Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-7492-0145-4
111 pages

p. 36 à 37
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no20 2003/3

2004 Journal Français de Psychiatrie

La stérilité doit-elle être interprétée ?

Jean-Luc Cacciali  [*]
Aujourd’hui, le contexte social et scientifique est très favorable pour donner un enfant aux couples stériles, mais ces conditions ont aussi l’effet de rendre la stérilité de moins en moins tolérable. Et elle peut apparaître comme un obstacle bien dérisoire à surmonter face aux prouesses de la biotechnologie. Les causes de stérilité sont multiples et complexes, mais c’est sans doute parce que certaines fois aucune cause n’est trouvée que la possibilité d’une cause psychologique peut être avancée.
Doit-on alors interpréter la stérilité ? La stérilité dit-elle autre chose que ce qu’elle dit ? En même temps, malgré la possibilité d’une causalité psychologique, doit-on pour autant systématiquement en proposer une interprétation œdipienne qui serait sous-tendue, par exemple, par des fantasmes incestueux ou les difficultés de la relation mère-fille ?
De plus, la question pourrait paraître incongrue dans le cadre de l’assistance médicale à la procréation (amp) puisqu’il y a le plus souvent des causes organiques identifiées. Pourtant, les médecins constatent que si le taux de fécondité est le même dans le cadre de l’amp que pour la procréation naturelle, il n’y a qu’un quart des tentatives de fécondation in vitro (fiv) qui réussissent. Nous pourrions nous attendre à ce que les échecs soient moins nombreux puisque, là où les conditions scientifiques sont réunies, la gêne que constituent les intentions subjectives devrait pouvoir être écartée. Ce n’est pas le cas, ce qui implique que quelque chose d’autre que la cause organique viendrait perturber le processus physiologique, et cela même quand une cause organique est avérée et qu’une réponse médicale adéquate lui est donnée.
Nous pouvons déjà dire à ce propos ce fait important que le langage dénature la physiologie, qu’il peut changer la nature d’une fonction ; la sexualité ne peut pas être réduite à une fonction de reproduction comme l’oralité ne peut pas l’être à une fonction alimentaire. Chez l’homme, le fonctionnement physiologique est dénaturé par cette maladie qu’est pour lui le langage. Pour l’être parlant, autre chose est mis en jeu que le simple fonctionnement physiologique Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que le taux de fécondité soit nettement supérieur chez les animaux. Et c’est le vœu de la science d’avoir affaire à un individu dont la physiologie ne serait pas dénaturée par le langage et de la réduire ainsi aux besoins.
Watson, le codécouvreur de la structure en double hélice de l’adn, a pu dire : « C’est tout à fait absurde. Enfin, qui ou qu’est-ce qui décide du caractère sacré ! Le mot sacré me fait penser aux droits des animaux. Qui a donné des droits aux chiens ? Le mot droit est très dangereux. C’est à n’en plus finir ! J’aimerais cesser d’utiliser droits ou sacrés et les remplacer par “besoins”. Les humains ont des besoins et ils doivent tenter d’y pourvoir en tant qu’espèce sociale. Essayer de donner à ces faits très simples un autre sens plus ou moins mystique, c’est n’importe quoi. Ce sont des foutaises. »
Au-delà du côté provocateur des propos de ce brillant biologiste qui ne souhaite aucune réglementation, je voudrais surtout insister sur ce point que, pour le savant, l’idéal est un homme réduit à des besoins, une espèce sociale débarrassée des impuretés du langage et pour laquelle il suffirait de pourvoir à ses besoins, oubliant que l’homme doit passer par le langage pour les satisfaire. Chacun connaît ces femmes stériles qui, après l’adoption ou la naissance par fiv d’un enfant ou au cours d’une cure analytique, ont eu un enfant par voie naturelle, sans qu’il soit pour autant possible de dire exactement ce qui était en jeu dans cette stérilité et pourquoi cela a changé. En ce qui nous concerne, si la stérilité doit être interprétée, c’est dans cette perspective des phénomènes de langage que nous la situerons.
