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Journal français de psychiatrie

2003/3 (no20)

  • Pages : 111
  • ISBN : 2-7492-0145-4
  • DOI : 10.3917/jfp.020.0016
  • Éditeur : ERES


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Je vais vous parler du tri des embryons, que l’on appelle familièrement aujourd’hui le dpi (diagnostic pré-implantatoire). Il consiste à identifier certains caractères génétiques dans des embryons produits par fécondation in vitro et à éliminer du transfert dans l’utérus de la mère ceux qui ne seraient pas convenables.

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Cette technique s’est développée à partir de 1990 mais pour le moment à toute petite échelle – quelques centaines seulement de naissances dans le monde. Jusqu’ici, on peut considérer que dans la plupart des cas ces tentatives ont été faites pour des causes médicales indiscutables puisque en général elles concernaient des pathologies qui auraient justifié un avortement thérapeutique s’il y avait eu la grossesse. La plupart des couples venus demander ces tentatives, qui n’étaient pas stériles, avaient déjà été éprouvés par la naissance d’un enfant malformé ou par des avortements à répétition. Je dis de façon générale parce que, j’y reviendrai, il y a déjà quelques dérives.

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Je voudrais situer d’abord ce tri des embryons dans la procréation médicalement assistée en faisant remarquer qu’on est arrivé récemment à la fin d’une stratégie, celle d’assistance à la fécondation que j’appellerai aléatoire. Aléatoire veut dire qu’on va aider la rencontre d’un spermatozoïde avec un ovule mais sans rien connaître de l’identité génétique de l’un et de l’autre et donc de l’enfant qui va en résulter. Cette fécondation aléatoire a été aidée médicalement depuis environ deux siècles avec l’insémination artificielle, laquelle s’est améliorée depuis une quinzaine d’années, puisque, au lieu de mettre le sperme dans le vagin, on le met dans l’utérus après une petite préparation. Finalement, cette fécondation est un rapprochement dans l’espace et dans le temps des deux gamètes. C’est exactement ce qu’on a connu pendant deux siècles.

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Rapprochement dans l’espace : vous savez que dans la procréation naturelle le sperme est déposé dans le vagin. On l’a donc déposé dans l’utérus. Mais on a inventé la fécondation in vitro avec un rapprochement beaucoup plus important : on dispose dans une petite boîte de culture un certain nombre de spermatozoïdes et d’ovules, qui vont se rencontrer même s’il n’y a pas d’attirance spécifique, simplement parce qu’il y a des risques de collision dans un petit espace. Ce grand pas en avant date déjà d’une vingtaine d’années, c’est la fécondation in vitro (fiv). Puis en 1992, on pourrait dire qu’on est arrivé à l’extrême du rapprochement par la micro-injection intracytoplasmique du spermatozoïde (icsi) qui est une fiv avec injection directe du spermatozoïde dans l’ovule sous contrôle du microscope et avec des instruments adéquats. On ne laisse plus le spermatozoïde se débrouiller tout seul, on l’injecte dans l’ovule. On ne peut pas faire plus fort en rapprochement des gamètes, c’est pour cela que je dis qu’on est arrivé au bout. Notez bien qu’on ne connaît absolument rien du statut génétique de ce spermatozoïde. On en choisit un qui bouge plutôt qu’un qui ne bouge pas, un qui a une conformation à peu près normale, mais il n’y a pas de choix de spermatozoïdes, de même qu’il n’y a pas de choix de l’ovule.

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Rapprochement dans le temps : normalement, dans un cycle naturel de la procréation humaine, il peut y avoir une quinzaine de jours d’écart entre un rapport sexuel et une ovulation. Maintenant qu’on a les moyens de connaître le moment de l’ovulation et qu’il est admis que le spermatozoïde a une durée de vie réduite ainsi que l’ovule, on essaie de synchroniser l’insémination artificielle. C’est ce que la fiv a finalement apporté, pas seulement le rapprochement dans l’espace mais aussi dans le temps puisqu’on recueille l’ovule juste quand il est mûr à deux heures près et on colle dessus des spermatozoïdes in vitro qu’on vient juste de ramasser dans le sperme et de préparer. Donc c’est idéal, on est arrivé à la fin de cette stratégie.

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Ce que je voudrais maintenant vous montrer, c’est qu’on est en train de mettre en place une nouvelle stratégie, qu’on a changé d’époque, de paradigme. On est en train d’élaborer une stratégie de la procréation génétiquement contrôlée, ce qui est autre chose. Il y a plusieurs façons de l’envisager. Il y a des façons médiatiques. Le clonage, par exemple, serait effectivement génétiquement contrôlé puisqu’on transmettrait à l’identique un génome. Le clonage n’a rien à voir avec une manipulation génétique, c’est tout l’inverse. On pourrait dire que c’est le comble de l’eugénisme, puisque c’est identifier un génome comme étant le mieux de ce qu’on pourrait perpétuer. Je ne parlerai pas longtemps du clonage, mais on ne voit pas pour qui on va cloner, en quoi ça peut intéresser la société et la Sécurité sociale qu’on clone quelqu’un. Il faudrait qu’il démontre des qualités particulières et on n’est pas encore mûr pour cela.

