cette paradoxale demande de consultation. C’est
de ces 69 enfants (18 filles et 51 garçons) venus à la consultation de
l’hôpital parce que la question de la précocité se posait que nous allons
parler et non des enfants surdoués en général. Pour cette première demande –
qui, en amont, reprend souvent celle du parent télé-spectateur, de l’école,
parfois celle d’un médecin, plus rarement d’un thérapeute ou d’un analyste –
les difficultés de l’enfant sont avancées par les parents comme des signes, des
indices ou des preuves de la précocité intellectuelle : contrairement aux
demandes habituelles, une hypothèse est posée comme cause possible des troubles
et les parents souhaitent la vérifier : mais pourquoi précisément
l’hypervalorisation de l’intelligence par ce mot « surdoué » ? Comment
tourne-t-il dans les écoles, dans les médias, dans les familles ? Car cette
demande de consultation spécialisée suggérerait tout de même qu’il leur
manquerait quelque chose, à ces enfants qui en auraient « plus ».
Une première hypothèse – certes insuffisante – tourne autour du
glissement d’« hyperactif » à « surdoué » : en effet, au fur et à mesure
qu’arrivaient en nombre les demandes pour enfants « surdoués », régressaient
celles concernant les enfants « hyperactifs » – si fréquemment rencontrés ces
dernières années : substitution opérée et facilitée peut-être par le suffixe
indiquant un plus, un excès, une plus-value, mettant l’accent sur un
parallélisme entre motricité et cognition ? Ou encore, comme dans la
constatation de la survenue d’un « nouvel itinéraire psychique » : ennui,
hyperactivité, enfant surdoué, en écho à ce que C. Melman appelle « la nouvelle
économie psychique » dans son récent livre L’homme sans gravité ?
L’hyperinvestissement intellectuel de la pensée, du langage,
serait-il donc à l’origine de symptômes potentiellement dangereux pour la
scolarité et le devenir de certains enfants ? Et les familles viendraient-elles
s’assurer, en consultant, à la fois que leur enfant fonctionne bien dans le «
plus » et à la fois que ce « plus » est la cause de leurs difficultés
?
En reprenant la demande de ces familles et de ces enfants
présumés intellectuellement précoces – puisque c’est sur leur demande que nous
avons choisi de nous centrer –, nous avons tenté de mieux cerner ce qui les
mène, au-delà de l’influence des médias, comment dans chaque cas ce mot vient
répartir les embarras et les jouissances, et quelle est notre responsabilité
dans la réponse à cette demande qui pourrait nous instrumentaliser mais qui
nous est adressée, puisque nous savons bien, comme Lacan nous l’a martelé, que
« ce n’est jamais ce que je demande que je demande ».
Qu’est-ce qui est dit lors de ces premières rencontres avec les
parents ? On retrouve l’éventail varié des plaintes déjà repérées par ceux qui
ont écrit sur ces enfants précoces : « Il sait déjà lire à 5 ans, ne va-t-il
pas désinvestir le scolaire et se mettre en marge de l’école et de la société ?
» ; ou « nous avons vu une émission sur les surdoués et avons reconnu notre
enfant ; l’est-il vraiment ? » ; ou « doit-on le pousser ? le mettre dans une
école pour surdoués ? » ; ou encore « est-il surdoué comme son frère ? » ; ou «
il a des difficultés scolaires, c’est un rebelle, sûrement un surdoué » ; ou
encore « il nous déborde par ses questions… comment le nourrir davantage ? » ;
ou « il avance trop vite, dit le père d’un enfant de 4 ans et demi, il lit
depuis longtemps et il va perdre son temps au cp. Je me revois en lui et moi je sais que j’ai
été scolarisé trop tard » ; ou encore « il est dur en classe, non respectueux
des consignes scolaires, il risque de se faire renvoyer et l’école se demande
s’il n’est pas surdoué » ; ou encore « il conteste la maîtresse, c’est un
handicapé psychologique en voie de déscolarisation, hors moule, la maîtresse
n’en peut plus, il est usant, il faut trouver une autre structure scolaire »,
ou enfin « est-il surdoué ou autiste ? », demande une mère pour son fils de 6
ans pris dans une grande aisance verbale avec jeux de mots et fuite des idées.
