2004
Journal Français de Psychiatrie
Éditorial
Jean-Paul Hiltenbrand
[*]
Pour quelle raison nous intéresser encore à l’assistance
médicale à la procréation (amp), nous
interpellait en privé l’un des éminents participants ? Tout n’a-t-il pas été
dit sur la question ? Est-il indispensable que les praticiens de l’amp rappellent une nouvelle fois leur
perplexité et leurs interrogations ? Est-il nécessaire que les psychanalystes y
ajoutent leurs interprétations et leurs réserves sur les conséquences de cette
thérapeutique, quitte à brouiller à nouveaux frais un horizon déjà passablement
incertain du fait de la disjonction de l’intention de fécondation et du sexuel
?
L’hypothèse qui animait notre projet de ces deux journées de
rencontre (entre praticiens de l’amp
: gynécologues, généticiens, juristes et psychanalystes) avait été à peine
suggérée, pour le motif que nous ne disposions pas d’étayage suffisant pour
l’avancer. Le mérite de cette réunion de travail fut qu’elle s’est confirmée
spontanément sans avoir été dictée par avance. Chaque orateur partant du champ
spécifique de son expérience ou de son savoir est venu confirmer directement ou
indirectement cette thèse, de manière plus ou moins acérée, selon son style. De
quoi s’agit-il, à la sortie de ce débat ? D’une situation qui semble exemplaire
et surtout instructive à son plus haut degré et qui déborde amplement la
pratique et le cadre de l’amp dans sa
destination initiale, a fortiori peu
ou pas détectable dans la relation malade-médecin ou dans celle tout aussi
singulière du psychanalyste-patient. Pour l’énoncer crûment :
- du côté des patientes, et parfois de leur conjoint
lorsqu’il est présent, c’est la rencontre d’un malheur intime avec le discours
technoscientifique promu comme remède ;
- du côté des praticiens, au fil de leur expérience et des
améliorations techniques, on assiste à un certain désenchantement à l’égard de
ce qui fut sans doute un espoir collectif excessif lié à une idée confiante
dans le progrès ;
- enfin, non seulement les dérives multiples tant redoutées
de l’amp, voire certaines déjà mises
en pratique de manière inconsidérée ou imprudente, soulignent les dangers
encourus dans la structure du lignage de l’enfant à venir (problématique du
lignage qu’il convient de préciser) mais bien en amont certains développements
erratiques, au sens humain, signalent une destruction totale préalable des
fondements du lien social et sa désorganisation concomitante, lesquelles mènent
à des demandes de fécondation in vitro aussi étranges qu’énigmatiques, voire
suscitées par le seul caprice du moment. Ces dernières demandes apparaissent
alors comme des symptômes tant du désarroi des patients que de la dissolution
en amont du lien social. Ainsi que le montre admirablement l’intervention du
juriste, aucun texte ne saurait légiférer en de pareilles
circonstances.
Pour revenir plus en détail sur ces trois points majeurs, nous
commençons à percevoir à quel carrefour essentiel se situe l’amp.
C’est cette situation au regard de plusieurs dispositifs cruciaux qui nous
semblait exemplaire. Pour situer le cadre général, précisons tout de suite
qu’en réalité le tête-à-tête, à deux, médecin-malade n’existe pas, il se
pratique toujours à trois. La présence tierce de l’Autre – alternativement
l’inconscient, le social, la famille, le conjoint, la vie et la mort, un dieu
ou toute autre personne symbolisée dans son absence : le père, la mère, un
membre de la famille, un allié affectionné, etc. (lesquels réapparaissent
parfois au moment de donner le prénom à l’enfant) –, cette situation à trois
est prévalente ou ne l’est pas. Dans le cas négatif, c’est un autre terme qui
viendra occuper cette place : la techno-science, l’utilitarisme, le
consumérisme, dispositions qui tendent à forclore la dimension Autre, tierce du
face-à-face duel. Il est bien évident que plus le praticien tend à s’instituer
dans une fonction de pur technicien, ce à quoi le pousse notre culture
scientifique actuelle (cf. l’obligation de moyens et tout récemment
l’obligation de résultats), plus cette dimension tierce, Autre se trouve
répudiée, voire forclose. En effet, le discours technoscientifique représente
l’acte de fécondation comme un processus décomposable en plusieurs temps
mécaniques biologiques, chacun susceptible d’être l’occasion d’une pathologie
ou d’un incident empêchant le cours normal et bénéfique, si bien qu’à la
sortie, la fécondation n’est plus qu’une machinerie complexe, certes, mais à
laquelle la technologie avancée saura toujours remédier au moins virtuellement
dans un proche futur. En sorte que le malheur intime de la stérilité trouvera
forcément remède et, ici, la question va s’adresser à l’expert : « Docteur,
êtes-vous informé des dernières nouveautés, en avez-vous la pratique ? » La
