Journal français de psychiatrie
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I.S.B.N.2-7492-0145-4
111 pages

p. 2 à 3
doi: en cours

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no20 2003/3

2004 Journal Français de Psychiatrie

Éditorial

Jean-Paul Hiltenbrand  [*]
Pour quelle raison nous intéresser encore à l’assistance médicale à la procréation (amp), nous interpellait en privé l’un des éminents participants ? Tout n’a-t-il pas été dit sur la question ? Est-il indispensable que les praticiens de l’amp rappellent une nouvelle fois leur perplexité et leurs interrogations ? Est-il nécessaire que les psychanalystes y ajoutent leurs interprétations et leurs réserves sur les conséquences de cette thérapeutique, quitte à brouiller à nouveaux frais un horizon déjà passablement incertain du fait de la disjonction de l’intention de fécondation et du sexuel ?
L’hypothèse qui animait notre projet de ces deux journées de rencontre (entre praticiens de l’amp : gynécologues, généticiens, juristes et psychanalystes) avait été à peine suggérée, pour le motif que nous ne disposions pas d’étayage suffisant pour l’avancer. Le mérite de cette réunion de travail fut qu’elle s’est confirmée spontanément sans avoir été dictée par avance. Chaque orateur partant du champ spécifique de son expérience ou de son savoir est venu confirmer directement ou indirectement cette thèse, de manière plus ou moins acérée, selon son style. De quoi s’agit-il, à la sortie de ce débat ? D’une situation qui semble exemplaire et surtout instructive à son plus haut degré et qui déborde amplement la pratique et le cadre de l’amp dans sa destination initiale, a fortiori peu ou pas détectable dans la relation malade-médecin ou dans celle tout aussi singulière du psychanalyste-patient. Pour l’énoncer crûment :
  • du côté des patientes, et parfois de leur conjoint lorsqu’il est présent, c’est la rencontre d’un malheur intime avec le discours technoscientifique promu comme remède ;
  • du côté des praticiens, au fil de leur expérience et des améliorations techniques, on assiste à un certain désenchantement à l’égard de ce qui fut sans doute un espoir collectif excessif lié à une idée confiante dans le progrès ;
  • enfin, non seulement les dérives multiples tant redoutées de l’amp, voire certaines déjà mises en pratique de manière inconsidérée ou imprudente, soulignent les dangers encourus dans la structure du lignage de l’enfant à venir (problématique du lignage qu’il convient de préciser) mais bien en amont certains développements erratiques, au sens humain, signalent une destruction totale préalable des fondements du lien social et sa désorganisation concomitante, lesquelles mènent à des demandes de fécondation in vitro aussi étranges qu’énigmatiques, voire suscitées par le seul caprice du moment. Ces dernières demandes apparaissent alors comme des symptômes tant du désarroi des patients que de la dissolution en amont du lien social. Ainsi que le montre admirablement l’intervention du juriste, aucun texte ne saurait légiférer en de pareilles circonstances.
Pour revenir plus en détail sur ces trois points majeurs, nous commençons à percevoir à quel carrefour essentiel se situe l’amp. C’est cette situation au regard de plusieurs dispositifs cruciaux qui nous semblait exemplaire. Pour situer le cadre général, précisons tout de suite qu’en réalité le tête-à-tête, à deux, médecin-malade n’existe pas, il se pratique toujours à trois. La présence tierce de l’Autre – alternativement l’inconscient, le social, la famille, le conjoint, la vie et la mort, un dieu ou toute autre personne symbolisée dans son absence : le père, la mère, un membre de la famille, un allié affectionné, etc. (lesquels réapparaissent parfois au moment de donner le prénom à l’enfant) –, cette situation à trois est prévalente ou ne l’est pas. Dans le cas négatif, c’est un autre terme qui viendra occuper cette place : la techno-science, l’utilitarisme, le consumérisme, dispositions qui tendent à forclore la dimension Autre, tierce du face-à-face duel. Il est bien évident que plus le praticien tend à s’instituer dans une fonction de pur technicien, ce à quoi le pousse notre culture scientifique actuelle (cf. l’obligation de moyens et tout récemment l’obligation de résultats), plus cette dimension tierce, Autre se trouve répudiée, voire forclose. En effet, le discours technoscientifique représente l’acte de fécondation comme un processus décomposable en plusieurs temps mécaniques biologiques, chacun susceptible d’être l’occasion d’une pathologie ou d’un incident empêchant le cours normal et bénéfique, si bien qu’à la sortie, la fécondation n’est plus qu’une machinerie complexe, certes, mais à laquelle la technologie avancée saura toujours remédier au moins virtuellement dans un proche futur. En sorte que le malheur intime de la stérilité trouvera forcément remède et, ici, la question va s’adresser à l’expert : « Docteur, êtes-vous informé des dernières nouveautés, en avez-vous la pratique ? » La question est