Journal français de psychiatrie
érès

I.S.B.N.2-7492-0145-4
111 pages

p. 44 à 46
doi: 10.3917/jfp.020.0044

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no20 2003/3

2004 Journal Français de Psychiatrie

Une malédiction : entre science et volonté

Jean-Paul Hiltenbrand  [*]
Ce titre se présente comme hétérogène par les termes qu’il rassemble : un inventaire à la Prévert, en quelque sorte. Pourtant, c’est ainsi que se présente souvent le problème dans le cadre des demandes de procréation assistée.
Malédiction est le terme utilisé par une patiente qui n’a pas pu avoir d’enfant. Mal-et-diction à décomposer en un mal dont l’origine reste souvent énigmatique et en diction – de sa racine latine dicere : dire. Mais que dire ? D’où cela doit-il ou peut-il se dire ? Y aurait-il une parole qui parviendrait à lever l’hypothèque ? Ou bien cette malédiction aurait-elle été édictée d’ailleurs pour marquer un destin de stérilité ? Voilà bien des interrogations qui peuvent surgir. Convient-il de se plier à ce destin ? Ou faut-il avoir la volonté de se battre, comme on entend souvent dire, et recourir à la ou aux techniques permises par la science quoi qu’il puisse en coûter ? Bien des hésitations apparaissent avant de franchir le pas, certaines candidates renoncent instantanément, d’autres reportent la décision à une date ultérieure. Puis ce « vouloir un enfant » est-il vraiment si clair, se présente-t-il d’une manière aussi univoque, déterminée, inconditionnelle ? À y réfléchir, nombre d’interrogations viennent à apparaître et toutes ne peuvent pas être laissées au bord du chemin qui mène chez le gynécologue.
Je vais donner une brève illustration. Une dame de la quarantaine me contacte sur la recommandation d’un collègue analyste d’une autre région : elle a fait une analyse durant dix ans, interrompue par une mutation professionnelle, et elle souhaite la reprendre. Lorsque je lui ai demandé la raison qui l’avait amenée à l’analyse, elle m’a expliqué que c’était son souhait d’enfant qu’elle ne parvenait pas à réaliser. Ainsi, pendant dix ans, arc-boutée de séances d’analyse en procédures de procréation assistée, elle était tout entière vouée à son objectif. Alors qu’un bilan médical scrupuleux n’avait révélé aucune pathologie, fallait-il dès lors rechercher de force une interprétation psychogène ? Les choses étaient présentées de telle manière que les deux entretiens que j’ai eus avec elle m’ont laissé dans une profonde perplexité quant à l’opportunité de reprendre l’analyse. Je lui ai donc proposé de surseoir provisoirement à ses interrogations et de nous revoir à l’automne, c’est-à-dire cinq à six mois après. Ma perplexité avait pour origine le constat suivant : cette personne d’une intelligence extrêmement vive possédait également une volonté farouche d’aboutir à un résultat, ce qui est d’une certaine manière tout à son honneur. Cependant, l’expérience analytique enseigne que trop de volonté, trop de détermination pour un objectif précis peut à la longue se révéler constituer un obstacle au processus analytique qui réclame de la part de l’analysant disponibilité, patience et ouverture à ce que l’analyse peut amener de surprise, de découverte inattendue, pouvant aller jusqu’à un certain détournement du projet initial, fût-il le plus réfléchi et fondé en certitude. Autrement dit, l’analyse implique un certain assentiment donné à ce qui n’est pas préalablement rationalisé.
Donc nous nous étions donné ce délai pour réexaminer la perspective d’une reprise de l’analyse. Puis je n’ai plus eu de nouvelles pendant une année, au terme de laquelle elle m’a recontacté, m’annonçant d’emblée qu’elle avait quelque chose d’important à me dire. C’était en effet assez surprenant. Dans les mois qui ont suivi nos premiers entretiens s’est présentée une grossesse. Malheureusement pour cette primipare de la quarantaine, elle a fait un avortement spontané au troisième mois en dépit d’un suivi attentif de son gynécologue. Précisons que le déclenchement des premières douleurs est apparu au moment précis où elle raccrocha le téléphone à la suite d’une conversation avec sa mère dont je ne puis évidemment pas révéler la teneur.
Mais au-delà de cette triste histoire, elle voulait me dire autre chose : en sortant de ses premiers entretiens, elle était restée sur une petite remarque que je lui avais faite, quasiment sur le pas de la porte. En effet, prenant la mesure de tous les efforts qu’elle avait déployés durant de longues années pour avoir un enfant, je lui avais proposé, pendant le délai convenu jusqu’à l’automne, de laisser reposer ses interrogations et de laisser faire la vie, et que l’on verrait bien après. « Laisser faire la vie », voilà ce qu’elle avait retenu dans un effet d’apaisement.