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On parle aussi beaucoup de la transgenèse chez les animaux et chez les plantes. Il s’agirait d’introduire dans le génome humain des gènes qui n’ont jamais été là, un gène de mouche, un gène de vache. Pour quoi faire ? Pour que les femmes fassent plus de lait, pour qu’on ait des ailes ? Je ne sais pas. Comme on ne sait pas vraiment définir ce qu’est un homme de qualité, on ne voit pas très bien en quoi la transgénèse pourrait nous permettre de le produire. En attendant, on essaie par la procréation artificielle de fabriquer le meilleur assortiment génétique à partir d’un couple qu’on connaît déjà, avec un ovule et un spermatozoïde.

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Vous savez qu’il y a dans la procréation naturelle ou artificielle des loteries successives, les plus importantes se passant au moment de la fabrication des gamètes où il y a des systèmes de séparation et de mélanges de chromosomes qui font que les gamètes ne sont pas du tout pareil. L’homme produit cent millions de spermatozoïdes tous les jours, il n’y en a pas deux identiques. La femme produit beaucoup moins d’ovules, mais ils sont tout aussi différents. L’enfant qui résulte de cette rencontre provient de plusieurs loteries : les méioses chez l’homme et chez la femme vont faire des gamètes très différents, la rencontre d’un couple, c’est-à-dire la reconnaissance d’un homme et d’une femme pour faire un enfant ensemble, et les hasards de la fécondation font que c’est tel spermatozoïde qui va pénétrer tel ovule. Cela est vrai en procréation assistée comme en procréation naturelle, mais il y a, vous imaginez, des caractéristiques génétiques, des génomes différents portés par chacun de ces gamètes et certains de ces génomes sont plus propices à faire des enfants de bonne qualité biologique, c’est-à-dire de bonne qualité génétique, qui pourraient résister davantage à des maladies, vivre plus longtemps, avoir toutes sortes de qualités… Il y a beaucoup d’exagération dans ces espoirs, mais il y a quand même un peu de vrai.

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Puisqu’il faut parler d’eugénisme, je voudrais vous rappeler que ce mot n’est pas très vieux, il a un siècle et demi. Il a été inventé par Galton, un cousin de Darwin – ce n’est pas innocent –, qui était à la fois médecin et statisticien. On retombe là dans ces histoires de loteries, de statistiques. Ce mot recouvrait une pratique tout à fait ancienne puisque, dans toutes les cultures et de tous les temps, on a des traces de pratiques eugéniques, soit positives pour multiplier les personnes qu’on estime de meilleure qualité, par exemple des familles royales, soit négatives pour éliminer ceux qu’on estime tarés et ne devant pas participer à la nouvelle génération. C’est un eugénisme qui a pris une tournure un peu officielle quand les médecins s’en sont mêlés au début de ce siècle – je ne dis pas à partir de 1933, mais bien au début.

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Les premières stérilisations ont été pratiquées en 1907 aux États-Unis. Elles ont gagné l’Europe, assez vite, menées par les sociétés d’eugénisme qui regroupaient largement des médecins et des généticiens la plupart du temps de gauche, qui voulaient améliorer l’espèce humaine pour que les enfants soient plus heureux, que le monde tourne mieux, qu’on produise davantage. Cela accompagnait le mythe du progrès. On a stérilisé ainsi des centaines, des milliers de personnes avant qu’Hitler arrive au pouvoir. Il n’a pas inventé la technique. Ses généticiens et ses statisticiens ont récupéré les mêmes technologies ; les chambres à gaz par exemple ont été inventées pour éliminer les malades mentaux. Il est assez intéressant d’observer qu’elles ont été créées en 1935-1936 et qu’elles ont été ensuite fermées à cause de protestations en Allemagne. Certains trouvaient que c’était absolument inadmissible. Elles ont été rouvertes pendant la guerre, comme vous le savez pour éliminer des populations entières. Il ne faut pas imaginer que les exterminations de population qui ont eu lieu dans la période nazie, sont complètement étrangères à la doctrine eugénique, bien que le but et les motivations ne soient pas les mêmes. Quelque chose est du même ordre : imaginer qu’il existe des individus qui valent plus que les autres et qu’on peut se permettre d’éliminer ceux qui valent moins. Donc on a d’abord stérilisé puis on a tué. Je reviens à ce début du xxe siècle où on a seulement stérilisé, ce qui est déjà pas mal, des centaines de milliers de personnes. Il y avait là toutes sortes de gens, des aveugles, des malades mentaux, des sourds, des déviants politiques, des alcooliques, des homosexuels, tout ce qu’on veut. On stérilisait ce qui n’était pas convenable. Je voudrais faire remarquer que s’il pouvait y avoir une base génétique dans certains de ces comportements ou de ces traits physiques, il s’agissait parfois de bases génétiques qu’on ne connaissait pas encore mais qu’on suspectait ; c’était un eugénisme classique qui était criminel bien sûr mais stupide. Stupide parce que de l’individu qu’on reconnaît comme le plus taré, on peut tirer des enfants tout à fait normaux et vous savez que le contraire est vrai.