Demande de « conseils », donc de reconnaissance, mais d’aide aussi par ces
parents – la mère surtout – dépassés ou flattés, mais inquiets de cette
étiquette qu’ils se sentent poussés à attribuer à leur enfant. Demande inquiète
des parents souvent autour du rôle de l’école, facilement disqualifiée :
est-elle capable d’intéresser suffisamment ces enfants affamés de
connaissances, ne risque-t-elle pas de les « maltraiter » en les mettant au
même régime que les autres, en les nivelant ? Faut-il préconiser un passage
anticipé de classe ? Ne faudrait-il pas prévoir un enseignement plus adapté,
demandent-ils (école pour surdoués ? classe à petits effectifs ? cours
particuliers ? mi-temps scolaire et mi-temps cned par exemple autour de disciplines plus
rares – latin, langues, etc. – ? ou même le cned avec un enseignement à la maison dispensé
par la mère ?). Il est souvent difficile de démêler si c’est l’école ou la
maîtresse qui est jugée défaillante pour leur enfant par les parents. En tout
cas, cette demande d’un régime de faveur, d’exception, est destinée à éviter le
risque de perte dont ces parents pourraient se sentir responsables : perte de
temps, perte d’énergie, perte de potentialités, avec gaspillage de
l’intelligence, ici promue au rang de phallus (« être le meilleur ou rien ! »
dit un père d’enfant réputé intellectuellement précoce).
L’école, d’ailleurs, est souvent à l’origine de ces demandes
pour eip : en effet, la maîtresse
peut s’interroger sur le comportement scolaire d’un enfant qui l’étonne et
demander un avis extérieur.
L’enfant présumé intellectuellement précoce, lui, la plupart du
temps, n’est pas concerné par cette demande parentale, comme il l’est habituel
en pédopsychiatrie (J. Bergès et G. Balbo parlent même de « non-demande » de
l’enfant consultant tout venant). Il est à l’origine de la consultation malgré
lui et en ignore le but dans la majorité des cas. Un sur six cependant est,
dans notre population, intéressé par la démarche : « C’est maman qui a voulu !
Non c’est maman et moi ! On se sent différentes des autres, en décalage », dit
une fille de 10 ans – dont la mère finira par dire que c’est son
qi à elle qu’elle voudrait connaître,
depuis toujours. « Est-ce que j’ai un qi supérieur à la moyenne ? », demande un
garçon de 11 ans ; « je viens mesurer mon intelligence » (12 ans) ; « est-ce
que je suis précoce ? » (11 ans) ; « c’est pour voir si je suis meilleur que ce
que je suis » (10 ans) ; « pour évaluer mon taux d’intelligence » (10 ans et
demi) ; « je veux sauter une classe parce que je m’ennuie » (7 ans).
Pour les plus jeunes, la question est en effet le plus souvent
celle du saut de classe : saut du cp
notamment chez des enfants très à l’aise dans le langage et qui étonnent
l’adulte par leur discours : « Je l’ai toujours connu en train de parler », dit
une mère. Discours « pas de leur âge », autour de sujets inattendus, portant
notamment sur des objets évoquant la science (planètes, réactions chimiques,
origine du monde, etc.) ; ces facilités du discours s’accompagnent d’une
aisance particulière avec la lettre à lire et parfois à écrire qui se manifeste
par un grand appétit de lecture et souvent des stratégies inventives qui
évoquent celles d’un enfant auto-didacte.
Ainsi, à côté d’enfants – ou plutôt de préadolescents – qui se
posent la question de leur place et de leur « valeur » aux yeux des autres –
valeur que des tests pourraient mesurer précisément et mieux qu’eux –, certains
enfants et leurs parents soulignent cette contradiction avérée concernant les
surdoués : la question du saut de classe est évidemment du ressort de
l’enseignant et de la pédagogie, et elle se déplace ici sur la
psychopathologie.