Ce n’est qu’après cette expérience de perte, celle de l’avortement, qu’elle a pu reprendre son analyse autrement, signalant dans la suite qu’elle ne pouvait manquer d’éprouver quelques pincements de regret à la vue quotidienne des mères roulant carrosse avec leur progéniture. Maintenant, il lui semblait savoir la nature de sa perte, car cette dernière était venue s’installer réellement dans son corps, elle n’était plus dans l’abstraction d’un manque. De telles histoires, plus d’un praticien, gynécologues ou analystes en ont rencontré. C’est presque un modèle du genre. La survenue d’une grossesse après une adoption chez une femme réputée bréhaigne est connue.
Si une bonne pratique de l’assistance médicale à la procréation (amp) peut s’enorgueillir d’un taux de réussite de 25 %, en revanche dans le monde animal la même méthode obtient plus de 90 % de réussite. Il existe par conséquent une marge d’indétermination considérable au détriment de cet être de langage qu’est l’être humain. Même si nous divisons prudemment cette différence par deux, en raison d’impondérables strictement techniques, il reste encore un bon tiers de cas qui font question par leur échec. Quelque chose d’autre semble venir faire obstacle à la réalisation de ses vœux et qui ne dépend par forcément de la haute maîtrise du processus technique.
Le psychanalyste peut faire remarquer à cet endroit que la volonté consciente, affirmée, d’obtenir quelque chose ne correspond pas forcément au vœu inconscient. D’autres déterminations, inconscientes celles-là, peuvent dicter au corps un mouvement exactement inverse, comme l’illustre dans un contexte différent le fait bien connu de l’acte manqué ou du lapsus de la pilule contraceptive. Dans le cas que je viens d’évoquer, l’effet prodigieux et insoupçonné de ma remarque banale ne saurait satisfaire un esprit scientifique et perspicace, sauf à admettre que notre pratique relèverait des effets de la pensée ou de la parole magique. Pourtant, on ne peut écarter l’idée qu’un obstacle a été levé, sans qu’il soit possible, bien entendu, de préciser sa nature. En revanche, le cas dont j’ai parlé démontre, comme d’autres, que l’obstacle n’est pas exclusivement somatique. L’on perçoit intuitivement qu’il n’est pas possible de reconduire indéfiniment l’alternative qui se partage entre une causalité somatogène et une autre psychogène dont personne, à vrai dire, ne sait en quoi cette dernière consiste exactement.
Autour de cet exemple que je viens de donner, je souhaiterais faire quelques remarques pour élargir notre questionnement. Entre le constat qu’a fait Dominique Bellaïche, constat clinique dans sa rudesse quotidienne qui est sous le coup d’un souhait d’enfant parfois exprimé sur un mode de désespérance, et la manifestation d’une certaine volonté qui semble se trouver légitimée au regard des possibilités qu’offrent science et techniques médicales, il y a sans doute un pont à jeter. Mais ce pont, je vous en avertis, n’est pas naturel. Il semble avoir toutes les apparences d’une continuité logique, simple, univoque. Il semble s’inscrire dans une relation simple entre un défaut constaté, quelle que soit sa nature, et l’idée d’une réparation, au moyen d’une technique plus ou moins complexe. D’autant plus que le médecin dans sa fonction se trouve sous le coup d’un « devoir de réparation ».
Que cette logique réussisse dans un certain nombre de cas est tout à l’honneur de la médecine. Nous, analystes, n’avons pas à nous montrer bégueules sur ces résultats et nous applaudissons. Cependant, nous devons savoir qu’en dépit des réussites, malheureusement trop peu nombreuses, cette relation établie entre le dommage et sa réparation est artificielle : c’est ce dont nous instruit l’expérience analytique. La plupart des exposés entendus hier ont exprimé chacun à leur manière un certain malaise ; ce malaise, dont va reparler sans aucun doute Anne Joos, se cristallise autour de la demande d’enfant. Bien évidemment, puisque c’est cette demande qui crée artificiellement le pont logique. Entre quoi ? Entre ce qu’évoque mon titre : une malédiction et ce que permet une technique qui se substitue au défaut organique.
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Michel-Ange, Annonciation, 1457-1550, pierre noire, 38,3 x 29,6 cm, New York, The Pierpont Morgan Library, IV, 7.