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Donc si on veut pratiquer un eugénisme, et certains aujourd’hui qui hésitent à utiliser le mot voudraient quand même le faire pour améliorer l’espèce humaine, pour le Bien des enfants, de la communauté, c’est en sélectionnant non pas les géniteurs, mais les embryons. On pourrait qualifier les embryons après les loteries dont je parlais tout à l’heure puis leur donner un devenir différent selon leurs qualités génétiques. Ce serait une façon de maîtriser l’évolution si on arrivait à reprendre de façon assez large et sur beaucoup de générations des technologies de ce type. Il s’agit d’une véritable révolution anthropologique avec maîtrise de l’évolution humaine par l’homme lui-même. Est-ce faisable ? Souvent lorsque j’expose cela, on répond : « On ne le fera jamais. Il n’y a que des centaines d’enfants qui sont nés ainsi, ça ne marche pas si bien, ça coûte cher, c’est embêtant pour les femmes de subir des fiv. » Tout cela est vrai, mais je pense que les techniques vont évoluer dans les dix ou vingt ans qui viennent pour changer complètement cet aspect des choses. D’abord si on veut faire du tri d’embryons comme on a fait de la sélection animale ou de la sélection de graines, il faut avoir beaucoup d’embryons et pour cela avoir beaucoup d’ovules. Pour le moment on fait ovuler les femmes à raison de neuf ou dix ovules en moyenne par tentative. Certaines en font davantage mais c’est vraiment très rare. Je pense qu’on va changer de technologie et qu’on va produire des ovules in vitro.

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C’est l’aspect le moins au point techniquement mais sur lequel il y a beaucoup d’études chez l’animal. Produire des ovules in vitro veut dire prélever un tout petit morceau de l’ovaire dans le cortex ovarien, là où se trouvent les ressources d’ovocytes qui sont appelés à devenir des ovules. En congelant ce tout petit morceau de 2 à 3 mm3 de l’écorce ovarienne prise chez une femme surtout très jeune, parce que les réserves s’épuisent assez vite, on aurait des réserves potentielles pour fabriquer in vitro des centaines d’ovules : c’est quelque chose de tout à fait nouveau. Ce n’est pas possible aujourd’hui mais ça a déjà été expérimenté largement chez la souris, la vache, le singe, le mouton, un petit peu chez l’humain aussi. Le but est essentiellement, pour ce qui est des animaux, d’augmenter la vitesse de sélection animale. En effet, on sait très bien sélectionner le mâle, grâce à sa production énorme de spermatozoïdes, et on aimerait faire la même chose avec les femelles, les vaches en particulier. Cela permettrait d’avoir des centaines ou des milliers de petits tous les ans et donc d’avoir des programmes d’amélioration génétique bien améliorés.

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On a déjà réussi chez la souris ce système complet. Les ovocytes contenus dans les plus petits follicules, les primordiaux qui sont dans l’espèce humaine au nombre de six millions pendant la vie fœtale vont devenir finalement trois ou quatre cents ovules ; tout le reste c’est du gâchis. Dans l’espèce humaine et chez les primates, on a déjà réussi certaines phases du processus. Par exemple, on a déjà transplanté des petits morceaux de cortex ovarien dans des souris et obtenu des développements de follicules, pas jusqu’à l’ovulation mais pas très loin.

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On pourrait envisager, sur le porc par exemple, d’avoir un support qui permettrait de développer des follicules, mais je crois que ce sera beaucoup mieux de le faire in vitro en maîtrisant les phases de cette évolution qui est un peu compliquée. Il y a beaucoup de disparition spontanée par apoptose, par dégénérescence de ces cellules germinales, et à partir du moment où l’on connaîtra mieux les facteurs qui les détruisent, on pourra avoir un meilleur rendement in vitro du même morceau d’ovaire que celui qui est naturellement obtenu dans l’ovaire. Notez bien que non seulement on produirait beaucoup d’ovules donc beaucoup d’embryons – puisque le facteur limitant pour les embryons n’est pas le spermatozoïde mais l’ovule – mais que dans le même temps on limiterait les servitudes pour le couple, pour la femme en particulier, puisque avec un seul prélèvement dans sa vie, elle pourrait préserver une génération abondante pour le moment où elle le souhaiterait. Évidemment, le mieux serait de le prendre chez la petite fille. On peut imaginer qu’à l’occasion d’une appendicectomie, on prenne un tout petit morceau de cortex ovarien, qu’on le mette dans l’azote liquide en attendant vingt ou trente ans qu’elle ait envie d’avoir un bébé, qu’elle trouve un partenaire… Là on aurait des réserves énormes. C’est possible techniquement et je crois que cela va constituer une nouvelle stratégie qui va permettre cette fois des qualifications abondantes.

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En effet, on a en général cinq embryons produits aujourd’hui par fécondation in vitro pour un couple donné. Vous ne pouvez donc pas être trop exigeant, sinon vous jetez tous les embryons parce qu’on a tous des défauts et tous les embryons aussi. Si on veut avoir beaucoup de qualifications génétiques, il faut avoir beaucoup d’embryons. C’est de cette façon qu’on les obtiendra. Techniquement, on sait déjà le faire. On peut par exemple à partir d’un seul embryon produire des millions de cellules. Une étude a été publiée en 1994 à Singapour : une culture pendant trois semaines d’une seule cellule de blastocyte d’embryon humain de cinq jours a donné des millions de cellules. Et on pourra même certainement faire mieux. Sur quelques cellules, on pourra tester tout le génome grâce à ces fameux outils nouveaux qu’on appelle les biopuces, mariages de sondes génétiques et d’un outil informatique permettant de rechercher des centaines, voire des milliers de paramètres génétiques, c’est-à-dire des gènes, dans une seule cellule. Pour le moment, la seule phase difficile, c’est de produire beaucoup d’ovules. Tout le reste, on sait déjà le faire.