déjà marquée de son accent dubitatif, non tant par la patiente sur son corps et ses fonctions que sur la qualité de l’expert. S’il est vrai que les résultats d’examens biologiques sont susceptibles de réorienter la question autrement, le discours technoscientifique restera inentamé. C’est que la représentation du corps-machine est foncièrement liée à l’idée de maîtrise et l’on peut même suggérer que la volonté de maîtrise protège la représentation illusoire du corps-machine. Le récent passé n’a-t-il pas donné raison de cette illusion de maîtrise ? Il est vrai que quarante années de contrôle volontaire des naissances ont pu laisser s’entretenir cette idée, sauf que personne n’a jamais affirmé qu’il s’est agi là d’une maîtrise du corps mais juste de l’inhibition d’une fonction. En revanche, on s’est réjoui de cette émancipation de la femme, de sa « désaliénation » à des maternités hasardeuses jusque-là incontrôlables : un vent de liberté soufflait sur sa sexualité, son plaisir… à l’égal de l’homme. Qui ne s’est pas réjoui de cette situation et du résultat profitable du progrès de la science du même coup ? Émancipée de sa condition biologique naturelle imprévisible, la femme allait pouvoir participer pleinement à la vie sociale et professionnelle à l’image de l’homme mais sans en être un. Cependant, est-il si sûr qu’à la faveur de ce mouvement, elle n’ait pas trouvé à participer à l’aliénation masculine à la galère sociale ? Ce qui n’est pas rien. Plus d’un praticien de l’amp a entrevu cet aspect jusqu’à supposer qu’il pouvait y avoir là objection possible à une grossesse spontanée.
Cependant, à la faveur de ce petit historique, il est loisible d’observer à quel point ce que l’on appelle la dimension utilitariste de notre social trouve occasion à se développer : le plus grand bien (le bonheur) pour le plus grand nombre. Cette pente utilitariste à laquelle le progrès de la science, de la technologie fournit un socle stable, rationnel et qui légitime le pragmatisme et l’action de chacun jusque dans une bienveillance universelle (car n’oublions pas que c’est une éthique avec toute son exigence) comporte son envers ou, si l’on préfère, sa réciproque, pas moins exigeante : « Si cette société dans laquelle je vis me donne droit au bonheur sans condition, moi en tant que membre de cette société et en tant que je demande à y être reconnu comme tel, j’ai donc un droit légitime d’exiger de vous, l’expert, que vous mettiez votre science au service de ma jouissance. » Cette « demande » pressante s’exerçant auprès du praticien d’amp, demande qui prend parfois cette allure à la fois déterminée et énigmatique, est-il si certain qu’elle soit le produit d’une décision éclairée, voire responsable ? Et si cette demande n’était pour une grande part que la réplique logique de cette éthique utilitaire et qu’elle ne s’adressait au médecin que parce qu’il détient l’expertise de l’affaire ? À savoir qu’en dernier ressort le praticien ne serait qu’un sous-traitant aimable et bienveillant de cette logique utilitariste. N’oublions pas que toutes les définitions déontologiques de ces dernières années viennent de plus en plus porter l’accent sur l’aspect hygiéniste, préventif, voire éducatif de la fonction du médecin… Politique du souci économique d’abord : la santé est devenue un « bien » évaluable. Autrement dit, il se transforme progressivement en gardien, en garant du bien-être du plus grand nombre. Toutefois, être ce gardien bienveillant du bien-être et soigner, guérir, réaliser un acte thérapeutique ne sont pas des missions exactement identiques. Certes, elles ne sont pas incompatibles, en revanche l’on aura peut-être deviné que l’accent porté du côté du bien-être, c’est-à-dire du côté de l’idéal utilitaire, expose cette médecine bien plus que l’autre conditionnée par la seule nécessité thérapeutique aux dérives consuméristes. Si l’amp souffre aujourd’hui d’un certain excès de la demande (excès à la fois dans le nombre et dans la variété des motivations), c’est parce qu’il existe là une logique qui dépasse les individus et surplombe leurs intentions, au point, comme on a pu le remarquer, que certaines demandes peuvent présenter un caractère étrange. Cette étrangeté n’est sans doute que le reflet d’un dédoublement de l’origine de la demande d’enfant qui s’organise d’une part selon la forme d’un souhait traditionnel (dont nous reparlerons) et d’autre part selon un modèle social et consumériste, évoqué à l’instant.
Il convient peut-être de souligner et de rappeler que l’éthique utilitariste se présente comme une poussée irrépressible à laquelle l’idéologie du progrès scientifique fournit un soutien considérable puisque impliquant la nature quasi providentielle d’un avenir toujours améliorable et dont le consumérisme n’est que la résultante se manifestant sur le mode d’une jouissance énervée.
