2004
Journal Français de Psychiatrie
Une malédiction : entre science et volonté
Jean-Paul Hiltenbrand
[*]
Ce titre se présente comme hétérogène par les termes qu’il
rassemble : un inventaire à la Prévert, en quelque sorte. Pourtant, c’est ainsi
que se présente souvent le problème dans le cadre des demandes de procréation
assistée.
Malédiction est le terme utilisé par une patiente qui n’a pas
pu avoir d’enfant. Mal-et-diction à décomposer en un mal dont l’origine reste
souvent énigmatique et en diction – de sa racine latine
dicere : dire. Mais que dire ? D’où
cela doit-il ou peut-il se dire ? Y aurait-il une parole qui parviendrait à
lever l’hypothèque ? Ou bien cette malédiction aurait-elle été édictée
d’ailleurs pour marquer un destin de stérilité ? Voilà bien des interrogations
qui peuvent surgir. Convient-il de se plier à ce destin ? Ou faut-il avoir la
volonté de se battre, comme on entend souvent dire, et recourir à la ou aux
techniques permises par la science quoi qu’il puisse en coûter ? Bien des
hésitations apparaissent avant de franchir le pas, certaines candidates
renoncent instantanément, d’autres reportent la décision à une date ultérieure.
Puis ce « vouloir un enfant » est-il vraiment si clair, se présente-t-il d’une
manière aussi univoque, déterminée, inconditionnelle ? À y réfléchir, nombre
d’interrogations viennent à apparaître et toutes ne peuvent pas être laissées
au bord du chemin qui mène chez le gynécologue.
Je vais donner une brève illustration. Une dame de la
quarantaine me contacte sur la recommandation d’un collègue analyste d’une
autre région : elle a fait une analyse durant dix ans, interrompue par une
mutation professionnelle, et elle souhaite la reprendre. Lorsque je lui ai
demandé la raison qui l’avait amenée à l’analyse, elle m’a expliqué que c’était
son souhait d’enfant qu’elle ne parvenait pas à réaliser. Ainsi, pendant dix
ans, arc-boutée de séances d’analyse en procédures de procréation assistée,
elle était tout entière vouée à son objectif. Alors qu’un bilan médical
scrupuleux n’avait révélé aucune pathologie, fallait-il dès lors rechercher de
force une interprétation psychogène ? Les choses étaient présentées de telle
manière que les deux entretiens que j’ai eus avec elle m’ont laissé dans une
profonde perplexité quant à l’opportunité de reprendre l’analyse. Je lui ai
donc proposé de surseoir provisoirement à ses interrogations et de nous revoir
à l’automne, c’est-à-dire cinq à six mois après. Ma perplexité avait pour
origine le constat suivant : cette personne d’une intelligence extrêmement vive
possédait également une volonté farouche d’aboutir à un résultat, ce qui est
d’une certaine manière tout à son honneur. Cependant, l’expérience analytique
enseigne que trop de volonté, trop de détermination pour un objectif précis
peut à la longue se révéler constituer un obstacle au processus analytique qui
réclame de la part de l’analysant disponibilité, patience et ouverture à ce que
l’analyse peut amener de surprise, de découverte inattendue, pouvant aller
jusqu’à un certain détournement du projet initial, fût-il le plus réfléchi et
fondé en certitude. Autrement dit, l’analyse implique un certain assentiment
donné à ce qui n’est pas préalablement rationalisé.
Donc nous nous étions donné ce délai pour réexaminer la
perspective d’une reprise de l’analyse. Puis je n’ai plus eu de nouvelles
pendant une année, au terme de laquelle elle m’a recontacté, m’annonçant
d’emblée qu’elle avait quelque chose d’important à me dire. C’était en effet
assez surprenant. Dans les mois qui ont suivi nos premiers entretiens s’est
présentée une grossesse. Malheureusement pour cette primipare de la
quarantaine, elle a fait un avortement spontané au troisième mois en dépit d’un
suivi attentif de son gynécologue. Précisons que le déclenchement des premières
douleurs est apparu au moment précis où elle raccrocha le téléphone à la suite
d’une conversation avec sa mère dont je ne puis évidemment pas révéler la
teneur.
Mais au-delà de cette triste histoire, elle voulait me dire
autre chose : en sortant de ses premiers entretiens, elle était restée sur une
petite remarque que je lui avais faite, quasiment sur le pas de la porte. En
effet, prenant la mesure de tous les efforts qu’elle avait déployés durant de
longues années pour avoir un enfant, je lui avais proposé, pendant le délai
convenu jusqu’à l’automne, de laisser reposer ses interrogations et de laisser
faire la vie, et que l’on verrait bien après. « Laisser faire la vie », voilà
ce qu’elle avait retenu dans un effet d’apaisement.