J’aborderai donc la question en considérant l’annonce ou la découverte de la stérilité comme la rencontre d’un réel – je préciserai plus loin ce que nous pouvons entendre par réel mais je dirai déjà que c’est la rencontre d’un impossible pour un sujet, de quelque chose qui ne peut pas être entièrement symbolisé par la parole. Ce que nous pourrions dire de la façon suivante : la stérilité a des résonances particulières qui font que nul ne peut dire ce qu’est être stérile. Cela concerne des questions aussi fondamentales pour un sujet que peuvent l’être la vie, la mort, le sexe, la filiation. La question de la cause se pose alors de façon très différente de celle de la cause psychologique. Je dirai ensuite quelques mots des conséquences que peut entraîner la réponse médicale à l’aide des techniques de la science à ce réel du sujet.
D’abord, quelques brefs éléments cliniques pour illustrer ma question. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs femmes engagées dans un processus de fiv qui échouait de façon assez inexplicable. Elles venaient sur les conseils de leur médecin et, bien qu’elles n’aient pas de demande personnelle, elles parlaient assez facilement et acceptaient sans difficultés la proposition d’un autre rendez-vous. Ces rencontres eurent donc lieu dans le contexte particulier d’une stérilité à la fiv si l’on peut dire. Je vais rapporter quelques traits qui montrent que dans ces entretiens il est dit autre chose que le problème de stérilité, et cela même dans les circonstances les plus difficiles. Bien que pour la plupart il y ait une cause médicale, la stérilité n’est jamais amenée comme un fait brut, il est toujours aussi question d’autre chose.
L’une d’elles, par exemple, retrace d’emblée et en détail son histoire personnelle avec les événements de son existence qu’elle considère comme marquants. Je ne peux pas en dire plus ici mais je voudrais souligner ce point : même si elle a déjà fait plusieurs tentatives de fiv, cette femme amène d’emblée sa propre histoire, ce qui constitue son problème, sa biographie et pas seulement les événements actuels.
Une autre met en avant un problème génétique mais, là aussi, non seulement comme cause de la stérilité mais comme ce qui la cause comme sujet, car cela a aussi bien d’autres conséquences dans son existence.
Une autre femme parle longuement et articule les choses autour du problème qu’a constitué pour elle une puberté trop précoce, avec cette phrase jetée à la figure de sa mère à l’âge de 13 ans comme quoi elle n’aurait jamais d’enfants.
L’une d’entre elles qui n’avait pas de problème particulier voulait avoir recours à la fiv après plusieurs tentatives d’insémination sans succès, bien qu’ils soient « normaux tous les deux », comme elle disait. Elle mettait en avant un blocage psychologique mais sans pouvoir préciser davantage ce qu’elle entendait par là, un blocage psychologique en quelque sorte comme cause en lui-même.
Si nous ne pouvons pas tirer de ces quelques rapides traits cliniques des conclusions qui ne seraient que trop hâtives, nous pouvons cependant remarquer que chacune de ces femmes met très rapidement en avant autre chose que la stérilité. Pour chacune existe un problème important qui lui est propre. La difficulté est qu’au moment où elles en sont de leur parcours médical, ces femmes ne peuvent pas prendre en compte leur propre parole. Ce qui est le plus important pour elles, au moins consciemment, c’est d’avoir un enfant. Néanmoins, elles donnent elles-mêmes une interprétation de leur problème qui n’est pas celle d’un symptôme mais plutôt celle d’un accident de parcours qui survient dans une histoire, elle-même ordonnée par une autre problématique. Il y a un sujet avec son histoire et ses souvenirs, qui ne peut être réduit à un individu souffrant de stérilité et ayant besoin d’une aide médicale, et cela même dans le cas particulier de la fiv où une cause organique a été diagnostiquée.
Cela a son importance, car l’aide médicale ne va pas seulement venir répondre à la stérilité mais aussi venir opérer dans cette problématique du sujet. De ce fait, toute réponse médicale demande une certaine prudence, car elle peut entraîner des bouleversements subjectifs inattendus, pouvant aller par exemple jusqu’à l’incapacité à s’occuper de l’enfant pourtant si attendu ou jusqu’à la demande d’un avortement après une fiv réussie.