question est déjà marquée de son accent dubitatif, non tant par la patiente sur
son corps et ses fonctions que sur la qualité de l’expert. S’il est vrai que
les résultats d’examens biologiques sont susceptibles de réorienter la question
autrement, le discours technoscientifique restera inentamé. C’est que la
représentation du corps-machine est foncièrement liée à l’idée de maîtrise et
l’on peut même suggérer que la volonté de maîtrise protège la représentation
illusoire du corps-machine. Le récent passé n’a-t-il pas donné raison de cette
illusion de maîtrise ? Il est vrai que quarante années de contrôle volontaire
des naissances ont pu laisser s’entretenir cette idée, sauf que personne n’a
jamais affirmé qu’il s’est agi là d’une maîtrise du corps mais juste de
l’inhibition d’une fonction. En revanche, on s’est réjoui de cette émancipation
de la femme, de sa « désaliénation » à des maternités hasardeuses jusque-là
incontrôlables : un vent de liberté soufflait sur sa sexualité, son plaisir… à
l’égal de l’homme. Qui ne s’est pas réjoui de cette situation et du résultat
profitable du progrès de la science du même coup ? Émancipée de sa condition
biologique naturelle imprévisible, la femme allait pouvoir participer
pleinement à la vie sociale et professionnelle à l’image de l’homme mais sans
en être un. Cependant, est-il si sûr qu’à la faveur de ce mouvement, elle n’ait
pas trouvé à participer à l’aliénation masculine à la galère sociale ? Ce qui
n’est pas rien. Plus d’un praticien de l’amp a entrevu cet aspect jusqu’à supposer qu’il
pouvait y avoir là objection possible à une grossesse spontanée.
Cependant, à la faveur de ce petit historique, il est loisible
d’observer à quel point ce que l’on appelle la dimension utilitariste de notre
social trouve occasion à se développer : le plus grand bien (le bonheur) pour
le plus grand nombre. Cette pente utilitariste à laquelle le progrès de la
science, de la technologie fournit un socle stable, rationnel et qui légitime
le pragmatisme et l’action de chacun jusque dans une bienveillance universelle
(car n’oublions pas que c’est une éthique avec toute son exigence) comporte son
envers ou, si l’on préfère, sa réciproque, pas moins exigeante : « Si cette
société dans laquelle je vis me donne droit au bonheur sans condition, moi en
tant que membre de cette société et en tant que je demande à y être reconnu
comme tel, j’ai donc un droit légitime d’exiger de vous, l’expert, que vous
mettiez votre science au service de ma jouissance. » Cette « demande »
pressante s’exerçant auprès du praticien d’amp, demande qui prend parfois cette allure à
la fois déterminée et énigmatique, est-il si certain qu’elle soit le produit
d’une décision éclairée, voire responsable ? Et si cette demande n’était pour
une grande part que la réplique logique de cette éthique utilitaire et qu’elle
ne s’adressait au médecin que parce qu’il détient l’expertise de l’affaire ? À
savoir qu’en dernier ressort le praticien ne serait qu’un sous-traitant aimable
et bienveillant de cette logique utilitariste. N’oublions pas que toutes les
définitions déontologiques de ces dernières années viennent de plus en plus
porter l’accent sur l’aspect hygiéniste, préventif, voire éducatif de la
fonction du médecin… Politique du souci économique d’abord : la santé est
devenue un « bien » évaluable. Autrement dit, il se transforme progressivement
en gardien, en garant du bien-être du plus grand nombre. Toutefois, être ce
gardien bienveillant du bien-être et soigner, guérir, réaliser un acte
thérapeutique ne sont pas des missions exactement identiques. Certes, elles ne
sont pas incompatibles, en revanche l’on aura peut-être deviné que l’accent
porté du côté du bien-être, c’est-à-dire du côté de l’idéal utilitaire, expose
cette médecine bien plus que l’autre conditionnée par la seule nécessité
thérapeutique aux dérives consuméristes. Si l’amp souffre aujourd’hui d’un certain excès de
la demande (excès à la fois dans le nombre et dans la variété des motivations),
c’est parce qu’il existe là une logique qui dépasse les individus et surplombe
leurs intentions, au point, comme on a pu le remarquer, que certaines demandes
peuvent présenter un caractère étrange. Cette étrangeté n’est sans doute que le
reflet d’un dédoublement de l’origine de la demande d’enfant qui s’organise
d’une part selon la forme d’un souhait traditionnel (dont nous reparlerons) et
d’autre part selon un modèle social et consumériste, évoqué à
l’instant.
Il convient peut-être de souligner et de rappeler que l’éthique
utilitariste se présente comme une poussée irrépressible à laquelle l’idéologie
du progrès scientifique fournit un soutien considérable puisque impliquant la
nature quasi providentielle d’un avenir toujours améliorable et dont le
consumérisme n’est que la résultante se manifestant sur le mode d’une
jouissance énervée.