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Une fois qu’on aura recherché tout le génome ou tout au moins une bonne partie des pathologies éventuelles, on va avoir une hiérarchie des embryons placés in vitro, on va les classer. Qui va les classer ? Pas les parents, bien sûr, mais les généticiens. Certains s’imaginent que c’est une nouvelle liberté pour les couples que de choisir ses enfants, mais ce sera d’une telle complexité que, devant le listing de l’ordinateur, les parents ne pourront que dire : « Docteur, donnez-nous le mieux », ce qu’ils disent déjà parfois. On arrivera donc à établir une hiérarchie des embryons dans laquelle on pourra sélectionner le premier de la liste, que j’ai appelé « le mieux-disant moléculaire ».

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C’est donc celui qu’on va transférer, car il ne s’agit pas de transférer les deux cents embryons bien évidemment mais de choisir le mieux pour en faire un enfant. Il va donc falloir avoir recours à une autre technique parce que aujourd’hui si vous mettez un embryon dans l’utérus d’une femme, il a une chance sur dix de devenir un enfant. C’est insupportable d’avoir utilisé tellement de technologie auparavant pour arriver à un taux d’échec aussi élevé. Je crois qu’on va trouver là la première application du clonage embryonnaire qu’on sait faire depuis longtemps chez l’animal, bien avant Dolly. Dolly, c’est le clonage de l’adulte, mais on sait depuis longtemps multiplier les embryons à l’identique chez les moutons, les vaches, les souris. On ne l’a pas essayé chez l’humain mais il n’y a aucune raison pour que ce soit plus compliqué. Ce qui veut dire qu’avec cet embryon de haute qualité, on va en fabriquer quelques dizaines qu’on va congeler et qu’on va délivrer pour les mettre dans l’utérus de la mère à raison d’un par cycle. On n’aura pas de grossesse multiple et on s’assurera qu’il y aura toujours une naissance. Ceux qui resteront congelés après cette naissance, je pense que dans un premier temps pour le moins on les détruira pour faire plaisir au comité d’éthique et pour ne pas faire une armée de semblables.

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On aura donc un type de clonage qu’on a du mal à appeler reproductif ou thérapeutique puisqu’il est un peu entre les deux. Son but est de faire naître un enfant à partir d’un embryon, c’est-à-dire ce qui se fait normalement, mais d’augmenter l’efficacité de ces processus. Bien évidemment, aujourd’hui cela coûterait assez cher, mais le coût de tout cela va diminuer – c’est comme les ordinateurs dont l’efficacité a augmenté très vite pendant que le coût diminuait. On va pouvoir garantir la naissance d’un enfant. Pour une tentative, on aura une chance quasi certaine d’avoir un enfant et un enfant de qualité sanitaire. Vous voyez que, avec une stratégie pareille, il y a un appel très fort pour faire de l’amp, parce que ça pourrait encore s’appeler amp bien que le couple ne soit plus du tout concerné, puisque tout se passera à partir des containers d’azote liquide contenant les ovules pour les uns, les spermatozoïdes pour les autres et que les biologistes feront les mariages et les généticiens les détections. Je crois que là on arrivera vraiment au bout de la séparation entre la sexualité et la procréation, parce que bien évidemment ça n’empêchera pas les couples d’avoir une sexualité normale mais, le jour où ils voudront faire un enfant, ils seront beaucoup plus sérieux, ils appelleront l’hôpital et ils diront : « On est prêts pour le transfert, fabriquez-nous le meilleur embryon. » Un système pareil n’est pas du tout utopique et va séduire beaucoup de gens. Cela n’a rien à voir avec le diagnostic prénatal, contrairement à une espèce de dicton développé aujourd’hui dans le monde de l’amp qui dit que le dpi (diagnostic pré-implantatoire) n’;est qu’un dpn (diagnostic prénatal) précoce. C’est absurde, cela n’a rien à voir. Dans le diagnostic prénatal (dpn), on a affaire à un fœtus dans le ventre de sa mère, donc il n’y en a qu’un, il est dans le ventre de sa mère, il est déjà investi ; dans le diagnostic pré-implantatoire (dpi) on a affaire à des dizaines ou des centaines d’embryons en éprouvette, ils sont libres, ils ne sont pas grand-chose pour le moment, au mieux des personnes humaines potentielles selon le comité d’éthique. Cela ne pose absolument pas les mêmes problèmes. On pourra donc se permettre d’être beaucoup plus exigeant sur la qualité génétique de ces embryons qu’on ne l’est pour un fœtus qu’on va tolérer après le dpn.