Pour la psychanalyse, la question de la cause se pose de façon particulière puisqu’elle ne se détermine pas dans la linéarité de cause à effet. Il n’y a donc pas à essayer de donner une interprétation de la stérilité comme s’il y avait une psychogenèse linéaire et où, comme en médecine, l’agent pathogène expliquerait le trouble et où son élimination amènerait la guérison. La cause ne se détermine qu’à partir du manque. Il y a un défaut mais avec cette particularité qu’il est pour le sujet au départ, ce n’est pas un accident de son parcours. Il est là dès le début et va permettre au sujet de se constituer un désir. Le défaut est donc constitutif et organisateur de notre subjectivité.
Pour Freud, ce défaut est l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire un impossible, un non radical qui vient du réel ; et c’est bien un non radical que constitue la stérilité pour un sujet. Habituellement, le réel est silencieux, mais le sujet peut le rencontrer dans certaines circonstances. Cette rencontre se fait le plus souvent sous le signe de la mauvaise rencontre, car c’est un non radical qui aura ainsi nécessairement un effet traumatisant pour le sujet. C’est d’ailleurs ce qui nous permet de le repérer en clinique.
Si nous considérons que la stérilité est la rencontre d’un réel, de quelque chose qui ne peut être symbolisé par la parole, le sujet aura la tâche d’essayer de donner une réponse à cette rencontre. Pour le faire, il prend habituellement appui sur sa relation au grand Autre, avec comme questions ce que lui veut ce dernier et comment le satisfaire pour obtenir ses bonnes grâces. C’est ce dont témoignent beaucoup de rituels qui étaient destinés à obtenir les faveurs des divinités en ce qui concerne le sexe et la fécondité. Or la réponse médicale n’est pas la réponse du sujet et il peut y avoir des problèmes si le sujet fait sienne la réponse de la science sans avoir eu le temps d’élaborer la sienne. Dans un premier temps il peut y trouver un progrès puisqu’il va se trouver soulagé de sa relation au grand Autre du fait des moyens scientifiques qui lui donnent la possibilité de prendre l’initiative. Maintenant, il peut décider lui-même, plus besoin d’en référer à la divinité.
Aujourd’hui, le vivant peut se décider et se fabriquer en laboratoire, avec l’exactitude des calculs mathématiques ; il n’y a plus besoin de se soucier de satisfaire le grand Autre. Il apparaît cependant très vite que cet Autre qui avant était censé nous vouloir du bien est aujourd’hui beaucoup plus redoutable. C’est un Autre scientifique qui n’est plus censé nous être a priori favorable et qui n’a surtout pas de limite, son seul souci semblant être de produire et de reproduire du vivant.
Le sujet a obtenu la possibilité de l’initiative, il en a du coup récolté la responsabilité et en cas d’échec ne sera de ce fait que renvoyé à lui-même. C’est ce qui peut arriver quand la réponse médicale est ou trop rapide ou malencontreuse, elle peut alors venir masquer l’obligation qu’il y a pour le sujet d’élaborer sa propre réponse au réel de la stérilité. La science a en effet cet avantage d’avoir une action sur le réel plus pragmatique et plus rapide que celle de la parole, laissant ainsi espérer que la rencontre avec le médecin et sa technique pourrait être réussie. L’inconvénient, c’est qu’il n’y a pas de rencontre harmonieuse, il y a toujours quelque chose qui cloche. Et Lacan situe la mauvaise rencontre centrale au niveau du sexuel. Pour lui, le fait copulatoire de l’introduction de la sexualité est traumatisant mais a en même temps une fonction organisatrice pour le développement du sujet.
Habituellement, nous pensons de façon suffisamment rationnelle pour pouvoir tenir à l’écart le fait qu’il y a quelque chose de fondamentalement manqué dans toute rencontre. Et la survenue de la stérilité peut faire surgir ce qui jusque-là pouvait être maintenu à l’écart, et cela d’autant plus qu’un enfant est appelé à cette place d’essayer de résoudre le manque irréductible qu’il y a dans la rencontre entre un homme et une femme ; nous pourrions même aller jusqu’à dire qu’un enfant est souhaité pour que la rencontre soit enfin réussie.