Remarquons d’ailleurs que ces enfants délogent en permanence
l’autre de sa place par la puissance de leur savoir : dans les familles, ils
font voler en éclat les générations, à l’école l’enseignant démissionne de sa
capacité à transmettre, et de même ils prennent à contre-pied une équipe
habituée à traiter des insuffisances et des retards par la mise en jeu d’un
excès de don et leur précocité. Ils suggèrent ainsi qu’ils ne seraient pas
eux-mêmes à leur place. Ces enfants seraient « autres », supposés échapper au
temps, aux lois, à la castration symbolique commune : l’hyperinvestissement du
fonctionnement intellectuel, socialement encouragé, leur désir de tout
connaître, tout savoir – contrairement aux enfants non lecteurs qui ont une
horreur de la lettre et du signifiant – et la fascination imaginaire déclenchée
chez l’autre leur permettraient de tenter d’esquiver la loi, le réel. Mais leur
questionnement très précoce et toujours renouvelé concernant la mort de leurs
parents, la leur, leurs interrogations répétées sur le fait même de la mort
montrent clairement qu’il s’agit là, pour eux, d’un réel qui fait partie de
leur discours. Questionnement autour du temps, de l’urgence, de la
précipitation, de l’anticipation, d’un impossible qui fait sans cesse
pression.
Il est notable que le souci concernant le niveau de leurs
facultés intellectuelles apparaît surtout chez les préadolescents : ceux-ci,
concernés par le calcul de leur qi,
demandeurs – ils sont peu nombreux –, semblent comme certains parents faire de
l’intelligence un objet quantifiable, mesurable, indépendant du reste de la
personnalité ; un capital en somme, un objet d’échange commercial dans la
société : une plus-value à rentabiliser, une « arme » (comme dit le père de
l’un d’eux). Et ils confient la tâche de mesurer cette plus-value à d’autres,
transformant ainsi leur fonctionnement intellectuel en objet, en marchandise à
peser, souvent au détriment notamment de la sexualité. Ils sont évidemment
guettés par la dépression quand ils ne peuvent suturer la dimension du manque,
au centre duquel ils placent le fameux qi, sans pouvoir le critiquer dans sa dimension
de leurre : « Il va s’effondrer quand il connaîtra les résultats des tests ! Le
fait de sauter une classe lui a donné la grosse tête ! » dit le père d’un
adolescent très demandeur, pris dans une rivalité œdipienne et fratricide, dont
le qi – phallus imaginaire – apparaît
à la fois comme une protection et comme un trophée. Ce signifiant «
qi » qui insiste – puisque c’est ce
chiffre que certains parents et préadolescents demandent à connaître –, qui
permet de devenir un « maître » grâce au cognitif, à quel autel est-il proposé
en sacrifice, comme semblerait l’exiger la société ?
On retrouve ici la répétition des premières relations de
l’enfant avec sa mère dans un jeu de leurre qui consiste pour lui à lui dire :
je suis ce qui te manque, du côté de l’être, et qui lui permet de se leurrer
lui-même en s’assurant qu’il l’a, du côté de l’avoir, les deux positions étant
évidemment impossibles. Le leurre concernant l’être serait-il du côté du
signifiant « intellectuellement précoce » et le leurre du côté de l’avoir
serait-il représenté par le terme « qi » ? Ce qui se traduit en clinique par le
fait que les parents nous amènent ces deux signifiants à la fois.