La simple intuition nous suggère déjà par avance que ce sont là deux choses qui ne relèvent pas de la même tablature. C’est ce point que je vais tenter de déplier et de faire entendre dans le peu de temps qui me reste, car c’est dans cet entre-deux que gît et surgit la demande avec le malentendu qu’elle suscite. Ce malentendu est inhérent à la structure d’où s’organise la demande. Il n’est nullement à imputer à une quelconque surdité des praticiens, plus d’une ou plus d’un l’ont souligné hier.
La malédiction, pour reprendre ce terme, est ce qui lie le destin du sujet à un système symbolique. Elle se présente parfois sous la forme d’un énoncé, elle est parfois perceptible dans ce qui traverse le destin des femmes d’une famille sur plusieurs générations (je n’évoque que les femmes). Ce système symbolique que le sujet reçoit, qui commande les modalités de son existence (mais aussi de son fantasme), ne dépend pas du sujet, il lui est imposé à la manière de ce qui règle les structures de la parenté, système donc d’avant le sujet, mais dont le sujet a pour devoir de s’y inscrire, et dans ce cas-là il fait comme il peut. Ce système est régi par les lois du langage. Dans ce cadre, la science et la technique sont à entendre au sens large : c’est tout ce que l’homme est parvenu à inventer, qui va des premiers éclats de pierre utilisés par l’homme préhistorique à la haute technologie (comme le cœur artificiel, pour rester dans le cadre de la médecine). Cette « science » soit est le prolongement et le développement des fonctions naturelles de l’homme, soit se dispose comme une prothèse. Cependant sciences et techniques sont hors langage et hors symbolique. Cela ne veut pas dire qu’elles ne puissent pas être au service du symbolique (cf. la construction des pyramides, des cathédrales, voire la contribution à la venue d’un enfant).
Pour ce qui nous concerne, l’invention et l’utilisation de la pilule contraceptive illustrent parfaitement ce qui est mis en jeu. Elle nous permet de saisir la nature de l’intervention de la technique, en quoi elle consiste et quelle est son incidence exacte sur la fonction de la génération dans la subjectivité humaine, comme son incidence symbolique. Signalons d’abord que si le contrôle des naissances suggère une certaine maîtrise du corps et d’une de ses fonctions, il opère exclusivement par la suspension d’une fonction. Il ne crée rien et c’est en cela qu’il est illusion de maîtrise. Cependant, il a une incidence essentielle sur la fonction symbolique, ce que je vais tenter d’expliciter. Dans toutes les hautes traditions de la culture humaine, la venue d’un enfant est une bénédiction. Le principe général de la fertilité, que ce soit celle des terres, des troupeaux ou des femmes, est sacré, à haute valeur symbolique, puisque cette fertilité constitue le signe d’une faveur venant d’une instance mystérieuse, tierce, inscrite dans la divinité supérieure à laquelle chacun reste soumis. Cependant, dans l’arasement général opéré par la civilisation scientifique, l’intervention énigmatique de la divinité s’est volatilisée sous l’objectivation causaliste, où les conditions de la venue d’un enfant se sont trouvées pouvoir être expliquées. Mais un tel progrès dans nos connaissances et dans nos moyens d’intervention ne signifie aucunement que la venue d’un enfant n’ait pas un caractère symbolique, bien au contraire puisque désormais c’est une signification inconsciente.
L’on sait que certaines religions ont objecté au contrôle volontaire des naissances pour la raison que cela revenait à intervenir dans le cours normal de la distribution divine de cette bénédiction. La place de cet Autre, de cette instance tierce – divinisée ou pas –, le sujet moderne allait la maîtriser et, en fait, opérer un contrôle sur le cours de cette bénédiction : ce qui au regard de la religion constituait le comble de l’orgueil individualiste de l’homme moderne. Nous pouvons ajouter cette autre dimension également symbolique : l’enfant, fort souvent, représente dans la structure subjective la matérialisation de la dette à l’Autre – que cet Autre soit présentifié par l’instance paternelle ou maternelle dans l’inconscient. C’est donc sur toute la complexité du système symbolique et inconscient qu’intervient le contrôle des naissances au travers de l’usage de la pilule contraceptive. Cette situation contribue également à l’illusion d’un désir volontaire, autonome et conscient qui serait désormais souverain, permettant à chacun de se guider vers un bonheur certain. Évidemment, à partir de là, on peut s’autoriser à parler du choix d’avoir un enfant, et même de le « programmer », comme on le dit, selon les disponibilités de son planning professionnel ou l’état du budget !