Il y aurait à distinguer les choses suivant qu’il s’agirait d’une femme ou d’un homme. Ce serait l’occasion d’un autre travail mais disons déjà que, pour une femme, avoir un enfant va lui permettre de s’inscrire dans une économie phallique, c’est-à-dire régie par la fonction paternelle. L’enfant confère à la mère la reconnaissance dans l’ordre phallique, ce qui fait que la stérilité va rendre la position subjective de la femme encore plus incertaine en ce qui concerne la reconnaissance paternelle.
Il y aurait à se demander si dans l’amp le statut d’un enfant n’est pas différent et s’il n’occupe pas une autre place. En tout cas, ce dispositif où un enfant occupe une place particulière dans l’économie psychique d’un sujet aura cette conséquence qu’au-delà de la demande toutes les manifestations de son désir vont pouvoir venir interférer, y compris un désir de mort à l’endroit de l’enfant pourtant si demandé. Je ne développerai pas davantage ce point de l’articulation de la demande et du désir. En revanche, à ce propos, je voudrais insister sur le fait que la stérilité pose de façon accrue la nécessité qu’il y a pour l’homme de dialectiser son rapport à la vie et à la mort.
La clinique nous montre qu’un sujet peut répéter des comportements qui ne vont pas dans le sens de la vie. Lacan avance ce point difficile à entendre et à accepter que c’est la jouissance qui pousse le sujet à répéter des événements défavorables pour lui. Or ce point particulier peut se trouver mis en jeu dans les problèmes d’infécondité. Dans les problèmes de stérilité, cette dimension d’échec et de répétition ou d’un destin auparavant attribué aux mauvaises grâces de la divinité qui ne serait pas favorable est souvent évoquée. Freud avait découvert que derrière ce que l’on invoque comme un destin défavorable, il pouvait y avoir cette notion de répétition. C’est ce constat clinique qui l’a amené à distinguer des pulsions de vie et des pulsions de mort.
En même temps la mort est impensable. C’est notre difficulté de sujet, nous devons la prendre en compte bien que nous ne puissions la penser, elle est pour nous une limite indépassable. N’est-ce pas cet impensable de la mort en tant qu’elle fait limite que la science cherche à éliminer dans la reproduction, comme si toute limite ne devait être que provisoire, le temps que la recherche trouve la solution ? Ce serait donner la vie sans que soit pris en compte le fait que nul vivant ne se reproduit que d’être mortel.
Avec les possibilités que la science met à sa disposition, notre société cherche à ne plus prendre en compte la mort, si ce n’est comme un accident et non plus comme articulée à la vie. N’est-ce pas cette attitude que l’on retrouve à l’égard de la stérilité qui n’est plus dialectisée avec la fécondité, comme s’il pouvait y avoir l’un sans l’autre, la vie sans la mort ?
Pour conclure, disons que l’interprétation qui pourrait être faite de la stérilité aurait pour but de la nouer à l’histoire du sujet. Il y a donc à être attentif à ce que dit un sujet qui souffre de stérilité de cette mauvaise rencontre, car c’est un sujet avec son histoire et ses souvenirs et non seulement un individu porteur d’un symptôme médical. L’interprétation viserait non pas à faire céder le symptôme mais à permettre que la rencontre de ce réel que constitue la stérilité s’inscrive pour le sujet et ne prenne pas une dimension trop traumatique.
C’est ce que le médecin doit prendre en compte dans son acte, d’autant plus que, même dans la fiv, le résultat est loin d’être acquis. Il doit prendre en considération qu’il y a une logique du sujet, le sujet de l’inconscient, celui que la science cherche à éliminer parce qu’il gêne son bon déroulement. Il ne s’agit pas de refuser les avancées scientifiques – à quel titre pourrions-nous le faire ? –, mais de faire valoir qu’il y a une autre rationalité que la rationalité scientifique. C’est la tâche du médecin que de la prendre en compte même si la demande sociale est puissante. Ainsi, s’il est amené à dire non, il pourra s’appuyer, au-delà de ses connaissances scientifiques, sur le fait de structure que le sujet a de toute façon affaire à un non radical, dont on ne peut espérer le délivrer puisque celui-là est dû au fait qu’il est un être fondé sur le langage.
 
NOTES
 
[*] Psychiatre, psychanalyste.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Psychiatre, psychanalyste. Suite de la note...