2004
Journal Français de Psychiatrie
La stérilité doit-elle être interprétée ?
Jean-Luc Cacciali
[*]
Aujourd’hui, le contexte social et scientifique est très
favorable pour donner un enfant aux couples stériles, mais ces conditions ont
aussi l’effet de rendre la stérilité de moins en moins tolérable. Et elle peut
apparaître comme un obstacle bien dérisoire à surmonter face aux prouesses de
la biotechnologie. Les causes de stérilité sont multiples et complexes, mais
c’est sans doute parce que certaines fois aucune cause n’est trouvée que la
possibilité d’une cause psychologique peut être avancée.
Doit-on alors interpréter la stérilité ? La stérilité dit-elle
autre chose que ce qu’elle dit ? En même temps, malgré la possibilité d’une
causalité psychologique, doit-on pour autant systématiquement en proposer une
interprétation œdipienne qui serait sous-tendue, par exemple, par des fantasmes
incestueux ou les difficultés de la relation mère-fille ?
De plus, la question pourrait paraître incongrue dans le cadre
de l’assistance médicale à la procréation (amp) puisqu’il y a le plus souvent des causes
organiques identifiées. Pourtant, les médecins constatent que si le taux de
fécondité est le même dans le cadre de l’amp que pour la procréation naturelle, il n’y a
qu’un quart des tentatives de fécondation in vitro (fiv) qui réussissent. Nous pourrions nous
attendre à ce que les échecs soient moins nombreux puisque, là où les
conditions scientifiques sont réunies, la gêne que constituent les intentions
subjectives devrait pouvoir être écartée. Ce n’est pas le cas, ce qui implique
que quelque chose d’autre que la cause organique viendrait perturber le
processus physiologique, et cela même quand une cause organique est avérée et
qu’une réponse médicale adéquate lui est donnée.
Nous pouvons déjà dire à ce propos ce fait important que le
langage dénature la physiologie, qu’il peut changer la nature d’une fonction ;
la sexualité ne peut pas être réduite à une fonction de reproduction comme
l’oralité ne peut pas l’être à une fonction alimentaire. Chez l’homme, le
fonctionnement physiologique est dénaturé par cette maladie qu’est pour lui le
langage. Pour l’être parlant, autre chose est mis en jeu que le simple
fonctionnement physiologique Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que le taux
de fécondité soit nettement supérieur chez les animaux. Et c’est le vœu de la
science d’avoir affaire à un individu dont la physiologie ne serait pas
dénaturée par le langage et de la réduire ainsi aux besoins.
Watson, le codécouvreur de la structure en double hélice de
l’adn, a pu dire : « C’est tout à
fait absurde. Enfin, qui ou qu’est-ce qui décide du caractère sacré ! Le mot
sacré me fait penser aux droits des animaux. Qui a donné des droits aux chiens
? Le mot droit est très dangereux. C’est à n’en plus finir ! J’aimerais cesser
d’utiliser droits ou sacrés et les remplacer par “besoins”. Les humains ont des
besoins et ils doivent tenter d’y pourvoir en tant qu’espèce sociale. Essayer
de donner à ces faits très simples un autre sens plus ou moins mystique, c’est
n’importe quoi. Ce sont des foutaises. »
Au-delà du côté provocateur des propos de ce brillant
biologiste qui ne souhaite aucune réglementation, je voudrais surtout insister
sur ce point que, pour le savant, l’idéal est un homme réduit à des besoins,
une espèce sociale débarrassée des impuretés du langage et pour laquelle il
suffirait de pourvoir à ses besoins, oubliant que l’homme doit passer par le
langage pour les satisfaire. Chacun connaît ces femmes stériles qui, après
l’adoption ou la naissance par fiv
d’un enfant ou au cours d’une cure analytique, ont eu un enfant par voie
naturelle, sans qu’il soit pour autant possible de dire exactement ce qui était
en jeu dans cette stérilité et pourquoi cela a changé. En ce qui nous concerne,
si la stérilité doit être interprétée, c’est dans cette perspective des
phénomènes de langage que nous la situerons.