Bien des observateurs, et a
fortiori les praticiens de l’amp, confrontés à la pression des demandes, se
demandent comment on en est arrivé là. La psychanalyse n’a pas de réponse
univoque à proposer. En revanche, nous pouvons faire cette réponse préalable :
n’est-il pas plus pertinent de questionner la nature de cette demande plutôt
que de spéculer sur ses conséquences éventuelles dont, à vrai dire, nous
n’avons pas encore une expérience réelle ? Au nom de quel savoir aurions-nous à
nous pencher sur le berceau de ces nouveau-nés pour leur promettre un destin
fatal, alors que bien plus concrètement, nous sommes quotidiennement appelés à
constater certains changements intervenus dans l’organisation subjective de nos
contemporains ? Et qui dit changement dans la structure subjective dit
également changement dans le statut des objets (dont l’enfant est l’un d’entre
eux au catalogue du désir humain). En effet, en dehors des problèmes
diagnostiques et techniques, les embarras des praticiens commencent à surgir
lorsque d’une manière intuitive ou manifeste ils perçoivent qu’une demande ne
n’inscrit pas, ou plus, dans la dialectique de la dette.
De quoi s’agit-il ? En ce point de notre réflexion, il est
crucial de noter sur quel mode s’établit l’organisation de la subjectivité
individuelle, laquelle est susceptible de venir précisément renforcer le socle
de l’éthique utilitariste et en profiter en même temps. Jusqu’à présent, nous
connaissions un sujet – S. Freud par son œuvre en est un témoin des plus
fiables – dont l’organisation subjective est centrée par une dette, dette
symbolique liée à sa béance primitive, qui dictait pour l’essentiel un certain
nombre de devoirs, d’obligations, auxquels le sujet devait satisfaire et dont
il pouvait attendre d’une instance tierce signe d’approbation, voire marque de
reconnaissance. La demande ou ledit désir d’enfant entrait dans ce registre de
la dette inconsciente ; ainsi, fécondité et venue de l’enfant étaient des
signes de la bienveillance de cette instance tierce. Cette disposition des
choses faisait que l’enfant apparaissait comme un don (du Ciel, par exemple),
dès lors inscriptible dans le lignage, en tant qu’objet symbolique, don qui
témoignait de la faveur de cette instance bienveillante. Il ne s’agit donc pas
d’un désir d’enfant comme on aurait un désir de bicyclette… puisque dans ce
désir, c’est le don et la dette qui sont visés au travers de l’objet et non
l’objet pour lui-même en tant que tel.
II semblerait que l’on soit amenés à observer de plus en plus
fréquemment un bouleversement général de ces données traditionnelles pour aller
vers une nouvelle économie psychique
qui favorise un sujet des droits : droit à jouir, et à jouir d’un enfant en
particulier, pour la question qui nous intéresse ici, plutôt qu’un devoir lié à
la dette. Ce déplacement progressif vers les droits, sensible dans l’évolution
moderne de notre droit, porte l’accent sur la jouissance d’objet et opère un
glissement constant du désir inconscient vers l’objectivation d’une jouissance
consciente. De façon analogue et strictement parallèle, on a pu constater le
retournement du devoir filial en droit filial, c’est-à-dire que la modification
de la signification de la demande d’enfant n’est pas un cas isolé d’une
certaine abrasion des repères fondamentaux dans notre social.
Accentuons ce trait que le pouvoir de jouir d’un objet est
l’idéal consumériste par excellence. Ainsi, s’il échoit au praticien d’avoir à
satisfaire cette demande, c’est bien en amont de la rencontre
patiente-praticien que procède le pervertissement de la demande d’amp. C’est bien en amont qu’a eu lieu la
destruction du lien social qui permet ces demandes erratiques. Le cataclysme
est d’avant ces demandes ; il reste au praticien à juger, personnellement, s’il
a à entériner telle ou telle demande, car l’idéologie du progrès dira toujours
oui. En effet, cette idéologie qui a cours depuis plus de deux siècles a fort
probablement participé à la dissolution du lien social et le doute qui surgit
aujourd’hui quant aux bienfaits de la science est sans doute dicté par le
constat de ce qu’il en résulte pour ce lien. Toutefois, le praticien n’ayant ni
la fonction ni le pouvoir de changer le monde, sa décision peut être orientée
par son jugement, son appréciation de la capacité de la patiente, du couple, de
l’entourage, à adopter l’enfant à venir, d’être en mesure de le choyer en tant
qu’Autre, produit d’une béance, fût-ce une stérilité réelle, c’est-à-dire la
capacité à faire de cet objet-Autre le nouveau lieu où se resserre un lien
social : ce qui revient à réaliser une adoption au sens plein du
terme.
Comme on le voit, la pertinence de la demande d’enfant pour une
amp implique bien des aspects, à la
fois divers et non saisissables dans l’immédiateté d’une consultation ; cette
demande n’est pas non plus réductible aux contingences de l’histoire
individuelle ou de celle du couple, elle comporte immanquablement une part
masquée de l’évolution sociale. Permettre de révéler tous ces éléments voilés
aura sans aucun doute été l’intérêt de la reprise de cette question.
[*]
Psychiatre, psychanalyste.