Telles sont donc les modalités de la demande des parents et des
enfants venant nous consulter autour de la précocité. Comment traitons-nous ces
demandes ? Exactement comme celles de toutes les familles et enfants qui
viennent vers nous, c’est-à-dire avant tout en tentant de leur permettre de se
repérer dans ce qui les mène à leur insu à venir poser cette question dans une
consultation. D’abord une longue rencontre avec les parents, qui ne vise ni une
anamnèse dirigée, ni un questionnaire, mais qui laisse venir leur discours sur
leur enfant et se révéler la manière dont il y est inscrit ; occasion pour eux
de développer leur demande et leurs hypothèses, dans le style qui est le leur,
ce qui exclut le système demande-réponse. Dans un second temps, il s’agit d’un
entretien libre avec l’enfant, qui lui permet de préciser sa demande – ou sa «
non-demande » – tandis que l’intervenant tente de s’orienter dans la structure
de sa personnalité. Suivent l’épreuve du wisc – puisque c’est la demande initiale des
parents ou de l’école – et le test projectif du Rorschach – car des problèmes
d’« immaturité », de comportement et la structure de la personnalité sont
souvent sources d’interrogations. Il est d’ailleurs notable que, dans environ
la moitié des cas, le discours de ces enfants devant les planches du Rorschach
est moins riche, de moins bonne qualité que celui que l’enfant produit
lorsqu’il est mis en demeure de répondre à des questions interrogeant ses
connaissances (comme dans la passation du wisc) : on pourra avancer qu’à partir du moment
où il n’est pas sollicité dans son savoir, son discours perd de sa brillance,
de son aisance et de son caractère exceptionnel, celui précisément qui a fait
penser qu’il était surdoué. Ce contraste évoque l’hypothèse que c’est dans des
circonstances peut-être similaires que l’enfant précoce fait savoir qu’il «
s’ennuie », dans la situation où il serait de ne pas pouvoir briller par ses
connaissances, en présence de l’autre. Et nous terminons par un examen
d’écriture si des difficultés dans ce domaine sont évoquées, ce qui est en fait
rarement le cas, contrairement à ce qui est souvent avancé dans les travaux sur
les enfants intellectuellement précoces. On doit souligner que, lorsque ces
enfants présentent des difficultés avec l’écriture, elles ne sont jamais liées
à des problèmes dans la motricité ou l’organisation de l’espace, ainsi que cela
est dit également souvent, mais elles sont, comme toujours, le révélateur des
premiers liens mère-enfant problématiques autour du narcissisme et de l’idéal
du moi. Comme le dit une fillette intellectuellement précoce de 6 ans en
ce1 : « J’adore écrire en cursive
avec le styloplume, l’encre… C’est beau quand on écrit, j’adore le mouvement
pour écrire, j’adore tout dans les lettres ! Ma maîtresse me dit que j’ai une
écriture belle ! » ; amour, jouissance de la lettre chez cette fillette qui,
déjà, à 4 ans, avait simplement écrit les prénoms des membres de sa famille
lorsqu’on lui avait proposé de la dessiner…
C’est dans la consultation de synthèse que vont être reprises
ces diverses approches et que la question de la demande va se reposer, souvent
en termes différents, décalée par les différentes interventions qui se sont
succédé et dont il est bien évident que les effets de transfert sont nombreux
et souvent déterminants. Si l’on en reste à une définition stricte de l’enfant
surdoué : « Un surdoué est le résultat des tests :
qi égal ou supérieur à 130 au
wisc », 29 % des enfants ayant
consulté dans le service pour une possible précocité y répondent (7 filles et
13 garçons) ; les autres sont des enfants brillants, animés d’une grande
curiosité intellectuelle ; quelques-uns, rares, se sont avérés, dans leur
fragilité et leurs particularités langagières, plutôt du côté de la psychose.
Quels que soient les résultats des tests, il est parfois bien délicat – dans
l’exigence de transparence actuelle – de manier ce chiffre, tampon à vie sur le
front de l’enfant, que certains parents réclament comme un dû, au risque de
faire de leur enfant leur chose, leur objet ; bien délicat d’expliquer la
fragilité de ce chiffre, ses possibles fluctuations, l’enfermement qu’il peut
provoquer dans l’avenir et surtout de préserver la possibilité d’être, dans la
relation avec son enfant, dans un échange de sujet à sujet, évitant toute
objectivation de l’enfant paré d’attributs (objet qui peut les valoriser, les
étonner, les réparer, mais ne surtout pas les décevoir).
Comment, lorsque la demande reste celle d’un chiffre, faire
entendre que leur enfant peut être en difficulté, peut avoir besoin d’un suivi
? C’est sur ce travail autour de la demande que, comme les autres consultants,
ces enfants nous ont appris à réfléchir et à nous questionner.
[*]
Marika Bergès-Bounes, psychologue, psychanalyste.