J’aborderai donc la question en considérant l’annonce ou la
découverte de la stérilité comme la rencontre d’un réel – je préciserai plus
loin ce que nous pouvons entendre par réel mais je dirai déjà que c’est la
rencontre d’un impossible pour un sujet, de quelque chose qui ne peut pas être
entièrement symbolisé par la parole. Ce que nous pourrions dire de la façon
suivante : la stérilité a des résonances particulières qui font que nul ne peut
dire ce qu’est être stérile. Cela concerne des questions aussi fondamentales
pour un sujet que peuvent l’être la vie, la mort, le sexe, la filiation. La
question de la cause se pose alors de façon très différente de celle de la
cause psychologique. Je dirai ensuite quelques mots des conséquences que peut
entraîner la réponse médicale à l’aide des techniques de la science à ce réel
du sujet.
D’abord, quelques brefs éléments cliniques pour illustrer ma
question. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs femmes engagées dans un
processus de fiv qui échouait de
façon assez inexplicable. Elles venaient sur les conseils de leur médecin et,
bien qu’elles n’aient pas de demande personnelle, elles parlaient assez
facilement et acceptaient sans difficultés la proposition d’un autre
rendez-vous. Ces rencontres eurent donc lieu dans le contexte particulier d’une
stérilité à la fiv si l’on peut dire.
Je vais rapporter quelques traits qui montrent que dans ces entretiens il est
dit autre chose que le problème de stérilité, et cela même dans les
circonstances les plus difficiles. Bien que pour la plupart il y ait une cause
médicale, la stérilité n’est jamais amenée comme un fait brut, il est toujours
aussi question d’autre chose.
L’une d’elles, par exemple, retrace d’emblée et en détail son
histoire personnelle avec les événements de son existence qu’elle considère
comme marquants. Je ne peux pas en dire plus ici mais je voudrais souligner ce
point : même si elle a déjà fait plusieurs tentatives de
fiv, cette femme amène d’emblée sa
propre histoire, ce qui constitue son problème, sa biographie et pas seulement
les événements actuels.
Une autre met en avant un problème génétique mais, là aussi,
non seulement comme cause de la stérilité mais comme ce qui la cause comme
sujet, car cela a aussi bien d’autres conséquences dans son existence.
Une autre femme parle longuement et articule les choses autour
du problème qu’a constitué pour elle une puberté trop précoce, avec cette
phrase jetée à la figure de sa mère à l’âge de 13 ans comme quoi elle n’aurait
jamais d’enfants.
L’une d’entre elles qui n’avait pas de problème particulier
voulait avoir recours à la fiv après
plusieurs tentatives d’insémination sans succès, bien qu’ils soient « normaux
tous les deux », comme elle disait. Elle mettait en avant un blocage
psychologique mais sans pouvoir préciser davantage ce qu’elle entendait par là,
un blocage psychologique en quelque sorte comme cause en lui-même.
Si nous ne pouvons pas tirer de ces quelques rapides traits
cliniques des conclusions qui ne seraient que trop hâtives, nous pouvons
cependant remarquer que chacune de ces femmes met très rapidement en avant
autre chose que la stérilité. Pour chacune existe un problème important qui lui
est propre. La difficulté est qu’au moment où elles en sont de leur parcours
médical, ces femmes ne peuvent pas prendre en compte leur propre parole. Ce qui
est le plus important pour elles, au moins consciemment, c’est d’avoir un
enfant. Néanmoins, elles donnent elles-mêmes une interprétation de leur
problème qui n’est pas celle d’un symptôme mais plutôt celle d’un accident de
parcours qui survient dans une histoire, elle-même ordonnée par une autre
problématique. Il y a un sujet avec son histoire et ses souvenirs, qui ne peut
être réduit à un individu souffrant de stérilité et ayant besoin d’une aide
médicale, et cela même dans le cas particulier de la
fiv où une cause organique a été
diagnostiquée.
Cela a son importance, car l’aide médicale ne va pas seulement
venir répondre à la stérilité mais aussi venir opérer dans cette problématique
du sujet. De ce fait, toute réponse médicale demande une certaine prudence, car
elle peut entraîner des bouleversements subjectifs inattendus, pouvant aller
par exemple jusqu’à l’incapacité à s’occuper de l’enfant pourtant si attendu ou
jusqu’à la demande d’un avortement après une fiv réussie.