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Que va-t-il se passer ainsi ? Chaque couple pourra fabriquer son enfant idéal – je n’ai pas dit parfait, il n’y aura jamais d’enfant parfait –, c’est-à-dire celui qu’ils auraient pu faire de mieux, même s’ils avaient vécu pendant des millénaires en restant fertiles pendant toute cette durée. Ils auraient fait des centaines d’enfants mais ils auraient été obligés de les garder ou de les tuer à la naissance. Cela ne se fait plus aujourd’hui, mais d’un seul coup en un seul jour, les parents vont avoir accès à la détection du meilleur d’eux-mêmes. Le mythe du gène se répand dans la science, dans la médecine, dans la culture, dans le droit, dans l’économie. Partout on pourrait citer des exemples, même dans les feuilletons télévisés ; maintenant le gène a pris une place importante dans la vie quotidienne.

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Ainsi, les organismes génétiquement modifiés (ogm), qui sont le plus souvent des plantes, sont répandus de façon mystificatrice puisque jusque-là ils n’ont jamais montré d’avantages et ne servent qu’à permettre le regroupement des industries dans le cadre de la mondialisation et à réduire les paysans à l’état de salariés des multinationales. Aucun avantage de ces organismes génétiquement modifiés n’a été démontré scientifiquement. Il faut bien qu’il y ait une mystique pour que ce soit toléré et qu’on ait déjà quarante millions d’hectares de telle culture sur la planète. Je citerai d’autres exemples : le Téléthon, cette fameuse émission de mendicité publique, ramasse en une seule journée l’équivalent de tout le budget de fonctionnement de la recherche médicale française, distribué évidemment dans des laboratoires où l’on fait de la génétique. Si les gens donnent tellement, c’est qu’ils continuent de croire qu’on est capable de soigner les pauvres petits enfants malades grâce à des thérapies géniques qui n’ont jamais marché. On parle du cas de Necker qui n’a rien à voir, qui est tout à fait différent du reste. Je vois aussi le mythe du gène quand on me présente comme un généticien, ce que je ne suis pas du tout, et qu’on laisse entendre que la fiv est une manipulation génétique, ce qui est absurde. Il semble que pour qu’elle soit bien vue du côté des médias, pour la valoriser, il faut qu’elle devienne une manipulation génétique. On est donc en pleine mystification.

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La réalité de la génétique aujourd’hui, c’est une grande misère de l’anatomie moléculaire, mais qui a de grandes prétentions. L’anatomie moléculaire est ce qu’on appelle le programme « génome humain », c’est-à-dire le découpage de la molécule d’adn, qui est une stratégie tout à fait comparable à celle de la Renaissance où des gens ouvraient des cadavres, sortaient des boyaux, les coupaient, les dessinaient. Aujourd’hui, on fait pareil mais sans rien voir puisque tout est infiniment microscopique. On décrit ainsi la molécule d’adn et on prétend qu’on va décrire le génome humain. À noter qu’on nous donnait cent mille gènes il y a deux ans, trente mille il y a deux mois, on est remonté à soixante-deux mille la semaine dernière, c’est assez extraordinaire et ça montre à quel point on se moque du monde. Ces gens-là ne savent pas combien il y a de gènes et que le gène est une entité virtuelle qu’on est incapable de définir, si on n’en a pas la fonction. Ce n’est pas seulement une structure. Tout cela est donc basé sur une grande mystification.

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Je voulais juste faire remarquer que, si l’anatomie moléculaire est toujours incapable de soigner – c’ est de la bonne anatomie malgré tout –, les laboratoires de recherche en biologie qui ne font pas de génétique sont complètement sinistrés. Il n’y a plus de recherche maintenant en biologie qui ne soit pas plus ou moins ou qui ne se réclame pas de la génétique. Je voudrais évoquer les échecs de la thérapie génique, de la transgénèse, c’est-à-dire l’apport de gènes étrangers dans des végétaux ou des animaux. Tout cela se heurte à la complexité du vivant qu’on a voulu traiter comme un mécano : il y a un gène qui ne va pas, on le corrige avec un autre gène. Ce n’est pas aussi simple. On déséquilibre apparemment beaucoup de choses. La machine vivante, pas seulement humaine, ne répond pas ; si bien que la génétique n’est vraiment fonctionnelle que sur des cellules isolées. Sur des bactéries ou des cellules animales en culture qui produisent des hormones, cela marche assez bien, ce sont des petites usines mais unicellulaires. Quand on a affaire à un organisme pluricellulaire, on est dans la complexité des interactions des cellules entre elles et alors les gènes qu’on apporte peuvent éventuellement se mettre en place mais ne répondent jamais exactement comme on veut.

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Le meilleur exemple, ce sont les fameuses souris transgéniques des laboratoires qui servent à des modèles : c’est bien utile, mais on ne dit jamais qu’elles ont des défauts qu’on n’avait pas prévus. En général elles sont fragiles et stériles pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le gène qu’on a apporté : cela veut dire qu’on a complètement déséquilibré cette machine vivante et que l’on ne maîtrise absolument pas le vivant, contrairement à ce que fait croire la télévision, avec le soutien abondant de généticiens. Il n’empêche que l’adn, cette fameuse molécule qui porterait des gènes, est de façon objective une base statistique très puissante d’informations qui vont réguler certains états du développement et de la vie. Mais ce n’est pas un programme. Un programme, il n’y aurait qu’à l’exécuter et, si on avait un programme dans notre adn, on n’aurait qu’à vivre notre destin sans s’interroger. Heureusement, ce sont des informations qui vont se cumuler avec beaucoup d’autres informations venues de l’extérieur et tout cela ensemble fera beaucoup d’imprévus.