Ce n’est qu’après cette expérience de perte, celle de
l’avortement, qu’elle a pu reprendre son analyse autrement, signalant dans la
suite qu’elle ne pouvait manquer d’éprouver quelques pincements de regret à la
vue quotidienne des mères roulant carrosse avec leur progéniture. Maintenant,
il lui semblait savoir la nature de sa perte, car cette dernière était venue
s’installer réellement dans son corps, elle n’était plus dans l’abstraction
d’un manque. De telles histoires, plus d’un praticien, gynécologues ou
analystes en ont rencontré. C’est presque un modèle du genre. La survenue d’une
grossesse après une adoption chez une femme réputée bréhaigne est
connue.
Si une bonne pratique de l’assistance médicale à la procréation
(amp) peut s’enorgueillir d’un taux
de réussite de 25 %, en revanche dans le monde animal la même méthode obtient
plus de 90 % de réussite. Il existe par conséquent une marge d’indétermination
considérable au détriment de cet être de langage qu’est l’être humain. Même si
nous divisons prudemment cette différence par deux, en raison d’impondérables
strictement techniques, il reste encore un bon tiers de cas qui font question
par leur échec. Quelque chose d’autre semble venir faire obstacle à la
réalisation de ses vœux et qui ne dépend par forcément de la haute maîtrise du
processus technique.
Le psychanalyste peut faire remarquer à cet endroit que la
volonté consciente, affirmée, d’obtenir quelque chose ne correspond pas
forcément au vœu inconscient. D’autres déterminations, inconscientes celles-là,
peuvent dicter au corps un mouvement exactement inverse, comme l’illustre dans
un contexte différent le fait bien connu de l’acte manqué ou du lapsus de la
pilule contraceptive. Dans le cas que je viens d’évoquer, l’effet prodigieux et
insoupçonné de ma remarque banale ne saurait satisfaire un esprit scientifique
et perspicace, sauf à admettre que notre pratique relèverait des effets de la
pensée ou de la parole magique. Pourtant, on ne peut écarter l’idée qu’un
obstacle a été levé, sans qu’il soit possible, bien entendu, de préciser sa
nature. En revanche, le cas dont j’ai parlé démontre, comme d’autres, que
l’obstacle n’est pas exclusivement somatique. L’on perçoit intuitivement qu’il
n’est pas possible de reconduire indéfiniment l’alternative qui se partage
entre une causalité somatogène et une autre psychogène dont personne, à vrai
dire, ne sait en quoi cette dernière consiste exactement.
Autour de cet exemple que je viens de donner, je souhaiterais
faire quelques remarques pour élargir notre questionnement. Entre le constat
qu’a fait Dominique Bellaïche, constat clinique dans sa rudesse quotidienne qui
est sous le coup d’un souhait d’enfant parfois exprimé sur un mode de
désespérance, et la manifestation d’une certaine volonté qui semble se trouver
légitimée au regard des possibilités qu’offrent science et techniques
médicales, il y a sans doute un pont à jeter. Mais ce pont, je vous en avertis,
n’est pas naturel. Il semble avoir toutes les apparences d’une continuité
logique, simple, univoque. Il semble s’inscrire dans une relation simple entre
un défaut constaté, quelle que soit sa nature, et l’idée d’une réparation, au
moyen d’une technique plus ou moins complexe. D’autant plus que le médecin dans
sa fonction se trouve sous le coup d’un « devoir de réparation ».
Que cette logique réussisse dans un certain nombre de cas est
tout à l’honneur de la médecine. Nous, analystes, n’avons pas à nous montrer
bégueules sur ces résultats et nous applaudissons. Cependant, nous devons
savoir qu’en dépit des réussites, malheureusement trop peu nombreuses, cette
relation établie entre le dommage et sa réparation est artificielle : c’est ce
dont nous instruit l’expérience analytique. La plupart des exposés entendus
hier ont exprimé chacun à leur manière un certain malaise ; ce malaise, dont va
reparler sans aucun doute Anne Joos, se cristallise autour de la demande
d’enfant. Bien évidemment, puisque c’est cette demande qui crée
artificiellement le pont logique. Entre quoi ? Entre ce qu’évoque mon titre :
une malédiction et ce que permet une technique qui se substitue au défaut
organique.
Michel-Ange, Annonciation, 1457-1550, pierre noire, 38,3 x
29,6 cm, New York, The Pierpont Morgan Library, IV, 7.