Pour la psychanalyse, la question de la cause se pose de façon
particulière puisqu’elle ne se détermine pas dans la linéarité de cause à
effet. Il n’y a donc pas à essayer de donner une interprétation de la stérilité
comme s’il y avait une psychogenèse linéaire et où, comme en médecine, l’agent
pathogène expliquerait le trouble et où son élimination amènerait la guérison.
La cause ne se détermine qu’à partir du manque. Il y a un défaut mais avec
cette particularité qu’il est pour le sujet au départ, ce n’est pas un accident
de son parcours. Il est là dès le début et va permettre au sujet de se
constituer un désir. Le défaut est donc constitutif et organisateur de notre
subjectivité.
Pour Freud, ce défaut est l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire
un impossible, un non radical qui vient du réel ; et c’est bien un non radical
que constitue la stérilité pour un sujet. Habituellement, le réel est
silencieux, mais le sujet peut le rencontrer dans certaines circonstances.
Cette rencontre se fait le plus souvent sous le signe de la mauvaise rencontre,
car c’est un non radical qui aura ainsi nécessairement un effet traumatisant
pour le sujet. C’est d’ailleurs ce qui nous permet de le repérer en
clinique.
Si nous considérons que la stérilité est la rencontre d’un
réel, de quelque chose qui ne peut être symbolisé par la parole, le sujet aura
la tâche d’essayer de donner une réponse à cette rencontre. Pour le faire, il
prend habituellement appui sur sa relation au grand Autre, avec comme questions
ce que lui veut ce dernier et comment le satisfaire pour obtenir ses bonnes
grâces. C’est ce dont témoignent beaucoup de rituels qui étaient destinés à
obtenir les faveurs des divinités en ce qui concerne le sexe et la fécondité.
Or la réponse médicale n’est pas la réponse du sujet et il peut y avoir des
problèmes si le sujet fait sienne la réponse de la science sans avoir eu le
temps d’élaborer la sienne. Dans un premier temps il peut y trouver un progrès
puisqu’il va se trouver soulagé de sa relation au grand Autre du fait des
moyens scientifiques qui lui donnent la possibilité de prendre l’initiative.
Maintenant, il peut décider lui-même, plus besoin d’en référer à la
divinité.
Aujourd’hui, le vivant peut se décider et se fabriquer en
laboratoire, avec l’exactitude des calculs mathématiques ; il n’y a plus besoin
de se soucier de satisfaire le grand Autre. Il apparaît cependant très vite que
cet Autre qui avant était censé nous vouloir du bien est aujourd’hui beaucoup
plus redoutable. C’est un Autre scientifique qui n’est plus censé nous être
a priori favorable et qui n’a surtout
pas de limite, son seul souci semblant être de produire et de reproduire du
vivant.
Le sujet a obtenu la possibilité de l’initiative, il en a du
coup récolté la responsabilité et en cas d’échec ne sera de ce fait que renvoyé
à lui-même. C’est ce qui peut arriver quand la réponse médicale est ou trop
rapide ou malencontreuse, elle peut alors venir masquer l’obligation qu’il y a
pour le sujet d’élaborer sa propre réponse au réel de la stérilité. La science
a en effet cet avantage d’avoir une action sur le réel plus pragmatique et plus
rapide que celle de la parole, laissant ainsi espérer que la rencontre avec le
médecin et sa technique pourrait être réussie. L’inconvénient, c’est qu’il n’y
a pas de rencontre harmonieuse, il y a toujours quelque chose qui cloche. Et
Lacan situe la mauvaise rencontre centrale au niveau du sexuel. Pour lui, le
fait copulatoire de l’introduction de la sexualité est traumatisant mais a en
même temps une fonction organisatrice pour le développement du sujet.
Habituellement, nous pensons de façon suffisamment rationnelle
pour pouvoir tenir à l’écart le fait qu’il y a quelque chose de
fondamentalement manqué dans toute rencontre. Et la survenue de la stérilité
peut faire surgir ce qui jusque-là pouvait être maintenu à l’écart, et cela
d’autant plus qu’un enfant est appelé à cette place d’essayer de résoudre le
manque irréductible qu’il y a dans la rencontre entre un homme et une femme ;
nous pourrions même aller jusqu’à dire qu’un enfant est souhaité pour que la
rencontre soit enfin réussie.