En revanche, les choses étant prises de cette manière, il n’est plus sûr du tout que ce soit une bénédiction, puisque ce dont nous instruit l’expérience analytique est que l’accord de l’inconscient peut y contrevenir de multiples façons, comme cela se vérifie dans les demandes d’amp : par exemple, le vent de panique qui gagne telle femme lorsqu’elle apprend qu’elle est finalement enceinte (cf. l’exposé de Martine Campion-Jeanvoine), au moment où elle constate qu’il n’y a de place pour l’enfant ni dans sa vie psychique, ni a fortiori dans son corps, où elle a subitement l’impression que son corps est l’objet d’un processus pathologique et où parfois s’évoque la possibilité d’une ivg (interruption volontaire de grossesse) pour interrompre d’urgence ce processus qu’elle éprouve comme étrange.
Pour énoncer les choses succinctement, posons qu’à la relation ternaire homme-femme-instance tierce, divinisée ou pas comme grand Autre de caractère symbolique, et qui se manifeste au niveau du désir d’enfant en tant qu’il est le désir de l’Autre, se trouve substitué un autre dispositif ternaire, celui homme-femme-science que nous pouvons qualifier d’imaginaire, car il se revendique de cette qualité d’être maîtrise rationnelle. Ces deux systèmes fort différents peuvent heureusement coexister, à savoir, par exemple, que ce qui est énoncé dans le froid local d’un hôpital peut parfaitement être congruent avec ce que vit la patiente dans sa disposition intime. Cette maîtrise rationnelle est ce qui donne à l’amp ce caractère quelque peu étrange, qui se traduit dans le fait que les différents temps de la procréation se réalisent de façon artificielle dans une procédure technique dont les acteurs initiaux, l’homme et la femme d’ailleurs, se perçoivent exclus. Lorsque cette technique réussit, elle est une performance, laquelle ne saurait exactement être identique à une bénédiction puisque l’élément tiers intervenant ici tente précisément d’exclure cet Autre capricieux et énigmatique qui s’était manifesté, pour le cas précis, par une malédiction. Or il convient de retenir que, même dans le cas favorable où un enfant naît par l’amp, la malédiction a été assurément contournée pour le sujet mais qu’elle n’est pas levée pour autant. Dans l’inconscient la chose n’est aucunement effacée et la culpabilité qui fort souvent lui est attachée persiste, laissant ainsi la subjectivité divisée.
Pour conclure, je voudrais faire entendre en quoi consiste le caractère erroné sur lequel se fonde cette relation entre le dommage non pas physique mais foncièrement symbolique et sa réparation, dans le but de saisir du même coup d’où nous parlent ces patientes frappées de stérilité lorsqu’elles énoncent leur demande, parfois avec une certaine vigueur, voire avec impétuosité : elles nous parlent du lieu d’où s’est énoncée la malédiction (ce que j’ai illustré par ce détour par la haute tradition), à partir de ce lieu aujourd’hui muet, c’est-à-dire du point d’où ça insiste dans l’inconscient, d’où est reçue la bénédiction, ou la malédiction, et par où, dans un second temps, opère la reconnaissance sociale.
Cependant elles s’adressent à la médecine (je ne dis pas à tel ou tel médecin) telle qu’elle nous est présentée aujourd’hui par les médias, par le politique, par les discours social, universitaire, utilitariste (celui du service des biens), médecine qui, de plus en plus scientifique, vole de performances techniques en succès thérapeutiques. À cette médecine-là, qui se veut réparatrice du dommage dont elles sont porteuses, dans quel langage ces patientes devraient-elles s’adresser ? Si les demandes empruntent effectivement les formes du discours dominant qui tend à objectiver leur dommage, leur corps ensuite et finalement le produit, c’est-à-dire l’enfant à venir, cela ne veut nullement dire que le souhait d’un enfant ne trouve pas sa racine – en sous-main – dans le vœu irrépressible d’obtenir néanmoins cette bénédiction. Car leur désir reste éminemment lié au désir de l’Autre. Or ce désir de l’Autre, c’est encore la médecine, et cela probablement depuis le dieu Esculape, qui est censée en être la représentante bienveillante.
Toutefois, et puisqu’on a posé la question des limites et des dérives, prendre la mesure de la malédiction n’implique pas de répondre n’importe comment. Cette malédiction concerne non pas une femme en tant qu’individualité isolée mais dans sa relation d’altérité avec un autre. Les concepts de fécondité, de malédiction, de bénédiction n’ont de sens que dans ce cadre-là. Tenir fermement ce point me semble être le meilleur garde-fou contre les dérives qui menacent l’amp.
 
NOTES
 
[*] Psychiatre, paychanalyste.
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