La simple intuition nous suggère déjà par avance que ce sont là
deux choses qui ne relèvent pas de la même tablature. C’est ce point que je
vais tenter de déplier et de faire entendre dans le peu de temps qui me reste,
car c’est dans cet entre-deux que gît et surgit la demande avec le malentendu
qu’elle suscite. Ce malentendu est inhérent à la structure d’où s’organise la
demande. Il n’est nullement à imputer à une quelconque surdité des praticiens,
plus d’une ou plus d’un l’ont souligné hier.
La malédiction, pour reprendre ce terme, est ce qui lie le
destin du sujet à un système symbolique. Elle se présente parfois sous la forme
d’un énoncé, elle est parfois perceptible dans ce qui traverse le destin des
femmes d’une famille sur plusieurs générations (je n’évoque que les femmes). Ce
système symbolique que le sujet reçoit, qui commande les modalités de son
existence (mais aussi de son fantasme), ne dépend pas du sujet, il lui est
imposé à la manière de ce qui règle les structures de la parenté, système donc
d’avant le sujet, mais dont le sujet a pour devoir de s’y inscrire, et dans ce
cas-là il fait comme il peut. Ce système est régi par les lois du langage. Dans
ce cadre, la science et la technique sont à entendre au sens large : c’est tout
ce que l’homme est parvenu à inventer, qui va des premiers éclats de pierre
utilisés par l’homme préhistorique à la haute technologie (comme le cœur
artificiel, pour rester dans le cadre de la médecine). Cette « science » soit
est le prolongement et le développement des fonctions naturelles de l’homme,
soit se dispose comme une prothèse. Cependant sciences et techniques sont hors
langage et hors symbolique. Cela ne veut pas dire qu’elles ne puissent pas être
au service du symbolique (cf. la construction des pyramides, des cathédrales,
voire la contribution à la venue d’un enfant).
Pour ce qui nous concerne, l’invention et l’utilisation de la
pilule contraceptive illustrent parfaitement ce qui est mis en jeu. Elle nous
permet de saisir la nature de l’intervention de la technique, en quoi elle
consiste et quelle est son incidence exacte sur la fonction de la génération
dans la subjectivité humaine, comme son incidence symbolique. Signalons d’abord
que si le contrôle des naissances suggère une certaine maîtrise du corps et
d’une de ses fonctions, il opère exclusivement par la suspension d’une
fonction. Il ne crée rien et c’est en cela qu’il est illusion de maîtrise.
Cependant, il a une incidence essentielle sur la fonction symbolique, ce que je
vais tenter d’expliciter. Dans toutes les hautes traditions de la culture
humaine, la venue d’un enfant est une bénédiction. Le principe général de la
fertilité, que ce soit celle des terres, des troupeaux ou des femmes, est
sacré, à haute valeur symbolique, puisque cette fertilité constitue le signe
d’une faveur venant d’une instance mystérieuse, tierce, inscrite dans la
divinité supérieure à laquelle chacun reste soumis. Cependant, dans l’arasement
général opéré par la civilisation scientifique, l’intervention énigmatique de
la divinité s’est volatilisée sous l’objectivation causaliste, où les
conditions de la venue d’un enfant se sont trouvées pouvoir être expliquées.
Mais un tel progrès dans nos connaissances et dans nos moyens d’intervention ne
signifie aucunement que la venue d’un enfant n’ait pas un caractère symbolique,
bien au contraire puisque désormais c’est une signification
inconsciente.
L’on sait que certaines religions ont objecté au contrôle
volontaire des naissances pour la raison que cela revenait à intervenir dans le
cours normal de la distribution divine de cette bénédiction. La place de cet
Autre, de cette instance tierce – divinisée ou pas –, le sujet moderne allait
la maîtriser et, en fait, opérer un contrôle sur le cours de cette bénédiction
: ce qui au regard de la religion constituait le comble de l’orgueil
individualiste de l’homme moderne. Nous pouvons ajouter cette autre dimension
également symbolique : l’enfant, fort souvent, représente dans la structure
subjective la matérialisation de la dette à l’Autre – que cet Autre soit
présentifié par l’instance paternelle ou maternelle dans l’inconscient. C’est
donc sur toute la complexité du système symbolique et inconscient qu’intervient
le contrôle des naissances au travers de l’usage de la pilule contraceptive.
Cette situation contribue également à l’illusion d’un désir volontaire,
autonome et conscient qui serait désormais souverain, permettant à chacun de se
guider vers un bonheur certain. Évidemment, à partir de là, on peut s’autoriser
à parler du choix d’avoir un enfant, et même de le « programmer », comme on le
dit, selon les disponibilités de son planning professionnel ou l’état du budget
!