Il y aurait à distinguer les choses suivant qu’il s’agirait
d’une femme ou d’un homme. Ce serait l’occasion d’un autre travail mais disons
déjà que, pour une femme, avoir un enfant va lui permettre de s’inscrire dans
une économie phallique, c’est-à-dire régie par la fonction paternelle. L’enfant
confère à la mère la reconnaissance dans l’ordre phallique, ce qui fait que la
stérilité va rendre la position subjective de la femme encore plus incertaine
en ce qui concerne la reconnaissance paternelle.
Il y aurait à se demander si dans l’amp le statut d’un enfant n’est pas différent
et s’il n’occupe pas une autre place. En tout cas, ce dispositif où un enfant
occupe une place particulière dans l’économie psychique d’un sujet aura cette
conséquence qu’au-delà de la demande toutes les manifestations de son désir
vont pouvoir venir interférer, y compris un désir de mort à l’endroit de
l’enfant pourtant si demandé. Je ne développerai pas davantage ce point de
l’articulation de la demande et du désir. En revanche, à ce propos, je voudrais
insister sur le fait que la stérilité pose de façon accrue la nécessité qu’il y
a pour l’homme de dialectiser son rapport à la vie et à la mort.
La clinique nous montre qu’un sujet peut répéter des
comportements qui ne vont pas dans le sens de la vie. Lacan avance ce point
difficile à entendre et à accepter que c’est la jouissance qui pousse le sujet
à répéter des événements défavorables pour lui. Or ce point particulier peut se
trouver mis en jeu dans les problèmes d’infécondité. Dans les problèmes de
stérilité, cette dimension d’échec et de répétition ou d’un destin auparavant
attribué aux mauvaises grâces de la divinité qui ne serait pas favorable est
souvent évoquée. Freud avait découvert que derrière ce que l’on invoque comme
un destin défavorable, il pouvait y avoir cette notion de répétition. C’est ce
constat clinique qui l’a amené à distinguer des pulsions de vie et des pulsions
de mort.
En même temps la mort est impensable. C’est notre difficulté de
sujet, nous devons la prendre en compte bien que nous ne puissions la penser,
elle est pour nous une limite indépassable. N’est-ce pas cet impensable de la
mort en tant qu’elle fait limite que la science cherche à éliminer dans la
reproduction, comme si toute limite ne devait être que provisoire, le temps que
la recherche trouve la solution ? Ce serait donner la vie sans que soit pris en
compte le fait que nul vivant ne se reproduit que d’être mortel.
Avec les possibilités que la science met à sa disposition,
notre société cherche à ne plus prendre en compte la mort, si ce n’est comme un
accident et non plus comme articulée à la vie. N’est-ce pas cette attitude que
l’on retrouve à l’égard de la stérilité qui n’est plus dialectisée avec la
fécondité, comme s’il pouvait y avoir l’un sans l’autre, la vie sans la mort
?
Pour conclure, disons que l’interprétation qui pourrait être
faite de la stérilité aurait pour but de la nouer à l’histoire du sujet. Il y a
donc à être attentif à ce que dit un sujet qui souffre de stérilité de cette
mauvaise rencontre, car c’est un sujet avec son histoire et ses souvenirs et
non seulement un individu porteur d’un symptôme médical. L’interprétation
viserait non pas à faire céder le symptôme mais à permettre que la rencontre de
ce réel que constitue la stérilité s’inscrive pour le sujet et ne prenne pas
une dimension trop traumatique.
C’est ce que le médecin doit prendre en compte dans son acte,
d’autant plus que, même dans la fiv,
le résultat est loin d’être acquis. Il doit prendre en considération qu’il y a
une logique du sujet, le sujet de l’inconscient, celui que la science cherche à
éliminer parce qu’il gêne son bon déroulement. Il ne s’agit pas de refuser les
avancées scientifiques – à quel titre pourrions-nous le faire ? –, mais de
faire valoir qu’il y a une autre rationalité que la rationalité scientifique.
C’est la tâche du médecin que de la prendre en compte même si la demande
sociale est puissante. Ainsi, s’il est amené à dire non, il pourra s’appuyer,
au-delà de ses connaissances scientifiques, sur le fait de structure que le
sujet a de toute façon affaire à un non radical, dont on ne peut espérer le
délivrer puisque celui-là est dû au fait qu’il est un être fondé sur le
langage.
[*]
Psychiatre, psychanalyste.