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Dans la stratégie que je dessinais, tout est assez bébête finalement. Il ne s’agit pas du tout de technologies très puissantes qu’on ne connaîtrait pas encore. Il ne s’agit pas non plus de comprendre le fonctionnement du génome pour mettre en place une telle stratégie de contrôle de l’humain. Il s’agit de faire de l’anatomie moléculaire. Il faut identifier toutes les parties du génome puis, grâce à un deuxième volet qui est l’épidémiologie, mettre en rapport les pathologies, les divers traits physiques avec ces particularités du génome, et établir des relations de causalité. On ne pourra pas empêcher de reconnaître, par exemple, que quand sur le chromosome 8 à tel endroit il y a telle structure de l’adn, l’individu a plus souvent un cancer du poumon – on va s’en apercevoir par les statistiques. On ne saura pas pourquoi, mais on n’en a pas besoin et c’est ce qui est important. Autrement dit, c’est une science assez bête mais puissante qui est en train de se développer.

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Quelles vont être les conséquences de tout cela ? Je pense que vous avez tous quelques notions de ce que cela voudrait dire de fabriquer des enfants sur commande, mais d’un point de vue biologique, ce n’est pas innocent non plus. La diversité humaine bien sûr existe, on pourrait même dire qu’elle est une règle assurée par les formes de procréation animale et d’autant plus humaine.

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Imaginez par exemple qu’un mammifère, un humain, un mouton ou une vache, qu’importe, soit capable de fabriquer des millions de petits pendant sa vie. Il occuperait alors tout le terrain, il pourrait consommer toutes les ressources et il n’y aurait plus de place pour les autres. Des systèmes de régulation de la procréation chez l’animal mais encore plus développés chez l’humain font que même un couple qui voudrait beaucoup d’enfants serait limité. Ces systèmes de régulation, on peut les modifier au niveau de l’ovaire, de la fécondation, du développement, on les connaît déjà à peu près. On peut se demander s’ils n’ont pas un sens évolutif. Je ne veux pas être finaliste, mais la nature aurait sélectionné des mécanismes qui permettraient de maintenir la biodiversité de façon à pouvoir affronter l’imprévu en ayant toujours des individus qui s’en sortent. C’est tout à fait important.

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Qu’arriverait-il dans la stratégie dont je vous parle ? Vous n’imaginez pas que les gens vont tous demander un enfant différent de celui du voisin. Je ne parle pas d’esthétique, mais cela pourrait venir en plus, comme la cerise sur le gâteau. En ce qui concerne les pathologies, personne ne va demander un enfant asthmatique ou boiteux. Autrement dit, on va demander le profil de l’homme normal tel que les généticiens l’auront proposé, c’est-à-dire une norme, pour le génome des enfants. On va normaliser et évidemment on va nuire à la diversité. Ce n’est pas seulement pour l’amour de la diversité, mais ce choix-là risque de mener à la disparition de gènes qui ne sont pas tenus par la majorité des individus ou qu’on estime défavorables. Mais on a si peu de connaissances sur ces gènes qu’on peut se tromper complètement.

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Je prends un exemple. Si on avait déjà mis au point et utilisé ces stratégies il y a moins de dix ans, on aurait éliminé in vitro des individus porteurs d’un gène un peu bizarre dont on sait aujourd’hui que c’est un gène de résistance au sida, qui est porté par 10 % des êtres humains. C’est comme cela pour toutes les grandes pathologies. C’est pour cela qu’il y a toujours des gens qui résistent à toutes les épidémies. Autrement dit, on a toujours intérêt à préserver cette diversité parce qu’on ne sait pas tout de l’utilité des gènes. On sait aussi que certains gènes provoquent des petites maladies mais protègent de maladies plus graves. Bref, on devine beaucoup de choses mais on ne sait pas grand-chose. On a donc intérêt à être tout à fait prudent. Le choix univoque qui serait fait par le tri d’embryons serait une espèce de clonification des individus, puisqu’on tendrait vers un modèle unique. Dans toutes les discussions, on pose la question de savoir ce qui est le plus important de l’inné ou de l’acquis. On est en train de « clonifier » les deux. Avec la génétique, on va faire des individus conformes à un modèle donc assez semblables entre eux d’un point de vue de l’inné et en même temps la mondialisation culturelle se développe, on a de plus en plus de modes de vie, d’alimentation, de coutumes, de musiques… qui se ressemblent. Si l’inné et l’acquis se développent simultanément de façon uniforme, on peut se demander si la liberté n’en prend pas un coup. Il n’y a pas de bons ou de mauvais gènes, nous devons être prudents.