Bien des observateurs, et a fortiori les praticiens de l’amp, confrontés à la pression des demandes, se demandent comment on en est arrivé là. La psychanalyse n’a pas de réponse univoque à proposer. En revanche, nous pouvons faire cette réponse préalable : n’est-il pas plus pertinent de questionner la nature de cette demande plutôt que de spéculer sur ses conséquences éventuelles dont, à vrai dire, nous n’avons pas encore une expérience réelle ? Au nom de quel savoir aurions-nous à nous pencher sur le berceau de ces nouveau-nés pour leur promettre un destin fatal, alors que bien plus concrètement, nous sommes quotidiennement appelés à constater certains changements intervenus dans l’organisation subjective de nos contemporains ? Et qui dit changement dans la structure subjective dit également changement dans le statut des objets (dont l’enfant est l’un d’entre eux au catalogue du désir humain). En effet, en dehors des problèmes diagnostiques et techniques, les embarras des praticiens commencent à surgir lorsque d’une manière intuitive ou manifeste ils perçoivent qu’une demande ne n’inscrit pas, ou plus, dans la dialectique de la dette.
De quoi s’agit-il ? En ce point de notre réflexion, il est crucial de noter sur quel mode s’établit l’organisation de la subjectivité individuelle, laquelle est susceptible de venir précisément renforcer le socle de l’éthique utilitariste et en profiter en même temps. Jusqu’à présent, nous connaissions un sujet – S. Freud par son œuvre en est un témoin des plus fiables – dont l’organisation subjective est centrée par une dette, dette symbolique liée à sa béance primitive, qui dictait pour l’essentiel un certain nombre de devoirs, d’obligations, auxquels le sujet devait satisfaire et dont il pouvait attendre d’une instance tierce signe d’approbation, voire marque de reconnaissance. La demande ou ledit désir d’enfant entrait dans ce registre de la dette inconsciente ; ainsi, fécondité et venue de l’enfant étaient des signes de la bienveillance de cette instance tierce. Cette disposition des choses faisait que l’enfant apparaissait comme un don (du Ciel, par exemple), dès lors inscriptible dans le lignage, en tant qu’objet symbolique, don qui témoignait de la faveur de cette instance bienveillante. Il ne s’agit donc pas d’un désir d’enfant comme on aurait un désir de bicyclette… puisque dans ce désir, c’est le don et la dette qui sont visés au travers de l’objet et non l’objet pour lui-même en tant que tel.
II semblerait que l’on soit amenés à observer de plus en plus fréquemment un bouleversement général de ces données traditionnelles pour aller vers une nouvelle économie psychique qui favorise un sujet des droits : droit à jouir, et à jouir d’un enfant en particulier, pour la question qui nous intéresse ici, plutôt qu’un devoir lié à la dette. Ce déplacement progressif vers les droits, sensible dans l’évolution moderne de notre droit, porte l’accent sur la jouissance d’objet et opère un glissement constant du désir inconscient vers l’objectivation d’une jouissance consciente. De façon analogue et strictement parallèle, on a pu constater le retournement du devoir filial en droit filial, c’est-à-dire que la modification de la signification de la demande d’enfant n’est pas un cas isolé d’une certaine abrasion des repères fondamentaux dans notre social.
Accentuons ce trait que le pouvoir de jouir d’un objet est l’idéal consumériste par excellence. Ainsi, s’il échoit au praticien d’avoir à satisfaire cette demande, c’est bien en amont de la rencontre patiente-praticien que procède le pervertissement de la demande d’amp. C’est bien en amont qu’a eu lieu la destruction du lien social qui permet ces demandes erratiques. Le cataclysme est d’avant ces demandes ; il reste au praticien à juger, personnellement, s’il a à entériner telle ou telle demande, car l’idéologie du progrès dira toujours oui. En effet, cette idéologie qui a cours depuis plus de deux siècles a fort probablement participé à la dissolution du lien social et le doute qui surgit aujourd’hui quant aux bienfaits de la science est sans doute dicté par le constat de ce qu’il en résulte pour ce lien. Toutefois, le praticien n’ayant ni la fonction ni le pouvoir de changer le monde, sa décision peut être orientée par son jugement, son appréciation de la capacité de la patiente, du couple, de l’entourage, à adopter l’enfant à venir, d’être en mesure de le choyer en tant qu’Autre, produit d’une béance, fût-ce une stérilité réelle, c’est-à-dire la capacité à faire de cet objet-Autre le nouveau lieu où se resserre un lien social : ce qui revient à réaliser une adoption au sens plein du terme.
Comme on le voit, la pertinence de la demande d’enfant pour une amp implique bien des aspects, à la fois divers et non saisissables dans l’immédiateté d’une consultation ; cette demande n’est pas non plus réductible aux contingences de l’histoire individuelle ou de celle du couple, elle comporte immanquablement une part masquée de l’évolution sociale. Permettre de révéler tous ces éléments voilés aura sans aucun doute été l’intérêt de la reprise de cette question.
 
NOTES
 
[*] Psychiatre, psychanalyste.
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