En revanche, les choses étant prises de cette manière, il n’est
plus sûr du tout que ce soit une bénédiction, puisque ce dont nous instruit
l’expérience analytique est que l’accord de l’inconscient peut y contrevenir de
multiples façons, comme cela se vérifie dans les demandes d’amp : par exemple, le vent de panique qui gagne
telle femme lorsqu’elle apprend qu’elle est finalement enceinte (cf. l’exposé
de Martine Campion-Jeanvoine), au moment où elle constate qu’il n’y a de place
pour l’enfant ni dans sa vie psychique, ni a
fortiori dans son corps, où elle a subitement l’impression que son
corps est l’objet d’un processus pathologique et où parfois s’évoque la
possibilité d’une ivg (interruption
volontaire de grossesse) pour interrompre d’urgence ce processus qu’elle
éprouve comme étrange.
Pour énoncer les choses succinctement, posons qu’à la relation
ternaire homme-femme-instance tierce, divinisée ou pas comme grand Autre de
caractère symbolique, et qui se manifeste au niveau du désir d’enfant en tant
qu’il est le désir de l’Autre, se trouve substitué un autre dispositif
ternaire, celui homme-femme-science que nous pouvons qualifier d’imaginaire,
car il se revendique de cette qualité d’être maîtrise rationnelle. Ces deux
systèmes fort différents peuvent heureusement coexister, à savoir, par exemple,
que ce qui est énoncé dans le froid local d’un hôpital peut parfaitement être
congruent avec ce que vit la patiente dans sa disposition intime. Cette
maîtrise rationnelle est ce qui donne à l’amp ce caractère quelque peu étrange, qui se
traduit dans le fait que les différents temps de la procréation se réalisent de
façon artificielle dans une procédure technique dont les acteurs initiaux,
l’homme et la femme d’ailleurs, se perçoivent exclus. Lorsque cette technique
réussit, elle est une performance, laquelle ne saurait exactement être
identique à une bénédiction puisque l’élément tiers intervenant ici tente
précisément d’exclure cet Autre capricieux et énigmatique qui s’était
manifesté, pour le cas précis, par une malédiction. Or il convient de retenir
que, même dans le cas favorable où un enfant naît par l’amp, la malédiction a été assurément contournée
pour le sujet mais qu’elle n’est pas levée pour autant. Dans l’inconscient la
chose n’est aucunement effacée et la culpabilité qui fort souvent lui est
attachée persiste, laissant ainsi la subjectivité divisée.
Pour conclure, je voudrais faire entendre en quoi consiste le
caractère erroné sur lequel se fonde cette relation entre le dommage non pas
physique mais foncièrement symbolique et sa réparation, dans le but de saisir
du même coup d’où nous parlent ces patientes frappées de stérilité lorsqu’elles
énoncent leur demande, parfois avec une certaine vigueur, voire avec
impétuosité : elles nous parlent du lieu d’où s’est énoncée la malédiction (ce
que j’ai illustré par ce détour par la haute tradition), à partir de ce lieu
aujourd’hui muet, c’est-à-dire du
point d’où ça insiste dans l’inconscient, d’où est reçue la bénédiction, ou la
malédiction, et par où, dans un second temps, opère la reconnaissance
sociale.
Cependant elles s’adressent à la médecine (je ne dis pas à tel
ou tel médecin) telle qu’elle nous est présentée aujourd’hui par les médias,
par le politique, par les discours social, universitaire, utilitariste (celui
du service des biens), médecine qui, de plus en plus scientifique, vole de
performances techniques en succès thérapeutiques. À cette médecine-là, qui se
veut réparatrice du dommage dont elles sont porteuses, dans quel langage ces
patientes devraient-elles s’adresser ? Si les demandes empruntent effectivement
les formes du discours dominant qui tend à objectiver leur dommage, leur corps
ensuite et finalement le produit, c’est-à-dire l’enfant à venir, cela ne veut
nullement dire que le souhait d’un enfant ne trouve pas sa racine – en
sous-main – dans le vœu irrépressible d’obtenir néanmoins cette bénédiction.
Car leur désir reste éminemment lié au désir de l’Autre. Or ce désir de
l’Autre, c’est encore la médecine, et cela probablement depuis le dieu
Esculape, qui est censée en être la représentante bienveillante.
Toutefois, et puisqu’on a posé la question des limites et des
dérives, prendre la mesure de la malédiction n’implique pas de répondre
n’importe comment. Cette malédiction concerne non pas une femme en tant
qu’individualité isolée mais dans sa relation d’altérité avec un autre. Les
concepts de fécondité, de malédiction, de bénédiction n’ont de sens que dans ce
cadre-là. Tenir fermement ce point me semble être le meilleur garde-fou contre
les dérives qui menacent l’amp.
[*]
Psychiatre, paychanalyste.