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Pour ce qui est des conséquences psychologiques et anthropologiques, je pense que vous les imaginez aussi bien que moi. Je pourrais ajouter que cette fabrique de l’enfant, qui a déjà quelque chose de sinistre, amènera forcément des déceptions par rapport aux rêves : on veut faire un bébé idéal, mais pour les gens il devra être le bébé parfait et n’étant pas parfait, il sera bien sûr très décevant. De plus, toutes ces règles que l’on adopterait, le fait de mettre en relation tel caractère de l’adn avec telle qualité ou défaut des personnes existantes, sont de la statistique, c’est-à-dire que cela n’a aucun sens pour une personne. Ce qui veut dire que beaucoup de gens tomberont du mauvais côté de la statistique, on les aura bien triés mais on aura un mauvais choix. La déception viendra de l’ignorance où l’on est qui nous fait croire qu’on maîtrise la situation et que le choix est intelligent et scientifique, alors que pour le moment c’est beaucoup de la sorcellerie.

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Je voudrais signaler que récemment un collègue américain, chef de file de la procréation in vitro aux États-Unis, a écrit un article dans la presse sérieuse de notre profession, « Human reproduction », dans lequel il dit à peu près ce que je dis là, sauf qu’il n’a pas compris qu’on va produire beaucoup d’ovules avec les bouts d’ovaires, mais pour le reste, il s’en réjouit. Il dit : « C’est formidable, bientôt les gens pourront choisir leurs enfants sur la stature, l’obésité, la couleur des yeux, des cheveux et même le qi. » Voilà, c’est l’ambiance américaine aujourd’hui. Évidemment il y a beaucoup d’illusion et de bêtise là-dedans. On peut se demander si la surprise qui arriverait pour l’équipe de généticiens ou pour les parents parce que l’enfant ne serait pas celui qu’on a prévu ne pourrait pas être le dernier espace de liberté qui nous reste pour échapper au destin qui serait ainsi dessiné.

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Est-ce de l’eugénisme ? C’est la question qui a été soulevée dans le titre. L’eugénisme tel que je l’ai décrit tout à l’heure et tel qu’on le connaît avait un caractère que n’aurait pas cette pratique : il était obligatoire. Des individus décidaient qui on allait éliminer. Ici, l’embryon ne choisit pas, mais les tuteurs, les parents, les géniteurs peuvent choisir. Sans aucun doute c’est différent. On dit aussi qu’il était planifié ; cela est faux. L’eugénisme n’était pas du tout planifié. Des médecins ont demandé la stérilisation des individus à partir de causes tout à fait variées, mais à partir d’une certaine idée de la norme, convergente au niveau des civilisations. Il y aura la même chose, ce sera planifié de la même façon. On ne va pas décrire tout ce qui mérite d’être éliminé, mais il se trouve que tous les généticiens étant à la même école et soumis aux mêmes informations vont éliminer la même chose et conseiller aux parents d’agir de la même façon. Ils seront écoutés, donc il n’y a là aucune différence. Finalement, le tri des embryons non pas tel qu’il est aujourd’hui mais tel qu’il se dessine à mon avis de façon irrémédiable, je vais y revenir, c’est la constitution d’un eugénisme consensuel, mou, qu’on peut éventuellement appeler démocratique.

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Cela fait un peu plus de quinze ans que je raconte cela, et on m’a ri au nez en disant que c’était impossible de le faire. Aujourd’hui, cela commence à se faire. Je ne l’ai pas inventé mais j’en ai inventé le concept, pour le condamner bien sûr. De plus en plus de gens disent : « Après tout, pourquoi on ne le ferait pas puisque cela va faire des parents heureux, puisque la société marchera mieux ? Il y aura moins de pathologie, on vivra plus longtemps. Pourquoi vous êtes contre ? Vous êtes méchant. »

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Mais je pense qu’un système pareil, même s’il est mou, démocratique et consensuel, porte nécessairement en lui des perspectives de dérive totalitaire. On ne peut pas imaginer qu’il y ait un outil qui devienne très puissant, appliqué par une grande partie de la population pour choisir ses enfants et que cela ne crée pas une situation nouvelle dans la façon qu’on a de gérer la procréation elle-même, c’est-à-dire de concevoir ce qu’est un bébé, ce que sont la norme, la reconnaissance de l’autre, l’intérêt qu’on peut avoir pour la différence. Bref, beaucoup de choses qui existent encore mais qui peuvent en prendre un coup. Je me suis montré complètement hostile à cette technique avant qu’elle existe et c’est à ce moment que j’ai dit que j’arrêtais la recherche pour n’importe quoi. Des journalistes ont traduit que j’arrêtais de faire de la recherche si bien que je suis devenu un traître.

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À partir de là, je m’étais dit qu’il fallait d’abord militer pour interdire cette technique. Il se trouve qu’elle a été autorisée par la loi de 1994, prenant en compte le fait qu’elle l’était à l’étranger. La loi de 1994 contient une chose intéressante, unique au monde : elle dit non seulement les conditions assez drastiques pour avoir recours au dpi (diagnostic pré-implantatoire), c’est-à-dire qu’il faut des équipes différentes de généticiens et de procréation assistée, mais aussi qu’il faut une maladie « particulièrement grave », ce qui ne veut rien dire. Ce n’est pas les termes « maladie particulièrement grave » qui m’intéressent, c’est : une. Si c’est « une », il faut prendre la balle au bond et c’est ce qu’on a fait avec Bernard Sele. On a rédigé un petit texte, une sorte d’enquête et d’engagement qu’on demandait à nos collègues, qu’on a fait parvenir par Internet et par diverses voies aux sociétés de généticiens et de procréation assistée dans le monde entier. On espérait beaucoup de réponses.

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Notre proposition était : « Je m’engage, quels que soient les progrès à venir du tri des embryons et les possibilités de trier beaucoup de caractères, à n’utiliser le tri des embryons que pour faire ce qu’on sait faire avec le diagnostic prénatal, c’est-à-dire à rechercher une pathologie pour toute la cohorte des embryons produite par un couple. » Cela paraissait répondre à ce que disent nos collègues. Le dpi n’est qu’un diagnostic prénatal (dpn) précoce. On disait : « Chiche, on veut que le dpi reste un dpn précoce mais qu’il ne reste que cela. » On aurait dû avoir quelques milliers de réponses, on en a eu quatre-vingt-sept du monde entier. C’est assez dramatique. La plupart des praticiens français de la procréation médicale assistée qui ont répondu étaient d’accord avec nous, mais les trois centres qui font déjà le dpi n’ont pas daigné répondre. Pour ce qui est de l’étranger, on a eu des réponses très dures, mêmes insultantes, en particulier des Américains qui disaient : « Pour qui vous prenez-vous ? » Bref, on est des dictateurs, on veut empêcher les couples de vivre heureux, de choisir leurs enfants et on n’a pas à se mêler de ça. Les gens ont le droit de choisir leur bébé. On a l’impression que les choses sont déjà faites.

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Pourquoi fait-on cela ? Parce qu’on ne peut pas écrire dans la loi que telle pathologie est particulièrement grave, qu’elle justifie l’élimination. Ce n’est pas possible. Les juristes vous l’expliqueront. Dire pathologie particulièrement grave – on peut commencer par le cancer, la mucoviscidose et finir par la presbytie – ne veut rien dire. Cela dépend du marché, de la demande, des individus, du coût, des possibilités techniques. C’est pourquoi il nous apparaissait que la seule position valable était de réduire le nombre, de le ramener à l’unité.

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On n’a pas beaucoup d’illusions sur l’avenir parce que, finalement, ces techniques contiennent des intérêts convergents pour tous les acteurs. Les gens ont de tout temps souhaité avoir des enfants normaux, et c’est bien compréhensible, éventuellement plus beaux que ceux du voisin, surtout dans une période de plus en plus compétitive où, avec l’économie libérale, il vaut mieux avoir un enfant qui ait des diplômes et qui ne soit jamais malade si on veut qu’il ne devienne pas chômeur. La mystification génétique appuie sur le bouton eugénique chez tout le monde, et cela fonctionne. Du côté des praticiens, que ce soit chez les gynécologues, les biologistes, les généticiens, il y a toujours un intérêt à augmenter son marché, son pouvoir. Du côté des industriels, c’est tout à fait clair, l’industrie pharmaceutique a intérêt à vendre. Mais cela va beaucoup plus loin, parce que je ne vous parle que du tri des embryons, mais à mon avis tout ce système appelle la suite qui est la médecine préventive appliquée à tous les individus qui vont naître, qui ne seront pas parfaits, qu’on aura déjà étiquetés et qu’on n’aura plus qu’à mettre en meilleure position de survie : cela veut dire toutes sortes de choses, régime alimentaire, costume, métier, type d’études, etc. Tout cela devrait stimuler les appétits des industriels et des assurances. Et un jour la Sécurité sociale reconnaîtra que cela lui coûte beaucoup moins cher d’investir et même de rembourser toutes ces techniques que de s’occuper des enfants gravement ou même légèrement handicapés, ou des pathologies en général si vraiment il y a une relative efficacité. Statistiquement cela devrait être efficace, même si ça ne l’est pas individuellement.

Fra Filippo Lippi, Annonciation, détrempe sur bois, détail, Londres, National Gallery.
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Selon les discours actuels, la médecine sera effectivement prédictive non seulement pour mettre les personnes dans un environnement adapté mais pour les sélectionner avant la naissance. Le dpi associé au tri des embryons avec la définition des conditions optimales de survie est quelque chose de tout à fait redoutable qui tient de l’élevage humain. Les Américaines aujourd’hui se font rechercher les risques de gènes mutés pour le cancer, et celles chez qui on trouve ces deux gènes mutés se font faire l’ablation des seins dans 40 % des cas. La même démarche commence à se développer pour les hommes avec leur prostate. C’est à peu près cela le succès de la médecine préventive aujourd’hui.

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Je finirai juste en disant que c’est assez étonnant que la médecine en soit restée à défendre le colloque singulier, le rapport privilégié médecin-patient, alors que de plus en plus elle va être amenée à donner des réponses statistiques, c’est-à-dire à constituer des hommes que j’ai appelés « des hommes probables », qui ont une certaine probabilité d’être comme ci ou comme ça et qui, quand on les a mis dans cette case perdent beaucoup de leur liberté. ■

Notes

[*]

Directeur de recherche inserm-Clamart, codirecteur du laboratoire amp, hôpital américain de Neuilly.

Pour citer cet article

Testard Jacques, « Le tri des embryons sera-t-il un nouvel eugénisme ? », Journal français de psychiatrie 3/ 2003 (no20), p. 16-21
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2003-3-page-16.htm.
DOI : 10.3917/jfp.020.0016


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